Chapitre 2 : En Avril, ne te découvre pas d'un fil…

Alice Avril n'avait pas le cœur à rire. Cachée sous sa couette, malade, elle se demandait comment la soirée avait pu déraper à ce point et se maudissait pour son comportement totalement irresponsable.

Elle avait couché avec Laurence ! Inutile d'être sortie de la cuisse de Jupiter pour comprendre que c'était la faute de l'alcool, ou plutôt, sa faute à elle, car personne ne l'avait obligée à boire ! La vérité, c'est qu'ils s'étaient tous les deux lâchés complètement, jusqu'à être totalement désinhibés. Avec un gémissement, Avril se ramassa sur elle-même. Que n'aurait-elle pas donné pour disparaître de la surface de la Terre en cet instant ?

Le pire, c'est que c'était elle qui avait embrassé le commissaire sans raison particulière… La surprise qu'elle avait lue sur les traits de Laurence l'avait achevée : elle avait voulu recommencer par pure provocation, mais il l'avait devancée et embrassée en retour avec une tendresse inouïe, éveillant quelque chose d'enfoui au plus profond d'elle-même.

Ce qui avait suivi… Rien que d'y repenser, Avril sentit encore ses sens s'enflammer, alors qu'elle n'aurait voulu ressentir que du dégoût…

Non ! non ! non !… C'était une terrible erreur qu'elle avait commise avec le plus improbable des amants, le plus antipathique des machos, le roi des phallocrates, le dernier des salauds, le dernier mec sur la Terre avec qui elle aurait couché, et encore, elle préférait l'extinction de l'espèce plutôt que de se reproduire avec un misanthrope pareil !... Enfin, c'était Laurence, quoi ! La foudre lui tombant sur la tête n'aurait pas pu lui faire un effet aussi dévastateur…

Pourtant, comment écarter l'impression de s'être sentie vivante entre ses bras ? D'avoir laissé s'exprimer sa nature passionnée ? Pouvait-elle se reprocher d'avoir été elle-même l'espace de quelques heures ? C'était affreux, cette opposition entre ce que lui dictait sa raison et ses sentiments…

Et que faire à partir de maintenant ? Ignorer ce qui s'était passé était sans doute la meilleure conduite à tenir, surtout que Laurence, le connaissant, ferait tout pour oublier que cette nuit avait jamais existé.

Oui, c'était encore la meilleure attitude à avoir… Faire comme si rien ne s'était passé et ne plus jamais, jamais en reparler…

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Marlène ne tapait plus à la machine depuis au moins deux minutes. Dans le silence soudain, Laurence releva la tête et l'observa. Ce fut pour la voir regarder devant elle dans le vide, un léger sourire aux lèvres.

« Marlène ? »

La jeune femme ne réagit pas et demeura avec cette même expression rêveuse sur le visage.

« Marlène ? C'est Marylin qui vous met dans cet état ? »

« Hein ? Pardon, Commissaire, vous disiez ? »

« Marylin… Le film hier soir, c'était bien ? »

« Oh oui !… Le Milliardaire… Montand et Marylin sont tellement beaux ensemble. Il y a une telle alchimie entre eux que c'est magique… Vous savez, j'ai lu qu'ils avaient eu une liaison en dehors du plateau… Pourtant, Montand est un homme marié. »

Laurence leva les sourcils devant le ton désapprobateur de sa secrétaire. Les potins de Marlène étaient toujours rafraîchissants, mais ce n'était pas ce qu'il voulait savoir.

« Et après le film, Glissant et vous, vous êtes allés quelque part ?...

« Nous avons pris un café, puis Tim m'a raccompagné, et nous nous sommes… »

Marlène s'interrompit brusquement en se rappelant à qui elle parlait.

« Oui ? »

« Rien, Commissaire, il ne s'est rien passé. »

Le ton de Marlène indiquait tout le contraire. Le cerveau de Laurence qui tournait au ralenti ce matin, parvint tout de même à la conclusion qu'il y avait anguille sous roche.

« Et vous, Commissaire ? Comment était votre soirée ? »

Elle avait remarqué sa mine de papier mâché. La question prit Laurence de court et il se retrouva à bafouiller :

« Bien… Normale… Une soirée ordinaire… Il ne s'est absolument rien passé… »

Heureusement que Marlène ne l'avait pas écouté, sinon même elle, aurait détecté la légère panique et l'inconfort dans sa voix. Il replongea dans ses papiers après s'être raclé la gorge.

oooOOOooo

Ce fut Marlène qui leva le lièvre quelques jours plus tard en évoquant l'étrange absence d'Avril devant le commissaire.

« C'est quand même bizarre, Alice n'est pas venue depuis… » La secrétaire sembla chercher mentalement quand elle avait vu son amie pour la dernière fois. « … plus de deux semaines. Vous croyez qu'il lui est arrivé quelque chose, Commissaire ? »

« Mais non, Marlène, Avril doit être occupée… En tous cas, elle ne me manque pas. »

Imperturbable, il continua à écrire. Marlène poursuivit :

« Je passerai au journal ce soir. Vous voulez que je lui passe le bonjour ? »

« Surtout pas. Qu'elle continue à m'oublier. »

Marlène sembla bouder. Quand il eut terminé, Laurence se leva et fit quelques pas impatients. Il n'avait rien à se mettre sous la dent depuis un moment, hormis les trafics et les petits larcins, et cette inactivité forcée ne faisait rien pour arranger son humeur. Si une affaire ne se présentait pas rapidement pour ses petites cellules grises, il allait péter un câble.

Marlène avait bien remarqué son agitation grandissante et ses absences prolongées dans la journée. Où il allait, ce qu'il faisait, elle n'en savait rien et cela l'inquiétait compte tenu de son comportement pendant l'affaire Dulac. Elle voulait en parler à Alice. Si jamais le commissaire se droguait à nouveau…

Après sa journée, Marlène trouva Alice dans les archives qu'elle avait transformées en bureau.

« Bonjour Alice, on ne te voit plus ces temps-ci. Tu nous ignores ? »

« Salut Marlène… » La journaliste se gratta la tête, gênée et chuchota en jetant un coup d'œil vers la porte. « Je suis désolée, mais Jourdeuil trouve qu'il me paie à rien faire alors je lui ai dit que j'étais sur une enquête qui requiert du doigté et de la patience... Faut que je trouve quelque chose à me mettre sous les dents… Y'a du nouveau au commissariat ? »

« Non, rien… Ou plutôt, si ! »

« Quoi ? »

« Je sors avec Timothée Glissant. »

« Je sais. »

« Comment ? Tu es au courant ? »

« Euh… oui… »

« Mais qui te l'a dit ? »

« Je crois que Laurence l'a évoqué une fois. »

Marlène parut déçue que son annonce soit tombée à l'eau. Avril s'en aperçut immédiatement et relança le sujet.

« Et ça se passe bien entre vous deux ? »

« Je n'ai pas osé le dire au commissaire… »

« Non, pas entre Laurence et toi… Entre Glissant et toi ! »

« Ah ! Oui, il est très attentionné. Nous allons aller à Paris le week-end prochain ! Il veut m'emmener voir les Folies Bergères ! »

« Mazette ! Il te sort le grand jeu, on dirait ! C'est pas Laurence qui s'occuperait de toi comme ça… »

« Justement, c'est aussi pour ça que je suis venue… Alice, le commissaire m'inquiète… »

Avril fouilla dans ses papiers avec indifférence.

« Ah ouais ? Il ne saute plus sur tout ce qui porte une jupe ? »

Marlène eut un soupir et lui expliqua ce qu'elle avait remarqué.

« Alice, il faudrait que tu le suives et que tu le surveilles. Il ne faudrait pas qu'il rechute, si tu vois ce que je veux dire… »

Marlène avait parlé tout bas à la fin de la phrase.

« Marlène, je suis pas sa mère. Il est grand, il fait ce qu'il veut. Si l'envie le prend d'aller se fumer une petite pipe d'opium ou de s'injecter un truc dans les veines, qui suis-je pour l'en empêcher ? »

« Mais enfin, Alice, il s'agit du commissaire !... Tu avais promis de l'aider ! »

« De toute façon, il m'a même pas écoutée la dernière fois. C'est toi qui l'as aidé à s'en sortir. »

« Pas seulement. Si tu n'avais pas été là pour le couvrir et découvrir l'assassin, si ça se trouve, le pauvre serait sans emploi, ou pire, en prison… »

« Sans emploi, ça m'étonnerait. Un mec comme lui, ça se débrouille toujours ! Il a des relations, il connaît même bibliquement la femme du préfet ! »

« C'est vrai ?... » Marlène parut interloquée quelques secondes avant de se reprendre. « … Là n'est pas la question, Alice. Tu es aussi son amie. »

« Oui, ça reste encore à définir !... De toute façon, j'ai pas le temps maintenant ! Faut vraiment que je me bouge sinon Jourdeuil me flanque à la porte… Et ça, Laurence ne lèvera pas le petit doigt pour l'en empêcher. Au contraire, il se fera un plaisir de m'accompagner vers la sortie et d'applaudir… »

Marlène fut vexée et se servit de l'arme ultime.

« Très bien, dans ces conditions, je n'ai plus qu'à me tourner vers Amblard. »

« Le détective privé ? Tu peux pas aller le trouver ! Lui et Laurence se détestent. Si ce fouille-merde découvre des trucs pas clairs sur Laurence, il va le faire chanter, puis le dénoncer ! »

« Tu ne me laisses pas le choix, Alice. »

« Attends, Marlène, attends… Je peux peut-être m'arranger… »

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Avril garda ses distances avec la Facel Vega bordeaux et se cacha quand le commissaire se gara devant un vieil hôtel miteux. Elle le vit sortir de sa voiture avec un sac de sport en cuir à la main et donner quelques pièces à des adolescents pour qu'ils gardent la petite sportive.

Il remonta ensuite la rue dans l'autre sens et elle le suivit discrètement en espérant ne pas être repérée. Il tourna une fois à droite, et le temps qu'elle fasse de même, il avait disparu. Où était-il entré ?

C'était un quartier ouvrier, désert à cette heure de la journée. Les hommes étaient partis au travail et les gamins étaient à l'école. Quelques ménagères discutaient un peu plus loin mais ne semblaient pas avoir remarqué l'homme au costume élégant.

Elle remarqua enfin une plaque au mur et eut une intuition. Après avoir jeté un œil à l'intérieur, elle poussa finalement la porte et se retrouva dans un hall vide. Il n'y avait aucun bruit et elle s'approcha d'une des portes battantes au fond. Un hublot permettait de voir à l'intérieur. Elle hasarda un regard et le vit. Laurence discutait avec un homme qui portait une serviette autour du cou. L'entretien dura quelques minutes, puis il serra la main de l'homme et disparut.

Avril réfléchit quelques secondes, puis décida de prendre l'escalier qui menait au premier étage. Comme elle s'y attendait, elle se retrouva sur un balcon qui dominait la salle d'entraînement. Là, en contrebas, elle pouvait observer les rings sans être vue et attendit.

Une porte battante grinça et elle leva la tête. Elle vit Laurence sortir en peignoir marron, des gants de boxe rouge pendants autour du cou. Ce fut un choc : il boxait ! Le commissaire déposa son sac près d'un banc, ôta son peignoir et tendit ses gants à l'homme à la serviette, qui les lui noua aux poignets.

Il faisait un froid glacial dans la salle mais cela ne semblait pas incommoder le commissaire, qui ne portait qu'un short sur le corps, hormis ses chaussures souples. Sur l'ordre de l'entraîneur, Laurence se mit à courir autour des rings pour s'échauffer. Alice ne le quitta pas des yeux, fascinée malgré elle par sa silhouette longiligne. Tout en courant, il faisait des moulinets et mimait avec détermination des combats dans l'air. L'échauffement dura une dizaine de minutes, puis il revint en petites foulées vers son entraîneur.

Les deux hommes montèrent sur le ring. Avril n'entendait pas clairement ce qu'ils se disaient mais Laurence écoutait les instructions. L'homme se saisit de deux pattes d'ours et le policier commença à frapper les cibles offertes en tournant autour de l'entraîneur et en esquivant.

Laurence était souple et solide sur ses jambes. Ses coups étaient précis, mais peu puissants. L'entraîneur l'encourageait encore et encore à frapper plus fort, à mettre plus de rage et de détermination avec l'ensemble de son corps, et pas seulement ses épaules et ses bras. L'homme l'interrompit et lui montra les bons gestes en mimant les mouvements.

Laurence apprenait vite. Dès les coups suivants, il y eut plus d'impacts, plus de forces. Au bout de quelques minutes de ce traitement, le policier s'interrompit à bout de souffle et en sueur. L'entraîneur le laissa récupérer, en lui expliquant ce qu'il attendait de lui sur l'exercice suivant. Cette fois, l'homme prit un bouclier de frappe.

Laurence se déchaîna. Jamais Avril n'aurait pensé le voir y mettre autant de cœur. Au-delà de l'effort physique, elle fut surtout fascinée par son regard concentré et déterminé. Là encore, il poursuivit jusqu'à ce que l'homme l'interrompe sur un ordre bref. A bout de souffle, Laurence récupéra en tournant en rond sur le ring, les poings sur les hanches.

La séance d'entraînement continua encore ainsi pendant une demi-heure jusqu'à ce que l'homme lui tende la serviette. Laurence essuya un visage ruisselant, remercia l'homme et retourna dans les vestiaires. Avril jugea plus prudent de quitter les lieux. Un quart d'heure plus tard, elle vit Laurence sortir du gymnase, douché et tiré à quatre épingles. Personne n'aurait pu soupçonner ce qu'il venait de faire.

Le lendemain, elle le suivit à nouveau et cette fois, il alla aux bains turcs. Elle resta dehors à l'attendre pendant près d'une heure. Il ressortit comme il était entré, propre comme un sou neuf, puis retourna au commissariat, d'où il ne sortit tardivement que pour aller dîner chez l'une des nombreuses adresses où il devait avoir ses habitudes.

Tout ce qu'Avril récolta comme informations, c'est qu'il avait une vie saine et s'entretenait. Pas un seul soir, il n'alla traîner dans les bars. Il ne fréquentait ni les soirées mondaines, ni l'establishment lillois. Avril commença à s'interroger sur le nombre de ses conquêtes. La réalité était bien loin de l'image qu'elle s'était forgée de lui : Laurence était tout simplement un loup solitaire.

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Profitant de l'absence de Laurence, Avril terminait de faire son rapport à Marlène sur sa semaine de surveillance, quand la porte s'ouvrit sur le commissaire.

Ils ne s'étaient pas revus depuis la fameuse nuit, et Avril se tendit involontairement en apercevant Laurence. Le policier se figea de même et son visage prit une expression dure. Symboliquement, il rouvrit la porte du bureau et se contenta d'un bref « Sortez ! » pour lui faire comprendre qu'elle n'était pas la bienvenue.

D'ordinaire, Avril protestait et le provoquait pour bien lui montrer qu'il ne la contrôlait pas. Mais là, elle n'insista pas pour la bonne et simple raison qu'elle n'avait pas envie de le voir. Elle ramassa ses affaires, salua Marlène et sortit, non sans avoir lancé à Laurence un regard lourd de mépris (qui fut royalement ignoré, soit dit au passage).

A peine sortie, Avril se rendit compte qu'elle avait fait une erreur stratégique en agissant ainsi : elle laissait le champ libre à Laurence, qui venait de prendre un ascendant psychologique sur elle. En se maudissant, elle s'apprêta à frapper à la porte du bureau quand Timothée Glissant l'apostropha.

« Alice Avril ? Vous êtes l'amie de Marlène, n'est-ce pas ? »

« Et vous devez être Tim… »

« Exact… Vous vous êtes fait éjecter par le tyran ? »

Avec un sourire, Avril haussa les épaules, fataliste.

« J'ai l'habitude. »

« Quel sale type ! Venez, je vous paie un verre… »

Il l'entraîna vers la salle d'autopsie et s'aperçut de son hésitation avant d'entrer.

« Je n'ai pas de client, si c'est ça qui vous inquiète… Pas de cadavres, pas d'enquêtes… »

« Ok... »

Avec un sourire rassuré, elle le suivit.

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« Qu'est-ce que cette fouineuse venait faire ici ? Elle n'a donc pas de travail à faire pour venir déranger ceux qui en ont ? »

Marlène regarda le commissaire avec reproche, alors qu'il accrochait son imperméable à la patère.

« Alice ne faisait que passer. Nous avons parlé un peu. »

« Elle essayait de vous soutirer des informations, oui... Méfiez-vous, Marlène, vous savez comment elle procède : elle vous fait parler de tout et de rien, et vous lâchez une information qu'elle va s'empresser de creuser… »

« Si vous voulez savoir, nous n'avons pas évoqué les affaires en cours. »

« Tant mieux. Mais ce n'est quand même pas une raison. Quand elle est là, Avril vous distraie dans votre travail alors que vous avez besoin d'être concentrée. »

Marlène fronça les sourcils. Concentrée sur quoi ? Son bureau était un désert administratif sur lequel aucun dossier ne fleurissait…

« Ce n'était pas très gentil de traiter Alice comme ça, Commissaire. Après tout ce qu'elle a fait pour vous… »

Laurence releva vivement la tête, soudain suspicieux. Il fronça les sourcils. Qu'est-ce que sa secrétaire entendait par là ?

« Tout ce qu'elle a fait pour moi ? Avril n'a rien fait pour moi ! »

« Enfin, vous savez bien… Quand vous n'étiez plus vous-même… »

Laurence se figea en l'écoutant.

« … Que vous en êtes venu à certaines extrémités… »

Marlène parut gênée de poursuivre. Laurence sentit le doute l'envahir…

« … Alice vous a fait prendre conscience que vous n'étiez plus seul, et… et… »

Hésitante, elle fit une pause en le voyant sur le qui-vive, prêt à mordre, et ajouta précipitamment :

« … et que vous pouviez partager des choses en faisant corps ensemble. »

Dear Lord ! Marlène savait ! Soudain, Laurence ne sut plus où se mettre, mais très rapidement, son malaise se transforma en colère et il s'agita.

« Oui, bon, Marlène, on ne va pas en faire tout un fromage ! C'était un moment d'égarement !... » Il s'interrompit, sembla chercher ses mots, puis s'énerva : « … Le passé est le passé ! Parfois il vaut mieux l'enterrer et ne pas s'appesantir dessus, surtout quand c'est une erreur monumentale ! »

« Alice ne trouve pas que c'est une erreur… Elle dit que vous vous êtes beaucoup investi physiquement et… »

« Stop, Marlène ! N'allez pas plus loin !... Je ne souhaite vraiment pas en parler ! »

Marlène fronça les sourcils sans comprendre la réaction de Laurence. Pourquoi la boxe était-elle un sujet sensible pour lui? Avait-il honte de pratiquer ce sport réputé violent et apprécié dans les milieux populaires ? Peut-être avait-il peur du qu'en-dira-t-on ? Peut-être était-ce pour cela qu'il la pratiquait en cachette ? Craignait-il qu'on le considère comme un homme qui s'encanaille, ou pire, comme quelqu'un de violent ?

Pendant que Marlène se faisait ces réflexions, Laurence, quant à lui, était furieux. Assis à son bureau, il ne digérait pas le fait qu'Avril ait fait des confidences d'un ordre aussi intime, surtout à Marlène ! Il n'y avait qu'une explication : la journaliste avait voulu se venger et avait tout balancé.

Il jura qu'il allait faire payer à Avril ses bavardages sur une nuit trop arrosée…

oooOOOooo

Glissant tendit à Avril un verre de rhum ambré.

« Je vous préviens : c'est fort. Ça vient de chez moi… »

« Vous êtes d'où ? »

« De Guadeloupe. Je suis né à Marie Galante. C'est une toute petite île des Antilles et un vrai petit paradis sur Terre. »

« Comment vous avez atterri ici ? »

Glissant se mit à rire.

« C'est une longue histoire. »

« Et si j'écrivais un article sur vous ? » S'écria Avril en ayant soudain une idée. « C'est ça ! Si vous êtes d'accord, on pourrait même faire une chronique judiciaire ! Vous avez dû en voir des trucs bizarres dans votre carrière ! »

« Ah ça, c'est sûr, je pourrais vous en raconter. »

« Vous êtes d'accord ? »

« Pourquoi pas ? »

Avril sortit un calepin et un crayon de son sac.

« Parlez-moi d'abord de vous… Qu'est-ce qui vous a donné l'idée de devenir légiste ? »

oooOOOooo

Laurence ne tenait pas en place. Il jetait aussi de fréquents coups d'œil vers Marlène, inquiet de la tournure des événements. Visiblement, ce qu'avait dit Avril ne semblait pas perturber sa secrétaire qui lisait tranquillement son Femme d'Aujourd'hui.

Est-ce que ça voulait dire que la secrétaire n'était plus amoureuse de lui ? Qu'elle en pinçait pour un autre ? Que Glissant avait gagné en l'évinçant ? Enfin ! Qui était ce type qui débarquait de Dieu sait où et qui se permettait de draguer Marlène ouvertement devant lui ? De quel droit Glissant empiétait-il sur son territoire ? Ça lui faisait mal d'admettre qu'Avril avait peut-être raison. Il était vexé que Marlène ne s'intéresse plus à lui et ne le place plus au dessus des autres hommes. C'était clairement une question d'égo et de fierté masculine mise à mal.

Fatigué de tourner en rond dans le bureau, il finit par se saisir du téléphone, attendit que sa correspondante réponde, se fit tout mielleux quand elle répondit et flirta ouvertement avec elle… Quand elle comprit le tour que prenait la conversation, Marlène en profita pour prendre sa pause. Elle quitta le bureau avant la fin de la conversation.

Dépité, Laurence donna tout de même rendez-vous à la femme, en espérant que leur rencontre plus tard changerait son humeur…

oooOOOooo

« Laurence n'a pas l'air de vous porter dans son cœur. »

Avril secoua la tête en rangeant ses affaires. Elle allait pouvoir faire un papier d'enfer qui calmerait Jourdeuil… jusqu'à la prochaine fois.

« Ses critères féminins datent du néolithique. Forcément, je détonne dans son décor, mais vous savez quoi ? Je m'en fous ! »

Glissant se mit à rire. Il commençait à vraiment apprécier la journaliste et son franc-parler.

« Vous et moi, on est pareil. On se moque de ce que les autres pensent et on fonce pour obtenir ce qu'on veut. »

« C'est clair que personne ne le fera à notre place. A écouter des gens comme Laurence, les choses ne devraient jamais changer… »

« Et avec Marlène, il est comment, Laurence ? »

« Il se comporte décemment avec elle, sauf quand il est énervé. Mais elle n'est pas objective, elle lui pardonne tout. Sa gentillesse finit toujours par le désarmer… Il aime beaucoup Marlène, en fait. »

« Il m'a semblé possessif avec elle. Un peu trop même. »

« Je sais. Je lui ai déjà dit qu'elle ne devait pas le laisser la traiter comme ça. Mais elle apprécie, elle le trouve attentionné… Manipulateur, je dirais. »

« Vous aussi, vous avez une dent contre lui, on dirait ! »

« Vous n'avez pas idée… Bon, je vais peut-être vous laisser bosser ? C'était plutôt sympa ce petit verre et cette discussion. »

« J'ai été ravi. On remet ça une prochaine fois ? »

« Avec plaisir, Docteur. »

« Tim... Et on se tutoie maintenant. »

« Ok… Ça me va, si tu m'appelles Alice. »

« La prochaine fois, je te raconterai un crime presque parfait. Ça t'intéresse ? »

« Pour sûr ! Merci, Tim ! »

Avec un grand sourire, Avril quitta la salle d'autopsie… et se planqua derrière un poteau quand elle vit Laurence sortir de son bureau et s'en aller prestement, l'imperméable virevoltant autour de lui... Immédiatement, Avril passa en mode professionnel. Et si le policier avait été appelé sur une scène de crime ?...

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Mue par une impulsion, Avril suivit à nouveau Laurence en espérant le scoop de l'année. Il n'en fut rien au final. Le commissaire retourna à la salle de boxe, où il fit une séance particulièrement intensive. A la fin, elle saisit quelques mots entre l'entraîneur et Laurence : le policier voulait faire un vrai combat. L'entraîneur eut quelques réserves mais finalement, céda et lui promit d'organiser une rencontre avec un autre membre du club.

Laurence fila ensuite au Grand Hôtel. Alice le suivit au bar et s'installa dans un coin pour l'observer sans être vue. Une demi-heure plus tard, une femme distinguée en long manteau fit son apparition et se dirigea vers le policier qui l'accueillit avec un sourire charmeur. Avril la détailla d'un œil critique. Elle était typiquement le genre de poules que Laurence se tapait : grande, blonde, la petite quarantaine, une bourgeoise bien sapée, hautaine, féminine jusqu'aux bouts des ongles... Bref, le vrai cliché de la pétasse au foyer, mariée à un mec friqué qui avait vingt ans de plus qu'elle, et qui prenait un amant pour chasser l'ennui…

Laurence proposa à la femme un verre qu'elle accepta. Ils discutèrent longuement, tous sourires et charme étalés. Sous l'œil agacé d'Avril, Laurence prit la main de la bourge et débita son baratin habituel, puis ils repartirent ensemble. Avril ne prit même pas la peine de les suivre, elle savait où il l'emmenait. Restée seule, elle resta à ruminer, le moral clairement en berne.

« Mais qu'est-ce que tu espérais, ma vieille ? » murmura-t-elle finalement.

Le sens des réalités la ramena au présent. Déprimée, elle se leva et quitta le Grand Hôtel. Elle avait un article à écrire pour gagner sa croûte.

A suivre…

La vie n'est pas un long fleuve tranquille pour nos héros. Comme bien souvent entre ces trois là, de l'incompréhension ou de la non-communication naissent la confusion et les quiproquos… C'est ce qui rend ces personnages aussi attachants et qui fait qu'ils se retrouvent dans des situations parfois ubuesques… La suite, bientôt.