Chapitre 15 :

-Je pense qu'il faut qu'on parle...

Sarah fit quelques pas mals assurés dans la pièce, comme si elle regrettait ses propres paroles.

-Kirenai-chan, il est tard, tu es fatiguée, tu devrais aller te coucher...

-Ca va Kise...

-Tu as dormis deux heures !

Elle l'ignora et alla s'assoir à côté de lui sur le canapé. Il regardait un match de l'équipe de Yosen, et il grommela vaguement qu'elle ne l'écoutait jamais.

-Je crois... Qu'on doit parler...

-De quoi ?

Kise avait repris un air calme, et il mit le match sur pause.

-De... De ce qu'il... M'est arrivé...

Elle raffermit sa prise sur sa jupe. Elle était encore en uniforme, à défaut d'avoir eu le temps de se changer avant de dormir. Elle se souvenait vaguement du match de l'après-midi, mais elle ne faisait pas vraiment d'effort pour se rappeler de tout. Elle s'était juste réveillée avec la certitude qu'elle ne pourrait jamais dormir correctement si elle n'expliquait pas complètement à Kise ce qui l'empêchait de fermer l'œil.

-Tu n'es pas obligée Kirenai-chan, si tu n'es pas prête je comprends, je ne veux pas te forcer !

-Non ça va... Il faut que... Il faut que je le fasse.

Elle laissa sa tête tomber sur l'épaule de Ryouta, et elle essaya de puiser du réconfort dans ce contact.

-C'était... Au début d'année... J'ai plus ou moins intégré le club de basket, sur ordre de Hanamiya pour que je leur serve de manager. Et c'est là que j'ai rencontré Shuta. Personne ne l'aimait vraiment dans l'équipe, il était trop arrogant, et il prenait trop de haut Hanamiya. Mais il ne pouvait pas le virer, parce qu'il était doué.

Elle marqua une pause, essayant de recoller les morceaux de sa mémoire. Elle avait tellement essayé d'oublier... Elle peinait à croire qu'elle était en train de tout déterrer. Kise restait silencieux à côté d'elle, et elle l'en remerciait.

-J'ai fais sa connaissance. Il était très charismatique, et il avait l'air tellement... Sûr de lui et... Je ne sais pas comment décrire ça. Un après-midi, après l'entrainement, on... On est retourné dans les couloirs. Je l'avais juste taquiné sur sa musculature, et il voulait me prouver qu'il était bien foutu... Je sais pas ce qui m'a pris... Je... J'ai vaguement touché ses abdos... Et... Et il m'a demandé s'il pouvait me toucher... J'ai pas eu le temps de réfléchir et j'ai dis oui par réflexe. Il... Il m'a touché... Et après il... Il m'a emmené dans un autre couloir et il... Il m'a...

-Ca suffit Kirenai-chan...

Kise se sentait profondément mal. Il prit Sarah contre lui, l'assit sur ses genoux, et la berça. Il la sentait trembler contre lui, une larme glissa doucement sur sa joue, mais elle refusa de sangloter.

-Si tu veux vraiment que je sache je... Je voudrais juste savoir jusqu'où ça a été...

-J'ai refusé... Qu'il me... Qu'il me prenne... J'avais... Trop peur que ça fasse mal...

-C'est bon Kirenai-chan.

Il embrassa le front de la jeune fille et la berça encore un peu.

-Je... Fais des cauchemars... Je... Je le vois essayer de me... De me... De me violer et j'essaye de le pousser mais je n'y arrive pas... Et tu es là après... Et tu me dis que... Que j'aurais dû me débattre et... Que je te dégoute...

-Tu ne me dégouteras jamais Kirenai-chan !

Il saisit vivement le menton de la jeune fille et la força à le regarder.

-Je... Je t'aime ! lâcha-t-il. Tu ne me dégouteras jamais Kirenai-chan ! Je ne veux pas te faire de mal, jamais !

La blonde essaya de connecter deux neurones, et elle se perdit dans son regard miel. En toute honnêteté, Kise n'arrivait pas à comprendre pourquoi il avait dit ça. Ca lui avait paru naturel. Pourtant, il n'était pas sûr d'être "amoureux", et il savait que c'était affreusement compliqué pour la blonde de mettre un nom sur ses sentiments, mais il n'arrivait pas à se sentir coupable de lui avoir avoué ça. Parce qu'il voulait croire qu'ainsi elle comprendrait que jamais il ne ferait quoi que ce soit capable de la blesser. Il voulait juste qu'elle comprenne ça...

-Je... Je... Je pense que... Je t'aime mais je ne... Suis jamais sûre et je ne veux pas te blesser...

-Je sais tout ça Kirenai-chan.

Il lui sourit doucement et l'embrassa sur le front. Il la connaissait suffisamment pour savoir qu'elle devait s'en vouloir de ne pas pouvoir mettre un nom sur ses émotions dans l'immédiat. Il ferait avec.

-Réfléchis-y juste.

Il resserra son emprise sur elle, sentant le moindre spasme nerveux qui la secouait. Il l'avait peut-être encore plus perturbé, mais peut-être était-ce juste un mal pour un bien. Elle irait mieux, il le voulait tellement... Il embrassa son front presque désespérément. Il n'avait jamais autant eu l'impression qu'une fille allait partir en poussière entre ses bras. Son regard fut de lui même attiré vers les cicatrices qui ornaient les poignets de la jeune fille, pour le moment dissimulés par les manches de sa chemise. Jusqu'où pouvait-elle être torturée pour en être arrivée à ça ? Combien de choses horribles ignorait-il encore sur elle ? Plus il en apprenait et plus il avait honte de sa propre vie, qui paraissait paradisiaque à côté de celle de Sarah.

Il sentit bientôt la respiration de Kirenai se calmer, signe qu'elle s'était endormie. Il éteignit la télévision et la porta sans bruit jusqu'à la chambre, traversant l'appartement soudain silencieux. Peut-être que la petite blonde déteignait sur lui, mais il supportait de moins en moins l'absence de bruit. Il la coucha sous les draps. Il n'en fit pas tout de suite de même, il la regarda dormir, espérant que cette fois elle ne ferait pas de cauchemar. Il songea aux matchs du week-end prochain : Akashi contre Midorima. Et ensuite, Kaijo contre Seirin. Il se demanda si sa jambe allait supporter le match. Il allait bien falloir de toute manière, ils ne pouvaient pas perdre. C'était la dernière année de Kasamatsu, Moriyama et Kobori, et il comptait bien leur offrir la victoire en guise de cadeau d'adieu.

Il se reconcentra sur Sarah, et secoua la tête. Plus il y repensait, plus il devenait sûr d'être amoureux d'elle, le problème n'était pas là. Le problème, c'était que le lui avoir avoué n'était peut-être pas la meilleure chose à faire. Il soupira et s'assit sur le matelas, l'une de ses mains alla se perdre dans la chevelure dorée de Kirenai, et il fixa le mur face à lui.

-Tu es tellement compliquée Kirenai-chan...


-Je vais le tuer...

-Hm. Ca fait une semaine que tu le dis.

-Cette fois-ci je vais VRAIMENT le tuer !

Sarah soupira et regretta de ne pas être sourde. Entendre Risa se plaindre était loin d'être agréable, sans compter que c'était devenu un passage inévitable de leur vie quotidienne.

-Qu'est-ce qu'il a fait cette fois ? soupira Kirenai en tournant une page de son livre.

-Il me force à apprendre par cœur tous mes cours ! Sérieusement, qui fait ça ?!

-C'est une bonne chose pour toi, au moins tu auras moins à réviser pour les examens...

-Les examens sont après les vacances !

-Qu'est-ce qui vous arrive...? demanda Kobori en s'approchant.

Il venait de terminer de se changer, et pour une raison quelconque, il était le premier alors qu'il arrivait généralement après Kasamatsu.

-Qu'est-ce qui "lui" arrive, corrigea Sarah. Elle se plaint encore de Kasamatsu-senpai.

-C'est pas toi qui le supporte tous les soirs ! continua de vociférer la brune.

Kobori essaya de ravaler son sourire, mais c'était déjà trop tard : Risa l'avait vu, et un éclat meurtrier se mit à biller dans ses iris.

-Tu veux mourir c'est ça...?!

-On va commencer l'entrainement, les autres ne devraient pas tarder. Kobori-senpai, tu peux m'aider à sortir les caisses de ballons ? coupa Sarah.

-Avec plaisir.

Le pivot partit au pas rapide jusqu'à la remise, Aoki le menaçant encore bien qu'elle n'ait pas bougé.

-Je suis sûre qu'au fond tu ne le détestes pas tant que ça, et je sais aussi que ça ne te déplais pas de vivre chez lui. Je me trompe ? demanda Sarah.

-La ferme... grommela Risa en réponse.

En soupirant, Kirenai se leva et alla aider Kobori à mettre le matériel en place. Tout le monde avait immédiatement grillé Aoki et Kasamatsu le lundi suivant leur match contre Fukuda Sogo : à la pose du midi, il y avait eu des regards qui ne trompent pas, et bien que personne n'ait rien dit par peur de voir sa vie écourter, ils avaient tous compris que ces deux idiots avaient finalement ouverts les yeux. Heureusement pour Kirenai, cela avait suffisamment distrait l'équipe pour qu'ils ne remarquent pas les légers coups d'œil qu'elle lançait de temps à autres à Kise. Amoureuse ou pas amoureuse ? Telle était la question, et elle n'était pas sûre d'avoir une réponse. Elle y réfléchissait pourtant, mais elle avait toujours peur de se tromper sur ses sentiments.

Ce qu'elle ressentait avec Ryouta était à des années lumières de ce qu'elle avait ressentit avec Shuta. Elle le savait. Mais elle n'arrivait pas à savoir si c'était de l'amour ou juste une amitié profonde, et elle ne voulait pas blesser Kise.

-A quoi tu penses ? lui demanda doucement Kobori alors qu'il poussait une caisse de ballon sous le panier.

-A rien. Je réfléchissais juste.

Alors qu'il revenait vers elle, il hocha distraitement la tête et sourit.

-Je sais que tu ne me diras rien, mais tu sais que tu peux toujours demander conseil à Kasamatsu ?

-Oui, je sais... souffla-t-elle.

Est-ce que Yukio était seulement capable de l'aider sur ce coup là ? Elle en doutait. Mais elle ne perdrait rien à lui demander. Après tout, il avait l'air de s'en être plutôt bien sortit avec Risa... Mais ce serait tellement compliqué de lui en parler ! Elle jeta un vague coup d'œil à Risa, qui maugréait toujours dans son coin. Est-ce qu'elle pouvait se confier à elle...? Indéniablement, depuis qu'elle avait surpris sa discussion avec Kasamatsu, un certain froid c'était installé entre elles, mais aucune des deux ne semblait vouloir crever l'abcès. Elle soupira longuement, et soudain fatiguée, décida d'aller prendre l'air.

-Si le coach te demande, je serais dehors... souffla-t-elle au pivot.

Il hocha la tête en réponse et la regarda sortir à l'extérieur. Elle marchait moins vite, semblait plus abattu que jamais. Il ne savait pas à quoi cela était dû, mais il se promit d'en parler à Kasamatsu, loin d'être rassuré. Le coach arriva, les autres joueurs aussi, et Kobori n'eu pas le temps d'esquisser un pas vers Yukio que le sifflet annonçant le début de l'échauffement se fit entendre. Il grommela et se mit à courir comme tout le monde. Sarah tiendrait jusqu'à la fin des exercices, il n'allait rien lui arriver... Tout du moins l'espérait-il. Kasamatsu et Kise pouvaient dire ce qu'ils voulaient, Kobori et Moriyama étaient loin d'être idiots. Ils avaient aperçu les marques qui ornaient les poignets de la blonde, et ils savaient très bien ce que cela voulait dire. Tout en repensant à cela, un frisson remonta le long de la colonne vertébrale de Kobori. Est-ce que la blonde tiendrait réellement jusqu'à la fin de l'échauffement...?


Elle avançait, la tête rentrée dans les épaules, en direction d'elle ne savait où. Au fond d'elle même, elle avait su dès qu'elle était sortie du gymnase qu'elle n'avait aucune intention d'y retourner. Elle errait donc sans but, sans vraiment savoir où elle était. Pour ce que ça lui faisait de toute manière... L'air frais lui faisait moins de bien que ce qu'elle pensait, et la pluie fouettait son visage sans scrupule, mais elle trouvait ça étrangement agréable. Elle finit par se retrouver dans une espèce de parc boisé en bord de rivière, et elle regarda autour d'elle, les yeux vides. Il n'y avait personne, la nuit était tombée depuis une bonne demi-heure déjà, et elle frissonna. Elle accueillait presque avec fatalisme les rafales de vent froid qui cinglaient son corps. Une larme coula le long de sa joue, et elle avisa un pont en pierre qui traversait la rivière. Elle avança presque comme un fantôme jusqu'à se retrouver au milieu de l'édifice, appuyée contre la rambarde froide et humide.

-Alors je suis condamnée à me retrouver dans le froid... Hein maman...?

Une autre larme glissa le long de sa joue. Elle fixait son reflet en contrebas, et même si elle ne ressemblait en rien à sa mère, elle parlait à son image comme si c'était sa génitrice. Il n'y avait personne autour d'elle de toute manière, aucun risque qu'on la prenne pour une folle.

-Est-ce que... C'était immuable..? Est-ce que je ne pouvais vraiment pas y couper...? Est-ce que j'étais vraiment obligée de finir comme ça...?

Un sanglot la secoua, et elle sentit une violente douleur au niveau de son diaphragme. Elle l'imaginait sûrement, mais ses pleurs lui faisaient mal.

-Est-ce que j'étais... Obligée de te décevoir jusqu'au bout...? Est-ce que je n'étais vraiment... Qu'une erreur...? Pourquoi je dois... Toujours...

Elle ne termina pas sa phrase, un autre sanglot lui lacéra la gorge et lui coupa la respiration.

-Pourquoi est-ce que c'est... Aussi dur de trouver sa place...? Pourquoi est-ce que je ne peux pas... Me comprendre...? Pourquoi est-ce que je suis... Obligée de... Faire mal aux gens...? Pourquoi...?

Elle s'affaissa contre le muret en pierre, en larme, incapable de respirer. Etait-elle un monstre tout compte fait ? N'y avait-il aucune chance qu'elle devienne normale un jour ? Un sourire pathétique et faible étira ses lèvres, un sourire malade.

-Comment est-ce que je peux croire... Qu'il m'aime...?

Elle pouvait presque entendre la voix de sa mère près d'elle, murmurant à son oreille.

-Il ne t'aime pas... Regarde autour de toi, regarde autour de lui, pourquoi est-ce qu'il s'encombrerait d'une fille comme toi ? Ni belle ni intelligente, encore moins intéressante ? Une menteuse pleurnicharde un peu trop collante... Comment veux-tu qu'il ne t'accorde ne serait-ce qu'une once d'importance ?

Ces mots qui n'avaient été prononcé par personne d'autre que son cerveau s'ancrèrent dans son esprit comme il se serait ancré dans sa chaire. Elle frappa son front contre la balustrade, couinant pathétiquement, pleurant toujours plus. Si elle se retournait, elle verrait certainement le visage de sa mère. Ou le sien, allez savoir, elle n'en savait trop rien. Parce qu'elle avait le même esprit tordu que sa mère, non ? Ou était-elle encore pire que sa génitrice ? Certainement pire. Elle au moins avait réussit à se trouver un mari, à se faire une place dans la société, alors qu'elle même ne faisait que ramer. Sa présence était de trop dans ce monde, c'était un fait. Les vestiges de son cauchemar choisirent cet instant précis pour refaire surface.

-Tu n'aurais jamais dû naitre.

C'était un fait, elle ne l'avait jamais nié. Elle n'était qu'un accident, quelque chose qui avait peut-être consolidé l'union de ses parents dans un premier temps, mais qui était très vite devenu superflu, presque envahissant. Elle savait tout ça. Les yeux vides, les larmes coulant toujours sur ses joues pâles, elle se redressa juste assez pour voir la surface agitée de l'eau. Si sombre... Et cela semblait si froid... Mais n'était-elle pas destinée à terminer ainsi de toute façon ? Seule et sans rien, dans le froid total, après avoir détruit tout ceux autour d'elle. C'était ce pour quoi elle vivait visiblement. Elle ne cessait de blesser les gens, de se blesser elle-même. Elle en avait marre de toujours détruire. Elle ne pourrait jamais rien construire, et ce constat criant de vérité lui faisait affreusement mal.

-Est-ce que tout ça aura un jour une fin...?

Elle se redressa encore, enjamba le parapet, et ferma les yeux avec un sourire triste qui se mua en grimace. Les larmes redoublèrent, mais elle ne sanglotait plus. Là, en équilibre au dessus du vide, elle se sentait maitresse de son destin.

-Maitresse de quoi ? gloussa la voix de sa mère derrière elle. Tu ne feras que mettre fin à quelque chose qui n'aurait jamais dû exister. Tu ne ferais que soulager les personnes autour de toi. Elles souffrent toute de ta bêtise. Si tu n'étais pas née, rien de tout ça ne serait jamais arrivé. Personne n'aurait été blessé. Tu as déjà songé à ce qu'aurait été la vie des gens qui t'entoure sans toi ? Infiniment meilleure.

Dans un dernier acte égoïste, elle pouvait toujours se laisser tomber. On lui avait dit et répété d'être égoïste, parce que s'occuper des autres sans jamais s'occuper d'elle ne faisait que la détruire. Mais elle était une ruine dès la naissance, alors au fond, il n'y avait déjà plus rien à détruire.

-Juste une dernière fois... murmura-t-elle.

Elle tendit une jambe devant elle, et ferma les yeux. L'esprit vide, comme si elle n'était au fond qu'une boite vierge. Une boite sans utilité qui finirait à la poubelle.

-Je suis désolée...

Elle se sentit tombée sans vraiment comprendre qu'elle était réellement en train de chuter. Le juste retour à la normale. Le monde trouvait toujours une façon de se débarrasser des éléments indésirables, des imprévus. Des monstres. Elle cumulait les trois. A quoi s'attendait-elle ? Elle ne pouvait pas finir autrement. Lorsqu'elle percuta l'eau, elle avait déjà fait le choix de ne jamais remonter. Sa vie n'était qu'un cumule d'erreur. Elle sentit ses poumons se vider de tout air pour être remplacé par de l'eau, mais même là elle ne paniqua pas. Même sa mort serait acceptée par son esprit malade. Jusqu'à la fin, elle n'aura pas réagit comme elle l'aurait dû si elle avait été normal. Ce dernier constat termina d'ancrer dans son crâne qu'elle était en tout point une erreur de la nature. Elle se laissa couler comme une pierre, et un voile noir tomba devant ses yeux.

Elle allait enfin disparaitre.


-Comment ça elle est partie ?!

La voix de Kise volait dans des aigus improbables alors que la panique l'empêchait de respirer.

-Elle a juste dit qu'elle avait besoin de prendre l'air. Kise, calme-toi, ce n'est rien, elle va bientôt revenir !

Kobori ne parvenait pas à ramener son cadet sur terre, et Kasamatsu semblait trop en colère pour le frapper. Colère qui dissimulait une inquiétude croissante.

-Kise, comment allait-elle aujourd'hui ? demanda le capitaine en se pinçant l'arrête du nez.

-Je... Je sais pas elle avait l'air... Normal ! Enfin j'en sais rien je...

-C'est bon, elle est pas conne, elle est sûrement juste allé un peu loin et elle met du temps à revenir... grogna Risa en secouant la tête.

Le regard noir que lui jeta Yukio lui fit bien comprendre qu'elle devait se la boucler, alors elle croisa les bras et partit rassembler les ballons. Puisqu'ils n'avaient plus besoin d'elle... Elle était un peu agacée que tout le monde s'inquiète ainsi, alors que Sarah était certainement simplement perdue, ou déjà rentrée à l'appartement de Ryouta. Elle ne comprenait pas pourquoi tout le monde en faisait toujours toute une histoire dès qu'elle était loin d'eux.

-Je vais aller la chercher, vous, vous restez là au cas où elle reviendrait. Et si c'est le cas, faites lui bien comprendre qu'elle va avoir de mes nouvelles !

Yukio s'apprêtait à partir, mais la poigne forte et désespérée de Kise le retint.

-Je viens avec toi senpai !

-Oh ça certainement pas ! Tu restes là ! Tu ne me serviras à rien, et tu vas juste angoisser comme un dingue. Alors tu pose ton cul sur un banc et tu bouges plus, vu ?

-Mais senpai...!

Le coup de coude qu'il reçu le fit couiner de douleur et fut suffisant pour qu'il lâche le poignet de son ainé. Ce dernier lui jeta un dernier vague regard avant de se diriger vers la porte.

-Prévenez-moi si elle revient.

Il s'engagea sous la pluie, maugréant à voix basse. La blonde allait avoir de ses nouvelles s'il mettait la main sur elle... En même temps, un sentiment désagréable lui tordait les entrailles. Comme un mauvais pressentiment. Il n'avait jamais vraiment cru à ce genre de chose, mais venant de Sarah, rien n'était à prendre à la légère.

-Elle va me faire tourner chèvre cette idiote...

Lorsqu'il fut sortit du lycée, il regarda à droite et à gauche et s'immobilisa. Et maintenant, il allait où ?


-P'tain la conne...

Jurant après le semi-cadavre qu'il tenait entre les bras, un jeune homme réussit tant bien que mal à regagner la rive.

-J'savais qu'j'aurais pas dû sortir ce soir...

Il posa sans délicatesse le corps par terre et se traina à quatre pattes sur la terre ferme. Maladroitement, il approcha son visage de celui de la fille et essaya de voir s'il entendait sa respiration. Mais rien.

-Fait chier...

Il la retourna sur le ventre, passa un bras en bandoulière autour de ses hanches, et à quatre pattes au dessus d'elle, il la ramena contre lui, se maintenant stable grâce à son autre main posée au sol. Le dos de la jeune fille appuyé contre son torse, il appuya vivement sur son ventre avec son avant-bras, une fois, puis deux, et il sentit d'un coup ses poumons se contracter. Elle recracha de l'eau, et peu sûr que tout soit bien sortit, il pressa une nouvelle fois son ventre. Elle hoqueta vaguement, avant de retomber comme une poupée désarticulée, seulement retenue par son bras. Il la rallongea par terre, et comme elle ne respirait toujours pas, il essaya de se rappeler des gestes de premier secours qu'il n'avait écouté que d'une oreille.

Il plaça ses mains juste au-dessus de la poitrine de la jeune fille et, à genoux à côté d'elle, il commença à appuyer à un rythme qui se voulait régulier. Il faisait bien non ? Ou alors pas du tout... De toute façon ça ne pourrait jamais aggraver son état... Si ?

-'tain, respire...

Il cessa d'appuyer et se pencha en avant. Dire qu'il n'avait jamais rêvé de faire ça aurait été un mensonge, mais maintenant qu'il y était, c'était beaucoup moins drôle que ce qu'il s'était imaginé. Il pinça son nez, remarquant une nouvelle fois que sa peau était glaciale, et il posa ses lèvres sur les siennes. Elles étaient humides et froides, mais le simple contact de sa propre bouche suffit à les réchauffer quelque peu. Il en oublia presque ce qu'il était censé faire, et lorsqu'il s'en souvint, il fut obligé de s'écarter pour reprendre de l'air. Il recommença donc, s'efforçant cette fois de lui insuffler de l'air, et s'y reprit à trois fois avant qu'un vague soubresaut ne secoue la jeune fille.

-C'est ça, respire...

Il passa une main sous sa nuque et la redressa juste assez pour pouvoir maintenir son visage contre ses abdominaux. Il passa son autre bras autour de ses hanches, et la regarda recracher encore un peu d'eau. La première inspiration qu'elle prit fut presque désespérée. Elle toussa alors violemment, ses doigts fins cherchèrent quelque chose à accrocher, et la première chose qu'ils rencontrèrent fut l'avant-bras du jeune homme. Elle se contorsionna contre lui, haletant désespérément, couinant, cherchant de l'air comme si elle était dans une bulle sans oxygène, et petit à petit, elle se calma. Elle respirait lourdement, mais cela semblait moins douloureux pour elle. Ses yeux s'entrouvrirent très vaguement au moment même où le garçon cherchait dans sa veste -qu'il avait jeté avant de plonger- son portable pour appeler les urgences. Lorsqu'il s'en rendit compte, il se pencha au dessus d'elle pour qu'elle le voie, le téléphone collé à son oreille.

-Ca va aller, y'a des s'cours qui vont arriver... marmonna-t-il.

Il passa maladroitement une main dans ses cheveux trempés, et elle referma les yeux. L'inconscience la happa toute entière, et le froid ajouté au peu d'eau qui lui restait dans les poumons aurait suffit à la faire mourir. Peut-être serait-ce le cas. Elle l'espérait. Aujourd'hui, elle mourrait.