Moment explication !

*Tousse.*
Mon absence pendant deux mois, hm... Je suis désolée d'avoir mis autant de temps pour sortir ce chapitre. Premièrement, je suis de nouveau tombée dans une période de vide complet niveau écriture de fanfiction - avec l'envie d'écrire à peu près tout, sauf Enjoy The Silence. J'ai aussi été obligée de faire plusieurs traversée de la France au mois de mai pour passer des entretiens de quinze minutes avec des potentielles futures école, et c'était épuisant. Et enfin, raison autre mais pas des moindres... Le baccalauréat ! J'ai profité d'une pause entre les épreuves pour fignoler et poster.

Concernant ce chapitre, je tiens à préciser qu'il est - encore - coupé en deux. Le chapitre de base aurait fait un peu plus de 9000 mots... C'est pourquoi, j'ai préféré le scinder en deux et créer un vilain cliffangher à la place d'une scène trop longue. Ne me remerciez pas, c'est cadeau.

Le chapitre 17 est, en conséquence, déjà à moitié écrit, il devrait arriver dans maximum deux semaines. Ceci étant, vu comme je suis douée pour respecter mes délais, ne vous y fiez pas trop...


Section remerciements

Je voulais juste remercier mes lecteurs. Parce que j'ai vraiment mis du temps à sortir ce chapitre, mais je sais que certains me suivent toujours, et c'est une des seules choses qui me permet de ne pas abandonner.

Une petite note pour SaradaVessalius, qui m'a laissé un commentaire en invité - Merci beaucoup pour ton commentaire, qui me fait très plaisir, bien sûr :) Malheureusement, Ada ne fera pas partie intégrante de la suite de l'histoire. En tout cas, pas en tant que narratrice.

Une petite note pour Rieko - Une personne qui me suit depuis le début (la première, je crois), et qui m'envoie toujours des messages intéressants. C'est toujours un plaisir de discuter avec toi, et d'avoir tes encouragements !

Une petite note pour Servamp - Une fille qui demande toujours les chapitres en avant première, hm hm. Mais bon, tu mérites des remerciements, et puis... Tu es une grosse peluche, caliiiiin. [Oula.]

Sur ce, bonne lecture !


Chapitre 16
Les filles du feu


Acanthe


Cinq jours.

Cinq jours que l'enterrement de l'estimée duchesse des Rainsworth s'est achevé, et les reflets de la cérémonie me perturbent encore. Je ne me souviens pas tant des mots de Sharon, de ses mains tordues en reproche, de l'étole qu'elle serrait fragilement sur ses épaules ; mais plutôt de la lourdeur presque divine qui hantait alors le grand cercueil noir, et les notes mélancoliques de l'orchestre. Plongée incandescente dans ma mémoire. Une vieille figure se dresse face à moi chaque nuit depuis cinq jours, une figure ensanglantée et religieuse, une figure impérissable par les flammes.

Papa.

Mes tourments m'avaient permis d'oublier les signes de sa démence mystique. Des cérémonies et des prières absurdes. Des chants aux cœurs exaltés qui célébraient l'Infante, venue au monde par la semence de son propre corps. L'Infante, c'est le surnom qu'il me donnait toujours dans ses vœux remplis d'espoir ; la fille royale de l'Abysse, le réceptacle de sa noirceur, un esprit destiné à dominer l'univers. Mon père, dans ses jeunes années, se concentrait tout entier à une idéologie répugnante, celle de la nécessité. Il désirait l'honneur d'offrir aux Forces Supérieures la capacité de modifier l'Homme perverti par ses propres sentiments. Et pour lui, je n'étais qu'une enfant, sacrifiée à la gloire d'une entité inhumaine. L'Abysse, ou peut-être le noyau de cet abysse.

J'avais, pour me protéger, assimilé à mon père l'image d'un bourreau magnanime et schizophrène. Mais, en réalité, mes seuls souvenirs le concernant ont toujours été incertains, assombris par une folie bleue âcre. Il adorait le bleu, cette couleur royale qui, à ses yeux, transcendait toute salissure ; il en drapait souvent les murs de ma chambre, ou accrochait des fleurs en crépon turquoise à la tête de mon lit. Lorsque, le soir, ma mère le laissait me conter des histoires, il invoquait comme unique décor l'ambiance feutrée du crépuscule, et s'employait à me décrire toutes ses vertus dans le récit de personnages bien moins vertueux. Mon père avait, en réalité, toujours été obsédé ; simplement, certaines obsessions sont bien moins dangereuses que d'autres.

Papa. L'homme qui m'a transmis toutes mes hantises.
« La fin justifie les moyens. »

Cette phrase – sa devise ! – je l'avais murmurée à Sharon alors que je m'éloignais d'elle, comme pour fuir la justesse de ses paroles. J'avais laissé derrière moi, par faiblesse, les conseils et les reproches qu'elle tentait d'enrouler autour de mes épaules. Et j'avais cédé face à l'expression la plus pure de mon égoïsme. Je suis importante. Je dois vivre. J'aurais pu me prétendre sauveuse de l'humanité, clé de l'Abysse, ou excuser mon narcissisme au nom d'un quelconque sacrifice collectif ; mais je demeure, malgré tout, incapable d'enfouir mon esprit dans les limbes d'un mensonge si opaque. Je veux disparaitre parce que je ne me suis jamais sentie légitime en ce monde. Je veux aider Elliot, parce que je l'aime.

La fin justifie les moyens.

Cette phrase, je l'avais clamée, moi aussi. Elle s'était imposée à moi avec le naturel de ces choses devenues immuables, et se loge désormais dans mon cœur comme le poison d'une âme suicidaire. Avais-je commencé à ressembler à mon père par la perdition de l'adolescence, ou par la conviction obstinée des jeunes adultes ? Je me souviens encore de certaines sentences, de condamnations que je prononçais par stupidité. Lorsque je courais les campagnes, je regardais toujours avec dédain les personnes enchainées par l'obscurantisme, et qui se complaisaient dans leur propre méconnaissance ; quelque part, l'idée de ne rien savoir m'effrayait, et je volais un livre ou des catalogues dès que j'en avais l'occasion. Mais désormais, je me sens entravée plus férocement que n'importe qui. Cet héritage maudit que l'on m'a laissé – le placenta de Chain, les « remèdes » de ma mère, les folies de mon père –, cet héritage que je croyais avoir éliminé, il s'est incrusté en moi. Dans mes ongles. Dans ma peau. Dans mes muscles. Dans mes nerfs. Dans cette main que j'avais toujours tendue vers mon père en guise de supplication, en demande de pitié, en demande d'amour.

La première fois qu'il avait essayé de m'arracher le cœur, il neigeait…

L'année de mes quinze ans, j'avais enfin compris ma « véritable nature » ; ou, tout du moins, accepté les conditions de ma naissance et leur répercussion sur une vie qui ne m'appartenait déjà plus. Mon père avait tenté par trois fois de me tuer. Mais mourir, ou disparaître, m'apparaissait alors comme un témoignage supplémentaire de sa folie. Mourir ? Mourir, ce serait offrir mon âme au cycle de cent ans qui régit cette existence. Cent ans pendant lesquels, je le savais, l'Abysse me contrôlerait et me transformerait en une poupée mécanique.

J'étais jeune, et j'avais, au contraire, cherché à acquérir une puissance telle que je pourrais relier mon esprit au monde vivant, et non à cet univers qui menaçait de m'engloutir. Passer un grand nombre de contrats, afin d'invoquer le pouvoir de dizaines de Chains, et de me cristalliser dans ce monde pour l'éternité. Peu m'importait, alors, de perdre mon corps malgré les jouissances qu'il m'offrait ; je voulais simplement ne pas tomber aux mains de la plus noire des entités.

Ils étaient venus avant.

J'avais dix-sept ans. Mon père et ses fanatiques me traquaient depuis plusieurs semaines. Je le savais, mais je ne m'en préoccupais pas. Je possédais Seven et Hieratus, et, je sentais, chaque matin, leur puissance couler dans mes veines, m'enivrer comme un alcool délicieux ou un pouvoir divin. Je cultivais alors mon orgueil avec précaution ; je m'émerveillais de le voir grandir sur les ongles de mes mains, sans comprendre qu'il rongeait les parts les plus sombres de moi-même. Ainsi, j'apercevais souvent, comme un petit rêve en filigrane, une silhouette habillée d'une cape rouge se défier de moi, se cacher, puis retracer mes pas sans un bruit. Mon père se pensait intelligent – peut-être le faisait-il aussi par sarcasme – de vêtir ses hommes comme des Baskerville. Ses fanatiques portaient tous, je le savais, un manteau écarlate qui effleurait le sol, et un symbole noir sur leurs épaules comme seule marque distinctive.

Et je les laissais me suivre. Cela m'amusait. J'y voyais l'occasion de tester mon pouvoir grandissant, ou d'offrir quelques têtes aux chasseurs de prime qui prétendaient à me capturer.

Puis, lors de mes recherches, j'avais connu Schimmelreiter. J'avais déjà entendu son nom sans y prêter attention ; dans certains livres, des auteurs l'évoquaient comme un démon des légendes nordiques, un immense cheval de feu qui réchauffait les glaces de lacs figés depuis des millénaires. L'année de mes dix-sept ans, le printemps avait été caniculaire. Je voyageais alors près de la frontière, pour me réfugier dans la fraicheur des auberges, ou dormir sous de vastes landes de pins, qui semblaient toujours garder dans leurs racines quelque chose de l'hiver, une mélancolie de la neige, des regrets, peut-être. Et j'avais découvert son portrait dans l'un de ces villages perdus, perchés entre deux collines comme une simple ligne à l'horizon.

Je ne me souviens plus, réellement, de ce qui m'avait mené à lui ; seule me reste cette impression de fascination, de langueur, de puissance, qui avait avidement envahi mon esprit lorsque j'avais passé mes doigts sur la gravure inégale et estompée qui le représentait. Elle mêlait, avec une perfection incroyable, l'attrait de sa beauté et sa peur. L'effroi de la mort. Un pouvoir véritable, sincère, contenu dans un cheval au corps de bronze et d'acier, mordu par les flammes. Des épaules sèches, sculptées pour le combat. Une encolure de métal fine et droite, consumée par le feu. Plus tard, j'avais appris que Schimmelreiter était une Chain ancestrale, presque aussi vieille que les Chains noires elles-mêmes. Et j'avais décidé que je la voulais.

Je n'ai jamais eu besoin d'une porte reliée à l'Abysse pour invoquer une Chain. Cela, je l'avais compris en passant mon premier contrat avec Hieratus ; j'étais capable de forcer une Chain à apparaître face à moi, à la lier et à la soumettre. Mon corps, mes simples mains devenaient une clé entre deux mondes ; cela défiait toute logique, les lois les plus rudimentaires de cet univers, mais je m'en fichais. J'étais avide. Je la désirais. De la puissance. Quelque chose pour vivre et écraser les manigances de mon père. Un après-midi, par excès de prétention, j'avais matérialisé Schimmelreiter, et je l'avais combattu plus d'une heure pour lui arracher un contrat ; je me souviens encore de ce moment, de la douleur d'un corps brulé, puis de la jouissance pure qui m'avait renversée lorsque j'avais gouté son sang. Mélange. Perceptions. Rouge. Folie abrupte, souillée, cauchemars, gel et flamme. J'avais hurlé pendant deux heures, dompté la Chain qui tentait de repousser le sceau dans le plaisir qui nous unissait.

Et je m'étais effondrée au pied d'un arbre, blessée. Hieratus, Seven, Schimmelreiter s'étaient évanouis pour soigner leurs plaies. J'étais seule avec mes frissons de désir et mon orgueil ; seule avec les kystes de mon honneur. Je me sentais invincible.

Ils m'avaient encerclé à la nuit tombée.

Je n'avais ressenti aucun effroi ; tout m'apparaissait alors comme un songe, un ultime spasme, la délivrance de l'orgasme dans un cauchemar qui se terminerait bientôt. Illusion. Le monde miroitait comme un mirage autour de moi, et je l'appréhendais comme un simple reflet, un reflet tourné vers le passé. « Voici ce que tu étais. Voici ce dont tu avais peur. La mort, la puissance de ton père. Tu peux avancer, maintenant. Plus personne ne pourra te tuer. » La cérémonie s'était écoulée sans que je ne cille, ou que je ne me débatte ; la fumée se mélangeait aux voix suaves qui piaillaient des chansons latines. Cantiques aux cœurs arrachés, prophéties funestes annoncées par un usurpateur. Les dix silhouettes rouges chantaient, profanaient, mutilaient. La nature vibrait du désespoir de leurs suppliques, envahie par l'Abysse et par la densité du sacrifice qui se déroulerait sauvagement. Au centre de leur cercle, mon père me regardait avec fascination ; peut-être celle de l'assassin, ou celle de la victime. Je n'avais pas bougé. Comme souvent, je ne comprenais pas. Certaines de mes blessures saignaient encore, et j'avais à peine ressenti la souffrance lorsqu'il m'avait allongée sur le sol. Le poignard ouvrant ma cage thoracique. Sa main en moi. C'était un songe étrange.

Et, alors que mon âme sombrait dans l'abysse, j'avais revu la scène. Rembobinage. Matraquage. Une peine immense enflait en moi, et je ne comprenais pas, je ne comprenais toujours pas elle ; broyait mes os, elle dénouait me nerfs et s'infiltrait au cœur de moi. Je m'étais sentie impuissante, coupée des chaines qui me liaient à ce monde. Et j'avais regardé. J'avais regardé comme je n'avais encore jamais rien regardé, alors que mes yeux se fermaient, et que tout, au creux de moi, me réconfortait par l'idée du songe.

Est-ce que… c'était moi ?
Est-ce que c'était moi, ce petit corps fragile et ouvert gémissant sous les doigts de son père ?

L'enfant, au creux de ses mains, protégeait son cœur ensanglanté.
Les autres, dagues spectrales aux griffes aveugles, dansaient de souffrance, mais il se tenait là, immobile près du feu, le dos cambré, les muscles tendus, une déchirure béante sur sa poitrine.
Une ombre se penchait sur l'enfant, tentait d'arracher ses yeux, mais il était déjà force inerte, réduit à ses lèvres et aux paroles qu'elles déversaient : cela chuchotait la naissance du crépuscule, la puissance destructrice des vagues, la misère de l'humanité, et la grandeur de quelques hommes, de quelques hommes seulement.
Et alors qu'il parlait, le sang dégoulinait sur la terre.
Et sa silhouette s'affina, sa voix devint plus harmonique, la structure même de son être s'effaça face à l'univers, à ses infinités unies.
Blotti sur le sol, il ne restait rien qu'un corps vide.
Sans le savoir, il avait invoqué l'aurore.

L'abysse m'avait prise. Je n'avais jamais rien connu de plus sensuel ; il était un long murmure lascif, des ténèbres enjôleuses, la caresse de lèvres qui glissent le long d'une cuisse dénudée. L'Abysse gémissait, mais il ne gémissait pas de plaisir ; et je m'étais oubliée quelques secondes – une éternité – dans ses pulsations de douleur. Morbides. Dépravées. Teintées de sang. Attirantes, damn, attirantes comme un désir charnel… Et inaccessibles.

Le noir.



Mes Chains se sont tues depuis quelques heures déjà. Empoisonnée par le combat qui se déroule en moi, j'avais fermé l'esprit à leurs râles, et posé la main sur mon sceau, comme pour contenir le sang qui pulse furieusement sous la peau. J'attends. La menace tapie au creux de moi s'éveille peu à peu. Je regarde, j'écoute l'écho de la douleur. La lutte, pourtant mentale, me semble détruire progressivement les ténèbres qui nous entourent ; la pression s'accentue et cloue mon corps au sol. Si j'ouvrais les yeux… Si j'ouvrais les yeux, je serais sans doute plongée au cœur d'une hallucination plus lourde qu'un océan. Et j'imaginerais son être se déployer peu à peu, ses immenses ailes s'enflammer et s'étendre sur un cocon de métal, une armature d'acier puissante et mortelle, une œuvre d'art vivante. Haineuse. Ascétique.

C'est pour cela que je l'avais choisie.
La terreur de son nom et sa renaissance continuelle, cyclique, de choses qui n'existent pas.
Sa beauté, les expressions vives de son regard, et son aspect rongé par le poison.

Le dernier coup de la grande horloge du manoir, celui de minuit, a sonné depuis longtemps ; les battements ne s'éveilleront à nouveau que lorsque l'aube illuminera le jardin. Malgré l'étole que j'ai enroulée autour de mes épaules, des frissons naissent sur mes hanches, et remontent peu à peu au creux de mon dos pour se loger sous ma nuque. L'herbe est trempée. Il fait froid. Vraiment froid. Dans les ténèbres, l'heure s'étiole aux souffles des plus nécessiteux ; jusqu'à six heures, je le sais, la nuit ne sera plus qu'une vaste suspension, un geste de temps continu dans à l'intérieur duquel rien ne se meut. Rien, sauf les marginaux, les impénétrables, les voleurs et les assassins.

Une plainte. Hieratus s'est évanouie. Seven se bat encore ; ses alarmes, les suppliques qu'il lance entre deux flammes retombent aveuglément sur l'herbe. Je ne bougerais pas. Schimmelreiter triomphera bientôt ; abandonnez. Je dois lui parler. La folie de ma troisième Chain m'appartient toute entière, et m'assaille de sensations de haine, de victoire, d'envie sourde. Je voudrais la prendre tout entière en moi, la caresser, la consoler, et la laisser grandir pour qu'elle puisse s'envoler loin de moi. Je ne gagnerais pas tant que je ne lui rendrais pas sa liberté.

Folie pure, triomphante, enfantine, folie entravée.

Il doit être trois heures ; les ténèbres s'aplatissent autour de moi alors que je me relève. Gélatineux, l'air est gélatineux. Je me glisse entre les arbres qui forment la partie nord du jardin des Nightray. Mon corps tout entier est pataud, lent. Comme celui d'une marionnette. Comme si j'étais recouverte de métal. L'atmosphère s'alourdit encore ; une douleur sourde nait dans ma poitrine. Respiration de plomb. Souffle écroué. Il essaie de m'écraser par sa seule aura. L'odeur d'acier et de chair brulée imprègne peu à peu l'écorce, s'infiltrant dans les entrailles de la Terre. Schimmelreiter se fond dans la nature pour n'être nulle part, et pouvoir m'attaquer de dos. Pourquoi avais-je voulu passer un contrat avec lui, déjà ?

C'est inutile que je fuie, n'est-ce pas ? Dès que tu auras assez d'emprise sur ce monde, tu essaieras de me tuer.

Il ne me répond pas, mais sa présence se renforce. Sous la terre, quelques racines tremblent ; peu à peu, Schimmelreiter aspire la vie en ce lieu, emplissant son pouvoir de douleur innocente et végétale. Les arbres les plus vulnérables cessent de se battre, et ouvrent leurs feuilles pour dévoiler le cœur de leur être. La Chain les écrase. Envahit encore le bois. Le souffle de la brise devient grincement, les branches se tordent, l'une se brise devant moi. Des lumières rouges, fragments de l'essence de Schimmelreiter, illuminent parfois la nuit avant d'éclater ; ce sont les seules traces de sa présence, de sa poursuite.

Mais je ne t'ai pas laissé prendre le dessus pour que tu me tues. J'ai à te parler de quelque chose qu'Hieratus et Seven n'accepteraient pas.

La lune se voile, et, un instant, les ténèbres se font noires, pénétrantes ; un sifflement traverse l'obscurité, résonnant comme un écho qui ne naitrait ni ne mourrait jamais – la continuité éternelle d'un bruit, ses impressions, je l'avais apprise alors que j'étais plongée au cœur de l'Abysse, et que des sensations sensuelles m'effleuraient puis se rétractaient en souffrance. Les sons ne s'entendent jamais à leur naissance, sinon à leur agonie, l'imminence de leur disparition. Ou de la mienne. Il se rapproche encore, menace imprécise. Je trébuche, tombe, me relève, me dirige vers la clôture qui scelle la frontière entre la demeure Nightray et l'extérieur. Les lueurs rouges se multiplient ; invisibles, j'espère, depuis les fenêtres du manoir – je suis supposée être dans ma chambre, et gardée.

Quoique, ce n'est sans doute pas le plus urgent, maintenant…
Schimmelreiter, je suis sérieuse. Écoute au moins ce que j'ai à te dire.

Une impression fugace. Un rire, puis une sensation, aussi métallique que du sang, se déverse dans mes veines. Malédiction cotonneuse. Moquerie. Victoire facile, corps de serpent déchiqueté, aile squelette couverte d'écorchures. La silhouette carbonisée d'une jeune femme, les traces de ses mains écarlates sur les arbres. Je me recule, frôle la clôture de mon dos. Je ne peux plus fuir… Parce que je fuyais ? Vraiment ? Pourtant, je l'avais compris la veille, sa haine m'affaiblissait et rongeait peu à peu mon être. Si je ne le neutralisais pas maintenant… Nous mourrons sans doute tous les deux. Et sans avoir révélé notre véritable nature.

C'est à propos de ce que tu ressens et de ce que tu éprouves. De ce que nous sommes. Tu sais bien que quelque chose n'est pas normal, n'est-ce pas ?

Il enfle à trois mètres de moi. Les lueurs rouges s'amplifient, puis se rapprochent les unes des autres, semblables aux reflets de lampes à pétrole, aussi transparentes que des feuilles de papier. Puis, elles fusionnent peu à peu ; les sphères s'étirent, se déforment, s'assemblent tandis que des gouttes écarlates s'échappent de la mutation et heurtent le sol. L'herbe siffle, noircit. De l'acide. Le chanfrein apparait, puis son encolure délicate, ses épaules puissantes, la courbe de son dos. Quelques secondes plus tard, les dernières lueurs s'envolent comme des papillons. Et il s'ébroue, les flammes naissant peu à peu dans son poitrail pour gagner son corps entier.

Indestructible. Une promesse.
« * Je vais te consumer. »
Schimmelreiter.

Il s'immobilise alors que j'hasarde un pas vers lui. La Chain est aussi singulière que dans mes souvenirs. Un alliage carbonisé entre le passé et le futur. Tout, dans son corps, traduit la schizophrénie de deux époques à la fois révolues et trop modernes ; les flammes s'enroulent autour des plaques d'acier qui forment son squelette, et des centaines de fils métalliques s'arrachent de son garrot pour se rejoindre en deux ailes immenses. Cet assemblage surprenant, personne n'aurait jamais été capable de le forger, ni de le contrôler. Mais aujourd'hui, je vais le soumettre. Et lui faire comprendre qu'il n'est rien sans moi.

« * N'approche pas plus. »
Quoi, tu veux me tuer, non ? Je sais que tes attaques n'ont qu'un mètre de portée. Est-ce que mes mots t'auraient ébranlé, par hasard ?

Un mètre cinquante. Il piétine ; les flammes s'accumulent autour de ses ailes puis s'élancent vers le ciel, semblables à celles qui agonisent dans les fourneaux des grandes usines. J'avance la main vers son chanfrein d'acier. Un mètre vingt. Deux plaques métalliques claquent l'une contre l'autre, comme des ciseaux qui se referment. Il marche légèrement vers moi. Un mètre cinq. J'approche encore mes doigts. Peu importe si elle brûle. Je dois, non, nous devons comprendre ensemble.

« *N'approche pas ! »
Veux-tu que je te parle de l'Abysse et de qui je suis, Schimmelreiter ?

Un mètre.

Une langue de feu accroche mon poignet et me tire brusquement vers le corps de la Chain, beaucoup plus lourde que moi. Déjà, la peau commence à noircir sous une sourde douleur et, dans un rictus, je me souviens de cette souffrance, celle qui parcourt encore parfois les cicatrices enroulées autour de mes jambes. Les tendons dénudés. Les muscles qui fondent comme de l'eau. Je pourrais perdre ma main. Je pourrais gagner beaucoup plus.

« * Dans quelques secondes, tu seras morte ! »
Veux-tu que je te raconte notre création, Schimmelreiter ?

Les flammes vacillent sous la haine ; il croit, je le sais, connaitre notre histoire plus intimement que moi, à cause de la trahison qui avait supplicié chacune de ses veines. Schimmelreiter n'est pas Chain à se laisser asservir. Il est légende, tourbillon de puissance et de peur, présence ancestrale invisible mais dominatrice. Pourtant, ce jour-là, il était tombé sous les coups d'une pathétique humaine. Et il avait eu l'impression de se perdre lui-même dans le déshonneur.

S'il comprenait comme je lui suis semblable…

La douleur monte sourdement de ma main, assèche ma gorge, s'échappe de mes lèvres. Il n'y a plus qu'une seule chose que je puisse faire. Je fléchis légèrement les genoux, prends appui sur mes pieds, puis m'élance vers lui, et enserre son encolure de mes bras avant qu'il ne réagisse. Peau contre métal. Chaleur bénigne. Si Schimmelreiter le veut, ses flammes peuvent devenir inoffensives. Ou brûler comme de la lave. Je ne me sentirais même pas mourir. Je ne sentirais ni la délivrance, ni la crainte d'être, à nouveau, la prisonnière d'Alyss. Rien. Le néant. Juste ça.

Je pose mon front sur son chanfrein.
Choisis, Schimmelreiter.
Le feu s'estompe doucement. L'étincelle enroulée autour de mon poignet se retire.

Mes lèvres frôlent son oreille et mes cheveux se mêlent aux flammes qui électrisent son encolure. Mots chuchotés. Caresses. Peu à peu, son corps se détend ; il plie les jarrets et se courbe vers la terre. J'accompagne sa chute, les bras passés autour de son cou, et m'assois sur le sol, en tailleur. Cotonneuse, l'atmosphère, à nouveau légère comme une plume. Mots chuchotés, encore. Allongé, il pose sa tête sur mes genoux. J'appuie ma joue contre la sienne, laisse mes doigts se perdre dans les flammes froides qui les appellent. Simplement.

Un long silence s'écoule. J'ai gagné, mais la victoire a ce goût amer des triomphes qui disparaitront au soleil levant.

« * Je n'ai pas renoncé à te tuer, petite fille. Alors, parle. »

Ma main glisse le long de sa crinière enflammée. Elle est à la fois glacée, et incroyablement chaude, comme si le brasier qui l'alimente vacillait. Il doute. Il comprend. Il a toujours été plus intelligent que Seven et Hieratus – et plus enclin à se tromper par orgueil.

Que sais-tu de l'Abysse ?
« * Que c'est l'endroit qui m'a fait naitre, et que c'est un endroit que vous nommez ténèbres. »
Mais comment as-tu ressenti ta vie de Chain, depuis que tu as passé ce contrat avec moi ? Comment est-ce que tu te situes par rapport à la vie que tu avais avant ?
« * Je ne sais pas vraiment. Le temps est différent, là-haut, tu le sais, petite fille. Je n'ai pas de souvenir déterminé de ma vie dans l'Abysse. Des combats avec d'autres Chains, des contrats scellés. Notre mémoire est constituée d'une manière différente de la vôtre, stupides mortels. Elle n'est pas dans une succession d'évènements chronologiques, mais dans les conséquences de ces événements. Nous ne nous souvenons pas de chaque action, sinon de ce qu'elle a causé au final. »
Et tu ne remarques rien d'étrange, là-dedans ?
« * C'est ma nature de Chain. Nous sommes différents de toi. »
Oh, ça, je le sais.

Je tends la main et la pose sur la naissance de son garrot. Ses flammes s'apaisent progressivement, et, sous la plaque de métal, je pourrais presque sentir l'incroyable puissance des mécanismes qui l'animent. Des muscles en acier, soutenus par les traverses et les engrenages. Une machine de mort, sans doute ; une machine vivante. Schimmelreiter relève la tête. Il m'écoute. Il commence à comprendre. Et ses oreilles s'aplatissent de peur.

« * Sur ce, si tu n'as rien de plus à m'apprendre… »
Préfèrerais-tu mourir que d'écouter ce que j'ai à te dire ?
« * Je ne mourrais pas. »
Tu sais très bien que tu mourras avec moi, ou que je serais plongée dans l'Abysse et que le contrat ne sera pas rompu, comme la première fois.

Un sifflement menaçant s'échappe de ses flancs. Il grogne comme un félin, un félin dans un corps de cheval. Je pose à nouveau ma joue contre son oreille. Une étreinte, une simple étreinte, dans le jeu de la mort et de la vérité. Ce que je voudrais serrer Elliot dans mes bras, à ce moment…

« * Il te reste deux minutes pour tenter d'attirer mon attention. Tu m'agaces. »
Quelle était la date du jour où nous nous sommes rencontrés, Schimmelreiter ?
« * … Pardon ? »
Je te demande quelle était la date du jour où nous nous sommes rencontrés, où j'ai passé un contrat avec toi, et où nous avons été plongés dans l'abysse tous les deux sans que le contrat ne se rompe.
« * Le 23 juin. »
Comment se fait-il que tu t'en souviennes, si tes souvenirs ne sont pas chronologiques, et que tu ne te rappelles que des conséquences ?

Il reste silencieux un instant, puis ses flammes se ravivent, et s'emplissent à nouveau. Seraient-ce les seuls sentiments que tu éprouves, Schimmelreiter ? La haine et la peur ? Si oui, tu es plus humain que moi ou que Seven. Et l'ambiguïté de ta condition, de ces armatures de métal qui battent désordonnées, m'apparaissent plus clairement que jamais : tu ne me tueras pas, parce que, plus que n'importe qui, tu es vulnérable.

« * Tu essaies de m'embrouiller ! »
Pour puissante que je sois, Schimmel, je ne peux pas modifier tes souvenirs. Regarde-toi. Regarde tout ce que nous avons vécu ensemble. Je parie que rien ne t'échappe et que tu te rappelle de chaque détail, comme si tu possédais la mémoire de ces humains que tu exècres tant.

Il reste muet un moment, puis blottit son museau au creux de ma main. Son souffle est chaud. Je dénoue doucement mon étole, et l'enroule autour de nos deux corps. Simplement. Le silence. Une étreinte dans la nuit la plus profonde, de deux êtres si différents qu'ils n'auraient jamais pu rêver de se rencontrer.

« * Je… c'est vrai.»
Veux-tu que je te dise la manière dont je vois l'Abysse, Schimmelreiter ? Veux-tu que je t'apprenne tout ce qu'il représente pour moi ?
« * …
Surprends-moi. »
Alors voici ce que je pense. Ce que j'ai cru voir alors que je m'enfuyais avec Elliot. Tu as raison, les humains disent que l'Abysse est un monde de ténèbres. Mais ce n'est que sa partie la plus évidente. Bien sûr que les abysses sont noirs, et que n'importe quel homme perdu à l'intérieur se damnerait pour une lampe à pétrole. Mais cela ne rime à rien. Qu'est-ce que vraiment l'Abysse ? Comment fonctionne-t-il et où se trouve-t-il réellement ?
« * Ce sont des questions auxquelles personne ne peut répondre. »
Pourtant, je crois que je possède la réponse, et qu'elle coule au cœur de mes veines.
« * À cause de la manière dont tu es née ? »
Probablement.

Je voudrais apercevoir le manoir. Ses immenses arcs de pierres et les sculptures baroques qui dansent sur la façade comme mille merveilles d'un art révolu. Puis plonger mes yeux dans les ténèbres rassurantes qui entourent la fenêtre d'Elliot, imaginer le souffle s'échappant de ses lèvres, guetter le moindre de ses soupirs. M'emplir du calme lunaire de sa chambre, caresser ses cheveux, et fuir à la vérité des mots que je m'apprête à prononcer. Des mots qui me lieront à Schimmelreiter bien plus étroitement qu'à n'importe quel amant, fut-il l'homme que j'aime.

Je vais te dire… Pour moi, l'Abysse est un apogée. Imagine, si tu le peux, la floraison d'un chrysanthème de lumière, qui a lutté toute sa vie pour rayonner quelques secondes. L'Abysse est comme une suspension de cette floraison, un reflet éternel d'une fleur morte depuis longtemps. Une immense mécanique qui ne change pas.
« * Mais les Chains naissent dans l'Abysse. »
Oui. Mais cela fait partie de la mécanique dont je parlais. Le problème se pose plutôt lorsqu'un évènement échappe à cette mécanique.
« * Tu penses que… »
Je suis une des seules personnes à pouvoir briser le mécanisme ? Oui, sans aucun doute. »

Je resserre l'étole autour de nous, comme pour nous cacher. Hieratus et Seven écoutent je sens leur présence silencieuse, une aile qui effleure brièvement ma joue, une main qui se pose sur mon épaule. Rien ne peut nous protéger. Ni moi. Ni vous. Nous sommes simplement les victimes d'une femme qui a toujours vu le monde trop grand.

Voilà ce que j'ai compris sur l'Abysse. Le résultat des rares enquêtes que j'ai pu mener, mais aussi de tout ce que m'a dit Alyss. Le cœur de l'abysse est instable. Le moindre changement le déstabilise, et risque de le détruire. Schimmelreiter, la raison pour laquelle tu mourras si je décide de rompre ton contrat est la suivante : tu plongeras à nouveau dans l'Abysse, et la Volonté te supprimera pour conserver son équilibre.
« * Pourquoi ? Elle n'a aucune raison de le faire… »
Parce que toi, Hieratus, Seven… Vous n'êtes plus des Chains.