Chapitre 4 : En route pour l'Écosse.
Dimanche 1er septembre, Little Whinging.
À neuf heures, Vernon chargea la lourde valise dans le coffre de sa voiture. À l'intérieur de celle-ci, Harry avait placé des vêtements de rechange, ainsi que son uniforme (qu'il ne voulait pas porter dans la gare de King's Cross, à la grande joie de ses parents). Il attrapa ensuite la sacoche contenant les livres de cours de Harry, qui rejoignit la valise dans le coffre, puis plaça la cage de Hedwige sur la banquette arrière, en l'attachant avec la ceinture de sécurité pour éviter tout problème.
« Et voilà qui est fait, ponctua-t-il en s'épongeant le front d'un revers de main. Tout est prêt. »
Le mois d'août avait été profitable. Non seulement Harry avait pu recréer un équilibre familial et personnel, mais en plus il avait eu le temps de potasser le livre sur Poudlard et celui sur le quidditch. Et il ne remercierait jamais assez le professeur Quirrell pour cela : il y avait appris énormément de choses, et il n'osait même pas s'imaginer arrivant à Poudlard sans en connaître les coutumes, et sans connaître le quidditch, le sport préféré des sorciers. Il serait passé pour un imbécile, à n'en pas douter, et rien que cela le rassurait un peu sur ses capacités à s'intégrer dans cette nouvelle école, à se faire accepter par ses nouveaux camarades. Malgré cela, il appréhendait encore : il était apparemment déjà très connu dans le monde des sorciers, ce qui ne l'emballait pas beaucoup. Et cela, évidemment, il l'avait caché à ses parents.
Le 31 août, il avait bouclé ses bagages pour son entrée, le lendemain, à l'école de sorcellerie. Ses parents avaient expliqué à Dudley que Harry, plutôt que d'aller dans le même collège que lui, irait dans un pensionnat à l'autre bout du pays. À lui comme à tous les amis et proches de la famille, ils avaient en effet raconté que Harry leur avait demandé lui-même de partir en pensionnat pour gagner en autonomie et en maturité, et qu'ils avaient accepté. Cela sembla convaincre tout le monde : c'était bien le genre de Harry, qui avait toujours été bien plus indépendant que son frère vis-à-vis de ses parents et de ses enseignants.
« Un dimanche, ça roulera bien, mais il ne faudrait pas traîner trop » ajouta Vernon après avoir jeté un coup d'œil à sa montre.
Pétunia était très émue, mais parvint à ne pas pleurer : elle étreignit Harry durant un long moment, et lui fit promettre de lui écrire chaque semaine. Puis elle l'embrassa sur la joue et le poussa vers la voiture.
« J'espère être rentré pour midi trente, treize heures » dit Vernon à sa femme après l'avoir embrassé.
Puis il monta et fit démarrer la voiture. Il inspecta une dernière fois l'habitacle du véhicule, vérifia le réglage du siège et du rétroviseur, puis mis son clignotant et s'engagea dans la rue.
Harry fit de grands gestes d'au-revoir à sa mère, à la lunette arrière, jusqu'à ce qu'elle soit hors de vue.
« Réexplique-moi ce que t'as dit ton professeur ? demanda Vernon après quelques rues.
– Eh bien il a dit que le train partait de la voie 9 ½, qui est une voie cachée entre la voie 9 et la voie 10.
– Oui, mais pour y accéder ?
– Eh bien il a essayé de m'expliquer comment trouver le passage et comment l'utiliser, mais comme je lui ai dit que je n'étais pas certain d'y arriver seul, il a dit que je pouvais attendre entre les voies 9 et 10 jusqu'à ce que d'autres élèves passent avec leurs parents, qui eux pourront me montrer comment faire. »
Vernon renifla de dédain.
« D'accord, mais ne compte pas sur moi pour t'accompagner au-delà des voies normales » lui dit-il sévèrement.
Harry acquiesça : il ne pouvait pas en exiger plus de son père, pour qui le fait de l'emmener jusqu'à la gare pour son départ vers une école de sorcellerie était déjà grande une souffrance.
Le trajet se déroula sans encombre, et ils arrivèrent dans les temps devant la gare. Vernon laissa Harry dans la voiture le temps de ramener un chariot, sur lequel il plaça les bagages. Ils traversèrent la gare ainsi, et Hedwige fit forte impression, au grand dam de Vernon dont les épaules se voûtèrent sous le poids des regards médusés que leur jetaient les voyageurs.
À dix heures et demie, c'est-à-dire une demi-heure avant le départ du train pour Poudlard, Harry et son père étaient donc entre les deux voies, et attendaient.
Dix minutes s'écoulèrent. Harry angoissait : et si personne ne venait ? Et s'il restait bloqué ici, et que le train partait sans lui ? Une sueur froide le saisit. Il aurait été incapable de retrouver seul le passage, car il pouvait être n'importe où le long de la voie.
Mais finalement, il arriva une famille trop étrange pour être moldue. Il y avait là une femme bien en chair d'une quarantaine d'années, accompagnées de cinq enfants : un garçon et une fille ayant environ l'âge de Harry, deux jumeaux de treize ou quatorze ans, et un garçon encore un peu plus vieux. Tous les enfants étaient d'un roux éclatant et portaient des taches de rousseur ; la mère était plus auburn que rousse. Sur leurs chariots métalliques, il y avait de vielles malles usées, et l'aîné avait lui aussi une cage contenant un hibou. Ils étaient vêtus normalement, mais il n'y avait pas de doute possible.
« Et cesse de rouspéter, Fred ! entendit Harry au loin. Ce sera comme ça jusqu'à ce que le directeur décide de prolonger la ligne jusqu'à chez nous. C'est-à-dire jamais. »
C'était la mère qui s'adressait à l'un des jumeaux.
« Mais maman, je suis George, pas Fred.
– Oh, à d'autres ! Je sais encore reconnaître mes enfants ! Vous pouvez faire ce genre de plaisanterie avec n'importe qui, mais pas à moi.
– Ça marche avec papa, lança l'autre jumeau en rigolant.
– Ah çui-là ! s'écria la mère. Il est trop tête en l'air, voilà tout. »
Harry se tourna vers son père ; il les avait remarqué et grogna en grimaçant.
« Je ne veux pas m'adresser à ces gens-là. Va leur demander, toi. »
Harry s'approcha alors timidement de la mère, qui était en train de sermonner un des jumeaux.
« Excusez-moi madame… » demanda-t-il tout doucement.
La femme se retourna.
« Vous allez à Poudlard, vous aussi ? » demanda Harry.
Un grand sourire chaleureux s'afficha alors sur le visage de la femme.
« Bien sûr, répondit-elle. Tu es nouveau, c'est ça ? »
Elle désigna son plus jeune fils.
« Ron aussi entre en premier année, dit-elle. C'est un grand jour pour vous !
– Oui… Heu, mais en fait je ne sais pas comment atteindre la voie 9 ½. Vous pourriez me montrer ?
– Bien sûr, regarde comment font les enfants. »
Elle fit un signe au plus âgé, qui s'élança alors avec son chariot en direction d'un des murs de briques rouges de la gare, d'un pas vif. Harry attendit l'impact avec horreur, mais celui-ci ne vint pas : le garçon passa au travers du mur et disparut complétement, comme englouti.
« Tu vois, lui dit la dame, ce n'est pas si difficile. »
Harry n'en revenait pas. Quirrell avait beau lui avoir expliqué, cela n'en restait pas moins impressionnant à voir.
« À vous deux maintenant » dit la mère aux jumeaux.
Ils s'élancèrent à leur tour, et disparurent de la même manière.
« Bon, dit-elle en se retourna vers Harry. Tu peux passer avec Ron, et ensuite j'irai avec Ginny.
– D'accord, merci, répondit timidement Harry. Je vais juste dire au-revoir à mon père avant.
– Bien sûr, bien sûr ! s'écria-t-elle gaiement. Mais fait vite, le train ne va pas tarder à partir, et il n'attend jamais. »
Harry retourna auprès de son père, qui n'avait pas bougé. Celui-ci posa sa main sur son épaule, et le regarda droit dans les yeux.
« Courage mon garçon, lui dit-il. Et surtout, ne te fais pas remarquer. »
Harry revint auprès de la femme.
« C'est tout bon ? demanda-t-elle. On peut y aller ? »
Harry se retourna. Au bout du quai, il aperçut de dos la large stature de son père qui s'éloignait.
« Oui oui, c'est bon » répondit-il rapidement.
Avec son chariot, Harry vint se placer à côté du garçonnet. Il n'était ni plus grand ni plus épais que Harry, et ses cheveux semblaient avoir été coupés récemment, un peu à la va-vite.
« Allez-y franchement, conseilla la mère. Il ne faut pas hésiter, ça ne risque rien. »
Les deux garçons se regardèrent d'un air entendu, et commencèrent à marcher. Avec appréhension, Harry accéléra progressivement. Le mur de briques rouges se rapprochait dangereusement.
Peu avant l'impact, Harry ferma les yeux.
Aucun choc ne se produisit, mais une légère brise caressa son visage et une faible odeur de fumée lui envahi les narines. Il rouvrit alors les yeux, et eut brutalement l'impression d'avoir atterrit dans un autre monde.
L'endroit dans lequel il se trouvait ressemblait en tout point à la gare qu'il venait de quitter, mais il y avait quelque chose de différent. Quelque chose de magique, selon lui.
Le quai 9 ½ ne comportait qu'une seule voie. Sur celle-ci, stationnait une très vieille locomotive à vapeur, à laquelle étaient accrochées une huitaine de voitures.
Harry n'avait jamais vu un tel train en vrai ; les seuls de ce genre qu'il connaissait étaient ceux des vieux films que regardaient ses parents. Ou des films récents dont l'intrigue se déroulait plusieurs décennies en arrière. En fait, Harry pensa immédiatement à Hercule Poirot, et notamment à un film bien plus vieux que lui qui se passait dans un train.
Un long voile de fumée grisâtre sortait de la cheminée de la locomotive, répandant dans les alentours cette odeur charbonnée que Harry avait sentie.
Le quai lui-même était en pleine effervescence. Un peu partout, un ensemble de personne tout aussi excentriques et disparates que sur le chemin de Traverse était affairé. La seule différence, c'était que tous étaient accompagnés d'enfants ou d'adolescents. Certains d'entre eux portaient déjà l'uniforme, du moins sans la robe, tandis que d'autre portait leur tenue de tous les jours. Parents et enfants allaient et venaient ainsi, cherchaient des compartiments libres, se disaient au-revoir et se faisaient de grands gestes au travers des vitres du train.
À quelques pas de Harry, passa une vieille dame qui tirait par le bras un jeune garçon qui trébuchait en tentant de suivre le rythme. Elle portait autour du cou une étole de renard (renard dont la tête avait été conservée et qui pendait à l'épaule droite) et sur la tête un immense chapeau sur lequel était fixé ce qui semblait bien être un vautour empaillé.
La femme qui avait aidé Harry apparut juste derrière lui, avec la fillette.
« Tout le monde est là ? » demanda-t-elle.
Elle balaya ses enfants d'un bref regard.
« On dirait que oui, conclue-t-elle.
– Non ! s'écria soudainement l'un des jumeaux. On a perdu Théodore !
– Je n'ai jamais eu d'enfant de ce nom-là, répondit-elle manifestement blasé.
– C'est ce que tu essayes de nous faire croire ! lança l'autre jumeau avec affront. »
Elle leva les yeux au ciel et secoua la tête d'un air navré.
Harry n'avait qu'à peine écouté l'échange, tout fasciné qu'il était devant le spectacle qu'offraient les sorciers.
Remarquant l'émerveillement de Harry, la dame s'approcha de lui.
« Ça fait toujours bizarre la première fois, hein ? demanda-t-elle.
– Je… heu, oui » répondit Harry, un peu surprit.
Elle se plaqua alors la main sur le front.
« Mais quelle malotrue je fais, je ne me suis même pas présentée ! Je m'appelle Molly. Molly Weasley. »
Elle désigna les enfants du doigt.
« Voici mes fils : Percy, le plus grand. »
Il salua Harry de la main.
« Les deux plaisantins que tu vois-là sont Fred et George, mes jumeaux.
– Triplés jusqu'à ce que Théodore disparaisse il n'y même pas cinq minutes ! protesta l'un d'eux.
– Allons, ça suffit. Ce n'est même pas drôle. »
Elle leur jeta un regard noir, et ils éclatèrent de rire.
« Quelle insolence ! Enfin, peu importe. Ron est donc mon dernier fils. »
Ron hocha la tête en esquissant un sourire.
« Et voilà la petite dernière : Ginny, ma seule fille. »
La fillette devint toute rouge, et se cacha derrière les jupons de sa mère pour ne pas affronter le regard de Harry.
« Elle est un peu timide, ce n'est rien, commenta Mme Weasley. Elle n'a encore que dix ans, elle rentrera à Poudlard l'année prochaine. »
Pendant ce temps, Percy, l'aîné, avait sorti de ses bagages sa robe de sorciers, et l'avait enfilée par-dessus ses vêtements civils.
Harry remarqua qu'un écusson était cousu au niveau du cœur, représentant un griffon doré sur un fond rouge, le tout surmonté du mot « préfet » brodé.
« C'est quoi un préfet ? » demanda Harry.
Il avait lu de nombreuses choses dans le livre sur Poudlard, mais il ne se rappelait pas de cela. Puisqu'il l'avait feuilleté de manière désordonné, il avait peut-être raté des éléments.
« Eh bien, répondit Percy, il y a dans chaque maison des élèves qui sont nommés préfets et qui sont alors chargés de la discipline. Moi par exemple, j'ai été nommé préfet de Gryffondor cette année, et cela veut dire que je suis chargé de maintenir l'ordre au sein de ma maison. J'ai notamment le droit de punir les élèves, et je fais le lien entre les professeurs et les élèves. »
Harry hocha la tête. Il lui semblait bien avoir lu quelque chose à ce sujet.
« C'est un honneur d'être préfet, ajouta Mme Weasley avec un grand sourire. Je suis fière de mon Percy, tu peux me croire. »
L'intéressé ne répondit rien, mais Harry remarqua qu'il bomba un peu plus le torse sous le compliment. Derrière son dos, les jumeaux rirent sous cape et firent quelques grimaces, jusqu'à ce que Mme Weasley se retourne vers eux et qu'ils affichent en un éclair un air faussement neutre et détaché.
« Je vais d'ailleurs vous laisser, dit Percy. Les préfets se réunissent dans la première voiture avant le départ du train, il faut que j'y aille. »
Il referma sa valise.
« Le voilà ! souffla un des jumeaux à l'autre.
– Oui, je le vois » répondit l'autre en chuchotant.
Ils empoignèrent leurs bagages et s'éloignèrent sans plus de cérémonie tandis que Percy embrassait chaleureusement sa mère et sa sœur.
« À la prochaine, maman ! s'écria l'un d'eux.
– On va rejoindre Lee Jordan ! ajouta l'autre. »
La mère soupira.
« Ces deux-là… Je crois bien qu'ils vont me tuer. »
Puis elle se retourna vers son aîné.
« Surveille les bien, c'est d'accord ?
– Je ferais de mon mieux » répondit Percy d'un air peu confiant.
Puis il se dirigea vers la voiture de tête d'un pas assuré.
Avec Harry, il ne resta donc plus que Ron, sa mère et sa sœur.
« Allez, Ginny. Dit au-revoir à ton frère. »
Elle fit la tête.
« J'veux pas qu'il parte, dit-elle. Je serais toute seule après…
– Allons, la rassura sa mère. Dans un an toi aussi tu entreras à Poudlard.
– C'est trop long un an… »
Harry eut de la compassion pour elle : après avoir vécu dans une famille nombreuse, voilà qu'elle se retrouvait seule avec ses parents puisque son dernier frère la quittait lui aussi.
Ron la prit dans ses bras pour la consoler, puis la petite se jeta contre sa mère, au bord des larmes.
Mme Weasley embrassa son fils.
« Travaille bien, mon Ronie-chéri.
– Maman… gémit-il. Pas devant tout le monde. »
Elle fit semblant de n'avoir pas entendu et se tourna vers Harry.
« Passe une bonne année toi aussi, heu…
– Harry, répondit-il. »
Il ne s'était même pas présenté.
Sur le quai, la foule s'était presque entièrement dispersée : presque tous les enfants étaient montés dans le train, et certains parents étaient déjà repartis.
« Le train va être bondé… grogna Ron.
– On peut essayer la dernière voiture, suggéra Harry. »
Puisqu'elle était la plus éloignée, elle serait peut-être aussi la moins bondée.
« Pas bête. »
Ils traversèrent donc toute la voie pour monter dans la dernière voiture.
Ron monta en premier, et Harry lui fit passer tous les bagages, qu'ils hissèrent péniblement tant ils étaient lourds et le marchepied haut.
L'intérieur de chaque voiture était aménagé en compartiments. Il y en avait neuf par voitures, et chacun était prévu pour six voyageurs.
Harry et Ron étaient montés à l'avant. Il y avait donc à leur droite un soufflet qui permettait de passer dans la voiture précédente, et à leur gauche un couloir à peine assez large pour que deux personnes se croisent, et qui longeait toute la voiture.
Ils se mirent en quête d'un compartiment vide. La porte coulissante de chaque compartiment étant pourvue d'une petite fenêtre donnant sur le couloir, ils purent constater que les trois premiers étaient occupés.
« Il faut essayer d'en trouver un vide, commenta Ron. Ou au moins un avec des élèves de notre âge. »
Les rideaux du quatrième compartiment étaient tirés, alors Ron, après une hésitation, frappa à la porte.
« Ouais ? répondit une voix. »
Ron ouvrit. Le compartiment était occupé par un groupe de quatre élèves, beaucoup plus vieux qu'eux. Ron s'excusa et referma la porte.
Le cinquième compartiment avait sa porte ouverte et ne contenait que deux personnes, à peine plus âgés qu'eux.
« On peut s'installer ? demanda timidement Ron.
– Ben en vrai on attend encore du monde, répondit l'un.
– Désolé, ajouta l'autre. »
Les deux suivants étaient pleins. Ron soupira.
De l'avant-dernier, parvinrent aux oreilles de Harry et Ron quelques gloussements. Il s'avéra qu'il y avait là trois filles, de deuxième ou de troisième année au plus, qui manifestement ne voulait pas d'eux.
La mine déconfite, ils frappèrent à la porte du dernier compartiment.
Pas de réponse.
Ron frappa à nouveau, puis entrouvrit la porte.
« Y a personne ici, dit-il avec un immense sourire. Viens. »
Ils entrèrent, et chargèrent tant bien que mal leurs affaires au-dessus des banquettes, dans les filets prévu à cet effet. Leurs grosses valises, cependant, étaient trop lourdes, et elles furent installées chacune sur un siège. Si quelqu'un d'autre arrivait et voulait leur place, il n'aurait qu'à les aider à les monter elles aussi.
Il s'écoula cependant plusieurs minutes sans que personne d'autre n'entre dans leur compartiment, malgré quelques bruits dans le couloir.
Soudain, un sifflement se fit entendre et le train se mit en branle.
Le quai, sur lequel il ne restait qu'une poignée de parents qui faisaient de grands gestes à leurs enfants, défila devant leurs yeux.
Il s'écoula un long moment. Harry et Ron ne savaient trop quoi se dire, et à l'extérieur un paysage de campagne s'étendait à perte de vue, composé d'immenses prés, de champs, et de quelques îlots d'arbres épars.
« Tu viens d'où, toi, Harry ? demanda finalement Ron.
– De Little Whigning, juste à côté de Londres. Et toi ?
– De Loutry-Sainte-Chaspoule. C'est un p'tit village, c'est dans l'Devonshire.
– Houlà ! C'est loin, ça. »
Ron sourcilla.
« Et alors ? demanda-t-il.
– He bien ça a dû prendre du temps pour venir jusqu'à la gare. »
Ron dévisagea Harry pendant un moment, comme si celui-ci avait dit quelque chose d'absolument stupide, puis eut un brusque éclair de compréhension.
« Ah mais oui, en fait tu es un né-moldu, c'est ça ? Et c'est pour ça que tu n'savais pas comment aller jusqu'à la voie 9 ½ ? »
Harry secoua la tête.
« Pas vraiment. En fait, mes vrais parents étaient sorciers, mais j'ai été élevé par des moldus, oui.
– Ah, d'accord, dit Ron en hochant la tête. Mais comment ça s'fait ? Ils sont où, tes parents ? »
Ron comprit la stupidité de sa question juste après l'avoir posée. Il se sentit terriblement gêné, et se morfondit en excuses avant que Harry ne le rassure.
« Ils sont morts lorsque j'avais un an, donc je les ai jamais vraiment connu, c'est pas grave. »
Les pièces du puzzle s'emboîtèrent d'un seul coup dans l'esprit de Ron.
« Par la barbe de Merlin, s'écria-t-il en écarquillant les yeux et en pointant Harry du doigt. Tu es Harry Potter ! »
Il en resta bouche bée, ce qui mit Harry mal à l'aise.
« Oui, c'est moi, dit-il embarrassé.
– C'est pas possible, s'écria Ron, j'arrive pas à croire que chuis en train de parler à Harry Potter ! »
Harry essaya de tempérer l'enthousiasme de son compagnon.
« Oui, oui, je sais que j'suis très connu dans le monde des sorciers. Mais n'en fais pas tout un plat, ça m'dérange un peu, pour tout te dire. »
Ron se calma un peu, mais il n'en revenait toujours pas.
« Oui, je comprends, d'accord » dit-il en dodelinant de la tête d'un air béat.
À l'extérieur, un paysage de campagne défilait ; il y avait des champs à perte de vue, et aucune habitation n'était visible. Il s'écoula quelques minutes. Le sourire de Ron avait disparu, et il n'osait plus regarder Harry en face.
« Et qui t'as élevé, alors ? demanda finalement Ron pour briser le silence.
– Mon oncle et ma tante. La sœur de ma mère. Et j'ai un frère – enfin… un cousin – avec qui j'ai grandi. »
Harry eut un petit rire.
« Une petite famille, par rapport à la tienne : je n'ai qu'un frère, toi tu as trois frères et une sœur. »
Ron grimaça.
« En fait, j'ai encore deux autres frères, mais ils ont déjà fini leurs études.
– Waouh ! Ça c'est une grande famille. Vous êtes sept frères et sœurs alors, c'est génial. »
Ron soupira.
« Pas tant que ça, avoua-t-il. Mes frères ont tous réussi, alors comme je passe après eux, mes parents en attendent beaucoup de moi. Beaucoup trop. Mon frère Bill a été préfet en chef et mon frère Charlie capitaine de l'équipe de Quidditch de Gryffondor. Et maintenant Percy est préfet, et… »
Il fut interrompu : quelqu'un avait frappé à la porte du compartiment. Harry se leva pour aller ouvrir.
Un garçon essoufflé et transpirant se tenait devant la porte du compartiment, et il avait l'air complétement paniqué. Même s'il était bien plus grand qu'eux, ce grand dadais devait avoir leur âge, pensa Harry. Il avait un visage tout en hauteur, une mâchoire large et d'épais sourcils. Des cheveux gluants de sueur étaient plaqués sur son immense front.
« Vous n'auriez pas vu un crapaud ? demanda-t-il, exténué d'avoir trop couru.
– Non, répondirent en chœur Harry et Ron.
– J'ai perdu mon Trévor, j'le cherche partout depuis l'départ ! se plaignit le garçon. Il n'arrête pas de s'échapper, mais d'habitude il ne va pas très loin et j'le retrouve vite. »
Il prit un moment pour reprendre sa respiration.
« J'espère qu'il ne lui ait rien arrivé, gémit-il.
– Désolé de pas pouvoir t'aider » répondit Ron avec sincérité.
Le garçon les remercia puis ressortit, un peu plus abattu que lorsqu'il était arrivé. Harry referma la porte derrière lui et revint s'asseoir. Il jeta alors un coup d'œil à Hedwige, qui malgré les cahots du vieux train dormait paisiblement dans sa cage.
« Au moins, ma chouette n'est pas fugueuse, lança-t-il en souriant. Tu imagines si elle s'échappait ? On peut courir après un crapaud, mais pas après un oiseau ! »
Ron sortit alors un gros rat gris de la mallette qui était posé sur le siège à côté de lui.
« J'aimerais bien avoir une chouette, dit-il tristement. Mais je n'ai qu'ce vieux Croûtard… »
On aurait pu croire qu'il était mort, tellement il paraissait flasque. Mais en y regardant de plus près, Harry put voir sa cage thoracique se soulever au rythme de sa respiration.
« Il a déjà plus d'dix ans, continua Ron. Mon frère Bill l'a eu en entrant à Poudlard. »
Il calcula mentalement.
« En 82 ! s'écria-t-il en écarquillant les yeux. Tu t'rends compte ? Il a presque mon âge ! »
Harry n'avait jamais entendu parler d'un rat vieux de dix ans. Au contraire, il lui semblait bien que ces animaux ne vivaient pas plus de deux ou trois ans ; mais rien ne pouvait l'étonner dans un tel monde, alors il laissa filer.
« Enfin… soupira Ron. Bill l'a gardé pendant toute sa scolarité, et il me l'a offert en quittant Poudlard. Mais c'machin passe toute sa journée à dormir, et même lorsqu'il se réveille, il n'est pas bien actif. »
.oOo.
Peu de temps après, les deux garçons s'aperçurent qu'il était midi passé, et que leur ventre criait famine.
« Je vais sortir mon sandwich, annonça Ron. »
Il attrapa son sac pour en extraire un gros sandwich consistant en une miche de pain entière remplie de cochonnaille, de salade verte et d'une sauce grasse.
Harry, lui, voyant cela, eu presque honte sortir ses propres sandwiches : sa mère lui avait préparé des sandwiches triangulaires avec des tranches de pain de mie dont elle avait coupé la croûte…
« Mais du coup t'as jamais vu un seul match de quidditch ? » demanda Ron.
Il rebondissait sur la conversation en cours juste avant qu'ils ne se rendent compte de l'heure.
« Ben non. Je connais les règles et tout, mais comme je disais, j'ai été élevé chez des moldus. Et puis mes parents sont pas trop sport : ils voulaient qu'on en fasse, mon cousin et moi, mais ils comprennent pas qu'on puisse payer pour regarder d'autres gens en faire.
– Ça c'est parce qu'ils ont jamais vu un match des Canons de Chudley !
– Ah ouais ? Ils sont si bons que ça ? »
Ron grimaça.
« Ben, heu… Pas trop. Enfin, ils sont parmi les moins bons de la ligue, mais c'est une équipe qui sait faire du spectacle, et ça c'est important. Et puis bon, c'est celle que je soutiens, voilà. C'est des gens de chez moi, j'ai même un cousin qui joue dedans. »
Même si les distances n'avaient pas beaucoup d'importance pour les sorciers (car les déplacements étaient bien plus simples, même pour de longs trajets), les sorciers avaient tendance à soutenir l'équipe de quidditch la plus proche de chez eux. En grande partie parce que puisque le quidditch n'était pas un sport professionnel, soutenir une équipe revenait souvent à soutenir un voisin ou un membre de sa propre famille.
« Mais comment tu connais, alors ? C'est pas eux qui t'en ont parlé quand même ?
– Nan, c'est un livre que j'ai acheté cet été.
– Tu connaissais pas le quidditch avant cet été ?
– Nan, en fait je connaissais même pas les sorciers, et je savais pas que j'en étais un : j'ai tout appris il y a un mois.
– Sans déconner ?! s'exclama Ron, un morceau de charcuterie pendant au dehors de sa bouche.
– Ouais, mon oncle et ma tante m'ont tout caché pendant des années. Je savais même pas que ça existait vraiment, la magie.
– C'est complétement bizarre » conclut Ron, comme si il n'arrivait même pas à se l'imaginer.
.oOo.
Plus tard, dans l'après-midi, on frappa à la porte. Harry alla ouvrir… C'était le garçon au teint pâle qu'il avait rencontré sur le chemin de Traverse.
« Drago… » commença Harry.
Mais il s'interrompit : le garçon, sans dire un mot, avait prestement refermé la porte coulissante derrière lui, et avant que Harry n'ait pu esquisser le moindre geste, il avait tendu la main vers lui pour écarter sa frange, découvrant ainsi la fameuse cicatrice en forme d'éclair.
« J'en étais sûr » souffla-t-il.
Il prit la main de Harry dans les siennes, et la serra avec vigueur.
« Je savais que c'était toi ! s'écria-t-il avec enthousiasme. Tu sais, j'ai bien réfléchi après notre discussion dans la boutique de madame Guipure, et j'ai fini par comprendre. Je savais déjà que le fameux Harry Potter irait à Poudlard la même année que moi, et je me suis dit qu'il y avait peu de chance pour qu'il y ait deux Harry en première année. »
Ron et Harry écoutaient, un peu ahuris. Drago lui lâcha alors la main et s'assit sur un des sièges vides.
« J'ai du mal à croire que ce jour-là je t'ai serré la main sans même savoir que tu étais, Harry Potter » dit-il en secouant la tête d'un air navré.
Même si Quirrell avait expliqué à Harry qu'il était célèbre chez les sorciers, il ne s'en rendit pleinement compte qu'à ce moment précis. Et il eut peur pour la suite : il risquait d'être au centre de toutes les attentions, d'être la bête curieuse de Poudlard…
Drago sembla alors prendre conscience de la présence de Ron.
« Et toi, tu dois être un Weasley, j'imagine ? Mon père m'a raconté que dans votre famille, vous êtes tous roux et que vous avez tous des taches de rousseur. »
Ron hocha la tête, un peu vexé.
« Oui, je suis Ronald Weasley. »
Drago lui tendit la main.
« Moi c'est Drago Malefoy, lui dit-il en lui serrant la main. Nos familles sont liées.
– Mais toutes les familles de sorciers sont liées…
– Oui, enfin les vraies familles. Pas les familles de nés-moldus. »
Il regarda Harry.
« D'ailleurs, nos familles aussi sont liées, Potter.
– Mais ma mère était une née-moldue… » répondit Harry, qui se sentait offensé.
Drago grinça des dents.
« Peut-être, mais ton père était le descendant d'une très vieille famille de sorcier. Tu es un sang-mêlé, il y en a toujours eu, ce n'est pas honteux. Et ça aurait pu être pire : ta mère avait des pouvoirs, tout de même. Dis-toi bien que certains sorciers épousent des moldus ! Non, le problème, c'est qu'il y a de plus en plus de mariage mixtes… Ça affaiblit le sang des sorciers un peu plus à chaque génération : avant, c'était marginal, maintenant c'est trop courant. Il y a de moins en moins de famille pure, et donc de plus en plus de cracmols.
– C'est quoi un cracmol ? demanda Harry.
– C'est un enfant de sorcier qui n'a pas de pouvoir. Tu aurais pu en être un puisque que ta mère était une née-moldue. Et puis en fait, le vrai problème ce ne sont pas les nés-moldus, c'est le fait qu'on leur accorde autant de droits qu'aux sang-purs, et qu'on les laisse se marier avec nous au risque de corrompre notre sang. »
Harry ne savait pas trop comment le prendre. Ron, lui, ne disait rien.
« Mon père dit toujours ça : les nés-moldus nous doivent le respect et devraient ne se marier qu'entre eux. Ça n'est pas difficile de voir qui devrait être les maîtres et qui devrait être les serviteurs. Toi, Harry, tu as de la chance d'avoir un père aussi pur que le tien, ça te laisse assez de sang sorcier pour t'en sortir. Il y a des sang-mêlé qui n'ont pas une moitié de sang pur, mais un quart ou un huitième seulement. En fait, il faut simplement que tu fasses attention à ne pas te marier avec quelqu'un qui aurait moins d'une moitié de sang-pur. »
Harry n'y comprenait rien.
« Les sorciers issus de moldus ne valent pas autant que les autres ? demanda-t-il.
– Évidemment que non, répondit Drago. »
Ron grimaça.
« Ouais, enfin ça c'est ce que dise les membres de l'Ordre » dit-il.
Drago balaya la remarque d'un revers de main.
« Tu devrais t'en inspirer, crois-moi.
– Je vois pas pourquoi : les nés-moldus ont les mêmes pouvoirs que nous, alors c'est normal qu'ils aient les mêmes droits.
– Ils sont rarement aussi puissants que les sang-pur. Regarde : tous les grands sorciers de l'histoire avaient le sang pur. Et comment expliques-tu que plus il y a de mariages mixtes, plus il y a de cracmols ?
– C'est surtout qu'on les cache moins qu'avant. Il paraît même qu'on les tuait, parfois.
– C'est ridicule. Enfin quoi, il paraît normal qu'une famille de sorciers illustre, dont l'origine sorcière remonte à la nuit des temps, ait plus de droits que les nés-moldus : eux, ils débarquent à peine, et croient pouvoir tout changer à leur guise.
– Oui, sans doute, reconnu Ron. Mais c'est pas une raison pour les refuser à Poudlard comme le voudrait ton père. Qu'est-ce qu'ils feraient s'ils ne pouvaient pas contrôler leurs pouvoirs face aux moldus ?
– Mais non, il ne dit pas ça, il dit simplement qu'on ne devrait pas mélanger les élèves comme ça. En tout cas, chaque année les nés-moldus deviennent plus vindicatifs. Avant, ils savaient faire profil bas devant les sorciers au sang pur. Maintenant, ils se croient tout permis, ils veulent changer notre société, nous faire ressembler aux moldus. Si on les laisse faire, on vivra bientôt comme eux. »
Il disait cela avec un air de dégoût.
On frappa à nouveau à la porte, mais avant que quiconque ait pu esquisser le moindre mouvement, la porte s'ouvrit vivement. C'était une fille aux cheveux châtains ondulants et aux yeux verts, l'air décidé ; derrière elle, il y avait le garçon qui avait perdu son crapaud, encore plus penaud que la première fois.
La fille scruta le compartiment, tenant toujours fermement la poignée de la porte coulissante.
« Avez-vous vu un crapaud ? demanda-t-elle d'une voix ferme et assurée. Neville a perdu le sien.
– Non, répondit Harry. Il est déjà passé tout à l'heure, et nous n'avons toujours pas vu son crapaud, désolé.
– Bon, dit-elle. »
Puis elle referma la porte presque en la claquant. Des bruits de pas secs résonnèrent en s'éloignant, accompagné d'un frottement ; c'était sans doute Neville qui la suivant en traînant des pieds.
« Eh bien, souffla Drago, le regard encore fixé sur la porte du compartiment. Cette fille n'est pas commode. »
Harry et Ron hochèrent la tête d'un air entendu.
Drago regarda sa montre.
« Bon, lâcha-t-il en se tourant vers Harry. Je dois y aller : je n'étais venu que pour te saluer, et je ne vais pas vous déranger plus longtemps. Mais il faudra un jour que je t'explique toute cette histoire sur le sang sorcier, et que je te parle un peu plus de l'Ordre et des valeurs qu'ils défends – des valeurs traditionnelles, pas comme cette décadence que tentent de nous imposer les nés-moldus. »
Il salua Harry et Ron d'un mouvement de tête, puis sorti. Lorsqu'on ne put plus entendre ses bruits de pas, Ron, qui était resté silencieux depuis un bon moment, prit la parole.
« Méfie-toi d'lui, Harry, le prévint-il. Tout l'monde sait qu'sa famille défend la théorie du sang pur, mais ils se trompent : les nés-moldus valent autant que les autres. Mon père dit même que se mélanger aux moldus nous apporte un peu de sang frais, et qu'c'est donc une très bonne chose. Et il est le premier à le dire : nous avons beaucoup à apprendre des moldus et d'leur culture. Les sorciers refusent la modernité, la technologie, alors que ça pourrait nous apporter plein de choses.
– Ah. Et qu'est-ce que c'est exactement, cet Ordre dont il parle ?
– C'est l'Ordre réformé des chevaliers de Walpurgis. »
D'un air surpris, Harry se retourna vers la porte. Il ne savait vraiment plus quoi penser de ce Drago.
Version 1 du 22 mars 2015.
