Chapitre 12 :
Seirin était monstrueux. Ils réussissaient à tenir tête à Shutoku, certes avec beaucoup de mal, mais leur performance avait le mérite de pétrifier le public. Kirenai elle-même ne savait plus trop quelle équipe avait le plus de chance de gagner. Kagami et Midorima étaient au coude à coude, et Kuroko réussissait tant bien que mal à déjouer l'œil de faucon de Takao. Il ne restait plus que quelques secondes avant la fin du match, et lorsque le coup de sifflet final retentit, Sarah mis un temps à comprendre qu'il y avait une égalité parfaite entre les deux équipes.
-J'espère pour vous que vous ne jouez pas contre eux... souffla-t-elle finalement.
-Bonjour la confiance, nargua Aoki.
-On est meilleur qu'eux, tenta Moriyama.
Cependant, ça se voyait que même lui n'y croyait pas vraiment. Kise ne disait rien, regardant juste les deux équipes quitter le terrain. Son manque de discussion était déjà inquiétant, mais le pire était peut-être qu'il continuait de regarder dans le vide.
-T'es mort ? demanda Risa en fronçant les sourcils.
Comme il n'y avait toujours aucune réaction de la part du blond, Aoki et Kasamatsu eurent le même réflexe, donner un bon coup de poing dans la tête de Kise.
-Non mais ça va pas ?! hurla-t-il, les larmes aux yeux.
-Il est vivant, constatèrent les deux tortionnaires d'une seule et même voix.
Kirenai pouffa, assise entre la victime et Moriyama -non loin d'Hayakawa, malheureusement- et elle se concentra à nouveau sur le terrain quand le prochain match fut annoncé. Kirisaki Dai Ichi contre Seirin. Un frisson désagréable remonta le long de sa colonne vertébrale, et elle secoua la tête. C'était ridicule de s'inquiéter : elle était dans un stade bondé, il n'y avait aucune chance pour que Shuta la remarque au milieu de tous ces gens. Pourtant, son côté paranoïaque continuait de lui crier qu'il la verrait, peu importe où elle se cacherait. C'était une sensation oppressante qui lui donnait des sueurs froides et envie de vomir. Elle sursauta en sentant la main de Kise se refermer sur la sienne.
-Kagamicchi va gagner, assura-t-il avec un sourire.
-J'espère...
La simple idée que Kaijo pourrait affronter Kirisaki Dai Ichi lors de la Winter Cup la pétrifiait. Inconsciemment, elle se serra un peu plus contre le blond et attendit que le parquet soit lavé et que les équipes entrent sur le terrain après la pause de vingt minutes.
-Si Seirin ne gagne pas ce match, ils peuvent dire adieu à la Winter Cup... grommela Aoki.
Cette dernière était assise à côté de Kasamatsu et s'était montrée étonnamment silencieuse pendant les deux premiers matchs, ce qui avait inquiété Yukio dans un premier temps. Il avait cependant vite compris qu'elle était trop occupée à regarder pour parler.
-Et Kirisaki Dai Ichi est qualifié, compléta Kobori.
Risa haussa les épaules et se redressa, grommelant après les sièges absolument pas confortable. Déjà qu'elle avait les reins en feu, si en plus elle devait passer tout son après-midi le cul vissé sur une chaise en plastique, elle n'était pas sûre de pouvoir se remettre debout à la fin de la journée. Ses nuits se résumaient désormais à quelques heures éparses de sommeil et des insomnies de plus en plus longues. Elle réussissait tant bien que mal à se maintenir au niveau pendant les cours, elle faisait en sorte de ne pas montrer de changement dans son attitude, mais malgré ça, il lui était déjà arrivé de ressentir un genre de malaise en surprenant le regard de Kirenai ou de Kasamatsu posé sur elle. Mais elle préférait s'imaginer qu'ils n'avaient rien remarqués, même si c'était sûrement faux.
-J'vais prendre l'air avant le début du match, annonça-t-elle en commençant à se lever.
Si elle restait assise deux secondes de plus, elle risquait de ne plus jamais pouvoir bouger.
-J't'accompagne, annonça calmement Kasamatsu.
-J'peux me débrouiller toute seule...
-C'était pas une question.
Il se leva à sa suite, lança un regard noir à Kobori qui avait un grand sourire lourd de sous-entendu, et il emboita le pas à Aoki qui commençait déjà à sortir. Elle avait vraiment mal aux fesses. Un silence indescriptible s'installa entre eux, et ils se retrouvèrent bientôt dans le hall où quelques familles profitaient de la pause pour manger un peu ou se dégourdir les jambes.
-Tu veux quelque chose à boire ? demanda Yukio en s'approchant d'un distributeur de boissons.
-Je suis pas pauvre.
-Tu peux pas juste me dire ce que tu veux ?
Elle soupira et leva les yeux au ciel.
-C'est le privilège des ainés de pouvoir maltraiter ses cadets ? grommela-t-elle en le suivant jusqu'à la table la plus proche de la machine.
-Crois-moi, si je te maltraitais je ne te payerai pas à boire. Alors, tu veux quoi ?
-Peu importe, comme toi...
Il la dévisagea quelques secondes, avant d'insérer quelques pièces dans le distributeur. La pluie qui tombait dehors créait une musique un brin soporifique, et Aoki laissa son regard se perdre dans la contemplation de l'averse qu'elle pouvait voir à travers les grandes fenêtres.
-Tiens.
Kasamatsu lui lança une canette en aluminium et elle la réceptionna au dernier moment.
-Merci.
Elle étira son dos douloureux et se dirigea sans vraiment s'en rendre compte vers l'extérieur, s'arrêtant sous le préau. Le vent froid lui fit l'effet d'une gifle et termina de réveiller ses sens. Il restait un quart d'heure avant le début du match, et elle grogna en entendant un nourrisson se mettre à hurler.
-Pourquoi ils emmènent leurs marmots à des matchs de basket...? marmonna-t-elle.
Yukio ne dit rien et décapsula calmement sa canette. Il la suivit encore lorsqu'elle longea le bâtiment jusqu'au hangar à vélo, et il s'adossa au mur.
-Seirin devrait gagner, déclara-t-il pour engager la conversation.
-'Sais pas. Je trouve l'autre équipe bizarre.
-Kirenai dit qu'ils ont l'habitude de faire des fautes.
-Ils ont la carrure pour le faire en tout cas... C'est un peu minable de se spécialiser dans les fautes...
Yukio acquiesça et bu une gorgée de soda, avant de jeter un coup d'œil autour de lui.
-Kirenai s'inquiète pour toi, annonça-t-il en plantant son regard acier dans celui noisette de Risa.
Aoki sentit son souffle se bloquer et ses yeux s'écarquillèrent malgré elle. La petite blonde ne pouvait pas avoir compris qu'il y avait un truc qui n'allait pas. Ca allait à l'encontre de tout ce dont elle s'était persuadée. Ce n'était pas possible. Elle avait soigneusement dissimulé tous les signes qui pouvaient laisser croire qu'elle se prostituait, ou même qu'elle travaillait la nuit. Alors elle fit ce que son instinct lui hurlait de faire : tout nier en bloc.
-Je vois pas de quoi tu parles, gronda-t-elle.
-Le simple fait que tu t'énerves prouve le contraire, continua Kasamatsu en fronçant les sourcils.
-La ferme !
Cela faisait longtemps qu'elle n'avait pas essayé de le frapper, pourtant il s'y était attendu. Alors il n'eu aucun mal à attraper son avant-bras lorsqu'elle tenta de lui décocher un coup de poing, et il la plaqua contre le mur où il était adossé quelques secondes plus tôt, laissant sa canette s'écraser par terre. Il joua de sa taille pour la bloquer, enserrant sans pitié ses poignets pour qu'elle ne bouge pas.
-Lâche-moi connard !
Elle se débattit autant qu'elle le pouvait, comme un animal blessé qui se rend compte qu'il est acculé. Et c'était son cas. Mais Yukio resta insensible. Il la pressa encore un peu plus contre le mur et se servit de sa stature comme d'un rempart.
-Tu te calmes ! ordonna-t-il.
Peu importe s'il lui faisait mal, il resserra encore sa prise sur ses poignets et les plaqua au-dessus de sa tête. Elle gigota encore un peu, mais comme elle n'arrêtait pas de se heurter à son torse, elle finit par comprendre qu'elle ne pouvait pas s'échapper. Un désespoir sournois lui enserra la poitrine, et elle se laissa tomber, simplement retenue par la poigne de Yukio sur ses avant-bras. Elle baissa la tête, honteuse, et essaya de rassembler quelques neurones pour éviter de craquer.
-Qu'est-ce qui se passe Aoki ?
-Rien qui te concerne ! cingla-t-elle.
-Ca me concerne parce que ça inquiète Kirenai et parce que ça influence tes performances aux entrainements.
-Je vois pas de quoi tu parles...!
-A mon avis tu vois très bien de quoi je parle.
-Et juste parce que ça inquiète l'autre blondasse ça devrait te concerner ?! C'est quoi votre problème avec elle ?! Pourquoi vous la protégez tout le temps ?! Elle est pas assez grande pour se démerder toute seule ?! Entre toi, l'autre abruti de blond, Kobori, Moriyama... Elle a besoin d'autant de gardes du corps pour exister ?!
La gifle partit avant même que Kasamatsu ne se rende compte qu'elle venait de lui. La brune resta sonnée pendant quelques instants avant de s'affaisser contre le mur. Elle porta une main tremblante à sa joue, les yeux écarquillés, trop surprise pour parler ou pleurer.
-Je sais rien de toi et je me permets pas de te juger, alors la moindre des choses serait que tu en fasses autant pour elle. Et je te permets pas de me parler sur ce ton.
-La ferme... murmura-t-elle.
Elle appuya un peu plus sur sa joue brûlante, tentant de refouler les larmes qui montaient inexorablement. Elle n'allait pas pleurer. Non elle n'allait... Pas... Pleurer...
-Et merde...
Kasamatsu se trouva un peu démuni face aux larmes de la jeune fille, qu'il avait pourtant vues venir. Il s'agenouilla devant elle et passa une main contre sa nuque. Il avait un peu honte de penser ça, mais il n'aurait jamais cru possible que Risa pleure.
-J'suis désolé, je voulais pas te frapper... Merde pourquoi je m'excuse moi...
Il soupira et grommela quelques injures. Qu'est-ce que Kise aurait fait à sa place ? Bon, déjà il ne l'aurait certainement pas frappée... Il posa une main maladroite sur l'épaule de la jeune fille et hésita quant à la marche à suivre.
-J'veux pas de ta pitié...!
-C'est pas de la pitié, idiote.
Il soupira et l'attira contre lui. Au point où il en était de toute façon... Et il n'était plus tant gêné que ça en présence d'Aoki, contrairement aux autres filles. Peut-être parce qu'elle rassemblait beaucoup de qualités qu'il appréciait, peut-être parce qu'elle ne ressemblait définitivement à personne d'autre, peut-être parce que le temps qu'ils avaient passé ensemble se comptait désormais en dizaines d'heures... Il s'était attendu à ce qu'elle le repousse brutalement, comme elle l'aurait fait habituellement, mais elle resta immobile, comme une marionnette disloquée incapable de bouger. Il la sentait trembler contre lui, en fait il la sentait complètement contre lui, chaque partie de son corps le touchait d'une façon ou d'une autre. Il comprit alors à quel point elle allait mal. Il avait bien évidemment remarqué que quelque chose clochait, d'abord parce qu'elle était de plus en plus fatiguée, de moins en moins mobile, de plus en plus renfermée sur elle-même... De plus en plus tête en l'air pendant leurs sessions d'entrainement. Mais il avait préféré ignorer le problème, se trouvant comme excuse que ce n'était pas ses affaires. Il se rendait maintenant compte qu'il avait simplement fuit la confrontation qui pourtant était inévitable. Et aujourd'hui ils y étaient, sous un hangar à vélo, avec le bruit de la pluie en fond et le brouhaha de la salle de basket qui réussissait à passer à travers les murs...
-Je pense que ça sert plus à rien de mentir maintenant... soupira-t-il.
Il était fatigué de tout ça, de toujours devoir jouer à l'aveugle, d'avancer avec des œillères à chaque fois qu'elle était là pour conserver d'elle l'image qu'elle voulait que les autres aient. Il avait été profondément stupide. Si ça avait été Kise à sa place, il l'aurait certainement frappé depuis longtemps. La prochaine fois, il écouterait peut-être les conseils de Kobori et Moriyama, tiens...
-Je veux pas t'en parler, finit-t-elle par souffler.
Elle essayait de canaliser se larmes, ça se voyait, et Yukio se sentit agacé de la voir protéger les apparences de la sorte. C'était quoi la prochaine étape ? Faire comme si rien ne s'était passé ? Il n'en était plus capable désormais.
-Pas suffisant comme excuse. Vide ton sac sinon je te frappe.
Pour une raison inconnue, cela réussit à décrocher un sourire à Risa, qui secoua la tête. Elle posa ses deux mains à plat contre le torse de Kasamatsu, frissonnant face à la chaleur qu'elle réussissait à absorber, et elle se força à s'éloigner un peu de lui.
-Crois-moi, tu préfères pas savoir.
-Au point où on en est, c'est pas un bon argument non plus. Refusé.
-Tch... C'que tu peux être chiant...
-Je le serais encore plus quand je t'aurais frappé. Alors, dépêche, le match va bientôt reprendre.
Elle planta son regard noisette dans celui du capitaine, à la recherche d'une faille qui de toute façon n'existait pas. Elle le savait bien, et pourtant, elle continuait de chercher. Elle soupira et leva la tête vers le plafond. Elle avait su dès le moment où Kasamatsu l'avait ramené chez elle la première fois que ça se finirait comme ça. Qu'elle finirait par tout lui raconter sans réussir à se figurer ce qui se passerait ensuite. Et aussi étrange que cela puisse paraitre, elle avait presque attendu ce moment avec impatience.
-Je travaille la nuit, le week-end, commença-t-elle, détachant chaque syllabe avec un calme qui était aussi factice que nécessaire. Je vis seule, sans parent, sans famille, alors il faut que je paye mon loyer comme tout le monde. Jusqu'à il y a quelques semaines, je travaillais dans un bar à quelques rues de chez moi, en temps que serveuse. Je terminais vers minuit, ça m'évitait la tranche compliquée entre minuit et trois heures du mat'.
Elle marqua une pause, comme si elle cherchait ses mots, et Yukio prit le temps d'analyser les informations. Jusque là, rien de bien surprenant. Il attendit la suite qui tardait à venir, et sa gorge se noua. Il sentait que le pire allait arriver, et étrangement, il angoissait peut-être un peu.
-Ce que je vais te dire, je veux que tu promettes de ne pas le répéter. A qui que ce soit, Kirenai et l'autre débile compris.
-Comme si j'allais mettre Kise au courant...
-Promet, c'est tout.
Il soupira et leva les yeux au ciel.
-Je te le promets.
-Bien. Donc il y a quelques semaines, mon employeur m'a annoncé qu'il fallait améliorer le service pour maintenir l'établissement au niveau et ne pas perdre de clientèle. Jusqu'ici, les serveuses faisaient le service, et c'est tout. Maintenant...
Un frisson la fit tressaillir et elle ferma les yeux. Il fallait qu'elle le dise. Elle ne comprenait pas pourquoi le fait de le prononcer à voix haute la bloquait autant.
-... Maintenant les serveuses se prostituent. On garde l'argent qu'on gagne, en plus de notre salaire habituel.
Elle refusa de croiser le regard de Kasamatsu. Qu'est-ce qui allait se passer maintenant ? Elle le dégoutait ? Elle lui faisait pitié ? Tout mais pas ça, elle n'avait pas besoin de pitié.
-... C'est pour ça que tu ne voulais pas faire de passes le premier week-end où on s'est entrainé...
Ca sonnait comme un constat, et elle n'arrivait pas à identifier une quelconque émotion dans sa voix. Alors elle se risqua à rouvrir les yeux et à croiser son regard acier. Il brillait, certes, mais pas de pitié ni de dégout, plutôt... D'une espèce de colère maitrisée.
-Oui.
Il hocha la tête et soupira en fermant les yeux.
-J'aurais beaucoup d'autres questions à te poser, mais c'est ni le moment ni l'endroit pour le faire. Pour l'instant tu vas juste arrêter de bosser.
-T'es complètement bouché ou juste con ? Je viens de te dire que j'ai besoin d'argent pour payer mon loyer !
Elle aurait dû le voir venir, mais pour le coup, elle avait presque oublié qu'elle parlait au capitaine Kasamatsu Yukio. Alors elle ne put éviter le coup de poing sur le haut du crâne qu'il lui administra, une veine palpitant sur son front.
-Laisse-moi finir idiote ! Tu vas vendre ton apparte, et j'vais t'héberger au moins le temps que t'ai soi un nouveau job soi ton diplôme.
-C'est ça, je vais me taper l'incruste chez toi... marmonna-t-elle en frottant sa tête douloureuse.
-C'était pas une question.
Il se releva et épousseta son uniforme.
-Prend ça comme un ordre de ton senpai.
-Est-ce que t'as vraiment le droit de me donner ce genre d'ordre...?
Elle se remit sur ses jambes à son tour, et ils se décidèrent à retourner dans la salle sans plus rien ajouter. Malgré ça, Yukio ne digérait pas encore très bien la nouvelle. Certes, accueillir la jeune fille lui avait paru être la meilleure option, et cela ne poserait sûrement aucun problème, mais il n'arrivait toujours pas à concevoir exactement ce que Risa avait vécu. Il soupira de dépit et suivit la brune jusqu'à leurs places. Ils étaient juste à l'heure. Kise leur sourit dès qu'il les vit, un de ces sourires d'idiot que lui seul pouvait faire, et Yukio nota non sans une légère satisfaction que Kirenai était un peu plus proche physiquement de son joueur, certainement tétanisée à l'idée de revoir Shuta. Il s'installa en silence, laissant Risa rabrouer tous les joueurs qui les regardaient avec des sourires signifiant on-sait-ce-qui-c'est-passé alors que pas du tout.
-Fermez-la, on entend que vous dans tout le stade... grogna-t-il.
Il laissa son regard couler jusqu'à Sarah, qui était étrangement silencieuse. Elle regardait dans le vide, semblait fuir son regard, et il fronça les sourcils. Etait-il possible qu'elle ait entendu sa discussion avec Risa ? Si c'était le cas, elle était sûrement partie en courant lorsqu'elle avait entendu Aoki s'énerver après elle. Uniquement à cause de sa situation de condamné au pied du mur, bien entendu, mais ça, la petite blonde ne l'avait peut-être pas encore assimilé. Et de toute manière, c'était impossible qu'elle les ait entendues. Impossible.
-Kirenai-chan, il y a un problème ? demanda doucement Kise.
Puisque Kasamatsu était juste à côté du blond, il l'avait clairement entendu, mais ça ne semblait pas être le cas des autres. Alors il fit semblant de se concentrer sur autre chose, bien qu'il écoutait attentivement ce qui se disait.
-Non... Juste la fatigue...
-Tu as encore mal dormis ? Tu es toujours réveillée avant moi alors je ne sais jamais si tu dors moins...
-Ca va, ne t'inquiète pas...
Il fallait être aveugle pour ne pas voir l'étincelle évidente qui brillait dans le regard de Ryouta. Seul Kirenai semblait ne pas l'avoir remarquer, quoi qu'après mûrs réflexions, elle l'avait certainement vu mais l'ignorait. Même Yukio, qui pourtant était un gros handicapé des relations -sentimentales ou non- voyait bien qu'il y avait quelque chose de plus sérieux que simplement de l'amitié ou de la fraternité. Mais il préférait ne pas aborder le sujet tout de suite. Ils avaient la Winter Cup à gagner, ils parleraient de ça plus tard. Il jeta un regard à Aoki, qui semblait partout sauf avec eux. Il ne pouvait pas l'en blâmer : elle conservait un visage impassible, mais désormais, il était capable de discerner la douleur évidente dans ses iris noisettes. Définitivement trop compliqué.
-Le match opposant le lycée Seirin au lycée Kirisaki Dai Ichi va commencer.
Tous les joueurs de Kaijo cessèrent de discuter et se concentrèrent sur le terrain où les deux équipes terminaient de s'échauffer. Quant à dire depuis quand ils étaient là... Kasamatsu n'y avait pas prêté attention. En revanche, il n'avait pas besoin de regarder pour savoir que Sarah s'était tendue comme la corde d'un arc. Il détestait ça. La voir comme ça, vulnérable, terrifiée, à deux doigts de définitivement lâcher prise. Et il savait que ça pouvait être bien pire.
-Le match va commencer. Tu parles d'un capitaine... souffla Aoki à ses côtés.
Il lui décocha un coup de coude bien sentit et se retint de sourire en la voyant grogner.
-J'ai vu idiote. Et...
-Un peu de respect pour tes ainés, compléta-t-elle en massant son flanc douloureux.
Il hocha la tête et se concentra sur le parquet. Il n'était pas sûr de savoir qui allait gagner. Si effectivement Kirisaki trichait et multipliait les fautes, Seirin perdrait peut-être de son avance. De là à dire qu'ils n'avaient aucune chance... Kagami et Kuroko étaient tous les deux imprévisibles, et Kyoshi gérait bien les rebonds et avait son droit de rétraction. L'issu du match se jouerait certainement à quelques points. La moindre action serait décisive. Il repéra rapidement Shuta, incontournable avec son sourire moqueur. Ce dernier tourna la tête vers les gradins, balayant la foule du regard. Et Yukio n'avait certainement jamais autant maudit ses joueurs bruyants, qui attiraient bien trop l'attention.
Le cœur de Kirenai se serra douloureusement, s'arrêta, et repartit au triple galop, tout cela en moins de cinq secondes. Elle venait de croiser son regard, et il était évident qu'il l'avait bien repérée. Elle se serra un peu plus contre Kise, tentant de canaliser ses tremblements. C'était aussi soudain qu'inexpliqué : elle ne pouvait juste présentement pas supporter le moindre contact -physique ou non- avec Shuta. Le blond à ses côtés ne dit rien mais serra un peu plus fort sa main. Il comprenait. Et il priait pour que Kuroko gagne.
Le premier coup de sifflet retentit et les cinq joueurs s'alignèrent pour le salut.
-Je vais aller faire un tour... annonça Kirenai, tremblante.
Elle ne s'était que très rarement retrouvée dans cet état. Et elle ne pouvait plus supporter de voir Shuta, même de loin, au point de vouloir vomir. C'était au-dessus de ses forces. Son cerveau lui hurlait de partir en courant. De fuir. C'était ce qu'elle savait faire de mieux.
-Je viens avec t...
-Non, il faut que tu restes... L'une des deux équipes sera notre adversaire, il faut que tu... Que tu observes et...
-Kirenai-chan, je peux venir, ça ne me dérange pas...
-Ou moi, si tu préfères, intervint Moriyama.
-Non, je vous assure, je peux me débrouiller... Je ne suis pas handicapée, et je suis une grande fille, je n'ai pas besoin de gardes du corps.
Et sans laisser le temps à personne de répondre, elle se leva et partit presque au pas de course. Kise était en état de choc, ne comprenant pas ce qui se passait, et il retint Moriyama qui se levait pour aller la chercher.
-Je pense qu'elle a besoin d'être seule, murmura-t-il.
Yukio garda le silence, mais désormais, il était presque sûr qu'elle avait entendu ce que Risa avait dit. Pour la simple et bonne raison qu'elle avait répété presque mot pour mot ce que Aoki avait crié. Mais il préféra se taire.
-A la fin du premier quart temps tu me la ramènes ici, Kise. C'est la manager, elle a pas à se barrer comme ça.
Si ces paroles pouvaient sembler dures, tout le monde savait que c'était plus parce qu'il était inquiet qu'autre chose. Il y avait des joueurs pas très fréquentables qui pouvaient trainer dans les couloirs, et savoir Sarah seule n'avait rien de rassurant. Il soupira et secoua la tête. Il jeta un rapide coup d'œil à côté de lui pour voir qu'Aoki ne se sentait pas du tout concernée par tout ça et regardait le terrain avec attention.
Finalement, il ne s'était pas trompé en affirmant que Kise et lui se retrouvaient avec les filles les plus compliqués du lycée.
