Heeeey !

Ouiii, je sais, ce fut un peu (beaucoup) long par rapport au délai que je vous ai promis - mais je vous promets, ce n'est pas uniquement de ma faute. Donc vous aurez le droit à une longue introduction aujourd'hui, en plus d'un chapitre plus long que ce qu'il devait faire à la base. Parce que j'estime que je dois vous dire pourquoi vous avez attendu aussi longtemps.
Donc, tout d'abord, j'ai eu quelques personnes supplémentaires qui m'ont follow depuis le chapitre 12 (autant sur ffnet que sur fanficfr). Ce qui me fait extrêmement plaisir. J'ai envoyé des MP à d'autres followers, je n'ai absolument pas eu le temps avec vous et je m'en excuse : mais sachez que ça me fait très, très plaisir.
Concernant mon retard. En dehors de la flemme (ça arrive à tout le monde), j'ai aussi eu foule d'examens et d'oraux blancs entre fin janvier et début février, en plus de dossiers à remplir. J'ai passé une partie de mes vacances en dehors de chez moi, et l'autre partie à travailler sur une surprise concernant cette fiction, et qui aurait dû être postée en même temps que ce chapitre (mais qui ne sera sans doute que pour dans un mois, la faute à un mauvais karma et à un ordinateur particulièrement malveillant). Enfin, j'ai aussi eu quelques problèmes personnels - sans m'étaler, rien de grave, mais qui m'ont pris du temps.

Concernant ce chapitre, également, une autre chose qui m'a bloquée est l'écriture. Je n'arrivais pas à concevoir ce chapitre, parce qu'Acanthe s'est modifiée, dans mon esprit, plus vite qu'elle ne doit le montrer à cette partie de l'intrigue. Et j'ai eu une petite phase de remise en question, dans le très stéréotypé style "Tout ce que j'écris est nul, recommençons à zéro !". En conséquence, j'ai travaillé beaucoup trop longtemps sur ce chapitre, usé jusqu'à la moëlle, sans réussir à ce qu'il ne me satisfasse vraiment. Si cette irrégularité se ressent dans le style - c'est sans doute le cas -, je m'en excuse.
Dernières informations concernant l'histoire : je pense que, dorénavant, les chapitres seront postés toutes les deux à trois semaines, les samedi ou le dimanche. Je ne peux plus vraiment me permettre de griffouiller un truc correct en une semaine. Pour la suite de l'histoire, nous venons, plus ou moins, de terminer la "première partie" de la fiction. Il me reste une dizaine de chapitres à écrire, environ 40 000 mots, je dirais. La deuxième partie sera un peu moins axée sur Acanthe et sur Elliot (qui restent centraux et omniprésents), mais sur la résolution des clés lancées jusqu'à présent par l'intrigue : qui a tracé le symbole, et pourtant a-t-il cet effet sur Acanthe ? Comment Acanthe peut-elle échapper à la Volonté ? Et surtout, quelle est la véritable nature de celle-ci, et celle de l'Abysse ? (c'est sur cette dernière question que tournera la majeure partie des chapitres qui suivront.)

Voilà, voilà. Je pense avoir fait le tour de ce que je voulais vous dire ; sur ce, désolée, du pavé, et bonne lecture !


Chapitre 13
Halcyon


Acanthe


Je suis vivante.
Je suis vivante, alors cessez tous de me regarder comme une condamnée. La peau diaphane de mon cou ne s'ouvrira pas sous le tranchant de quelque lame, mon cœur ne succombera pas au poison qui brûle dans mes veines ; alors je suis vivante. Et que je sois brisée n'y changera rien. J'apprendrai, peu à peu, à vous ignorer de nouveau ; je me soignerai en baignant dans les plaisirs les plus simples, la sensation du soleil sur mes joues, le vent, les lèvres d'Elliot s'il me laisse les effleurer… Je plongerai sans désir, en réalité, dans les émotions les plus immédiates, pour pouvoir nier les plus fastidieuses. Plusieurs semaines, du moins.

Je ne suis pas une condamnée. Malgré mon nom, malgré ma naissance, malgré le sacrifice de mon cœur à l'Abysse, je ne suis pas une condamnée. Malgré Schimmelreiter qui s'agite encore, lové au fond de moi, malgré la haine qui noue ma gorge … je vous survivrais tous.

Mon corps se perd dans un espace immense, mais je le ressens parfaitement. Je pourrais le détailler, l'écrire, le décliner sur des dizaines de pages : mes chevilles fines, mes cuisses serrées et mes cheveux qui frôlent mes omoplates tendues…

— Elliot…

Je n'arrive pas à ouvrir les yeux, mais je suis dans tes bras, n'est-ce pas ? Est-ce le tien, le rythme du cœur que je perçois contre ma joue ? Parle-moi. Parle-moi… Je suis devenue si fragile lorsque j'ai commencé à t'aimer. Tout ce que je souhaite, maintenant, c'est cesser de feindre et étouffer mes délires contre ton corps, avant qu'on ne me ravisse à toi, qu'on ne m'interdise de revoir tes iris qui m'avaient rendu la raison.

— C'est bientôt fini, Acanthe.

Ta voix, plus fatiguée que jamais, lasse, minée par des nuits blanches et des journées d'inquiétude. Est-ce moi, moi encore, qui t'ai blessé ? Je voudrais te parler, te rassurer, te dire que tout ira bien ; mais mes lèvres s'agitent en silence, laides, ridicules. Comme je me sens petite et faible, blottie ainsi contre toi !

Les ombres qui lacèrent ma gorge laissent s'échapper un unique cri. Tu accélères. Une porte s'ouvre, puis claque doucement. Une odeur de jasmin et d'agrumes. Elliot m'allonge sur un matelas, ramène quelque chose sur moi. Des couvertures. Oui, je me souviens : une nuit, il avait dormi avec moi, et, le matin, je m'étais réveillée lovée contre lui…

— Repose-toi.
— Reste… reste ici.

Ma voix hésite encore. Je le devine hocher la tête, et s'assoir près de moi. Alors, doucement, j'ouvre les yeux.

Tout d'abord, ce sont des impressions étranges, confuses, un mélange de souvenirs et de perceptions brutes. Comme si, en reprenant conscience, j'avais reconnecté mon corps au monde et chassé pour quelques minutes l'emprise néfaste de Schimmelreiter. Autour de moi, tout se teinte de couleurs nouvelles ou de sensations plus intenses... Le rouge un peu passé des rideaux. Le bois mat du lit, le creux du matelas sous mon dos, l'étreinte doucereuse des couvertures, la poussière qui volète dans les toiles de lumières, tamisée par la petite lampe à pétrole. Les épaules d'Elliot, sombres dans la lueur plus claire de la lune, incertaines comme les contours d'un dessin à l'encre chinoise. Les murs parmes, morcelés de taches blanches, peut-être vestiges d'un pinceau qu'on aurait agité sans attention. Le miroir ovoïde, qui, accroché au-dessus de la commode, en face du lit, me renvoie mon propre reflet. Instinctivement, je m'observe comme s'observerait une inconnue ; ce corps, qui l'a soigné alors que je m'enfonçais lentement dans une torpeur suave, ne désirant que me noyer dans une absence de sensation ? Dans une absence de tout ? M'oublier, oublier mon impuissance, mes sentiments si absurdes, et le doute qui étreint mon cœur chaque fois que je pense à Elliot ? Pour lui, je le sais, je pourrais nier que je dois disparaître, d'une façon ou d'une autre. Mais ces joues à peine creusées, ce regard brun assombri par de légères cernes, cette nuance surprise qui imprègne mes yeux… sont-ils vraiment là les seules expressions de mes souffrances ?

Dos à moi, assis au bord du lit, immobile à l'exception de quelques frissons qui parcourent ses épaules, il ne remarque pas rien. Je toussote, puis force ma voix à m'obéir, libérant ma gorge des ultimes ombres qui s'y accrochent.

— Hé, Elliot.

Il se tourne vers moi, et… me colle une baffe. À peine surprise par la sensation de brulure qui enflamme ma joue quelques secondes, je lui en retourne une, plus douce, avant de mordiller ma lèvre, lâchant, de mon ton sarcastique habituel :

— Ça t'amuse, de frapper une femme blessée ?
— Et toi, ça ne va pas de te laisser posséder par une Chain pareille ? J'étais vraiment inquiet…

Ses yeux brillent. Comme s'il avait pleuré. Comme si Elliot avait pleuré. L'idée me stupéfie quelques secondes, avant de m'extorquer un sourire amusé. Et il a raison. Terriblement, cyniquement raison. J'aurai pu me battre contre Schimmelreiter, l'empêcher de révéler toute la vérité. Je ne l'avais pas fait. Je voulais juste me laisser sombrer, me laisser glisser dans une mélancolie des plus pures.

« * Et tu as tué. Encore une fois. »
— Acanthe, par pitié, parle-moi. Tu es restée silencieuse plus d'une semaine…

Non. J'ai Elliot, en vérité. Il me fixe comme avant, de ses yeux clairs, tranquilles, comme s'il n'avait pas peur de moi, de ce que je suis et de tout ce que je représente. Il ne me repoussera pas. Je le sais, avec une certitude inébranlable, parce qu'il éprouve les mêmes sentiments que moi.

— Je suis de retour, ne crains rien. C'est moi.

Il sourit doucement. Oui, il voulait juste que je le rassure. Depuis combien de temps feignons-nous de ne rien sentir, de ne pas tressaillir lorsque nous nous frôlons, de ne pas rougir les soirs, alors que nous sommes seuls dans la chambre, et que s'étend sur nous l'impudeur des nuits les plus noires ? Contrairement au sien, mon corps a déjà ressenti la sensation d'une étreinte intime, de peaux qui se caressent et qui s'effleurent. Et je connais la chaleur qui enflamme mes reins lorsqu'il se tient auprès de moi.

Je me redresse dans le lit, ferme les poings sur les couvertures, observant le miroir. Il me fixe, lui aussi, ses yeux électriques agités d'irisations plus profondes, comme de la colère. Alors que ma vision se précise, tout semble s'obscurcir ; les rideaux deviennent écarlates, les murs s'assombrissent, le bois du lit se teinte d'ébène.

— Comment tu te sens ?

Juste vêtue d'une robe de chambre, je dégage mes jambes des draps, laissant mes mains parcourir avec allégresse ma peau, effleurer cette pâleur si douce. Mon corps. Il me parait étranger, maigre, maladif pourtant, je le reconnais sous mes doigts ce sont mes hanches que je caresse, mes cuisses que je sens frémir, mes cicatrices, mes blessures.

— Pas trop mal… C'est quoi, ce bandage sur mes jambes ?
— Tu as été brulée par ta Chain. Schimmelreiter.
— Ah. Oui, c'est vrai…
— Ce que tu as… ce qu'il a dit, tout était vrai ?
— Oui.

Je lui réponds sans hésiter, d'un simple assentiment. Tout cela dure depuis trop longtemps depuis presque 100 ans en réalité. Je ne suis pas humaine. Je ne suis même pas née humaine. Et même si je l'étais, ma parole n'a aucune valeur. Si je ne parviens pas à me défaire du sceau de Raven qui pèse à nouveau sur ma poitrine, s'ils m'enferment… Pourrai-je encore voir cette nuit qui s'étend autour de nous, et sentir près de moi la présence si réconfortante de l'homme que j'aime ?

« * Tu pourrais sombrer dans la drogue et dans l'oubli. Laisser les médecins te lobotomiser, te couvrir d'illusions que tu n'as pas la force d'entretenir seules. »

Je me rapproche d'Elliot, qui s'était un peu détourné de moi, et passe mes mains autour de son cou, les laissant un peu descendre sur son torse tandis que ma tête se love sur son épaule. Impétueuse, je lâche, avant qu'il ne puisse réagir :

— Ne dis rien.

Il frémit mais reste silencieux, se contentant d'incliner sa nuque pour effleurer mes cheveux de son menton. Tout entière, je m'abandonne à son corps et à son odeur les murmures de Schimmelreiter s'estompent tandis que mes seins frôlent son dos, que mes mains caressent vaguement son torse, que ma gorge s'enflamme.

— Si je ne m'échappe pas, ils m'enfermeront et m'examineront, n'est-ce pas ?
— Oui.
— Je suppose que l'issue était inévitable.
— Il faudra quelques jours aux ducs pour se réunir et pour prendre une décision. D'ici là, tu auras largement le temps de disparaitre.
— Ils garderont ma chambre, et je suis beaucoup trop faible pour m'échapper par la force.
— Arrête de croire que tu es toujours seule, Acanthe…
— … Elliot ?
— On ne te laissera pas dépérir ici. On te tirera de là. Leo, Oz, Mathieu, Gilbert, même Ada Vessalius… On ne te laissera pas.
— Vous… Tu ne vas pas risquer ton rang pour moi, tout de même !

Il saisit doucement mes poignets et m'allonge sur le lit, le regard ailleurs, se mordant un peu une lèvre. Je me laisse faire, plus fatiguée qu'autre chose, et trop abasourdie pour lui résister, pour simplement en avoir envie. La fierté d'Elliot, sa famille… S'il abandonnait sa dignité pour moi… Je ne le mérite pas. Et je ne me le pardonnerais jamais.

— Repose-toi, maintenant. Il faut que tu reprennes des forces. Les prochains jours ne seront pas faciles…

Il s'assied en tailleur sur le lit, les mains entre ses jambes, le regard sur son épée, appuyée contre le mur. Sa dignité est la seule chose qu'il possède encore, son pouvoir de changer le monde, de se battre pour ce qu'il sait juste. S'il abandonne cela pour moi… Pourra-t-il encore affirmer être Elliot Nightray ?

Il reste silencieux un long moment, avant de murmurer, d'un ton craintif :

— Tes parents…
— Étaient meilleurs que ce que tu pourrais croire. Malgré ce qu'ils m'ont fait… Ils m'ont aimée. D'un amour possessif, fier, orgueilleux, mais sincère. Et moi, je les aimais aussi.
« * Tu n'es capable d'aimer que des monstres, parce qu'ils sont les seuls qui te ressemblent. »
— Moi j'en saurais, mieux je me porterais, n'est-ce pas ?
— Tu sais déjà beaucoup de choses…

J'avais vécu, en réalité, des centaines d'instants heureux. La couleur des livres, la petite bibliothèque et le fauteuil, en cuir usé, où mon père m'asseyait sur ses genoux la douce odeur de jasmin de la cuisine, où ma mère déposait un bouquet chaque lundi soir. Les fenêtres de ma chambre obstruées qui, le jour, me terrifiaient, mais, la nuit, me plongeaient dans une mélancolie fascinée – et fascinante.

Ces souvenirs, je les possède plus vif que n'importe quels autres – plus vif que mes années d'errance, plus vifs que cette salle noire, plus vifs que mes meurtres, plus vifs que les murmures outragés de Schimmelreiter.
« * Tu crois vraiment être plus forte que moi ? Et pouvoir m'ignorer encore longtemps ?

— Dors, maintenant. Je vais rester avec toi.
— Tu ne devrais pas. Tu es un noble. Que tu aies été au lycée avec une personne comme moi créera des rumeurs, et elles te porteront préjudice. N'aggrave pas ton cas.
— Acanthe. Je t'ai veillée tous les jours, j'ai même dormi avec toi. Je t'ai réveillé, dans cette cellule, et tu t'es accrochée à moi. Je t'ai portée jusqu'à cette chambre, en empêchant que l'on t'enferme. Si malgré cela, personne n'a encore compris que nous…
— Que nous ?

Il secoue la tête.

— Que tu comptes beaucoup pour moi.
— Tu comptes aussi pour moi, Elliot. Je ne sais pas ce que j'aurais fait sans… sans toi.

Je ferme mes doigts sur son poignet délicat, et pose sa main au-dessus de mon cœur, là où la peau bat doucement, traversée par de longues veines bleues.

— Écoute…

Après un moment de silence, il commence à chanter, d'une voix tendue. Ses intonations les plus graves éclaircissent le rouge sanglant des rideaux alors que mes paupières me masquent, peu à peu, sa présence atrocement belle.

« * Tu es un montre. Il ne sera jamais à toi. »


...


La nuit, tout autour de toi.
Tu voudrais qu'elle t'enveloppe comme un cocon, qu'elle te force à clore les paupières, ou qu'elle dépose quelques songes merveilleux dans ton sommeil. Mais tu trouves toujours quelque chose de rassurant dans l'obscurité, quelque chose qui n'est pas les ténèbres. Peut-être la sureté d'un univers où tout le monde dort, et où, seule éveillée, tu peux tracer ton chemin sans n'être vue par personne. Et laisser ta pudeur indolente fleurir sous tes pas.

Allongée dans le noir, la respiration d'Elliot perçant le silence comme un sacrilège, tu lèves ta main droite pour la contempler. Je reconnais la cicatrice qui resplendit sur ta paume comme une longue éraflure aux lèvres blanches, et celle, plus fine, sur mon poignet. Je reconnais ces doigts élancés, ces phalanges pâles. Tu voudrais dormir, je voudrais porter ton corps en dehors de ce manoir, en dehors de cette ville, mais quelque chose m'en empêche. Peut-être Elliot, peut-être autre chose.

Acanthe.
Est-ce moi, ce nom ?
Est-ce moi, cette main ?
J'ai l'impression que la véritable Acanthe est autre (toi), que je t'ai chassée de son corps, que je me suis glissée dans tes fibres pour graver, dans ses muscles, la plus néfaste partie de moi. Tout se nécrose, à l'intérieur, et ne distille plus que du poison dans tes, dans mes veines.

« Tu es Acanthe, tu le sais. »
… Hieratus ?
« Tu es Acanthe et nous sommes toi. »

Je ne veux pas être cette Acanthe-ci. Je ne veux pas être cette Acanthe fantomatique, menaçante, cette Acanthe que l'on désire par conviction. Je veux que l'autre Acanthe, l'Acanthe éperdue, l'Acanthe amoureuse, l'Acanthe-petite-fille prenne possession de mon corps, de ton corps. Qu'elle embrasse Elliot puis lui montre comment l'étreindre, comment mêler leurs peaux et leurs jambes.

« * L'autre Acanthe n'existe pas. »
Bien sûr que si. Je n'ai pas toujours été…
« * L'autre Acanthe n'existe pas. Il n'y a que toi. Le monstre, la meurtrière. L'autre est une illusion, une tromperie de ta conscience. Elle dort, et ne se réveillera jamais. »
Tu mens…
« * Regarde bien tes mains. Regarde tes cicatrices. « Tu », ce n'est que toi. Tu te contemples toi-même. Tu ne vis que pour toi. »
TAIS-TOI !
« * Et pourtant, tu n'as jamais existé que pour autrui. Tu ne vis que pour toi, mais tu n'es rien. Une pousse qui ne germera pas. Tu n'es rien mais tu étouffes les autres, et, quand ils t'agacent, tu les tues. Voilà tout ce que tu es, un monstre, une impulsion de pure folie. »
Si je l'étais, j'aurais tué Elliot, j'aurais…
« * Je te connais mieux que toi-même. Je te comprends mieux que quiconque, parce que je ne suis que le mal. »
Acanthe, dis-lui qu'il se trompe, que nous sommes autre chose...
… Acanthe ?

« Acanthe, c'est toi. »
« Acanthe, c'est toi. »
«* Acanthe, c'est juste toi. »

J'aurais voulu hurler. Crier que tout est faux.
Mais tout est vrai. Je suis Acanthe, et je suis un monstre, un monstre capable d'éprouver de l'amour.

Et ce fameux jour, ce jour où ils avaient manqué de me violer. Ce jour où je les avais tués…
« * Tu as choisi de les tuer. »
Oui, j'aurais pu les épargner. Même droguée, même attachée… Je pouvais les effrayer avec Hieratus, les blesser avec Seven. Mais je m'étais abandonnée aux flammes les plus pures, avait laissé sombré mon corps dans une ignorance salvatrice…
« * Tu n'as pas laissé sombrer ton corps. Tu étais consciente de ce que tu faisais. »
Ses paroles résonnent comme une fatalité, s'impriment dans les murs, grimpant le nom de mes bras. J'avais peut-être laissé la haine m'envahir, étouffer mes sens, mais je ne suis pas que ma haine. Je suis Acanthe. Peu importe ce qui dévore mon esprit, ce qui dévore mes mains. Je suis Acanthe.
« * Qu'y a-t-il encore à dévorer ? Tu n'es plus rien. Tu n'as plus rien. Tu ne peux même plus prétendre être humaine. »
Ne me réduit pas à de simples cicatrices ! Je doute, oui, mais je suis humaine. Je suis moi, je suis Acanthe, et j'ai bien plus que tu ne pourrais le croire.
J'ai envie de pleurer. Je lui ai répondu. Je commence à perdre. A tout perdre.
« * Tu n'es pas humaine. Que crois-tu ? Tu n'aurais jamais dû naitre. »
La première fois que mon père avait essayé d'arracher mon cœur, il avait dit la même chose.
Je ne sais plus s'il neigeait.

Partir. Partir d'ici, maintenant. Les couvertures m'étouffent, le drap entrave mes poignets comme des chaines, et l'odeur suave d'Elliot a le parfum des petites morts. Je ferme les yeux, et répète lascivement : « Ne plus rien voir, ne plus rien toucher, ne plus rien sentir, ne plus rien entendre, ne plus rien humer… ».

Après de longues minutes, peut-être des heures, ma voix vacille, obstruée par les grognements de Schimmelreiter. Adossée au lavabo, le visage couvert de sueur, je pose avec rage ma tête contre le miroir. J'avais, je ne sais comment, retrouvé la sensation de mes jambes, et m'étais arrachée du lit pour m'enfermer dans la salle de bain, sans bruit. La porte claque mollement derrière moi. C'était il y a quelques secondes… Ou quelques heures, peut-être.

« * Tu deviens folle. Tu n'as même plus conscience du temps. »
« * Tu crois vraiment que ça pourrait te sauver, de te réfugier ''loin'' de lui ? »
« * Lève la tête. »

Sans vraiment savoir pourquoi, j'ai obéi. Sans doute pour m'abandonner.
Joues maladives, regard hanté. Quelques images fugaces avant que je ne recouvre mon visage de mes cheveux. Je ne veux pas me voir. Je ne veux pas voir mon corps. Je le porte depuis trop longtemps.

« * Vois comme tu es laide. »
Je ne suis pas laide, je suis…
« * Vois comme tu ressembles à une enfant.*
Je ne suis pas une enfant, je suis forte, je…
« * Non, tu n'es pas une enfant. Tu aimes tuer, et tu as tué. Mais tu es vulnérable. »
Je n'aime pas…
« * Ose le dire face à leurs visages. »

Non, non, je les vois assez dans mes songes, leurs visages ! Ils rient alors que leurs joues se noircissent, et se tendent sur leurs os blafards, sur leurs muscles qui se brisent déjà… Consumez-vous, consumez-vous ! Ils se matérialisent autour de moi, sans que je ne puisse les repousser, transcendée par la panique, mon souffle se raréfiant. Leurs mains sur mon corps, encore, toutes leurs mains, des dizaines de doigts qui effleurent ma peau, mes seins, mon intimité, me caressent, me toucher, me pénètrent de milliers de dards glacés…

Leurs voix s'élèvent alors, chœurs d'épines et de chairs à vif, entrainées par les cris caverneux de Schimmelreiter, et scandent mon nom, glissant des dagues sous mon cœur, écrasant mes côtes et mes veines. Respirer, respirer, respi…

« Acanthe. »
« Acanthe. »
« * Acanthe. »
« * Acanthe. »
« Acanthe. »
« Acanthe. »
« Acanthe. »« Acanthe. »« * Acanthe. »« Acanthe. »« Acanthe. »« Acanthe. » « * Acanthe. »« * Acanthe. »« Acanthe. »«Acanthe. »« * Acanthe. »« Acanthe. »« Acanthe. »« * Acanthe. »

— Acanthe !
— LAISSE-MOI !

Il m'écarte du miroir et m'enferme dans ses bras, caressant avec douceur mon dos et mes cheveux. Je tente de m'échapper quelque seconde, puis me blottit contre son torse. Ma peau qui frissonne sous la chemise de nuit… M'abandonner à son odeur, entendre sa voix si réconfortante, ne plus rien sentir d'autre que lui…
Rien d'autre que lui.
Rien d'autre qu'Elliot.

— Chut… Tout va bien, calme-toi.

Je me suis affalée sur lui, laissant mon corps se coller contre lui, mes jambes se mêler aux siennes pantin, pure marionnette, on a brisé le cou de mon maitre et maintenant je gis, pantelante, contre la dernière personne que j'aimerais jamais, contre la dernière personne avec qui…

« * Vous ne serez jamais ensemble. »

— TAIS-TOI !

La peau d'Elliot frissonne sous mes larmes. Il me berce avec douceur, posant sa tête sur la mienne, serrant mon dos, caressant mes cheveux, me caressant, moi… Et mes chains s'effacent peu à peu. Tais-toi, tais-toi, tais-toi. Et sa voix se fait muette, puis sombre au fond de moi, tandis que l'étouffent les dernières rumeurs de ma volonté.

Lentement tu t'évapores.

Nous restons comme ça, silencieux, un long moment. Et mes yeux s'assèchent. Juste te sentir contre moi, Elliot. Je ne veux plus rien d'autre. Est-ce que tu sais que je t'aime ? Est-ce que tu sais que…

— Ce sont tes Chains, n'est-ce pas ?
— O-Oui.

Tu as brisé le silence. Les minutes se gangrènent. Et je revois sans cesse le dernier moment où je lui ai parlé, ce dimanche si funeste. La veille, j'avais décidé de m'en sortir. De réaliser ce pour quoi j'étais revenue de l'Abysse. Et le lendemain… Le lendemain, j'avais assassiné trois jeunes garçons. J'étais devenue cette tueuse impulsive que je m'étais jurée de ne plus jamais être.

— Je n'aurais pas dû les tuer.
— Qui ça ?
— Ces gosses, au lycée…

Ses mains se crispent dans mon dos. Je lève la tête. La fureur rosit ses joues. S'il s'en veut de n'avoir pu être là pour moi… C'est de ma faute, Elliot. C'est uniquement de ma faute. J'ai oublié de me protéger. Je ne l'oublie jamais. Sauf pour toi.

— Ne te fais pas du mal, Acanthe. Ils t'ont violée. C'était normal que tu…
— Ils ne m'ont pas violée.
— Quoi ?
— Je ne leur en ai pas laissé le temps.
— Mais, le sang…
— Ils ne m'ont pas violée.

Quelque chose s'efface dans son regard. De la culpabilité, sans doute. Ses bras me serrent un peu plus et il baisse sa tête vers moi. Puis il remonte une de ses mains, jusqu'à frôler ma nuque, et approche son visage du mien.

— Arrête-toi.

Il s'immobilise, tandis que ses doigts se crispent, une nouvelle fois, et que son corps se tend contre le mien.

— Acanthe…
— Ce n'est pas que je ne veux pas. Je ne suis pas prête.

Sa main vient doucement effleurer ma joue, à la fois joueuse et insistante. Mes paupières se ferment. Je le voudrais tellement. Je le voudrais tellement, mais…

— C'est moi, Acanthe, c'est juste moi.
— Je le sais bien.
— Tu éprouves la même chose que moi, non ?

Je ne réponds pas. Il attend encore quelques secondes, tandis que mon cœur se noue d'appréhension. Je ne veux pas, je ne veux pas… Et, au moment où il pose ses lèvres sur les miennes, je m'abandonne à lui et passe mes bras derrière sa nuque, mêlant ma langue à la sienne, alors que m'envahit l'effluve sucrée de son baiser.

Quand nous nous sommes démêlés, j'ai posé ma tête sur son torse. Et je riais.