Chapitre 13 :

Respirer. Calmer ses tremblements, essayer de simplement réfléchir. Mais elle n'en était pas capable. Elle se pencha au dessus de la cuvette et vomis encore un peu de bile, son estomac ne contenant plus rien depuis cinq bonnes minutes. Elle se laissa retomber en arrière et s'affala contre le mur de la cabine, en sueur, sans force, et en larme. Elle ne s'était jamais sentie aussi mal. Elle se faisait pitié, et elle savait désormais qu'elle faisait également pitié à Risa. Pourquoi avait-elle voulu aller voir comment cela se passait entre son capitaine et Aoki...? Si elle était restée à sa place, elle n'aurait jamais entendu tout ça, elle ne se serait jamais sentie aussi minable... Mais désormais, croiser le regard de Yukio ou de Risa était trop difficile. Elle craignait d'y voir de la pitié ou peut-être de la colère. De la compassion, ou quoi que ce soit d'autre. Elle ne voulait pas ça.

Un sanglot douloureux lui irrita la gorge, et elle se frappa le crâne contre le mur. Elle voulait disparaitre. Simplement mourir. Elle n'avait plus sa place nulle part, plus la force de se battre pour des conneries. Plus envie de vivre, tout simplement. Il n'y avait plus rien qui la rattachait à ce monde. Ou tout du moins voulait-elle s'en persuader. C'était toujours plus simple de fermer les yeux sur les bonnes choses lorsqu'on est noyé dans un océan de misère. Elle se sentait pathétique. Si seulement elle avait eu un objet capable de la couper, elle se serrait détruit le poignet depuis longtemps. Mais là, elle n'avait rien, et elle se sentait encore plus impuissante. Elle toussa violemment, se pencha de nouveau au-dessus de la cuvette, et continua de recracher de la bile, qui remontait le long de son œsophage, brûlant toute sa trachée. Les larmes brouillaient sa vision, ses bras et ses jambes tremblaient, et elle ne ressentait presque plus le froid du carrelage contre ses genoux.

Quelques minutes plus tard, elle trouva la force de se relever sur ses jambes tremblantes. Par quel miracle, ça elle n'en savait rien. Elle allait devoir continuer à porter un masque de joie à peine convaincant, et il n'y avait que ce simple constat dans son esprit. Quelque part, égoïstement, elle espérait que quelqu'un remarquerait enfin qu'elle n'allait pas bien, que quelqu'un la forcerait à parler, la rassure et la sermonne en même temps. C'était peut-être parce que ce qu'elle voulait était paradoxal qu'elle refusait de croire que c'était possible.

Elle déverrouilla la porte des toilettes et alla s'affaler contre le lavabo. Elle refusa de se regarder dans le miroir. Pour voir quoi, de toute manière ? Elle faisait peut à voir, elle le savait, pas besoin d'en rajouter une couche. Elle se passa de l'eau froide sur le visage, se demander sans vraiment y penser où en était le match. Si Seirin gagnait, si c'était le contraire, si Kise s'inquiétait pour elle, s'il n'en avait rien à faire, si personne n'en avait rien à faire... Elle réprima un sanglot douloureux. Elle avait assez pleuré. Elle n'avait plus l'envie et la force de le faire. C'était trop épuisant et ça ne soignait pas. Alors à quoi bon continuer ? N'était-elle pas capable de passer au-dessus de ça ? Elle savait que non, mais c'était plus simple de se dire que oui, pour ensuite s'enfoncer encore plus bas dans le pitoyable en se rendant compte que ce n'était pas le cas. Dieu ce qu'elle pouvait vouloir souffrir... Vouloir avoir mal jusqu'a en perdre connaissance, jusqu'à ne plus rien sentir de son corps, jusqu'à ne plus être capable de penser... Avoir enfin la tête vide...

Elle releva finalement la tête vers le miroir, et un immonde sourire tordis ses lèvres, à mi-chemin entre de la douleur, de la folie, de la tristesse, du désespoir, de l'ironie, de la moquerie, et tout un tas d'autres émotions qui la rendait laide. Mais n'était-elle pas déjà laide avant ? Si, bien sûr, pas la peine de penser à ça. Après son sourire, son visage redevint neutre, vide, et la lumière qui faisait encore briller ses yeux quelques heures auparavant avait disparu. Ses yeux bleus étaient ternes, même plus habités par cette douleur et cette tristesse qui avaient pourtant résidé au fond de ses iris pendant plusieurs mois. Elle était désormais une marionnette désarticulée qui n'était plus à sa place nulle part, qui ne ressentait plus rien, qui ne voulait plus penser à rien. Elle était fatiguée de tout ça... Aurait-elle la force de maintenir un masque potable devant les autres ? Non, certainement pas. Pouvait-elle partir comme ça, rentrer ? Rentrer où ? Chez Kise ?

Elle se précipita vers les toilettes et vomit de nouveau. Elle se sentait mal. Elle se remit à pleurer, perdant son masque impassible. Et Kise dans tout ça ? Est-ce qu'elle avait sérieusement pensé lui infliger ça ? Est-ce qu'elle avait réellement cru qu'elle avait le droit de lui infliger ça ? Il était trop innocent, il était trop rayonnant, trop gentil et heureux de vivre... Elle n'avait pas le droit de le souiller avec sa mort ou ses états d'âmes de fille capricieuse. Parce que c'était ce qu'elle était n'est-ce pas ? Capricieuse et ridicule. Elle ne voulait plus pleurer, plus avoir mal, plus penser, c'était vrai, mais elle n'avait pas le droit de faire souffrir les autres à cause de ça. Son estomac se contracta encore un peu, puis sembla la laisser en paix. Lui aussi était épuisé. Comme tout le reste de son corps. Comme son esprit. Mais elle n'avait pas le droit de flancher... Pas le droit... Mais c'était tellement tentant...

Elle se força à se remettre sur ses jambes, essuya vaguement ses lèvres avec du papier toilette, tira la chasse d'eau, et partit directement vers la porte, d'un pas assez hésitant, s'obligeant à ne pas regarder son reflet dans le miroir. Elle posa sa main tremblante sur la poignée et fut obligée d'y mettre toutes ses forces et sa volonté pour l'ouvrir. L'air du couloir était frais et sentait l'humidité, certainement à cause de la pluie qui tombait dehors. Cela lui fit du bien dans un sens, sans pour autant balayer l'impression de malaise qui lui retournait l'estomac, lui compressait la cage thoracique et brûlait sa gorge.

-Tiens, une jolie fille.

Si la voix n'avait pas été aussi proche et aussi forte, Kirenai ne l'aurait certainement jamais entendue. Elle eu tout le mal du monde à tourner la tête vers l'origine de cette phrase, et elle fronça légèrement les sourcils. Elle l'aurait reconnu même sans son survêtement.

-Haizaki Shougo, de Fukuda Sogo... souffla-t-elle.

-Oh, une jolie fille qui me connait en plus !

Il se rapprocha beaucoup trop vite pour que Sarah ait le temps de reculer, et elle se retrouva avec le bras du voleur autour de ses épaules. Elle sentait nettement son torse contre son épaule, sa hanche contre la sienne, sa cuisse qui effleurait doucement la sienne... Un frisson désagréable lui glaça l'échine, et elle superposa à ce contact l'image de Shuta, puis celle de Kise.

-Alors ma jolie, tu t'es perdue ?

-Lâche-moi...

-Ah ? Pas vraiment non.

Il resserra sa prise sur son épaule avec un sourire de prédateur. Son regard fut attiré par le nœud rouge qu'elle portait autour du cou. Puis il descendit encore un peu sur sa chemise blanche et sa veste grise, et son sourire se transforma en grimace.

-Kaijo hein...?

Elle essaya de se dégager, gigotant maladroitement. Elle n'aimait pas être près de lui. Il lui faisait peur, il avait l'air dangereux, et il y avait quelque chose qui brillait au fond de ses yeux qui n'avait rien de rassurant.

-Lâche-moi...

-J'ai dit non. Dis, tu connaitrais pas Ryota ?

Elle en resta paralysée. Ce taré connaissait Kise ? Pour l'appeler par son prénom, certainement. Il ne le lui avait pas dit. Elle avait besoin de Kise là maintenant. Pitié que quelqu'un... Juste quelqu'un...

Kise...

Un voile noir tomba devant ses yeux.

-Oh...? La demoiselle a décidé de s'évanouir ?

Un sourire tordu étira les lèvres d'Haizaki, qui la maintint contre lui pour qu'elle ne s'écrase pas par terre.

-Allons mademoiselle, c'est irresponsable de t'évanouir avec moi... Tu n'as pas peur dis-moi...

-Tu devrais la lâcher, annonça une voix nonchalante.

-Hm ?

Il releva la tête vers le couloir d'où lui-même venait et croisa le regard bleu-roi d'Aomine.

-Daiki... Ca faisait un bail.

-Si Kise apprend que tu l'as juste approché, il va te tuer. Pas qu'ça m'ferait quelque chose... Mais j'ai pas envie qu'il soit disqualifié à cause de tes conneries.

-Parce que c'est sa copine p't'être ?

-C'pas tes affaires, ni les miennes. Mais m'cherche pas trop, tu risques de pas aimer le résultat.

Daiki s'avança encore. Il avait déjà croisé Hanamiya, maintenant fallait qu'il se farcisse l'autre abrutis... Franchement... Quant à savoir ce que la fille avec lui était pour Kise, il n'en savait foutrement rien, il savait juste qu'elle portait l'uniforme de Kaijo, donc qu'elle était certainement venue avec l'équipe, et donc d'une façon ou d'une autre, elle devait être proche du blond. Raisonnement simpliste, fallait pas lui demander plus. Et même s'il en avait foutrement rien à carrer de ce qui pouvait arriver à la blonde, il ne voulait pas non plus que ce connard désavantage l'équipe de Kise. Entre Ryouta et Shougo, le choix était vite fait.

-Lâche-là.

-Et si j'veux pas ?

-J'espère pour toi que tu sais encaisser les coups.

-Comme si t'allais me frapper... Tu prendrais pas le risque de disqualifier ton équipe. Mais bon, j'vais t'la laisser la petite blondasse si t'y tiens tant.

Il retira son bras des hanches de Sarah, qui s'écrasa au sol dans un bruit mat.

-Sur ce, j'espère que tu ne vas pas perdre trop vite. Je veux t'écraser comme il faut.

-Rêve pas trop...

Haizaki haussa les épaules avec un grand sourire et tourna les talons, les mains dans les poches. Aomine se retrouva seul dans le couloir, à regarder la direction qu'avait pris son ancien coéquipier. Puis son regard se posa sur le corps inanimé de Kirenai, et il soupira. Qu'est-ce qu'il était censé en faire ? Il s'agenouilla près d'elle et la secoua mollement, sachant pertinemment qu'elle ne s'éveillerait pas comme ça. Alors il fit ce qu'il y avait de mieux à faire selon lui : il la remit maladroitement debout et la hissa sans trop de peine sur son épaule. Direction l'infirmerie. Pour le reste, c'était pas son problème. Lorsqu'il arriva devant la porte de l'unité médicale, il entra sans prendre la peine de frapper. Il n'y avait qu'une chance sur dix pour qu'un infirmier soit là de toute façon... Comme prévu, la salle était déserte, et il avisa le lit le plus près de lui. Il déposa le corps somme toute fragile de la fille sur les draps, vérifia vaguement que sa tête était sur l'oreiller, tira le rideau blanc pour l'isoler du reste de la pièce et tourna les talons. A partir de là, ce n'était plus de son ressort. Il retourna tranquillement dans les gradins, sans plus penser à rien, l'interaction avec Haizaki semblant déjà loin derrière lui.


-Putain, putain, putain...!

Kise tourna à droite, tout comme il aurait pu tourner à gauche ou continuer tout droit. La vérité, c'était qu'il ne savait pas du tout où aller. Il avait commencé par chercher tranquillement, persuadé qu'il trouverait Kirenai dans le hall ou près des vestiaires de Kaijo, dans les toilettes à la rigueur, mais quand il s'était rendu compte qu'elle n'était nulle part, la panique l'avait doucement gagné. Et il s'était mis à courir comme un dératé à travers les couloirs du gymnase, interrogeant chaque personne qu'il croisait. La peur lui tordait douloureusement le cœur et l'estomac, comme un compte à rebours. La vie de Kirenai n'était pas en danger. Il le savait, et pourtant... Il y avait cette inquiétude mêlée à de la terreur qui le rongeait. Il réussit à éviter de justesse un couple qui arrivait en contre-sens, et son épaule percuta le mur dans son élan. Il ne ralentit pas pour autant. Il n'avait pas le temps pour ça.

-S-cusez-moi, est-ce que vous auriez vu une jeune fille blonde aux yeux bleus par ici ? demanda-t-il, hors d'haleine, à une vielle dame.

-Eh bien... Laissez-moi réfléchir...

Kise savait que sa description était mince, mais des blondes aux yeux bleus, il n'y en avait pas des centaines dans le coin. Par contre, l'impatience le rendait assez irritable, et si cette grand-mère ne se dépêchait pas, il allait certainement se consumer sur place à cause de l'inquiétude.

-Il me semble qu'il y avait une jeune fille à l'infirmerie... J'y ai emmené mon petit-fils voyez-vous, et...

-Merci !

Sans attendre quoi que ce soit de plus, Ryouta repartit de plus belle, sans même se demander où est-ce qu'il pouvait encore puiser de la force. Il était à bout pourtant, son cœur résonnait trop fort dans sa tête, ses jambes étaient chancelantes et semblaient se changer en coton un peu plus à chaque pas, mais il s'en fichait. Sarah était à l'infirmerie donc Sarah était blessée. Il n'y avait que ça qui comptait. Il dérapa presque au dernier virage et évita de justesse le mur. Il poussa la porte de l'infirmerie sans même se dire qu'il allait peut-être déranger des malades, et il jeta un regard emplit de terreur autour de lui. Elle était forcément là ! Forcément...! Il l'avait cherchée partout, elle ne pouvait pas s'être volatilisée ! Le regard d'une jeune enfant se posa sur lui, curieux et un peu effrayé, et il se calma. Elle était forcément là, donc pas de panique. Il fit quelques pas mal assurés dans la pièce et écarta timidement le premier rideau. Si c'était de la chance ou non, il n'en savait rien, mais il avait envie de crier de joie et de soulagement, et en même temps de pleurer. Il se contenta de sourire et de soupirer, entrant dans le petit rectangle délimité par le tissu blanc. Il observa quelques instants le visage de Kirenai, à peine plus pâle que d'habitude. Elle semblait juste inconsciente... Il préférait tout de même attendre qu'elle se réveille pour en être sûr.

Il sortit son portable et écrivit un rapide message à Kasamatsu pour que ce dernier ne s'inquiète pas s'il n'était pas de retour avant le début du quart temps.

-K... Kise...

Il tourna instinctivement la tête vers la jeune fille, mais elle semblait encore endormie. Si elle rêvait, ce ne devait pas être un rêve très agréable vu la grimace qui déformait ses lèvres. Non ! Il ne permettrait pas que même son sommeil soit une torture ! Il la secoua avec un peu plus de force que ce qu'il aurait voulu et la regarda ouvrir les yeux un peu trop vite pour que ce soit normal. Pas de doute, c'était bien un début de cauchemar. Ses yeux bleus brillaient d'un trop plein d'émotion qu'il n'aurait su identifier, et il observa la façon que ses iris avaient de chercher quelque chose de familier à quoi se raccrocher. Et ce fut son visage que les deux orbes bleus accrochèrent. Elle cligna des yeux et inspira profondément.

-Qu'est-ce qu'il s'est passé...? murmura-t-elle.

-Aucune idée... Mais ça va maintenant.

Il passa une main assurée et infiniment douce dans ses cheveux, laissant le bout de ses doigts effleurer volontairement son crâne. Il observa avec émerveillement le frisson qui fit tressaillir le corps frêle de Kirenai. Il aimait voir la façon dont chacun de ses muscles se contractaient pour se relâcher l'instant d'après, la façon dont ses épaules bougeaient presque imperceptiblement, le léger haussement de sourcils... Tout ça, il avait finit par le connaitre par cœur et il ne s'en lassait pas. Il n'avait pas honte d'avouer qu'il la regardait dormir parfois. Parce qu'elle semblait tellement détendue dans ces moments là... Elle faisait beaucoup moins de cauchemars depuis qu'ils dormaient dans la même pièce, mais ils savaient tous les deux que ce n'était qu'une question de temps avant que ce ne soit plus suffisant.

-Tu veux rester encore un peu là ?

Elle couina pour toute réponse. Kise ne savait pas si ça valait pour un oui ou pour un non, alors il la regarda juste tenter de garder les yeux ouverts.

-Tu peux rester dormir là, on viendra te chercher à la fin du match... Ce n'est pas grave si tu manques celui-ci, on aura d'autres occasions de regarder Seirin avant qu'on ne joue contre eux.

Ryouta avait volontairement sous-entendu que ce serait Seirin qui gagnerait contre Kirisaki Dai Ichi, bien qu'il reste encore deux quart temps à jouer. Il ne pouvait pas en être autrement. La blonde ne le répondit pas, sans doute déjà à moitié rendormie. Un sourire attendri fleurit sur ses lèvres, et il déposa un baiser innocent sur son front.

-A tout à l'heure Kirenai-chan...

Sarah ne dormait pas, même si l'idée était tentante. Elle essaya de rester aussi inexpressive que possible lorsqu'elle sentit les lèvres de Ryouta se poser sur son front, et elle le sentit se lever et quitter la pièce. Elle laissa alors un frisson la parcourir de la tête aux pieds. Elle ne comprenait plus ce qui lui arrivait. Son cerveau gardait stratégiquement un voile sur ce qui s'était passé avant son malaise, sauf sa rencontre avec Haizaki Shougo, et ce qui allait avec. Elle se rappelait avoir désiré ardemment que Kise vienne l'aider. Elle avait prié et supplié pour ça. Elle avait peur de comprendre ce que cela voulait dire, et elle était trop épuisée pour chercher des arguments valables. Elle ne pouvait plus se passer du blond, c'était un fait. Elle avait remarqué l'espèce d'étincelle qui brillait dans son regard, mais elle avait préféré jouer à l'aveugle. Mais quand c'était son propre esprit qui commençait à faire des siennes, là, c'était plus compliqué... Est-ce qu'elle était prête à faire des concessions avec Kise ? Oui, sans problème. Est-ce qu'elle était prête à avoir une relation avec lui ? Elle n'en savait rien. Est-ce qu'elle était amoureuse de lui ? Elle n'en avait aucune foutue idée. Est-ce qu'elle avait peur ? Plus que de raison, oui. Mais qu'est-ce qu'elle y pouvait ? Sans compter que maintenant qu'elle s'était rendue compte -ou juste imaginée- qu'il pouvait éventuellement y avoir quelque chose de plus profond que de l'amitié entre elle et Ryouta, toutes ses émotions allaient être interprétées comme de l'amour, même si ça n'en était pas.

Lasse de tout ça, elle se laissa tomber dans le sommeil, évitant du même coup de trop réfléchir. Parfois, elle voulait juste éteindre son cerveau pour faire le vide dans sa tête une bonne fois pour toute.


-T'étais où pauvre abrutis ?!

Il accueillit presque avec fatalisme le coup de poing bien sentit dans les côtes que son capitaine lui administra sous l'œil appréciateur d'Aoki. Cette fille était sadique...

-Mais... Mais capitaine ! Tu m'as dit d'aller chercher Kirenai-chan !

-Elle est pas avec toi là !

-Elle est à l'infirmerie !

Yukio se pinça l'arrête du nez et soupira, avant de se rassoir.

-Abrutis... souffla-t-il une dernière fois.

Le blond jugea bon de ne pas répondre et regagna sa place en silence, avant de se reconcentrer sur le match qui allait reprendre. Il devait se vider la tête, cesser de s'inquiéter pour Sarah, arrêter de se demander comment tout ce bordel allait évoluer... Il n'arrivait pas à comprendre ce qui clochait chez lui, pourquoi il avait autant besoin de protéger la jeune fille, de la sentir en sécurité... Si c'était ça l'amour -parce que oui, l'idée avait finit par germer dans son cerveau- il s'en serait bien passé. Déjà parce que ce n'était pas simple d'aimer une fille qui avait eu de tels problèmes, mais aussi parce que ce serait compliqué pour elle s'ils sortaient ensemble, vu le nombre d'autres prétendantes à ce titre. Et Dieu savait que les filles pouvaient être très cruelles pour se venger ou évincer une rivale... Un frisson le fit tressaillir à cette simple pensée.

Il laissa son regard couler quelques instants sur son capitaine et Aoki. Il fallait être aveugle doublé d'une connerie sans égale pour ne pas voir qu'il y avait quelque chose entre eux. Il était à la fois heureux pour Kasamatsu, plein d'estime pour Risa qui allait devoir supporter les coups du garçon, et en même temps envieux. Non pas que la situation de Kirenai était réellement déplaisante, mais c'était juste plus délicat. Il ne comprenait pas pourquoi il fallait toujours qu'il se complique la tâche en choisissant toujours l'option la plus difficile à obtenir. Mais il aimait les défis, et son subconscient en trouvait dans chaque tâche du quotidien.

Le coup de sifflet le ramena à la réalité et il se concentra tant bien que mal sur le match. Le jeu de Kirisaki Dai Ichi le dégoutait profondément, et il avait une totale confiance en Kuroko. Jamais son ancien coéquipier ne laisserait gagner une telle équipe. Bientôt, il fut tellement absorbé dans le jeu qu'il en oublia tout, pour son plus grand bonheur.


-Tu veux que je te porte ?

-Je vais bien Moriyama-senpai...

-Faire un malaise, c'est pas ce que j'appelle aller bien...

-C'était il y a une demi-heure. Je me suis reposée entre temps.

-Tu es encore pâle...

-Kasamatsu-senpai...! couina Kirenai, cherchant de l'aide quelque part pour se détacher du shooting guard un peu trop collant.

Le capitaine soupira, jeta un regard blasé par dessus son épaule, et finalement haussa les épaules.

-Prend ça comme une punition pour avoir séché le match.

-Je suis considéré comme une punition ?! s'outra Moriyama.

-Si seulement tu savais... soupira Kobori.

Kise retint un éclat de rire, les yeux brillant d'un sentiment tout à fait enfantin. Cela rassura Kirenai sans qu'elle ne comprenne pourquoi. Enfin si : inconsciemment, elle avait eu peur qu'il arbore le même air concentré et somme toute sinistre qu'il avait avant le match. Maintenant que Seirin avait gagné, il semblait délesté d'un poids, et Sarah aussi.

-Reposez-vous bien tous, je veux que vous soyez en pleine forme pour nos matchs.

-Oui cap'taine !

Personne ne savait pourquoi Hayakawa hurlait, personne ne trouva le courage de lui demander... Aoki accéléra juste le pas pour s'éloigner de lui au plus vite avec une discrétion inexistante. Elle se retrouva donc au coude à coude avec Kasamatsu, qui ne lui décocha pas un regard. Mais son bras frôlait le sien, et c'était largement suffisant.

-Bon, moi je vous laisse là, annonça Kobori, lançant un regard assez goguenard à Moriyama qui allait devoir supporter Hayakawa jusqu'à chez lui.

-Lâcheur... grommela le shooting guard.

Jamais il n'avait autant maudit le quartier où il habitait, qu'il avait en commun avec l'ailier de son équipe. C'est donc la mort dans l'âme qu'il tourna au croisement suivant, lançant un regard suppliant à Kasamatsu qui lui foutu un vent phénoménal et volontaire.

-C'était assez méchant senpai... murmura Sarah en regardant Moriyama et Hayakawa s'éloigner.

-Hm.

Il s'arrêta à la station de bus suivante et se retourna vers son As et Kirenai.

-Reposez-vous tous les deux, vous faites un duo de zombies là...

-Senpai, c'est méchant ! En plus j'ai un shooting demain matin !

-Pas mon problème.

Il cessa d'écouter les jérémiades de son cadet et son regard bleu-gris se posa sur Sarah, qui rentra la tête dans les épaules par réflexe. Ironiquement, il pensa à une tortue. Il n'avait pas besoin de parler pour qu'elle comprenne que c'était surtout à elle qu'il s'adressait en disant de se reposer. Elle déglutit difficilement et hocha maladroitement la tête.

-Sur ce, à plus.

Yukio entraina Risa dans son sillage, et Kise et Kirenai restèrent quelques instants sans trop savoir quoi faire. Jusqu'à ce qu'un frisson ne secoue Sarah.

-Bon, on va rentrer... Tu veux qu'on s'arrête acheter quelque chose à manger ?

-Comme tu veux, souffla-t-elle.

Ses lèvres commençaient à bleuir sous l'effet du froid, et elle tremblait légèrement, tentant de réchauffer ses mains qui prenaient une drôle de couleur violette. Il y avait bien longtemps que Ryouta avait arrêté de se poser des questions sur l'épiderme de la blonde : c'était un mystère total.

Finalement, après avoir acheté un repas assez nourrissant dans un restaurant sur la route, ils regagnèrent l'appartement plongé dans la pénombre. Sarah couina de frustration lorsque l'air frais du salon lui frappa le visage.

-Panne de chauffage j'imagine... pleurnicha Kise. Va prendre un bain chaud, ça te fera du bien.

-Et toi ?

-J'irais après manger, ne t'inquiète pas.

Il lui offrit un sourire rassurant, et le vide se fit instantanément dans la tête de la blonde. Elle avança donc tel un robot jusqu'à la chambre qu'ils partageaient et elle extirpa de sa moitié d'armoire de quoi passer la nuit : un jogging et un t-shirt à manches longues. Il faisait également froid dans la chambre et dans la salle de bain, malheureusement. Elle préféra prendre une douche, ce serait moins long, plus économique et tout aussi efficace. L'eau chaude lui fit un bien fou, et si elle s'était écoutée, elle serait restée des heures sous le jet. Mais elle avait faim, elle était fatiguée, et elle n'avait pas vraiment la force de rester debout très longtemps. Alors elle se lava, se rinça, et sortit rapidement. En moins de d'une minute elle était habillée, sans doute à cause du froid ambiant qui lui bouffait chaque centimètre carré de peau... Elle démêla ses cheveux, tâche qui ne prenait qu'une trentaine de seconde, et elle rangea un peu derrière elle avant de sortir. Il faisait peut-être encore plus froid dans le couloir... Elle regagna le salon et se roula en boule sur le canapé, à côté de Kise qui venait de terminer de poser le dîner sur la table basse.

-Tu n'as pas pris de bain, bouda-t-il.

-Une douche suffisait.

-Tu es encore frigorifiée...

-Ca va, ça ira mieux dans quelques minutes.

Pour couper court à la conversation, elle attrapa ses baguettes et commença à manger en regardant distraitement les infos. Elle n'était pas si nerveuse que ça en présence de Ryouta malgré toutes ses interrogations à son sujet. C'était déjà différent de tous les autres garçons. Différent de Shuta. Elle se rapprocha inconsciemment de Kise, qui la laissa caller son bras contre le sien. Ils mangèrent en discutant des matchs à venir, Ryouta était déjà impatient de voir le match qui opposerait Aomine à Kuroko, et Sarah, plus terre à terre, s'inquiétait pour la rencontre contre Fukufa Sogo. Ce qui lui fit repenser à Haizaki Shougo. Elle décida que parler de lui à Kise n'était pas l'idée du siècle, et elle n'avait de toute façon pas la force pour le faire. Alors elle rangea ça dans un coin de son cerveau.

Après avoir mangé, Sarah se dirigea tout naturellement vers la chambre et s'affala sur le futon pendant que Kise faisait un détour par la salle de bain. Pendant qu'il se lavait -et se réchauffait-, Kirenai regarda le plafond, toujours plus troublée à chaque seconde qui passait. Elle n'était jamais tombée "amoureuse", elle avait juste mal interprété ses sentiments et s'était mise dans des situations toutes plus compliquées les unes que les autres. Elle ne voulait pas que ce soit encore le cas. Mais en même temps, est-ce qu'il était possible qu'elle se retrouve dans une situation semblable à celle qu'elle avait vécue avec Shuta ? Kise et lui était bien trop différent. Elle essayait de se persuader qu'il n'y avait aucune chance pour que ça arrive. Et elle ne voyait même pas pourquoi elle se prenait la tête avec ça. Elle n'était pas amoureuse. Ou si ? Est-ce qu'elle se trompait encore sur ses sentiments, ou est-ce qu'elle en avait juste peur ? Devait-elle laisser courir ? Certainement. Mais l'idée même de rester dans l'ignorance la paniquait.

-Kirenai-chan ?

-Hm ?

Elle tourna la tête et se força à sourire à Kise. Les cheveux blonds de ce dernier gouttaient un peu sur son t-shirt noir et ses yeux dorés semblaient presque briller sans qu'elle ne comprenne comment c'était possible.

-Tu as l'air préoccupée en ce moment...

Il s'assit sur son lit en faisait bien attention à ne pas marcher sur le futon.

-Pas plus que d'habitude...

-Tu te sens mieux ?

Sarah se demanda pendant quelques secondes s'il parlait de son malaise, et elle finit par convenir que même si ce n'était pas le cas, répondre "oui" était le meilleur choix.

-Ca va...

Un frisson la fit tressaillir. Décidément, elle détestait le froid... Cela faisait longtemps qu'elle n'avait plus été frigorifiée, maintenant qu'elle y repensait. Kasamatsu et Kise l'avait sortit de là. Mais ça ne signifiait pas qu'elle était désormais immunisée contre le froid. Loin de là.

-Tu veux ma couverture ? proposa Ryouta en commençant déjà à s'activer pour la retirer.

-Non non, tu vas avoir froid, c'est bon, je vais me débrouiller, je...

-C'est hors de question Kirenai-chan !

Il se tourna d'un coup vers elle, les yeux luisant.

-Tu vas tomber malade !

-Et toi alors ?

-C'est pas la question !

Kirenai soupira et secoua la tête.

-Ce n'est pas négociable Kirenai-chan, j'ai déjà accepté que tu dormes sur le canapé et sur un futon, je ne veux pas en plus que tu tombes malade.

-Tu as un shooting demain, tu crois que c'est l'idée du siècle de dormir sans couverture ?

Un léger silence s'installa, durant lequel aucun des deux ne lâcha l'autre du regard. Finalement, Ryouta soupira et se pinça l'arrête du nez.

-J'imagine qu'on tombera pas d'accord...

Le cœur du blond s'emballa alors qu'une idée s'imposait à son esprit. Bien vite suivit par de la honte envers lui même. Sarah n'accepterait jamais de dormir dans le même lit que lui, si ? Elle n'en était certainement pas capable, et il le comprenait parfaitement. Alors pourquoi est-ce qu'il continuait d'avoir ce genre d'idée ? Et en même temps... Qu'est-ce qu'il perdait à lui demander...?

-Dis Kirenai-chan...

-Hm ?

-J'ai peut-être une idée... Pour qu'on ne tombe pas malade...

Kirenai hocha doucement la tête, légèrement anxieuse. Vu le regard fuyant de Kise, ce n'était pas quelque chose qui allait lui plaire.

-Est-ce que tu... Tu penses pouvoir... Dormir... Avec moi...?

Elle ne pouvait pas louper les rougeurs sur les joues de Ryouta. Elle ne l'avait encore jamais vu comme ça, si bien que pendant quelques instants, elle oublia de se concentrer sur sa question. Chaque nouvelle expression du blond la fascinait. Puis les mots qu'il avait prononcé lui montèrent au cerveau. Est-ce qu'elle en était capable ?

-Oui...

La réponse était sortie avant même qu'elle ne s'en rende compte. Elle observa dans un état second l'effet que sa réponse eu sur Kise. Son visage passa de la stupeur à la joie profonde. Il se décala rapidement pour lui faire de la place, et sa bouille d'enfant ravi eu le mérite de la rassurer. Elle se hissa à la force de ses bras sur le matelas et le laissa remonter la couverture sur eux. Elle resta assise pendant quelques instants, et finalement se laissa tomber en arrière.

-Tu penses que vous pouvez gagner la Winter Cup ? demanda-t-elle.

-Certainement. Il faudra qu'on batte Akashicchi avant, et Murasakibaracchi, Aominecchi, Midorimacchi ou Kurokocchi avant, mais c'est faisable.

Il posa une de ses mains près du visage de Sarah, et se pencha au dessus d'elle pour éteindre la lumière. Les joues de Kirenai prirent une teinte rouge brique en moins de deux, et elle cessa de respirer. Elle remercia l'obscurité de couvrir ses rougeurs, et seul le bruissement des draps et la disparition de la chaleur au-dessus d'elle lui indiqua qu'il avait reprit sa position initiale. Ils étaient très serrés dans le lit simple, et Sarah se tourna sur le flanc pour laisser de la place à Kise. Ce dernier en fit de même, et même dans le noir, elle devina son sourire d'idiot. Malgré la couverture, un nouveau frisson glaça l'échine de Kirenai, qui se recroquevilla légèrement.

-Tu as encore froid ? demanda doucement Ryouta.

-Un peu...

Timidement, et après quelques secondes d'hésitation, il fit glisser une main jusqu'à Sarah. Il devina sa hanche sous ses doigts, et ils frissonnèrent en même temps.

-Ca te va si je me rapproche ? Enfin, je vais rien te faire hein, c'est juste pour te réchauffer, et si tu veux pas je comprends, c'est juste...

-Ca me va...

Elle se tortilla un peu pour se rapprocher du blond, sans vraiment savoir si ce qu'elle faisait était bien ou mal. Elle n'arrivait plus à analyser correctement la situation, et elle avait un peu peur de regretter le lendemain. Mais... En même temps, c'était tellement différent de Shuta... Elle se retrouva contre le torse de Kise avant de s'en rendre vraiment compte. Sa chaleur l'absorba et elle ferma les yeux contre son gré. Elle se sentait tellement bien là... La peau de Ryouta était douce, et ses bras puissants se refermèrent autour d'elle comme une protection. Elle enfouit son visage dans son cou par réflexe. Elle se sentait minuscule contre lui.

-Bonne nuit, souffla Kise.

-Hm... Toi aussi...

Le souffle chaud du blond caressait le haut de sa tête, et la dernière chose qu'elle ressentit vaguement fut la pression des lèvres de Kise sur son front. Elle espérait juste qu'elle ne regretterait pas le lendemain matin...