Livre I.

Chapitre 1 : L'incident de trop.


Dimanche 23 juin 1991, Little Whinging.

Dix ans plus tard, le quartier n'avait quasiment pas changé. Le seul détail qui prouvait que l'on était plus en 1981, c'était les modèles de voitures qui s'alignaient dans les allées.

À l'intérieur de la maison des Dursley, le phénomène était identique : il y avait toujours les mêmes meubles et les mêmes objets placés aux mêmes endroits. Là encore, un seul détail pouvait rappeler la date : le modèle de téléviseur. Un autre changement, par rapport à 1981, était visible sur la commode du salon : là où se trouvaient auparavant les photos d'un unique bébé potelé habillé d'une grenouillère et d'un bonnet bleu, il y avait désormais les photos de deux garçonnets, l'un maigrelet et brun, l'autre dodu et blond.

Il était encore tôt, ce matin-là, mais Pétunia s'activait déjà dans la cuisine, armée de son tablier et de ses ustensiles.

En dix ans, elle n'avait pas beaucoup changé ; tout au plus avait-elle désormais quelques petites rides sur le côté de la bouche et des yeux.

Au fur et à mesure qu'elle préparait les plats, s'amoncelaient sur la table d'énormes quantité de nourriture : lard fumé, œufs brouillés, saucisses, œufs à la coque, flageolets à la sauce tomate, pain grillé, miel, marmelade, beurre et confitures diverses. Il y en avait pour au moins dix convives, même s'ils ne seraient que quatre à manger. À tout cela, s'ajoutaient les boissons : lait, jus d'orange, chocolat au lait, café et thé noir.

En réponse à cette impressionnante débauche alimentaire, une monstrueuse quantité de vaisselle s'était progressivement amoncelée dans puis à côté de l'évier. Même si Vernon avait acheté un lave-vaisselle plusieurs années auparavant, Pétunia avait toujours refusé de confier à la machine ses casseroles et ses poêles, n'acceptant d'y mettre que les assiettes, les verres et les couverts, et seulement après les avoir préalablement rincés.

Vernon Dursley entra dans la cuisine en humant l'air avec satisfaction ; l'odeur de café et de pain grillé prédominait. Décidemment, la journée commençait bien.

Le temps avait laissé une empreinte plus marqué sur Vernon : il avait pris du ventre et des joues, et avait perdu son apparence de jeune premier, qu'il semblait avoir troqué contre l'allure grave et sérieuse d'un homme d'affaire.

Il s'était, il faut le dire, écoulé plus de treize ans depuis leur rencontre, en 1977. Pétunia était alors âgée d'à peine plus de dix-huit ans et suivait des cours de dactylographie ; Vernon était âgé de vingt-deux ans et était déjà à la tête de sa propre entreprise. Il cherchait à embaucher une secrétaire et était sur le point de lui proposer un emploi quand il avait brutalement décidé de l'inviter à dîner, ce qu'elle avait accepté sans hésiter. Ils s'étaient fiancés la même année, et s'étaient mariés un an plus tard. Puisque la Grunnings, la société dirigée par Vernon, était de plus en plus florissante, elle n'avait pas eu besoin de travailler, et était devenue femme au foyer. Elle occupait ses journées entre ménage, jardinage et commérage.

Chose rare, Vernon ne portait ce matin-là ni veston ni cravate, mais simplement une chemise. Il avait pourtant pour habitude d'enfiler son costume trois pièces même le dimanche, et c'était une règle à laquelle il ne dérogeait presque jamais. En réalité, il fallait vraiment qu'une sortie en famille soit prévue pour qu'il se permette d'adopter une tenue légèrement plus décontractée.

Il s'installa à table et entama la lecture de son édition du dimanche du Times, que Pétunia avait déposé devant sa place. Il commença par la météo et les nouvelles locales, puis passa aux nouvelles nationales et aux résultats de la bourse de Londres. Caché derrière son journal, il avança alors discrètement une main vers l'assiette de tartines beurrées, mais sa femme le vit et il reçut un coup de cuillère en bois sur le dos de la main, ce qui lui arracha un grommellement de surprise.

« Attends que les enfants soit là pour manger » le gourmanda-t-elle d'un air sévère.

Il se remit à sa lecture d'un air faussement renfrogné après avoir fait claquer son journal pour marquer sa désapprobation.

Pétunia était inhabituellement pointilleuse, car c'était le jour du douzième anniversaire de son petit Dudley, et il fallait que tout soit parfait pour lui, à commencer par le petit-déjeuner.

En 1979, en effet, le couple avait eu un fils, Dudley, qui était à leurs yeux le plus merveilleux bébé du monde, mais qui était en réalité un parfait braillard. Pendant deux ans, ils avaient vécu ainsi : elle s'occupait de leur maison et de leur fils pendant que Vernon travaillait. Ils avaient un moment réfléchit à l'opportunité d'avoir un autre enfant, mais cela ne s'était pas concrétisé, car c'est à ce moment-là que leur petite vie normale avait brutalement basculée.

Le petit-déjeuner fin prêt, Pétunia se dirigea alors vers le vestibule, dans le but de réveiller les enfants qui, un dimanche matin, ne risquaient pas de se lever de bonne heure de leur propre chef.

Lorsqu'elle arriva en bas de l'escalier, cependant, elle se souvint d'une chose et fit demi-tour. Elle s'approcha du placard sous l'escalier et en ouvrit la porte pour y attraper une pile de paquets joliment emballés qu'elle alla installer dans le salon. Elle les disposa et les agença avec un grand soin, posant les petits devant les grands et les orientant tous avec élégance.

Elle repartit ensuite vers l'escalier, qu'elle gravit en essayant de ne pas faire trop de bruit. À l'étage, elle frappa délicatement à une première porte, d'où sortit un grognement indistinct.

« Harry chéri, réveille-toi, il est l'heure. C'est l'anniversaire de ton frère, aujourd'hui, n'oublie pas. »

Ce qui avait fait basculer la vie de Vernon et Pétunia, c'était la mort des Potter. Ils avaient pris avec eux leur fils, Harry, et lui avaient dès lors caché la vérité : il ignorait que Vernon et Pétunia n'étaient pas ses véritable parents, et ignorait tout des Potter. Ni lui ni son cousin Dudley ne savait que Harry avait été adopté, car Vernon et Pétunia avaient considéré que tout serait mieux ainsi. Et ils espéraient que dans une famille normale Harry ne développerait pas de dons étranges comme ses parents…

Leur vie avait alors reprit, et pendant des années, il ne se passa rien. Rien ne vint perturber leur tranquillité. Harry grandit dans le mensonge, et toute la famille vécu comme les Dursley l'avaient voulu, c'est-à-dire sans la moindre anicroche.

Lorsque Harry sortit de sa chambre, dans son pyjama bleu, il était encore à moitié endormi. Il avait les yeux encore tout plissés, des cheveux en bataille, et une marque de drap imprimée sur la joue droite.

« Allez, file dans la cuisine, lui commanda Pétunia. Vous ferez votre toilette quand Dudley aura ouvert ses cadeaux. »

Harry descendit mollement en direction de ladite cuisine, et Pétunia alla frapper à une autre porte.

« Dudley chéri, il est l'heure de se lever : c'est ton anniversaire, aujourd'hui. »

En une poignée de seconde, il y eu un grincement de lit, de lourds bruits de cavalcade, et la porte s'ouvrit sur Dudley qui sorti en courant de sa chambre, plein d'enthousiasme. Pétunia dut l'intercepter au vol avant qu'il ne dévale les escaliers afin de lui souhaiter un joyeux anniversaire et de lui déposer un baiser sur la joue. Il partit alors en trombe vers le salon, impatient de déballer ses nouveaux jouets, et doubla Harry qui descendait péniblement en se tenant fermement à la rambarde, tel un zombi.

Dudley était bien en chair, mais sans être véritablement gros : il avait une forte carrure, et était donc ossu et musclé en plus d'être gras. C'est-à-dire tout le contraire de son frère : Harry, pour son âge, était plutôt petit et mince, et il était tout sauf musclé. Il découlait de tout cela que bien que Dudley ait douze ans et Harry bientôt onze, on leur donnait facilement trois ans de différence.

Quand Pétunia arriva dans la cuisine, Harry et Vernon étaient installés à table, et Dudley avait amené ses paquets depuis le salon et commençait à les déballer en s'extasiant. Il avait reçu une voiture télécommandée, deux jeux de construction, plusieurs films en VHS et quatre jeux vidéo. Après avoir chaleureusement remercié ses parents, il s'installa à table et commença à engloutir tout ce qui était à sa portée.

Pétunia ramassa les lambeaux de papier et le bolduc qui jonchaient le sol puis s'assis à son tour.

« Alors, mon chéri, ça te fait quel effet d'être en vacances ? » demanda-t-elle avec bienveillance à Dudley.

Il était en effet rentré la veille au soir du collège où il était interne, et de ce fait, même si les cours avaient pris fin le vendredi, c'était son premier véritable jour de vacances. Depuis un an, Dudley faisait ses études à Smelting, un collège privé, et ne rentrait chez lui que pour les week-ends et les vacances.

Il adressa à sa mère un sourire de toutes ses dents, montrant par la même occasion une grande quantité de nourriture déjà bien mâchée et ensalivée, et prononça une phrase incompréhensible qui devait exposer sa satisfaction.

Harry, quant à lui, allait encore à l'école primaire du quartier : il ne serait en vacances qu'un mois plus tard, et n'était donc qu'en week-end.

« Quant à toi, Harry, dit ensuite Pétunia, j'espère que tu réussiras tes tests et que tu pourras aller à Smelting comme ton frère. »

En effet, puisqu'il allait entrer au collège l'année suivante, ce dernier mois de cours serait un mois de révision en vue des tests d'entrée des différents collèges. Harry n'était ni bon ni mauvais, et n'avait aucune raison d'échouer là où son frère avait réussi. D'ailleurs, sa mère en avait conscience.

« Il faudra aussi s'occuper de tes affaires, ajouta-t-elle très terre à terre. Les fournitures, ton uniforme, un nouveau sac. »

L'idée de quitter l'école ne gênait pas Harry, bien au contraire, mais il trouvait les uniformes parfaitement sinistres. Et puis il savait déjà qu'il n'irait pas dans le même collège que Piers Polkiss, avait qui il était en classe depuis toujours. Piers irait au collège de quartier, Stonewall High, tandis que Harry devait intégrer Smeltings, un collège privé éloigné dans lequel « tous les Dursley avaient étudié » selon Vernon.

Dudley commença alors à réduire son rythme d'ingestion, ce qui lui permit de décrire à son frère assis en face de lui toutes les caractéristiques de sa voiture télécommandée. C'était sans doute le cadeau qui lui plaisait le plus, de tous ceux qu'il avait reçus. Harry écouta distraitement.

Vernon, entre deux bouchées, se lança dans un monologue destiné à sa femme, dans lequel il se plaignait du mauvais temps pour la semaine à venir, détaillait ses problèmes de livraison, commentait les affaires politiques en cours et déplorait la décadence du monde moderne.

La fin du petit déjeuner se déroula ainsi, au milieu de ces monologues croisés.

Lorsqu'ils furent tous rassasiés, Vernon se tourna vers son glouton de fils.

« Dudley, va faire ta toilette et prépare toi. Il faudrait que nous soyons partis dans une demi-heure. »

Dudley obéit promptement à son père, et Vernon attrapa alors Harry par le bras pour le prendre à part.

« Écoute-moi, mon garçon, lui dit-il. Aujourd'hui, j'aimerais qu'il n'arrive rien de fâcheux. Tu comprends de quoi je parle, n'est-ce pas ? »

Harry hocha la tête.

Car malheureusement pour Vernon et Pétunia Dursley, il y avait finalement eu quelques accrocs : des événements étranges commencèrent à se produire, d'abord imperceptibles, puis de plus en plus francs. Au début, les époux se voilèrent la face, mais il fallut rapidement se rendre à l'évidence : lorsque Harry eu sept ans, ils comprirent qu'ils avaient échoués. Ils tentèrent tant bien que mal de juguler le problème, mais sans succès.

Harry sentait le regard lourd de son père braqué sur lui, mais n'osait pas le soutenir directement, et détourna les yeux.

Aussi loin qu'il pouvait s'en souvenir, sa vie avait toujours été jalonnée d'événements étranges, ce qui mettait bien souvent ses parents dans l'embarras. Ces bizarreries se produisaient le plus souvent lorsqu'il était triste ou énervé (c'est-à-dire en cas de vive émotion), mais Harry n'avait jamais pu comprendre la véritable logique qui se cachait derrière ces manifestations. De toute façon, il évitait de repenser à ces choses-là, car cela lui rappelait trop le regard désabusé de sa mère et celui exaspéré de son père, qu'ils ne manquaient pas de lui jeter à chaque fois que quelque chose d'anormal se produisait.

« Je ferais de mon mieux » répondit-il après un moment, alors que son père le fixait toujours avec insistance.

Vernon le laissa partir à contrecœur. Ce genre de précautions était souvent inutile, mais Vernon avait bien été forcé de s'habituer aux imprévus causé par son fils adoptif. L'intransigeance qu'il avait voulue au moment de l'adoption s'était atténuée avec le temps, et il avait fini par faire des concessions au sujet de la singularité de Harry, acceptant ainsi de le couvrir et de rattraper ses maladresses.

Vernon soupira puis récupéra son journal et se replongea dedans.

Pétunia, pendant le temps de la conversation, avait fait sembler de ne rien entendre. Elle avait débarrassé la table de tout ce qu'il y avait dessus, et s'était mise à tout ranger. Malgré l'appétit vorace de Dudley, et bien que Vernon ait lui aussi un bon coup de fourchette, il subsista de nombreux restes que Pétunia fit rentrer tant bien que mal dans le frigo.

Harry sortit de la cuisine. Il avait dit qu'il ferait de son mieux, car il ne pouvait rien promettre : il n'avait jamais réussi à se contrôler parfaitement, et malgré toute sa bonne volonté, les catastrophes s'étaient accumulés. Lorsqu'il arriva à l'étage, Dudley sortait tout juste de la salle de bain, déjà habillé : il était tellement impatient de partir qu'il s'était préparé en un temps record, lui qui d'habitude rechignait à aller se laver. Harry prit alors sa douche, s'habilla dans sa chambre et descendit.

Devant la porte d'entrée déjà ouverte, Vernon, Pétunia et Dudley étaient prêts à partir. Ils n'attendaient plus que lui.

« Ah ben quand même », lança Dudley, manifestement énervé d'avoir dû attendre Harry.

Il se dépêcha donc d'enfiler ses chaussures et de faire ses lacets.

La famille sortit, et Vernon ferma à double tour derrière lui. Ils montèrent en voiture. Dudley ne tenait pas en place.

« On va où cette année, maman ? demanda-t-il.
– C'est une surprise mon chéri, tu verras bien lorsque nous serons arrivé. »

Vernon démarra la voiture, et ils se mirent en route. Durant tout le trajet, Dudley se trémoussa sur la banquette arrière et tenta de soutirer à ses parents des informations sur la surprise du jour. Il énuméra tout ce qu'il lui venait à l'esprit, dans l'espoir qu'une de ses propositions ferait réagir ses parents.

Harry resta plus calme ; il avait toujours été moins exubérant que son frère. Cela ne signifiait pas qu'il appréciait moins les choses que lui, mais simplement qu'il le montrait moins. Il était, pour dire vrai, assez réservé, alors que son frère était plutôt extraverti. À ce sujet, Harry se demandait parfois comment ils pouvaient être frère : même s'ils s'entendaient globalement bien, ils ne se ressemblaient ni de caractère, ni d'aspect.


Peu avant d'arriver, Dudley avait compris qu'ils allaient au zoo : il avait vu sur le bord de la route un panneau qui le signalait, et avait deviné qu'il s'agissait bien là de leur destination. Il avait alors commencé à lister tous les animaux qu'il voulait absolument aller voir, et dans quel ordre. Harry avait bien émis quelques idées, mais comme le rappela Pétunia, c'était à son frère de choisir puisque c'était lui qu'on fêtait aujourd'hui.

Arrivé devant l'entrée du parc zoologique, Vernon déposa sa femme et ses enfants, avec pour mission d'acheter les billets, et partit chercher une place plus loin, car il n'y en avait évidemment aucune de libre à proximité des caisses.

Il y avait énormément de monde au zoo, ce jour-là, et la famille Dursley dut se frayer un passage à travers la foule pour aller d'un enclos à un autre, ou d'un bâtiment à un autre.

Dudley voulut commencer par les enclos des fauves, lions et tigres. Lui qui voulait voir de terribles carnassiers en train de déchiqueter un animal encore vivant à coups de dents, il fut déçu : les bêtes se prélassaient au soleil et ne bougeaient presque pas, se contentant de tourner parfois la tête en direction d'on ne savait trop quoi. Dans un coin de chaque enclos, un amoncelait de pièces de viande crue attendait le bon vouloir des félins.

Dudley décida alors d'aller voir les autres animaux de la savane : girafes, zèbres, hyènes. Ils repartirent ensuite en sens inverse pour les grands singes.

Vernon, en chemin, avait acheté aux enfants des barbes à papa (dont Dudley se goinfra tant qu'il put) et des cacahuètes (que Dudley, malgré les interdictions écrites et les remontrances de son père, lança aux éléphants et aux gorilles pour voir leur réaction).

La matinée terminée, Vernon amena sa famille manger dans le restaurant du zoo, qui proposait des buffets en libre-service et à volonté. Dudley en profita pour goûter à chaque plat, et mangea tellement que Harry se demanda où était passé le copieux petit-déjeuner que son frère avait avalé quelques heures à peine auparavant.

« Alors mon chéri, tu t'amuses bien ? demanda Pétunia.
– Beaucoup. Même si les animaux sont tout mous…
– Comment ça ? demanda son père.
– Ils ne font rien, ils passent leur temps à manger et à dormir. »

Comme toi pendant les vacances, ne put s'empêcher de penser Harry.

« C'est comme ça, répondit Vernon. Surtout en été, quand il fait chaud. »

Dudley hocha la tête sans conviction puis rejeta son attention sur son assiette.

« Tu sais déjà ce que tu vas faire de tes vacances, mon Dudlynouchet ? lui demanda encore sa mère. Tu as des activités de prévues, tu veux faire quelques choses en particulier ? »

Il secoua la tête.

« Pas trop. J'verrai. »

Arriva le moment du dessert. Une serveuse trop souriante pour être parfaitement honnête apporta à Dudley un monstrueux banana split dans lequel étaient plantés des cierges magiques, et après son gargantuesque repas, il eut beaucoup de mal à le finir.

Harry, lui, n'avait pas mangé la moitié de ce que son frère avait réussi à ingurgiter. Pétunia, pour expliquer cette différence d'appétit qu'ils avaient, mettait souvent en avant que Dudley était un « grand gaillard en pleine croissance ».

Après le repas, Dudley décida qu'ils iraient au reptilarium. C'était un bâtiment de brique sans étage, construit à la fin des années 20, à l'intérieur duquel les lumières étaient tamisés et où régnait une très forte humidité.

Sur toute la longueur des murs, derrière des vitres de plexiglas, on pouvait admirer à loisir toutes sortes de reptiles : des sauriens, des sphénodons, de petits crocodiles, des tortues, et surtout de nombreuses espèces de serpents. Ils étaient installés dans des reconstitutions de leur habitat naturel respectif, et à cause de cela, il était parfois difficile d'apercevoir les occupants des cages : ils pouvaient se fondre dans leur environnement (par camouflage, voire en se cachant derrière certains élément du décor), et devenaient d'autant plus invisible que nombre d'entre eux étaient parfaitement immobiles.

Hormis Harry et sa famille, il n'y avait presque personne, sans doute parce qu'il était encore l'heure de manger pour de la plupart des gens. Les Dursley se dispersèrent et vagabondèrent chacun de leur côté.

Dudley était particulièrement intéressé par les reptiles les plus dangereux du lieu, comme des cobras capables d'injecter à leurs victimes un venin mortel ou des pythons capables d'avaler des animaux plus gros qu'eux. Il s'arrêta notamment avant fascination devant un serpent des savanes, réputé pour produire un des venins les plus dangereux qui soit.

Harry, lui, préférait les animaux étonnants, comme les caméléons, les geckos ou les amphisbènes ; ces derniers étaient des serpents, mais avaient la forme de vers de terre. Et alors que son frère se contentait d'admirer les animaux, Harry prit le temps de lire les pancartes. Il apprit par exemple, à son grand étonnement, que de nombreux reptiles possédaient un troisième œil situé sur le haut de leur crâne. Cet œil était petit, et donc peu visible, mais après un long moment d'observation Harry crût en discerner un sur un anole vert.

Dudley s'approcha bientôt d'une immense loge contenant un serpent long de près de deux mètres, un boa constrictor dont les écailles formaient des motifs bruns et marrons. Il semblait très impressionné par la bête, mais désenchanta vite : elle semblait dormir.

« L'affiche dit que c'est un serpent nocturne, expliqua Vernon qui s'était approché.
– Eh bien réveille-le, je veux le voir bouger » se plaint Dudley.

Vernon frappa contre la vitre. Le serpent ne broncha pas.

« Je crois bien que les serpents sont incapables d'entendre, tenta Harry.
– C'est vrai, admis Vernon, mais ils perçoivent les vibrations. Il devrait remarquer que je tape, tout de même. »

Il recommença plusieurs fois, ce qui n'eut pas plus d'effet. Il se tourna alors vers Dudley, en haussant les épaules d'un air de résignation.

« Il ne réagit pas, tant pis pour nous. »

Dudley fit la moue, et parti à la recherche d'un animal un peu plus compréhensif. Ses parents l'accompagnèrent, et Harry resta seul devant le boa.

« Ça ne doit pas être marrant pour toi. Tu es enfermé tout le temps et en plus, le jour, quand tu voudrais dormir, tu es constamment dérangé par les visiteurs.
– Je sssubi ççça sssans cccessse, confirma le serpent qui venait d'ouvrir les yeux.

Harry sursauta. Il avait dû rêver.

« Mais on sss'y fait » ajouta alors l'animal.

Harry regarda tout autour de lui, cherchant des yeux celui qui lui faisait une telle blague. Ne voyant personne, il essaya de répondre au boa.

« Tu peux parler ? chuchota-t-il. Et tu comprends ce que je dis ?
– Cccinq sssur cccinq » siffla le serpent.

Harry resta abasourdi. Il était bel et bien en train de discuter avec un serpent, dont la langue bifide s'agitait au rythme de ses paroles. Même si les animaux parlaient souvent dans les dessins animés, jamais Harry n'aurait cru cela possible dans la réalité…

« Ccce que je sssouhaite le plusss, ccce ssserais de sssortir d'iccci, l'ami, est-ccce que tu peux me sssecourir ? »

Harry ne sut pas quoi répondre. Le boa le regarda droit dans les yeux. Son regard avait quelque chose de fascinant. D'envoûtant, même.

« Cccette prison, ccc'est insssuportable, aide-moi.
– Mais comment, comment veux-tu que j'ouvre la cage, et comment veux-tu que je te fasse sortir de là sans nous faire repérer ? répondit Harry sans pouvoir détourner ses yeux de ceux de l'animal.
– Fais-moi jussste sssortir de cccette cage, je sssaurais me débrouiller ensssuite. »

Harry oublia tout le reste. La seule chose qui occupait désormais son esprit, c'était le regard du reptile, et il n'avait plus qu'un objectif : l'aider, ouvrir sa prison de verre, lui faire retrouver sa liberté. Seulement, il n'avait aucune idée de la façon dont il devait s'y prendre. Comment pourrait-il ouvrir ce vivarium ? L'épaisse paroi de plexiglas était solidement vissée…

Finalement, de plus en plus ensorcelé, les yeux écarquillés, il tendit les mains en avant, et les posa sur la vitre. Elle disparut tout à coup, et le boa se précipita hors de sa cage en ondulant.

« Merccci, l'ami » lança-t-il tandis qu'il glissait en direction de la sortie.

Un hurlement se fit entendre : une femme avait vu l'énorme serpent rampant sur le sol. La panique gagna rapidement les quelques visiteurs, qui sortirent en courant. Harry, confus, ne comprit pas très bien ce qui se passa, mais il se rendit compte qu'il venait d'être ceinturé et soulevé du sol par son père, qui l'emporta à l'extérieur.

Pétunia et Dudley les attendaient dehors ; on pouvait lire de l'inquiétude sur le visage de Pétunia, et de l'excitation sur celui de Dudley. Vernon posa alors Harry, et entraîna toute la famille vers la sortie du zoo, d'un pas pressé mais sans courir, en faisant comme si de rien n'était. Autour d'eux, les visiteurs continuaient nonchalamment leur promenade, inconscients de ce qui venait de se passer à quelques centaines de mètres seulement.

Lorsqu'ils furent arrivés à la voiture et que tout le monde fut monté, Vernon démarra en trombe ; il n'avait pas prononcé un seul mot depuis leur sortie du vivarium.

Au premier feu auquel ils s'arrêtèrent, quelques centaines de mètres plus loin, Vernon se retourna vers Harry ; une veine saillante palpitait sur le côté de son front, et sa mâchoire était violemment crispée.

« Une fois arrivée à la maison, nous aurons une petite conversation, jeune homme » siffla-t-il entre ses dents serrées.

Harry sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il avait bien conscience qu'il était responsable de ce qui venait de se passer, et que c'était grave, bien plus grave que tout ce qu'il avait pu faire jusqu'à présent. Il appréhendait les conséquences : il serait certainement puni. Lourdement puni.

Et il savait qu'il le méritait : il ne savait pas pourquoi il avait obéi à ce serpent, mais il avait fait quelque chose qui lui avait permis de s'échapper, et avait donc mis tout le monde en danger.


Version 1 du 8 novembre 2014.