Bonjooour à vous !
Deux semaines de retard après un cliffangher assez méchant, je sais, ça craint. Je m'excuse et je vous explique tout de suite :
1. Il y a trois semaines, j'ai découvert que j'avais des dossiers à compléter rapidement. Des gros dossiers. Et plusieurs. Et très rapidement. Du coup, ma fiction est un petit peu passée au second plan.
2. Le retrace 104, et dernier retrace de Pandora Heart, qui est sorti il y a trois semaines. La fin du manga est magnifique (cruelle, tragique, mais magnifique), et, du coup, m'a un peu laissée en manque d'inspiration et de volonté d'écrire. Il n'y avait rien à ajouter à l'histoire de Jun [Oui, nous sommes intimes] selon moi, et j'ai été obligée de me redonner un coup de pompe pour continuer cette fiction.
Trois autres petites précisions, tant que nous y sommes.
• Je remercie toujours autant mes lecteurs et mes commentateurs. Cumulées sur les deux sites sur lesquelles je poste [ fanfic(fr) et fantictionnet], j'arrive à 1600 vues et c'est juste énorme.
• Je pensais adapter ma fiction à la fin du manga en modifiant quelques détails, mais, vu le retrace 104, c'est absolument impossible. Je ne vais pas spoiler, mais j'ai modifié l'introduction pour faire quelque chose de meuf et de tout beau.
• Ce chapitre n'est qu'une des trois scènes prévues initialement pour le chapitre 15. Comme d'habitude, il était trop long, et comme d'habitude, je l'ai coupé. D'où l'aspect peut être un peu morcelé ; je m'en excuse. De même, j'ai un peu abusé sur les pensées négatives de Sharon, mais ne m'en voulez pas, ça reste une brave fille.
Sur ce, bonne lecture !
Chapitre 15
Ce n'est pas moi qui clame
Sharon
Assise devant son miroir, elle observe les traces indicibles de blessures qui ne s'effacent pas.
Ce jour-là, quelque chose s'était détruit en Sharon Rainsworth. Elle croyait, pourtant, être la plus forte des femmes, et avait enseveli sa lâcheté au plus profond d'elle-même ; elle s'imaginait jeune fille courageuse, héroïne d'un roman tragique, destinée à une puissance qui la dépasserait. Héroïne de mauvais roman, certes : mais si elle le savait, elle ne l'avouait pas.
Sharon… Rainsworth.
Ce jour-là, elle avait perdu la capacité de dire « Je ». Alors que le corps de son frère s'effondrait dans ses bras, que ses cheveux blancs – toujours si blancs, même tâchés de sang ! – effleuraient son épaule, elle avait écouté ses lèvres pâles chuchoter leurs derniers mots. Puis elle avait laissé son âme s'abreuver de son absence. Elle l'avait ouverte, en réalité, comme une victime tendrait la gorge devant son assassin : avec cette résignation féroce qu'évoquent les fins les plus inéluctables, l'abandon de l'espoir face aux ténèbres (mais des ténèbres aussi douces que du coton.)
Je veux… Rester ici.
Elle pensait pouvoir y survivre, oublier le souvenir omniprésent de son grand frère et serviteur, mais, encore aujourd'hui, elle ne cesse de l'imaginer à chaque instant ; et elle avait vite compris que le poids qui pèse depuis ce jour sur ses épaules n'était pas, comme peuvent le prétendre certains livres, l'ombre du défunt, mais le poids même de son amour atrophié. Break. Break, Break. Break, Break, juste Break. Et elle se sent monstrueuse d'être détruite par une simple absence alors qu'elle devrait être forte, vivre pour tous ceux qu'elle aime.
Reim s'approche, passe ses bras autour de son ventre, pose un baiser sur son crâne. Sharon l'observe dans le miroir ; il est tout aussi élégant qu'elle, costume sombre, cheveux tirés en arrière, supplantés de l'emblème de la maison Rainsworth. Il l'a mis pour elle, elle le sait ; mais elle est incapable de le remercier. Il comprendra.
— Tu te sens prête, ma puce ?
— Oui.
Elle se lève, réajuste la robe noire et une bretelle de son soutien-gorge, saisit la main timide de son amant. S'y accrocher. Oublier de se noyer. Elle n'est pas seule. Pourtant, elle regarde leurs traits dans le miroir – le miroir, toujours le miroir – et ne voit rien d'autre que des perspectives. Perspective de mariage. Perspective d'un enfant, peut-être, si leur corps le permet. Perspective d'une vie heureuse et tranquille. Et progressivement, son visage s'efface, comme celui de sa mère avant elle. Projet, hypothèse, responsabilité, pouvoir. Les larmes la brûlent comme du poison, mais elle n'a nul œil pour pleurer, nulle bouche pour geindre.
« Ta grand-mère est morte. »
La nouvelle ne l'avait pas réellement surprise. Sheryl Rainsworth était malade depuis plus d'un an ; mais elle aurait voulu lui tenir la main aux derniers moments, et poser sur sa paume un baiser d'espoir et de renouveau. Elle n'avait pas été présente, prise dans les tourments de quelque affaire familiale qui la prédisposait à son futur rôle de duchesse. Rôle qu'elle doit jouer bien plus tôt que prévu, bien trop tôt.
Et tout, dans ce manoir, sonne la célébration de noces funèbres ; oui, bientôt, elle se mariera avec l'homme qui caresse sa main, mais elle devra d'abord endurer les froideurs du cercueil, l'impassibilité du marbre, les condoléances les plus désintéressées. Elle pose son pied sur la première marche de l'escalier, soulève sa robe, commence à les descendre. Le bois craque sous son poids, au même rythme que la respiration de son amant – comme s'ils étaient liés dans la contemplation d'une mélopée à la fois effrayante et débordante de promesses. L'Avenir. Doléances aveugles, murmures inachevés, et quelque part, une lueur d'espoir, dans les murs, les cours ouvertes sur un jardin nu, les balcons érodés. Elle a, en réalité, besoin de trouver dans une ineffable compagnie ce qui manque à l'idée de solitude : la voix et les caresses de lèvres étrangères.
Alors, Sharon Rainsworth supportera l'enterrement, et revêtira son nouveau rôle de duchesse avec dignité ; c'est tout ce pourquoi elle a été formée, depuis bientôt vingt-six ans. Elle serre avec douceur la main de l'homme qu'elle aime, et fait claquer ses talons sur les dernières marches qui mènent dehors. Le soleil transforme les nappes noires, les bouquets de fleurs rouges entreposés dans le jardin. C'est ici que se déroulera l'ultime cérémonie, que s'enfuira le corps atrophié de sa grand-mère, qu'elle revêtira cette couronne frappée d'or et de rouille. C'est ici que Sharon Rainsworth deviendra duchesse. C'est ici qu'elle mourra et qu'elle commencera à vivre. Avec Reim.
Je…
Non, tais-toi. Elle.
Elle salue les nobles, parangon d'éventails, de robes grises ou noires, de masques hypocrites - deuil, tristesse, condoléances. Elle les entend, ces murmures, elle n'est pas folle, elle les entend aussi bien que la voix d'Eques. Elle régnait depuis trop longtemps / Ça aurait dû être Shelly, à la place de cette petite fille / Le duc Barma doit être mort de chagrin. Rufus n'est pas venu ; il manque à la foule l'incandescence de ses cheveux roux, la quintessence de son parfum que Sharon connait si bien.
Grand-mère…
Musique piteuse, verre de champagne à nu, ambiance solennelle et lourde, lourde comme du plomb. Sharon étouffe ; elle se renverse contre un pilier et ferme les yeux, sans lâcher la main de Reim. Et ce cercueil, là, massif et noir, ce cercueil qui ne demandera qu'à être brûlé ; Sheryl n'a jamais voulu d'enterrement digne, elle désirait que son corps soit impérissable. Impérissable par les flammes.
Appuyée contre la colonne, le visage de son amant près du sien, elle oublie quelques secondes le rôle qu'elle devait jouer ; le violoncelle de l'orchestre frappe ses tempes de notes stridentes ; ses joues deviennent écarlates ; elle ferme les yeux, une goutte de sueur brûle son cou ; voilà tout ce à quoi elle, Sharon, je, ne peuvent résister. La simple expression du tragique, les instruments qui renouvèlent cette mélodie funèbre et religieuse, et arrêtez ça tout de suite. Des nobles aux mains gantées défilent devant elle - amies ou figurantes, elle ne saurait le dire. Juste une nuée de robes, une foule raffinée et sauvage à la fois ; elle les regarde tous sans conviction, avec dans l'âme quelque lassitude, quelque incrédulité normalement réservée aux défunts.
Et une seule silhouette la tire de ce rêve.
Acanthe.
Mince et élancée comme on ne l'aurait pas permis, elle se glisse entre les nobles, les pas empreints d'une élégance sulfureuse, vêtue d'une tunique pourpre à la fois simple et volumineuse. Son visage a changé. Plus adulte, sans doute. Mais comment une telle abomination aurait-elle pu être une enfant ? Elliot et Gilbert la suivent, le plus souvent ; ils ne sont que des marionnettes accrochées à son ombre, hypnotisante comme quelque héritage millénaire qui emprunterait une essence au merveilleux (mais un merveilleux tronqué et noir). Acanthe avait demandé à être libérée de la chambre où elle était gardée, et on avait accepté. Et maintenant elle fend la foule, provocatrice indolente, somme de toutes mes futures douleurs.
Elle sera le fruit de sa première décision en tant que duchesse ; et le fruit, sans doute, de sa première erreur, ou d'une scène des plus tragiques. Comment condamner un visage pâle, des yeux si francs, une voix si chaleureuse ? Acanthe ne sait que trop bien comment, comment entremêler les nerfs entre ses doigts, les écorcher, les énucléer sans verser la moindre goutte de sang. Je, elle devrait...
— Sharon.
Elle sursaute et serre instinctivement sa main dans celle de Reim. Il caresse sa joue.
— Arrête de la regarder. La cérémonie commence. Tu iras lui parler après.
— Mais j'ai l'impression…
Qu'elle va s'évanouir. Comme s'échapperait le plus souillé des songes dans l'asphalte noir, avalé, étouffé par les démons. Peut-être ta naissance était-elle pure ; peut-être le placenta de Chain qui t'a nourrie t'a-t-elle laissé vierge de tout, libre de choisir toi-même ce qui te constituerait. Mais tu ne peux vivre, car tu es la fille d'une entité sans conscience. Tout ce qui te permettrait de rester humaine, l'éducation, l'amour, tu ne les possèdes pas. Et quand tu seras submergée par le manque, tu ne seras même plus capable de crier.
Je n'ai pas de père.
— Sharon ? Tu as l'impression… ?
— Rien, Reim. Excuse-moi, ça n'a pas d'importance.
Sharon serre un peu plus ses doigts, et s'éloigne un peu plus du pilier – son corps est si lourd. En quelques secondes, Acanthe apparait à côté d'elle. Le soleil illumine sa robe pourpre de quelques nuances bleutées, vives comme un océan, et elle incline la tête, innocente, ignorant la présence d'Elliot qui se faufile à ses côtés.
— Sharon, vous vouliez me parler ? Vous ne cessez de me regarder.
— Pas maintenant. Après la mise en terre.
Elle s'éloigne ; Reim serre sa main avec un air désapprobateur ; rien, rien de tout cela n'a d'importance. La cérémonie commence. Les femmes s'immobilisent, puis ouvrent leurs éventails vers le ciel. La mort royale d'une duchesse a toujours été symbolisée ainsi, par le mouvement, par la fuite vers un lieu où les lèvres battent au bord du cœur. Sharon resserre son étole, avant de lever, à son tour, un éventail vers les nuages, blanc, brodé de dentelles et de lys sombres. Puis elle fend la foule, accompagnée par un hautbois qui, penché sur le cercueil, offre à chaque oreille la complaisance mélancolique de quelque musique funèbre.
Et Sharon Rainsworth se dresse sur cette petite estrade qui la sacrera duchesse ; elle pose sa main sur le cercueil, et commence son discours, sous le chant muet de l'orchestre, les branches qui se craquèlent, les robes noires, toujours les robes noires.
Love hunt me down
I can't stand to be so dead behind the eyes
And feed me, spark me up
A creature in my blood stream chews me up
So I can feel something
So I can feel something
Give me touch
'Cause I've been missing it
I'm dreaming of
Strangers
Kissing me in the night
Just so I
Just so I
Can feel something
Can feel something
Can feel something
Can feel something
In the night
La musique s'estompe ; elle n'a jamais existé que pour elle, réminiscence de quelque souvenir antique, de quelque berceuse dont sa mère l'enivrait alors. Sharon descend de l'estrade, fredonnant cette mélodie tatouée sur ses tempes ; elle se perd dans la foule sans ne plus rien voir ; le bras de Reim la retient, et elle se blottit contre lui, silencieuse. Cette cérémonie ne signifie rien, elle le sait maintenant… cette cérémonie ne signifie rien. Les éventails, l'orchestre, le cercueil ne sont que des symboliques qui ôtent à la mort son tragique et sa beauté. On prétend discerner le corps vibrant sous le bois pur ; on prétend regretter son cœur qui asséchait sa peau, parcheminait ses veines. Mais il ne reste rien d'autre que l'image du défunt, et l'encens qui enfume les lanternes.
La fin de l'enterrement se déroule comme un rêve, elle aussi. On bénit sa grand-mère. On l'emmène dans ce petit cimetière, aménagé entre les orangers et les chrysanthèmes, qui rassemble les âmes les plus nobles sous les armoiries des Rainsworth – drapeaux tâchés de rouge et d'or. On lui rend un « dernier hommage », on y jette quelques fleurs sur le cercueil, quelques larmes pour la bienséance. Puis on oublie derrière nous ce corps qui a grandi, vécu, et disparu dans une nuée d'honneurs hypocrites.
Est-ce là l'apothéose de ta vie, grand-mère ?
Peu à peu, les invités se dirigent vers le manoir ; Acanthe fait signe à Elliot et elle reste adossée, seule, à un arbre, déchirant une feuille entre ses doigts fins. Je, Sharon serre la main de son fiancé, debout face au tombeau qui se refermera bientôt sur la « reine » déchue.
— Un allez simple pour cent ans d'oubli.
— Sharon…
— Reim, mon ange, s'il te plait, est-ce que tu peux installer et servir les invités à l'intérieur ? Il faut vraiment que je parle à Acanthe. Je ne serais pas longue.
— Je ne sais pas si…
— Ne t'inquiète pas, personne ne te le reprochera. Tu es mon fiancé.
Il acquiesce, passe ses bras autour d'elle et la colle à son torse chaud, débordant de vie ; puis approche ses lèvres de la peau si pâle de sa nuque, et y souffle quelques baisers délicats. Sharon ferme les yeux. « Fais attention à toi. » Son murmure s'estompe alors qu'il dépose quelque chose au creux de sa paume ; ses pas s'éloignent sur l'herbe. Elle les rouvre. Et observe un long moment le pétale blanc froissé entre ses doigts. Blanc comme un mariage. Blanc comme de l'espoir.
— Beau discours. Pas le plus juste de ceux que j'ai déjà pu entendre, mais l'un des plus touchants.
— Merci, Acanthe.
Elle ne saurait dire laquelle d'entre elles avait retrouvé l'autre, mais elles marchent désormais côte à côte. Sous les orangers, l'herbe garde les empreintes de leurs pas, presque identiques. Acanthe frémit sous le vent qui agresse son dos, laissé à moitié nu par un décolleté de dentelle. Sharon soulève sa robe pour éviter les dernières gouttes de la rosée qui avait fleuri sous les arbres. Elles restent silencieuses, un moment.
— Vous êtes devenue plus froide. Vous n'étiez pas du tout comme ça, lorsque je vous ai rencontrée. Ou dans les souvenirs d'Elliot.
— Je ne venais pas de perdre ma grand-mère, et je n'étais pas duchesse.
— Vous ne l'êtes pas encore.
— La cérémonie d'introduction est dans une semaine.
— Justement : vous ne l'êtes pas encore.
Elles s'arrêtent sous un oranger plus grand que les autres, l'écorce strié de lierres et d'entailles. Acanthe s'assoit sur le sol, entoure ses genoux de ses mains, Sharon s'adosse au tronc, sans la regarder. Le jardin est désert, tremblant de la mélodie qui ébranlait les âmes, une dizaine de minutes plus tôt. L'oubli, déjà, et bien avant cent ans.
— De quoi vouliez-vous me parler ?
— De la situation politique actuelle.
— Je suis enfermée dans une chambre en attendant d'être « jugée », et j'ai à peine plus de liberté que dans une prison ! Alors, la politique…
— Vous ne serez probablement plus dans votre « prison » le jour où nous, je veux dire, où les grands-ducs, décideront de votre sort, n'est-ce pas ?
Elle se fige.
— Vous m'accordez de trop grands pouvoirs, Sharon. Je suis enchainée par le sceau de Raven. C'est d'ailleurs l'unique raison pour laquelle j'ai pu venir à l'enterrement de votre grand-mère.
— Ne me prenez pas pour une imbécile. Vous avez assez de pouvoir pour briser le sceau si vous le désirez, et vous êtes sous son emprise depuis suffisamment longtemps pour le connaître, désormais. Et les Nightray sont de votre côté, ce n'est pas comme si c'était un secret.
— Si vous êtes persuadée que je vais fuir, pourquoi me parlez-vous ? Ce n'est pas quelques paroles sous un oranger qui me convaincront de ne rien tenter et de vous laisser faire de moi ce que vous voulez.
— Je le sais bien…
— Alors, pourquoi ?
— Je ne pourrais pas vous empêcher de vous enfuir…
Acanthe se relève et époussète sa robe, visiblement agacée.
— Belle constatation.
— … Et je comprends parfaitement bien pourquoi vous désirez le faire. En plus de vouloir « sauver votre peau », vous estimez que vous avez une mission, un objectif, et qu'il est nécessite largement que vous vous affranchissiez de la loi et du pouvoir législatif des quatre maisons ducales.
— Si c'est pour me dire ce que je sais déjà…
— Est-ce que vous pensez sérieusement que vous allez sauver le monde, Acanthe ?
Tu te crois toujours si complexe, si différente des autres, mais tu n'es rien de plus qu'une jeune fille ; j'ai lu des centaines et des centaines de romans, j'ai gravé dans ma mémoire des milliers et des milliers de pages. Ne te persuade pas que tu échappes à toutes les règles, à toute la psychologie humaine, simplement parce que tu ne l'es qu'à moitié.
— Je n'ai pas dit ça.
— Mais vous le pensez. Que votre présence ici est néfaste ou indésirable, et que vous devez trouver un moyen pour qu'elle devienne inoffensive.
— Peut-être bien, oui.
— Et votre présence est néfaste. Cela ne vous donne pas pour autant le droit de décider la manière dont vous y remédierez. Ni le pouvoir. Vous ne pouvez pas vous juger vous-même, Acanthe.
— Vous ne me ferez pas prisonnière !
Sa voix se fait plus caverneuse, comme portée par une entité plus ancestrale, et ses yeux se teintent d'ocre. Voilà toute la limite de son influence : elle se cache derrière ses Chains lorsqu'elle n'est plus capable d'assumer, ou de supporter.
— Vous êtes déjà prisonnière, Acanthe. De votre amour, des choses que vous avez apprises pendant votre enfance et votre adolescence. Et vous ne cherchez pas à sauver le monde ; vous cherchez simplement un sens à votre existence, et vous êtes convaincue de ne pouvoir le trouver que dans la souffrance et la négation.
— Mon existence n'a pas de sens. Bon sang, je suis née d'un placenta de Chain !
— Et Elliot ?
Elle baisse la tête dans une mimique mélancolique ; ses yeux sont, à nouveau, châtains.
— Elliot, c'est différent. Je voudrais vivre pour lui.
— C'est tout ce qui vous importe, n'est-ce pas ? Vivre pour lui et avec lui ?
— … Oui. Je crois.
— Et le jour où vous cesserez de l'aimer ?
— Je ne cesserais pas de l'aimer.
Sharon reste un moment silencieuse, perdue dans la contemplation de ses souvenirs, de toutes ces histoires d'amour éternel dont elle abreuvait ses fantasmes. Puis elle saisit le menton de la jeune fille, et le relève face à elle.
— Et le jour où vous cesserez de l'aimer ?
— Je… ne veux pas y penser.
— Vous fuyez.
— Je préfère fuir tant que je ne suis pas certaine qu'il n'y a rien à fuir.
— Et c'est là tout le sujet de notre discussion.
Sharon lâche son menton, et recommence à marcher avec elle. Elles atteignent la fin du verger, puis retournent vers les orangers.
— Je ne vous empêcherais pas de fuir. Enfin, je n'essayerais pas. Mais je voulais vous avertir sur les conséquences de vos futurs actes, et je voulais que vous en preniez conscience. C'est là tout le rapport avec la politique.
— Je connais les conséquences…
— Oh, arrêtez. Quand vous fuirez, ce sera la guerre, Acanthe.
— … Quoi ?
Elle s'appuie sur un oranger, le même que la première fois, mais sans se laisser glisser sur le sol. Sharon la regarde sans pitié ; elle ne se souvient trop bien de ces longues nuits de discussion avec Reim, ces nuits où elle avait compris que l'avenir ne serait pas différent du passé.
— Que vous imaginiez-vous ? Que vos actes seraient sans importance ? Vous allez provoquer une guerre civile entre les maisons ducales et les terres qui y sont rattachées.
— Rien ne vous oblige à…
— Nous battre pour nos idéaux ? Pour détestables que soient les idéaux, nous devons nous défendre. Acanthe, le conseil qui doit décider de votre sort se réunira dans dix jours, et deux des quatre familles ducales sont déstabilisées. Je ne dirigerais la maison Rainsworth que dans une semaine, et mon pouvoir sera trop récent pour que je puisse avoir un réel crédit. Quant à la famille Vessalius… Ada, probablement pour vous aider, a revendiqué le trône de son frère et désire en chasser sa tante.
— Ada va…
— Elle l'a déjà fait, et cessez de m'interrompre pour répéter ce que je viens de dire. La position d'Ada pourrait provoquer une guerre civile si sa tante lui oppose une résistance, et les autres maisons ducales devraient prendre parti, sans parler du Conseil qui dirige le pays. Les Nightray se sont avoués favorables, et la maison Barma semble, au contraire, plutôt défavorable, en raison du jeune âge d'Ada, et par crainte de problèmes psychologiques liés à l'histoire des Vessalius. Quant à moi, je ne peux pas encore me prononcer. Et, même si nous parvenons à éviter les conflits dans les dix prochains jours… Vous en provoquerez ensuite, par votre jugement.
— Vous n'êtes pas obligé de régler mon cas avec des fusils, vous savez. Ou, au pire, contentez-vous de lance-pierre.
Acanthe recommence à marcher, rapidement, un sourire cynique mais ébranlé sur les lèvres. Sharon la suit, avec difficulté, sans perdre son souffle ni cesser de parler.
— La politique intérieure est instable, et les conflits entre les maisons sont déjà beaucoup trop nombreux pour que nous fermions les yeux sur quelque chose d'aussi crucial. Il s'agit d'éthique ; pour moi, et je ne suis pas la seule à penser de cette manière, je ne crois pas qu'il soit acceptable de risquer la vie de milliers de personnes pour en sauver une seule ; car nous ne savons pas ce que vous pourriez faire, ou détruire, si nous vous relâchions. Avec votre pouvoir, vous pourriez provoquer une deuxième tragédie de Sablier. Alors que nous pourrions vous maintenir en vie artificiellement pendant des centaines d'années grâce à une Chain, et protéger votre corps, en attendant de trouver une solution pour que la Volonté ne puisse s'emparer de vous.
— Vous ne pensez tout de même pas qu'elle vous laisserait faire ? Vous la sous-estimez !
— Et vous, vous vous surestimez. Vous êtes puissante, mais pas au point de ne pouvoir compter que sur vous-même. Vous avez permis à trois simples humains vous violer. La Volonté est peut-être dangereuse, mais elle ne peut pas agir directement dans notre monde et a besoin d'intermédiaires. Et ces intermédiaires sont toujours plus faibles que nous. C'est pour cela que Pandora existe. La solution que je vous ai décrite est inhumaine, mais elle l'est bien moins que de risquer la vie de tout un peuple par sympathie pour votre personne. Et ceux qui sont prêts à prendre ce risque ne sont, pour moi, que des idiots.
Acanthe perd du terrain. Elle le sait et Sharon le sait aussi bien. Elle aurait sans doute voulu marmonner que Gilbert et Elliot ne sont pas des imbéciles, exprimer la révolte qui balaie tout en elle… Mais Sharon ne lui en laisse pas le temps, et la pousse vers le cimetière.
— Je vais vous décrire ce qui se passera si vous fuyez. Les rumeurs atteindront le peuple, peut-être en cinq, peut-être en dix jours, et ce sera la panique. Ada tentera de défendre votre cause, autant pour vous que pour son frère, et risque de se faire assassiner. Si elle parvient, miraculeusement, à survivre et à s'emparer du pouvoir, elle formera un accord avec les Nightray, qui vous soutiendront de toute façon… face à la probable alliance entre la maison Barma et la maison Rainsworth. Rufus ne sait que trop bien le danger que vous représentez, et je ne pourrais tolérer des actions si égoïstes et inhumaines, comme je vous l'ai déjà dit.
« Mais l'armée qui défend ce pays est une armée « nationalisée », qui réunit les bannières des quatre maisons ducales et de ses vassaux. Lorsque nous rentrerons en guerre, les troupes devront reprendre leurs armoiries ; et la lutte ne sera pas seulement famille contre famille, mais ami contre ami, frère contre frère, compagnon contre compagnon. Des hommes qui se sont salués, entraidés, aimés pendant des années devront s'affronter au nom de seigneurs dont ils ne connaissent, parfois, guère plus que le nom.
« Puis, quand ils se seront entretués, quand ils auront maculé leurs armes du sang de leurs plus proches amis, les survivants ne seront plus assez nombreux, et les conflits politiques entre les maisons s'intensifieront. Elles lanceront un plan de recrutement et de réquisitions obligatoires, et elles enverront au combat de vieux fermiers, tout comme des jeunes qui n'ont jamais rien tenu d'autre qu'une épée en bois. Les plus solides survivront, mais la plupart mourront, ou seront estropiés ; et ceux qui en ressortiront indemnes physiquement ne le seront pas psychologiquement. Les femmes deviendront veuves, les filles orphelines, et recevront dans une boite les cendres de l'homme qu'elles ont aimé. Pour celles, du moins, qui passeront l'hiver ; car il n'y aura plus d'homme pour labourer les champs, ni de graines à planter dans la terre meuble.
« C'est là tout ce que provoqueront, ou non, vos futurs actes, Acanthe.
Elles demeurent silencieuses un moment, et traversent bientôt le cimetière, longeant l'allée de chrysanthèmes. Sharon songe aux livres d'histoires, aux récits fantastiques dont on l'avait inondée alors qu'elle pouvait à peine reconnaître le sein de sa nourrice ; les désastres seraient bien pires qu'une hécatombe et une famine généralisée. Le pays n'avait pas subi la guerre depuis des décennies. Il ne restait d'elles que quelques chansons populaires, des martyrs aux statuettes de bronze, des héros chantés et loués comme des dieux. Mais, sans l'avoir jamais connue, Sharon sait ce qu'est la guerre, et devine la saveur amère que laisseront les véritables combats sur toutes les lèvres, cette saveur qui abolira toute conscience et mènera à la révolte.
Et pourrait renverser les maisons ducales.
Acanthe s'arrête devant une grande tombe de marbre blanc, érodée par le temps. « Escheyl Rainsworth, 1609. » Un bébé. Puis elle se tourne vers Sharon :
— Vous voyez ce cimetière ? Les orangers apportent la paix, et les chrysanthèmes, la mort. Pourquoi croyez-vous que j'ai choisi de nous emmener vers les orangers ? Dans l'année, ils fleurissent avant et après les chrysanthèmes. Comme l'espoir. Et c'est bien ce que je vais offrir au monde.
Puis elle s'éloigne, et prend la main d'Elliot, qui l'attend près d'une tombe, depuis quelques minutes. Sharon fixe les petites traces qu'elle laisse derrière elle, le cœur battant de vertige, les paumes tremblantes, tandis qu'un proverbe inhumain, terreurs de ses plus longues nuits de cauchemars, dépose sur ses tempes une promesse funèbre.
« La fin justifie les moyens. »
En s'éloignant, elle l'avait murmuré.
Acanthe est un monstre.
