Je suis fière de moi. Parce que j'ai réussi à poster ce chapitre dans les temps (2 semaines et demi). Bon, j'ai un peu débordé sur le lundi, il est 4h du matin et je vais me taper une nuit blanche, mais j'ai réussi ! Et en plus, je viens de refaire la mise en page de chaque chapitre (Tenacité...)
Sinon chapitre assez long, presque 5000 mots (ce qui m'a donné pas mal de fil à retordre). Bonne lecture à vous !
Chapitre 14
La Mécanique du Cœur
Acanthe
Je me souviens de mon adolescence.
Je m'étais enfuie de chez moi – plus attirée par la solitude que par envie d'échapper aux expériences de mes parents. Je possédais, en réalité, cette image désespérée du Dehors, semblable à un manque, mélancolique de soleils que je ne connaissais pas. Je m'imaginais parcourir une campagne blanche, toujours blanche, et observer ses collines pâles et lisses comme la peau d'un bébé que l'on n'aurait pas encore trempé dans le sang. Je m'imaginais coucher dans les champs, et plonger avec allégresse dans la plus douce des indolences. Tout cela, je l'avais fait ; et j'avais même gouté à la cigarette, à l'alcool et au corps. Je voulais ma jeunesse sauvage et instinctive, je l'ai vécue débauchée et haineuse, érodée par l'amertume. Contre mes parents, contre les hommes qui me touchaient.
Parfois, je retrouvais le chemin de mon village. Je m'arrêtais devant cette maison bordée d'orties qui avait enseveli mes seuls souvenirs heureux. J'y entrais ; mon père me rappelait que je n'étais qu'un sacrifice pour l'Abysse et que, tôt ou tard, il devrait me tuer ; je repartais. J'avais 14 ans. Le jour de mon seizième anniversaire, j'avais salué, une dernière fois, ma mère, et décidé de ne plus revenir : j'ai compris, plus tard, qu'elle avait gravé son héritage si profondément en moi que je n'éprouvais plus le besoin de sa présence. Les prières romantiques qu'elle récitait entre ses longs cils noirs, ses mots d'amour, j'en rêvais chaque soir alors que je collectionnais les noms de mes amants.
Tout a tellement changé, depuis. Les villes, les campagnes, les sciences, les arts. Je suis une fille des légendes, abandonnée dans un monde qui n'existe plus, bercée par l'illusion d'une jeunesse déjà nécrosée.
Pourtant… pourtant, je ne suis pas seule. Elliot. Il dort à côté de moi, paisible, ses cheveux presque blancs dans la lumière encore diaphane. Le jour s'est levé. Je ne me souviens pas de la nuit ; ou plutôt, je m'en souviens par fragments mélancoliques, par estampes mêlées d'ébène. Les bras pâles de mon amoureux, mes délires, ses baisers, mes cauchemars, sa main dans mes cheveux, la voix de mes Chains… Sa voix. Puis je m'étais blottie contre sa peau brûlante, et avais laissé mes songes s'imprégner de son odeur.
(J'ai rêvé de lui, de mille fois lui ; devenus personnages d'un quelconque auteur romantique, nous mêlions nos peines et nos lèvres sous un ciel noir ; puis nous oubliions que nous existions, et nous disparaissions sous les cœurs de sept démons ; l'Abysse tournoyait autour de nous, peignait les ténèbres de grands visages déchiquetés, écarlates. Et le monde redevenait blanc après de longues minutes d'agonie, dans une symphonie magnifique, un espoir.)
Nous nous sommes éloignés pendant notre sommeil, mais mes organes sont brulants, ahuris par l'ivresse et par un désir irascible. Je lève un poignet, l'agite dans l'ombre d'un soleil encore fatigué ; et, pour la première fois, je ne parviens pas à voir les rides et les veines entrelacées que j'imagine lorsque mon corps est las de tout. De l'espoir, oui. Je ne consumerais sans doute jamais ma jeunesse, ni mes plus belles années ; mais j'ai désormais quelque chose à vivre, aussi éphémères que soient les jours qui me restent, aussi monstrueuse que je puisse me croire.
Elliot.
Tout est tellement absurde depuis notre rencontre. La Volonté, qui désirait mon corps, mais qui semble curieusement avoir abandonné. Ces quelques mois passés au lycée. Le symbole que j'avais découvert dans les sous-sols, et qui a gravé sous mon crâne quelque image abyssale d'une religion morte depuis longtemps. Tout est tellement absurde, mais je dois le comprendre. Et l'affronter. Je suis assez forte pour ça, désormais.
Je me redresse, puis laisse mes jambes se glisser hors des couvertures, effleurer le tapis beige brodé d'arabesques noires. La lumière est étrange, pâle et violacée ; je frotte ma peau à la moquette, puis, debout, au parquet merveilleusement inégal. Sentir sous mes pieds le manoir tremblant, affairé, les êtres qui le traversent, les mains qui s'entremêlent, cousent, cuisinent, réparent. Oui, eux vivent. Et moi aussi.
— Où est-ce que tu vas ?
Assis dans le lit, une marque d'oreiller sur la joue, il serre mon poignet entre ses doigts, avec délicatesse. Elliot. Il me lâche pour se frotter les yeux, encore ensommeillé, les lèvres frissonnantes d'un bâillement réprimé.
— … Prendre une douche. Merci d'être resté avec moi cette nuit. Tu peux y aller, si tu veux…
— Je ne bouge pas. Il faudra qu'on parle, après, de toute façon.
— D'accord.
J'ouvre l'armoire. Les trois robes qu'il m'avait achetées sont là ; je glisse mes doigts sur le tissu satiné, les dentelles qui ornent les manches et les épaules. Mes lèvres murmurent un « elles sont vraiment magnifiques », comme pour moi-même, puis j'attrape l'une des deux violettes, des sous-vêtements, et m'enferme dans la salle de bain. Je veux les porter. Au moins une fois. Le luxe est un silence qui s'exaspère.
Je pose la robe au bord d'un lavabo. Schimmelreiter s'est tu, étouffé par les bras d'Elliot et par les ailes d'Hieratus ; seul Seven laisse résonner dans mon esprit quelques vagues pensées, échos parfaits des miennes. Je me déshabille. Mon reflet n'est pas si atroce. Reconnaitre, toujours reconnaitre mon corps : mes seins, mon ventre plat, mes hanches, plus dessinées que le reste de mes formes. Oui, je peux m'en sortir. Combattre le sceau de Raven, m'enfuir, trouver une solution pour me soustraire à l'Abysse.
Qu'avais-je dit, déjà ? « J'ai tout étouffé trop longtemps. »
Je me glisse dans la douche. En réalité, Acanthe Calaelen n'est qu'une ombre. Longtemps, je me suis maudite d'être incapable de garder dans mon esprit la trace des souffrances qui ont brisé mon corps, et de les oublier ; je voyais sur le visage de mes amants les malheurs de leur naissance, puis de leur adolescence, sans que le mien ne reflète autre chose qu'un masque lisse, une peau blanche, des lèvres rouges. Vierge comme un mort-né. Acanthe Calaelen n'a jamais vécu. Tout ce que je suis, tout ce qui me constitue est Acanthe Nightray.
Qui est Acanthe Nightray ?
Je l'imaginais comme une silhouette, une femme qui se serait évanouie à l'aube de ce qu'il aurait pu être. Comme – pour niaise que soit l'image – une fleur destinée à ne voir que la nuit. Un souffle, une entité à la fois déesse et misérable, qui oubliait dans le visage des autres les paroles qu'elle se réservait à elle seule. Je l'imaginais comme une enfant, une petite fille faible, parce qu'elle avait besoin de quelqu'un pour survivre ; elle poursuivait sans cesse les yeux d'Elliot, ou ceux de Mathieu, le frôlement d'une peau familière, la voix d'un élève dans les couloirs les plus sombres.
Mais Acanthe Nightray vit pour elle et pour le monde, pour les personnes qui l'aiment ; elle laisse son empreinte, comme une trace de main poudreuse sur un tableau qui n'a jamais été que ténèbres. Acanthe C. subsistait pour elle seule, et rien que pour elle : elle trouvait dans la solitude cette idée béate d'un bonheur facile, factice, et s'abandonnait à son corps pour s'illusionner une quelconque existence. Acanthe C. était faible. Et elle se pensait plus puissante que le monde, simplement parce qu'elle était capable de supporter une débauche toujours plus artificielle.
Acanthe Nightray est forte.
Acanthe Nightray ne se laissera pas emprisonner.
Acanthe Nightray saura dire non.
L'eau se mêle au parfum satiné de ma peau. Je suis Acanthe Nightray. Et je suis Acanthe C. Et nous briserons ensemble le sceau de Raven, et nous échapperons, parce que nous sommes fortes, parce que, d'une certaine manière, nous sommes l'Abysse.
Je pensais avoir délaissé l'espoir au même moment que la naïveté, alors que je me glissais dans une adolescence frénétique, suave ; j'étais convaincue que mes envies suicidaires n'étaient rien d'autre que l'essence du monde, une pulsion divine dans laquelle se cachait, simplement, la vérité. Travailler, se marier, avoir des enfants : tout cela m'apparaissait comme un abandon de la passion, une contemplation muette des lois hystériques de la société dans laquelle nous avions été forcés à vivre. Pourtant, ce sentiment qui enfle en moi, majestueux et inflexible… Je sors de la douche, m'enroule dans une serviette, et frotte mes pieds au tapis rouge, qui, sur le carrelage, s'étend comme une corolle de sang. Les gouttes d'eau ruissèlent le long de mes bras, puis glissent sur mes doigts et s'écrasent sur les fibres écarlates. C'est cela que je laisse sur le monde. Une empreinte. Et ce sang n'est pas celui d'un macchabée, sinon celui qui pulse dans mes veines, celui qui me rend vivante, vivante comme n'importe qui.
Je noue ma serviette sous mes seins, m'appuie sur le rebord des lavabos ; et cette jeune fille dans le miroir, aux joues rougies, aux lèvres souriantes, c'est moi. Voilà, sans doute, tout ce qu'Elliot voit en moi : l'esquisse d'une personne plus heureuse, d'une belle femme qu'il pourrait dévoiler sous ses mains. Et voilà tout ce que je veux devenir pour lui, malgré la précarité de la situation, de notre situation.
Je sèche mes cheveux, puis commence à les démêler, caressant entre mes doigts ces mèches brunes qui m'ont toujours semblé si ternes. Mes yeux, mes cils, la légère cicatrice sous mon menton. Je m'observe longuement, comme si je découvrais mon visage, alors que, même aveugle, j'aurais été capable de le décrire mille fois, et de le connaitre encore.
Qu'est-ce qu'Elliot aime chez moi ?
Qu'est-ce que j'aime chez Elliot ?
Notre amour s'est transformé. Le rapprochement de deux silhouettes qui s'attirent, l'impétuosité sexuelle que la jeunesse grave sur nos ventres et sur nos lèvres… L'insatisfaction a laissé place à une passion plus calme, plus raisonnée, plus humaine. Une passion que je ne connaissais pas. Une passion qui ne nait pas du corps, mais se love au creux de nos épaules et s'enflamme dans nos veines. Et ça brûle. Et ça brûle.
Mes doigts effleurent la peau au-dessus de mon sein gauche ; le sceau invisible de Raven bat doucement sous ma poitrine, gravé à l'intérieur de moi. Je suis liée à l'Abysse. Je peux le combattre. Je peux le détruire. Pour moi, pour Elliot, pour nous, si nous existe.
Je pose ma tête contre le miroir et ferme les yeux.
Hieratus, Seven.
« Je suis là. »
« Tu t'es enfin décidée à nous parler ? »
Oui. Où est Schimmel ?
« On lui a fait comprendre qu'il devrait être un peu plus coopératif, et on l'a endormi. »
« Et on lui a aussi rappelé qu'il mourrait si tu le rejetais. Comme Trys. »
Trys…
Je me souviendrais toujours de la scène. Peu de temps avant que je ne m'enfuisse, ma mère, convaincue que je pouvais rejeter une Chain sans en mourir, m'avait obligé à passer un contrat avec un petit oiseau bleu, qui ne savait pas parler, puis à le rompre. Posé sur mon épaule, plus semblable à une créature magique qu'à un monstre, il avait pépié de douleur pendant de longues minutes ; sa voix rouillait comme un engrenage mécanique, et son corps, peu à peu, se couvrait d'une poussière pourpre puis s'effritait, parcouru de spasmes. Il était mort en quelques minutes, dans l'abandon le plus total, sans rejoindre l'Abysse, comme si même celle-ci ne reconnaissait plus son existence. Trys n'avait, au contraire de mes autres Chains, pas eu le temps de développer une conscience avant de s'éteindre ; mais il possédait de cette empathie, semblable à celle des victimes les plus innocentes, qui avait gravé en moi, pour la première fois, un éclat de compassion.
Une expérience de ma mère, juste une expérience.
« Tout va bien, Acanthe ? »
Pardon. Je repensais à Trys.
Je laisse tomber ma serviette, puis passe mes sous-vêtements avant de commencer à nouer les corsages de la robe, mes doigts effleurant les lacets avec habilité. Oui, le luxe est un silence qui s'exaspère, et soupire dans l'ombre des silhouettes les plus nobles. Je le porterais. Au moins une fois, et par égoïsme, je le porterais.
Il faut qu'on parle du sceau de Raven.
« Tu veux essayer de le briser ? »
Je n'ai pas vraiment le choix. Il faut que je m'échappe, et, même si Gilbert me soutenait, il ne briserait pas volontairement le sceau. Parce qu'il est à la tête de sa famille. Aider une fugitive le mettrait dans une position délicate, et le rendrait impuissant.
« Qu'est-ce que tu attends de nous, alors ? »
Que vous m'aidiez. Je ne pourrais rien faire toute seule.
« Est-ce que tu as la moindre idée de comment faire ? »
Aucune.
Un long silence. Le corsage terminé, je fouille dans les tiroirs, jusqu'à trouver une brosse, et commence à démêler mes cheveux. Pour briser le sceau, il faut déjà que je le comprenne. Que je comprenne le pouvoir de Raven, et la manière dont il me lie à l'Abysse. Et, peut-être que je pourrais alors défaire la connexion entre moi et la Chain.
« Peut-être que… »
Seven ?
« Je connais bien notre monde, tu le sais. Et tu es presque née de l'Abysse. Le lien qui t'attache à Raven est plus faible qu'il ne devrait l'être, parce que nous pouvons encore te parler. Tu ne peux pas utiliser nos pouvoirs, mais je les possède toujours. Du moins, je le sens. Ils n'ont pas disparu. »
« Je le sens moi aussi. »
Tu penses que le sceau n'a pas bloqué vos pouvoirs, mais la connexion entre vos pouvoirs et mon corps ?
« C'est ce qu'il semblerait. »
Je tends la main vers la boite d'épingles et d'élastiques, posée près d'un lavabo, et commence à attacher mes cheveux en un chignon assez lâche. Peut-être… Si la connexion entre mon corps et leur pouvoir est bloquée, je pourrais remonter à la source du contrat, et utiliser mon sang pour le « sceller » une deuxième fois.
Comment est-ce que c'est possible ?
« À mon avis, le pouvoir de Raven est plus une illusion qu'une réelle contrainte. Tu es convaincue que tu ne peux plus utiliser tes pouvoirs, ce qui t'empêche de les invoquer. »
Il faudrait que je défasse cette illusion ?
« Je ne pense pas qu'on puisse t'aider à rompre le lien, Acanthe. À mon avis, tu dois sonder ce qui est à l'intérieur de toi-même. Comprendre ce qu'est l'Abysse, comprendre ce que tu es, et l'utiliser pour te défaire de cette illusion. »
Ce qu'est l'Abysse.
En réalité, je n'en sais rien. Personne ne connait la véritable nature de l'Abysse. Un monde relié au nôtre, un monde de ténèbres et de cauchemars, un monde où agonisent les flancs ouverts et les escaliers s'achevant dans le vide, morcelés de petites fleurs noires. Une dimension. Une autre dimension, oui, qui possède dans l'esprit de chacun sa propre résonnance, ses images caractéristiques. Comme une part de nous. Comme une part de tout.
Peut-être que l'Abysse n'est qu'une illusion collective, un lieu de conte devenu réel par des rêves idylliques. Ma mère me chuchotait, certains soirs, que les dieux n'existent que parce que nous croyons en eux, que nous prions leurs idoles ; que, sans la foi, rien, dans ce monde, n'aurait de substance.
Je suis la fille d'une illusion.
Je suis la fille d'une illusion, et je pourrais alors la manipuler comme je le souhaite ; lui redonner la lumière, ou faire fleurir des orchidées plus pâles sous les rampes ébène. Et dominer mes Chains, de nouveau. Parce que je suis une part de l'Abysse, et que l'Abysse est une part de moi. Voilà, sans doute, pourquoi la Volonté désirait mon corps. Indirectement, je suis son enfant.
Je suis la fille de la Volonté.
« Acanthe… »
Enfin, je ne le suis pas directement. Mais je le sais, je le sens dans mes veines. Je suis liée à l'Abysse, tu comprends ? Je crois que tout le monde est lié à l'Abysse, mais que je le suis un peu plus que les autres. Parce que je suis née dans un placenta de Chain.
« Peut-être, mais ça ne résout pas le problème. »
Si, justement. Je dois être capable d'utiliser ce lien pour combattre Raven. Vous vous souvenez tous les deux de la manière dont j'ai passé nos contrats, n'est-ce pas ? Je crois que mon sang est la clé de tout. Peut-être que si vous en buviez de nouveau…
« Il faudrait qu'on se matérialise, pour en boire. »
Vous ne pensez pas en être capable ?
« Peut-être. Il faut essayer. »
Et toi, Hieratus ?
« Je suis partante. »
L'air s'alourdit ; quelques secondes, il se teinte du gris des orages les plus sombres. Je ferme les yeux et renverse la tête en arrière, envahie par un vertige écrasant, une sensation de mercure dans ma gorge. Nausée impétueuse, mélange de nerfs et de muscles. Puis tout s'estompe. Hieratus s'enroule autour de mes épaules, Seven frotte mon dos. Et ils sourient.
« Ça va, Acanthe ? »
Un peu douloureux, mais ça va. Seven, entaille ma paume, s'il te plait.
Je tends la main ; il pose sur la peau cette lame si noire qui avait envouté tant de mes nuits (et ravit les espoirs de mes amants), puis mêle à l'ébène quelques lippes écarlates. Hieratus glisse le long de mon bras, ses écailles ténébreuses se confondant avec ma peau plus pâle ; elle laisse sa langue embrasser le sang qui perle sur ma paume, puis se love autour d'un robinet. Seven appuie ses longs doigts sur le sceau.
« Tu sens quelque chose ? »
Je ne sens rien. Rien du tout.
« Mais est-ce que tu sens le sceau, Acanthe ? »
Mon corps. Juste mon corps. Se concentrer sur lui, fermer les yeux et oublier que le monde existe, oublier que quelque chose existe en dehors de Moi. Acanthe C. savait le faire. Je le peux aussi. Peu à peu, je prends conscience des muscles qui se tendent sous ma peau, des nerfs qui s'y cachent, des veines qui s'entrelacent au-dessus des os. Et du sceau, qui pulse faiblement dans ma poitrine, très faiblement.
Je crois que… Je crois que ça a débloqué quelque chose. Seven, à ton tour.
« Bien sûr, ma demoiselle. »
Il obéit, et effleure mon dos, avant de prendre ma main, et d'y poser un baiser, mêlant ses lèvres au sang qui s'en échappe. Puis il me lâche, se recule de trois pas ; une quinte de toux s'échappe de sa gorge ; son visage se couvre d'ombres et de doutes. Quelque chose s'affale dans ma poitrine, comme un morceau de coton qui se déchirerait. J'appuie mes bras au lavabo.
« Alors ? »
Je crois que le sceau est affaibli. Essaie de soigner ma main, Hieratus.
La Chain s'enroule autour de ma paume, et cache ma plaie entre ses ailes. Une seconde. Dix secondes. Une minute. L'effroi embrasse mes épaules et mes poignets, gelant le sang qui goutte sur le sol ; puis glisse un poison doucereux dans le sceau, comme un acide corrosif à fleur de peau. Je ferme à nouveau les yeux, et Seven me rattrape avant que je ne tombe.
Aie…
« Ça a marché, Acanthe. »
Aide-moi à me redresser.
Je m'agrippe au lavabo tandis qu'il me relève avec douceur. Puis sa silhouette se dissout en une poussière violette, tout comme celle d'Hieratus, et se mêle quelques secondes aux filaments de lumière avant de disparaitre. (Le jour, pourquoi ne l'avais-je pas vu ?) J'ouvre le robinet, efface les traces écarlates qui avaient taché mes paumes tant de fois. Ma peau, pâle et lisse, presque vierge. Je referme. Oui, le sceau me consume encore, mais plus faiblement ; alors, je pourrais le briser. Alors, je pourrais retrouver mes pouvoirs et survivre.
Il faudra recommencer le ''rituel'' tous les jours jusqu'à ce que le sceau disparaisse.
« Tu crois vraiment qu'on peut y arriver ? »
J'en suis sûre.
« Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ? »
Parler avec Elliot de ce que nous allons faire.
Mes Chains se taisent, frissonanntes d'un soulagement muet. Si Elliot peut m'aider… Si Elliot m'aide, tout serait parfait. J'attache mon chignon avec une dernière épingle, m'éloigne un peu du miroir, et enfile les ballerines que j'avais laissées près de la porte. Le luxe est un silence qui s'exaspère. Les dentelles et les broderies assombrissent ma silhouette, les fleurs embrassent mes épaules, quelques cheveux se renversent dans mon dos et le frôlent d'une ivresse folle. Je suis belle. Peut-être grâce au luxe, peut-être grâce à moi-même. Et il y a, dans mes pas, quelque chose d'assuré et de noble, quelque chose dont j'avais toujours rêvé sans me l'avouer, le songe d'une vie plus paisible, presque indolente.
Je plante dans mes cheveux la broche qu'Elliot m'a offerte, et je ferme doucement la porte de la salle de bain derrière moi.
— Acanthe ?
Assis sur une chaise à côté du lit, vêtu d'un pull et d'un pantalon noir, il lâche sur ses genoux le livre qu'il parcourait quelques secondes avant de ses yeux électriques, puis ébouriffe une mèche de ses cheveux entre ses doigts. Quelques secondes, il reste muet, une allure noble sur son visage, une main posée sur sa jambe ; et il rougit, observant mes hanches et mes épaules, ses lèvres murmurant un désir refoulé.
— Acanthe, tu es magnifique…
— Merci. Tu crois que les ducs auront plus de remords à m'utiliser comme cobaye si je m'habille comme ça ?
— Je ne pense pas…
Il se mord la lèvre tandis que ma gorge se renverse sur un rire, un rire clair et joyeux. Je suis belle, et je le suis pour quelqu'un. Je tire la chaise du bureau et m'assois près de lui, ma main caressant celle posée sur sa jambe.
— Je plaisantais, Elliot.
— Pourquoi est-ce que tu… ?
— J'avais envie de le faire. Au moins une fois. Après tout, cette robe est vraiment belle.
J'effleure le tissu pourpre et lui souris. Tu peux comprendre, Elliot. Tu n'es jamais tombé dans la contemplation indolente de la luxure, mais tu sais, plus que n'importe qui, à quel point l'abandon peut être fastueux quand on ne l'a jamais vécu ; et, lorsque tu te laissais endormir par les murmures de ta Chain, une part de toi se rebellait encore, avec une vaine, mais magnifique envie de changer le monde.
(Alors laisse-moi essayer, moi aussi. Laisse-moi goûter à la plus sage des ivresses, et la repousser ensuite.)
— Tu voulais me parler, non ?
— Oui. Il faut qu'on discute plus sérieusement de notre… relation.
Il rougit. Pour la deuxième fois en moins de dix minutes, et pas de colère.
— Je crois qu'il y a plus urgent, Elliot. Je suis gardée à vue en attente d'un jugement tout sauf équitable, et tu ne devrais même pas être dans ma chambre. Si je m'échappe, ou si vous m'aidez à m'échapper, peu importe, tu seras tout de suite suspecté parce que tu as parlé avec moi.
— C'est un peu plus compliqué que ça… Enfin, Gilbert te convoquera et t'en parlera. Pour l'heure…
Il pose une main sur ma cuisse et la caresse avec douceur, puis monte ses doigts sur mes hanches, évite mes seins, les laisse dessiner le contour mes lèvres, se nicher sur mes joues. Il rougit, encore. Une chaleur se love dans mes reins ; je ferme les yeux quand il se penche vers moi. Ignorer ce corps que j'ai toujours écouté, ne pas m'abandonner à ses bras.
— Elliot…
— Pour l'heure, tout ce qui m'intéresse, c'est toi.
Je passe une main derrière sa nuque, et caresse ses mèches cendrées aussi douces que du coton. Cotonneux, mon cœur. Posé dans un écrin de désir et de passion. Mon front se presse au sien ; j'inspire son odeur si enivrante, puis baisse la tête pour effleurer ses lèvres de ma langue. Il sursaute et entrouvre la bouche, comme s'il s'abandonnait aux envies secrètes qui le dévorent. Un coup sec ébranle la porte. Il s'écarte de moi et se relève, écarlate. Lourd, mon cœur. Lourd comme une horloge aux aiguilles rouillées.
— Entrez !
— Mademoiselle. Messire Nightray souhaite vous voir. Immédiatement.
Le garde fixe nos visages, nos joues encore rougies, nos lèvres tremblantes de désir. Tout, dans sa posture, n'évoque que droiture et réprobation. Réprobation, doute, dégoût. Il a deviné ce que nous faisions. Et, pour lui, Elliot n'appartient plus aux Nightray. Cet homme si digne, qui n'a jamais cessé de croire en sa famille, même devant les ruines les plus noires, même devant les tombes de ses frères… Il est devenu un étranger, un imposteur amouraché d'une femme à peine humaine. Comme s'il souillait le blason des Nightray.
Arrête de le regarder comme s'il était un traitre. Arrête.
— J'arrive.
J'effleure l'épaule d'Elliot. Ne culpabilise pas, ne culpabilise surtout pas, tu n'y es pour rien. Ta famille n'existe plus. Et ses yeux me fixent avec un désespoir résigné. Il m'a choisie, malgré les risques, malgré le malheur que je pourrais lui apporter. Je te donnerais du bonheur, Elliot. Je te donnerais du bonheur, autant que je le puisse.
— Alors, attends-moi.
Je me lève, incline la tête avec une insolence visible, et suis le garde dans les couloirs. Ses bottes noires, montées jusqu'au genou et galonnées d'or, couvrent le léger crissement de mes ballerines ; il se retourne plusieurs fois vers moi, la main sur le pommeau de son épée, décoré du signe des Nightray. Et ses vêtements… Pantalon bleu cintré à la taille, veste bordeaux et droite, manches fermées par des boutons d'argent. Tout, dans son attitude, trahit une suffisance imbécile, une obéissance formatée pendant la plus tendre des enfances. Un idiot. Un idiot qui peut blesser Elliot... Après plusieurs couloirs, il s'arrête devant une porte aux enluminures cuivrées.
— Messire Nightray ? Je vous amène Mademoiselle Acanthe.
— Faites-la entrer et laissez-nous.
Le garde pousse un battant et s'efface. Je soulève ma robe et m'avance à l'intérieur. Le salon m'est familier, mélange subtil d'ocre et de rouge : les rideaux délicats, les murs clairsemés de peintures sombres, les deux fauteuils et la petite table en rotin. Je m'assieds face à Gilbert, qui, les mains jointes sur ses genoux croisés, m'observe avec sa flegme habituelle.
— Désolé, je n'ai pas demander à ce qu'on nous apporte du thé.
— Ça ira. Je ne suis pas là pour ça, de toute façon.
— Vous n'étiez pas obligée de vous habiller pour ça.
— J'étais déjà habillée avant, et je l'étais pour moi.
Il laisse passer quelques secondes, puis soupire, et retire son gant.
— Autant en venir directement aux faits. Nous vous aiderons, si nous le pouvons. Mais il y a une seule condition : êtes-vous capable de défaire le sceau de Raven ?
« Ne lui dis pas la vérité. Tu ne sais pas si tu peux lui faire confiance. »
Je lui fais confiance, et je fais confiance à Elliot. Ne m'interrompez pas. Ni toi, Hieratus, ni toi, Seven.
— Je pense que oui.
— Est-ce que vous le pensez, où est-ce que vous en être sûre ?
— J'en suis aussi sûre que je peux l'être. Pourquoi ne brisez-vous simplement pas le sceau ?
— Parce que, quand on remarquera votre fuite, les autres ducs me feront examiner par des officiers de Pandora. Si je le brisais, ils le comprendraient rapidement. Et je serais suspecté de traitrise.
Réponse logique. Je croise à mon tour les jambes.
— Que me proposez-vous, alors ?
— Officiellement, Oz Vessalius est parti il y a deux jours en mission diplomatique à Eatflyd, avec quatre serviteurs. Officieusement, il attend à Réveil que vous preniez la place de ces hommes, et que vous l'accompagniez.
« Eatflyd ? »
C'est un pays voisin. Capitale culturelle du continent.
« Je pense que c'est une bonne idée. Si l'on te cherche, on te trouvera moins vite là-haut. »
« Et tu n'y seras pas seule. Et si c'est la capitale culturelle, tu pourras peut-être trouver des informations sur ce que tu es. »
Je le sais bien, tout ça.
— Eatflyd… C'est réalisable. Mais vous… ?
— Je prétendrais ne pas avoir été prévenu de votre tentative d'évasion, et je continuerais à diriger cette famille… Je ne peux pas me permettre de l'abandonner pour vous.
— Et... qui seront les trois autres « servants » ?
— Mathieu, Leo, et Elliot.
— Il est hors de question qu'Elliot participe à ça !
En m'enfuyant de cette manière, je deviendrais une fugitive. Oui, je le sais depuis le début – que le « nous » relève davantage du fantasme de la réalité. Mais Elliot a déjà trop vécu. Tout ce qui lui manque, maintenant, c'est un cocon dans lequel se reposer. Grandir. Survivre.
— Ce n'est ni à vous ni à moi d'en décider. Elliot a réfléchi, il a pris sa décision… Et, par-dessus tout, il vous aime. Je vais vous dire tout ce que je lui ai dit : bien qu'il soit mon frère, s'il s'enfuit, il sera déclamé ennemi des maisons ducales. Il en a conscience. Et il l'a accepté.
— Mais…
La porte s'ouvre avec fracas. Et, tandis qu'un serviteur aux cheveux blonds s'avance lourdement dans la pièce, nous tressaillons, ensemble.
— Messire Nightray… Sheryl Rainsworth est morte.
