Chapitre 3 : Swan l'âne
Laurence fut soulagé quand la femme quitta son appartement. Il s'était au final comporté en véritable goujat avec elle, en prenant sans donner, et était sûr qu'il ne la reverrait jamais. Tant mieux, c'était totalement intentionnel et il n'en avait cure. Malgré ses performances, son petit cinq-à-sept conservait un arrière goût amer, un je-ne-sais-quoi d'insatisfaction qui le mettait de méchante humeur.
Au fil de la soirée, l'impression persista. Morose, il se mit à tourner en rond dans le salon, fumant sans s'en rendre compte cigarettes sur cigarettes. Ce soir, la solitude qui était d'ordinaire son alliée, lui pesait sur les épaules. Il éprouvait un manque qui n'avait rien à voir avec son court épisode addictif, quand il avait trouvé du réconfort dans la drogue. Ce qui lui faisait cruellement défaut, c'était bel et bien de la chaleur humaine… pour ne pas la qualifier autrement.
Laurence s'appesantissait rarement sur son passé car ce dernier n'était pas très heureux. Comme tout un chacun, il avait eu son lot de déceptions et de désillusions, mais ces dernières étaient d'habitude solidement ancrées profondément pour ne pas remonter à la surface. Cependant, depuis Maillol, il se sentait plus fragile, même s'il s'efforçait de n'en rien montrer.
Entre l'absence d'un père parti trop tôt de façon dramatique et la fantaisie d'une mère envahissante qui ne comprenait pas les besoins de l'enfant solitaire qu'il avait été, avec une femme qu'il avait failli épouser et qui l'avait quitté pour un autre en brisant son rêve de famille, avec surtout le grand amour de sa vie qu'il venait de perdre, fauché en plein vol, avait-il seulement une fois dans sa vie éprouvé le réconfort de se sentir aimé ? Et surtout, que pouvait-il encore espérer à cinquante ans ?
Désabusé, meurtri, il se rendit compte que le seul moment de sérénité qu'il avait connu ces derniers temps, avait été dans les bras d'Avril lors de cette folle nuit qu'il s'efforçait d'oublier de façon totalement hypocrite. Il s'agaça d'y revenir mais le parallèle ne pouvait plus lui échapper après le fiasco sentimental de la soirée.
Il n'était pas prêt à affronter certaines vérités et il biaisait, marchandait avec lui-même. C'est vrai, quoi ! C'était tout bonnement inconcevable, cette histoire avec Avril ! Jamais, dans son état normal, il n'aurait couché avec elle ! Il ne l'aimait même pas ! Elle ne savait faire qu'une chose : l'emmerder ! Et là, elle avait bien réussi son coup…
Il n'était même pas prêt à reconnaître que les épreuves de ces derniers temps avaient révélé une certaine affection pour elle. Il fit encore la grimace devant le terme. Pourquoi était-ce si dur d'admettre qu'il éprouvait au fond de l'attachement pour elle ? Sans doute parce qu'elle représentait tout ce qu'il abhorrait chez la femme libérée… Parce qu'elle avait le courage de ses opinions et se révoltait contre sa condition de femme exploitée… Parce qu'elle avait des qualités masculines qu'il appréciait mais qu'il trouvait déplacées chez une femme… Parce qu'elle lui tenait tête en le faisant tourner chèvre…
Sa mauvaise foi habituelle lui criait qu'ils étaient aux antipodes l'un de l'autre, bien trop différents, qu'ils n'avaient absolument rien en commun, que tout les séparait, conventions sociales, caractères, éducation, travail... En réalité, il y avait bien une chose qui les réunissait : la recherche de la vérité lorsqu'ils étaient sur une enquête. Quelles que soient leurs méthodes, ils parvenaient ensemble à résoudre des énigmes criminelles tordues, chacun complétant l'autre à sa façon, chacun lui apportant une perspective différente. Même s'il le niait ouvertement, il avait appris à se fier à l'instinct d'Avril, comme elle lui faisait confiance pour ses raisonnements.
Le débat se poursuivit dans sa tête, tard dans la soirée, à tel point qu'il ne parvint pas à se concentrer sur la lecture du livre qu'il avait pris pour ne plus y penser. De guerre lasse, il se coucha et resta éveillé, les yeux ouverts dans le noir, à se remémorer sans autocensure cette fois, les moments passés avec Avril lors de cette nuit.
Ils avaient dansé, chanté et ri ensemble, ça avait été un grand moment de libération. L'alcool aidant, plus rien n'avait eu d'importance. Il s'était senti merveilleusement bien avec Avril, à tel point qu'il lui avait racontée des tas d'histoires plus ou moins vraies qui l'avaient fait rire. Le regard de la journaliste s'était illuminé et son sourire radieux l'avait encouragé à poursuivre. Les taquineries et les moqueries avaient fusé gentiment entre eux sur un mode complice. Il avait aimé cette camaraderie entre eux, cette familiarité quand elle lui avait pris la main sans hésiter pour l'entraîner danser. Il avait même été sincèrement heureux quand elle avait accepté de chanter à sa demande. Avec un grand sourire, il lui montré qu'il appréciait le geste. Ils ne s'étaient pas quitté des yeux pendant toute la chanson, comme si elle ne s'adressait qu'à lui…
Cette robe te va vraiment bien, Alice…
C'était ce qu'il lui avait murmuré à l'oreille quand elle était revenue vers lui après la chanson. Elle avait éclaté de rire et lui avait glissé spontanément un baiser sur la joue, avant de lui rappeler malicieusement la fois où il l'avait traitée de 'sac de patates'... Il avait ri et détourné le regard, sincèrement contrit, lui avait serré la main pour se faire pardonner ensuite, puis ils s'étaient longuement dévisagés en silence… Le temps s'était arrêté quand elle lui avait donné un autre baiser, cette fois sur les lèvres…
Laurence se passa la main sur le visage à ce souvenir. Il l'avait senti à ce moment précis, l'attraction, elle était là depuis le début, cachée derrière le rempart qu'il avait dressé entre eux. Il s'était figé, surpris par le geste d'Avril, puis comme elle l'observait avec curiosité dans l'expectative, il l'avait embrassée sur une impulsion en laissant pour une fois son cœur s'exprimer. Ça avait été le plus doux des baisers.
Il aurait pu prendre de la distance, retrouver ses esprits, se chercher des excuses, fuir... Mais pourquoi l'aurait-il fait ? Il avait été en accord avec lui-même et il n'avait pas eu envie que ça s'arrête. La question ne s'était même pas posée, à dire vrai, il avait accepté la justesse de l'instant comme une évidence.
Alors ils avaient dansé encore en se parlant doucement. Ils avaient prononcé des mots simples pour s'apprivoiser, se découvrir, suivis de nouveaux baisers pour exprimer les non-dits quand la pudeur les retenait…
Plus tard, dans les bras de la jeune femme, il avait été agréablement surpris par la fougue d'Avril. Quand elle faisait l'amour, elle était à l'image de ce qu'elle était dans la vie : spontanée et passionnée. La douceur et l'odeur de sa peau, ses cris de plaisir lorsqu'il l'avait faite sienne, tout lui revenait en mémoire désormais avec une terrible acuité. Dans leurs regards, leurs caresses, il y avait eu plus qu'une union des corps quand ils s'étaient laissé à exprimer la tendresse cachée qu'ils avaient l'un pour l'autre.
Pendant quelques heures, il avait cru au bonheur simple d'être avec une femme aimante, jusqu'au retour de la réalité au réveil et le choc de leur situation. Ils n'étaient pas prêts, ni l'un, ni l'autre à affronter une vérité qui bouleversait leurs univers…
Même encore maintenant, face à la réalité, Laurence se la jouait en se refaisant le film de la soirée sous un jour négatif, refoulant les bonnes impressions, écrasant impitoyablement les souvenirs qui lui paraissaient trop agréables, refusant d'admettre qu'il avait aimé ce moment de partage, accusant Avril de tous les maux, la maudissant pour sa frivolité et le dilemme qu'il vivait… Il rejetait la faute sur elle. Lui, il n'avait fait que succomber à ses charmes après avoir baissé sa garde dans un moment d'égarement et d'aveuglement…
Il sembla trouver du réconfort dans les fausses excuses et la colère, sa vieille amie, et continua à souffler sur les braises de la discorde : qu'Avril soit en plus allée trouver Marlène – Marlène entre toutes les femmes ! – pour lui conter son aventure, c'était la goutte qui faisait déborder le vase… Il allait se charger de lui faire comprendre de la façon la plus cruelle - et une bonne fois pour toutes - à quel point elle ne représentait rien pour lui.
oooOOOoo
Avril se forçait à manger les pâtes insipides. Elle n'avait pas faim. De guerre lasse, elle finit par abandonner la casserole et se perdit dans la contemplation du décor minimaliste de sa chambre de bonne.
Elle avait vraiment besoin de changer d'air. Quitter Lille pour Paris était son vœu le plus cher, si elle voulait faire une grande carrière dans le journalisme. C'était l'une de ses ambitions, mais pas la seule. Ses yeux se posèrent sur le manuscrit inachevé de son roman policier. Il fallait qu'elle s'y remette, mais ce soir, elle n'avait pas l'énergie de le faire, ni la concentration nécessaire à l'organisation de ses idées.
Invariablement, ses pensées l'entraînaient vers Laurence. Elle était troublée par ce qu'elle avait ressenti quand elle l'avait vu avec une autre femme. Avec le recul, elle identifiait le pincement au cœur et la brutale poussée d'antipathie comme de la jalousie.
Alice était vraiment dans la panade et soupira. Elle n'avait jamais voulu ça et se maudit pour la énième fois d'avoir eu l'idée d'entraîner Laurence dans cette soirée. Spécialiste des catastrophes en tout genre, elle avait vraiment fait n'importe quoi. Elle se promit de ne plus boire autant. Franchement, qu'est-ce qu'il lui avait pris de coucher avec le type qu'il fallait éviter à tout prix ? Le mec le plus antipathique qui soit, le genre macho séducteur phallocrate qui se fout de la gonzesse, pourvu qu'il ait l'ivresse… Ah ça, elle avait décroché la palme d'or dans la catégorie jeune bécasse de l'année !
C'était la faute de son côté bon samaritain, c'était la seule explication. Au fil des années, Avril avait appris à connaître l'irascible commissaire. Parfois, elle avait envie de révéler le meilleur en lui, parce qu'elle savait que, sous la carapace, il y avait un homme généreux et attentionné quand il voulait se donner la peine de l'exprimer. Il le lui avait prouvé cette nuit là quand il lui avait fait l'amour. La magie avait opéré. Il y avait eu quelque chose.
Quelque chose dont il nierait l'existence avec sa mauvaise foi habituelle, si jamais l'envie la prenait de le confronter. Mais ça n'arriverait pas, elle n'oserait pas. Mieux valait passer sous silence la vérité plutôt que de s'exposer aux sarcasmes piquants d'un type vindicatif et minable.
Elle ne devait plus y penser, parce qu'elle se faisait du mal inutilement. C'était sans espoir. Laurence avait un caractère de m… quatre vingt quinze pour cent du temps et ne la supportait pas les cinq pour cent restants. Elle avait beau se le répéter, elle ne pouvait pas s'empêcher de penser à lui en des termes positifs et s'attachait aux regards qu'ils avaient échangés, à son expression emplie de tendresse, ses sourires, ses baisers, les caresses sur sa peau qui avaient enflammées son corps…
Raaahhh !
Alice posa les mains sur ses oreilles et ferma les yeux très forts. Si elle avait pu s'arracher la tête et les souvenirs avec, elle l'aurait fait avec plaisir pour ne pas se retrouver dans cette impasse.
Ce… Type... N'était... Pas… Pour… Elle… Point, à la ligne.
En plus, il avait l'âge d'être son père ! Au bas mot, vingt ans les séparaient. (Quoique… Avec son expérience sur ce plan-là, il n'avait rien à envier aux hommes plus jeunes, lui souffla perfidement un petit diable à la chevelure rousse…)
Elle ne pouvait pas penser à lui en ces termes ! C'était Laurence, enfin ! Elle ne l'aimait pas, ne pouvait pas s'intéresser à lui, sauf si elle était masochiste et voulait souffrir ! Ce qui était déjà le cas et la mettait dans tous ses états ! Et bien évidemment, elle ne pouvait en parler à personne, pas même à Marlène… surtout pas à Marlène ! Qu'est-ce que dirait sa meilleure amie, qui en pinçait pour Laurence, si elle savait que son patron et elle avaient couché ensemble ? Ce serait la fin de leur amitié à tous les trois.
Non, décidément, il valait mieux faire taire ses désirs une bonne fois pour toute et jouer l'indifférente et la blasée. Oui, c'était ça la solution ! Après tout, il n'avait pas été si exceptionnel que ça, le Swan ! Des mecs attentifs, patients et qui savaient se servir de leurs doigts, ça se trouvait à chaque coin de rue !
Avril eut un rire nerveux en se souvenant du faux témoignage olé-olé qu'elle avait fait à Tricard pour donner un alibi au policier lors de l'affaire Shaitana. Il avait été tellement furax d'entendre ses performances remises en cause que ça en avait été jubilatoire ! Avril, vous allez me le payer… Son sourire disparut et elle soupira... Laurence avait bien pris sa revanche. Si seulement il l'avait baisé comme un footballeur, droit au but et sans les mains, elle n'en serait pas là, à se morfondre et à rêver d'une prochaine fois…
Merde, elle était vraiment mal barrée…
oooOOOoo
Tricard appela Laurence le lendemain matin de bonne heure alors qu'il était encore chez lui. La réputation d'enquêteur de choc du policier avait passé les frontières de l'agglomération lilloise et il était régulièrement sollicité pour apporter un regard neuf lorsque les enquêtes de ses collègues piétinaient. En l'occurrence, un commissaire divisionnaire de Dunkerque avait besoin de son expertise sur une affaire de meurtres sur les docks. Il accepta volontiers d'y aller, d'autant qu'il s'ennuyait ferme et qu'il avait besoin de se changer les idées. Tout tournait trop autour d'Avril ces derniers temps et cela l'agaçait prodigieusement. L'air de la mer lui ferait le plus grand bien et le calmerait.
Il avait prévu de passer quelques jours sur place et de revenir à Lille avec la satisfaction d'avoir démêlé l'affaire et arrêté le vrai coupable. Au bout de trois jours de travail qui l'avait complètement accaparé et lui avait permis de laisser de côté ses griefs personnels, il reçut un appel de Tricard, complètement paniqué. Il devait rentrer d'urgence à Lille car un forcené menaçait de tuer les personnes qu'il retenait prisonnières.
Sur le chemin du retour, l'humeur de Laurence oscillait à nouveau entre colère et inquiétude. Si Avril n'était pas déjà morte, il se chargerait lui-même de l'étrangler de ses propres mains...
oooOOOoo
Encore une fois, Alice se retrouvait bien involontairement dans les ennuis jusqu'au cou. Mais quelle idée avait-elle eu de venir en aide à une femme qui l'avait appelée, complètement désespérée ? C'était une lectrice de Marie-Chantal qui lui avait confiée ses problèmes matrimoniaux à une époque et avec qui elle était restée en contact. Plusieurs fois, Alice lui avait demandé de porter plainte contre les violences qu'elle subissait de la part de son mari, mais la femme refusait toujours par peur des représailles sur ses enfants et elle.
Alice avait répondu à son appel et était venue pour l'aider à partir de son foyer. Sauf que le mari était rentré plus tôt et les avait surprises. A présent, toute la famille était enfermée dans la maison familiale et le mari menaçait de les tuer avec son fusil de chasse si son épouse le quittait. L'homme avait beaucoup bu et sa femme était totalement paniquée.
Cela faisait désormais six heures que les deux femmes étaient retenues contre leur gré. Où Laurence pouvait-il bien être ? Tricard avait bien tenté de prendre les choses en main, mais il était visiblement dépassé et ne savait pas comment faire pour démêler la situation. Alice avait aussi essayé de parlementer mais l'homme avait fini par la frapper d'un grand coup de crosse à la tête en lui disant de la fermer.
Elle avait perdu connaissance quelques minutes. Après avoir repris conscience, elle voyait trouble, se sentait nauséeuse et avait des vertiges. Elle ne voulait rien de plus que s'allonger et dormir. Elle résista tant qu'elle put, mais perdit finalement le combat contre sa volonté…
oooOOOoo
Laurence pénétra le premier dans la maison assiégée. Il s'assura d'abord de désarmer l'homme, mais ce dernier n'opposa aucune résistance au final. Il était effondré et bafouillait des excuses en implorant le pardon de sa femme et de ses enfants. Les policiers lui mirent les menottes et l'embarquèrent immédiatement dans le fourgon.
Un jeune inspecteur se chargea de la femme qui serrait ses enfants contre elle en pleurant. Laurence balaya la pièce du regard sans apercevoir Avril et s'inquiéta. Il passa dans le petit salon et découvrit la journaliste, allongée au sol, inerte...
« Avril… »
Il se précipita vers elle en craignant le pire et chercha son pouls. Il le trouva, mais ne parvint pas à la réveiller, malgré les claques qu'il lui administra.
« Alice… Nom de Dieu, réveillez-vous ! »
Rien n'y fit. Il se tourna vers un autre inspecteur et lui ordonna de faire venir le médecin réquisitionné pour l'opération de police. Comme souvent, quand il s'inquiétait trop pour elle, la colère n'était jamais bien loin. Il secoua la tête, mécontent et murmura :
« Dans quoi vous êtes-vous encore fourré, petite idiote ? ? »
Un jeune médecin déboula près de Laurence.
« Vous pouvez la lâcher, Commissaire, il faut que je l'examine. »
Laurence s'aperçut qu'il tenait toujours Avril dans ses bras et la reposa au sol à contrecœur.
« Faites le nécessaire, Docteur. »
L'homme hocha la tête et observa Avril. Pâle, les lèvres blanches, elle semblait si fragile. Le diagnostic du médecin fut rapide.
« J'ai besoin d'un brancard ici ! Vite ! »
« Qu'est-ce qu'elle a ? » Demanda Laurence.
« Elle a été frappée violemment à la tête. Elle se trouve dans le coma. Je soupçonne un hématome sous dural, il faut qu'on l'opère d'urgence pour faire baisser la pression intracrânienne, sinon elle mourra… »
Laurence déglutit, envahi par la peur. Le visage grave, il regarda les brancardiers enlever le corps de la jeune femme et l'accompagna jusqu'à l'ambulance. Le véhicule partit immédiatement juste après, toute sirène dehors.
Seul au milieu des policiers qui s'affairaient, Laurence semblait sonné. Il ne parvenait pas à réconcilier l'image d'une Avril qui croquait la vie à pleines dents, souriante, et ce corps inerte et fragile qu'il avait serré dans ses bras quelques minutes auparavant.
Ce fut Tricard qui le sortit de sa catatonie. Il avait rejoint Laurence et félicita le policier pour son intervention. Le commissaire subit le verbiage de son supérieur sans un mot, puis prit le chemin du commissariat, revanchard. Il avait un suspect à interroger de façon musclée.
oooOOOoo
La mine défaite, Marlène attendait avec angoisse des nouvelles d'Avril, qui était sur la table d'opération. Parfois, elle levait les yeux vers Laurence qui faisait les cent pas dans la salle d'attente et ne tenait pas en place. Le visage du policier était fermé, un signe certain qu'il s'inquiétait aussi.
La secrétaire savait combien Laurence tenait à Avril, même s'il n'en laissait rien paraître, surtout face à l'intéressée. Leurs prises de becs permanentes n'étaient qu'un camouflet pour les empêcher d'exprimer leurs sentiments réels. C'était leur mode de fonctionnement depuis qu'ils se connaissaient et il se poursuivrait tant que leurs rapports ne changeraient pas.
Parfois, elle éprouvait un pincement à les voir se déchirer aussi ouvertement devant elle, alors qu'ils auraient pu s'entendre très bien. Son cœur balançait entre ses deux amis et elle ne pouvait pas choisir. Elle ne voulait pas choisir. Elle les aimait sincèrement tous les deux, chacun à leur façon.
Elle s'essuya les yeux avec son mouchoir et renifla bruyamment. Alice était sa seule amie. Elle ne se ressemblait pas du tout, n'avait pas la même façon de vivre leur féminité, n'avait pas les mêmes rêves, mais elles se comprenaient. Elles s'étaient tout de suite reconnu l'une dans l'autre avec leur gentillesse et leur humanisme. Marlène admirait l'éternel optimisme d'Avril, sa détermination et sa volonté de se battre pour obtenir ce qu'elle voulait. Alice admirait la beauté de Marlène sans la jalouser et son bon cœur qui frisait parfois la naïveté. Avril était franche et ne se moquait jamais d'elle.
« On ne va pas la perdre, n'est-ce pas, Commissaire ? »
« Je ne sais pas, Marlène. »
« Qu'est-ce qu'on va devenir si…? »
« Chut… ça va aller, ça va aller… »
Marlène pleurait. C'était la troisième fois en l'espace de quelques mois qu'elle manquait de perdre Alice. La première fois, Avril avait été empoisonnée et sauvée in extremis par Maillol. La seconde fois avait été horrible à vivre pendant une dizaine de jours, d'autant qu'elle se sentait responsable de l'accident qui avait envoyé Alice à l'hôpital, même si l'issue avait été heureuse. Et là, revivre ce cauchemar… Elle sentit deux bras l'entourer et l'odeur musquée de l'eau de toilette de Laurence l'envahir. Heureuse de trouver du soutien, elle se laissa aller contre l'épaule du policier et sanglota.
Laurence lui murmura quelques mots de réconfort qui lui semblaient creux. Impuissant, il refusait d'envisager le pire. Perdre Avril juste après Maillol, c'était une tâche insurmontable au dessus de ses forces. Il devait rester positif. La journaliste était une battante, elle allait vivre. Il fallait qu'elle vive pour qu'il puisse trouver la force d'espérer. Elle allait revenir pour continuer à empiéter sur ses enquêtes et l'emmerder. Elle allait envahir sa vie par effraction et il continuerait à se barricader contre ses assauts répétés...
C'était tellement rassurant de se faire ces réflexions qui avaient un parfum de normalité. Au fond, c'était Avril qui avait raison : personne n'était éternel, et il n'attendrait pas pour lui dire ce qu'il pensait de son comportement irresponsable quand elle se réveillerait... L'explication entre eux serait à la hauteur de la peur qu'elle lui avait fait.
oooOOOoo
Le chirurgien retrouva le couple en salle d'attente une demi-heure plus tard.
« Vous attendez pour Mademoiselle Avril ? » Demanda t-il.
« Comment va-t-elle, Docteur ? » Demanda immédiatement Marlène.
« Elle souffre bien d'un hématome sous dural sévère mais elle devrait s'en sortir. Nous avons pratiqué un drainage pour empêcher la pression de provoquer des lésions à son cerveau. »
« On peut la voir ? » Demanda Laurence.
« Pas encore, elle va rester en observation pendant les prochaines quarante huit heures. Quand elle se réveillera, nous verrons si elle a des séquelles. »
« Des séquelles ? Quel genre de séquelles ? »
« Elle peut présenter des céphalées, des troubles de l'équilibre et de la mémoire. Une confusion spatio-temporelle, de la léthargie, des nausées, des vomissements peuvent également subvenir. »
« Mais c'est temporaire, n'est-ce pas ? »
« A ce stade, il est prématuré d'avancer des hypothèses. Nous verrons à son réveil. »
« Merci Docteur. »
Le médecin sortit. Marlène laissa éclater sa joie et sauta au cou du commissaire.
« Alice va vivre, Commissaire ! Elle va vivre ! »
Un sourire soulagé apparut lentement sur le visage fatigué de Laurence.
oooOOOoo
Alice ne sortit du coma que quelques jours plus tard. Marlène courut à son chevet dès que la nouvelle lui parvint. La jeune journaliste était désorientée et souffrait d'amnésie, rien d'alarmant à première vue, avança le médecin, sauf qu'Avril ne reconnut pas Marlène.
Horrifiée, la secrétaire rentra au commissariat et annonça l'état d'Avril à Laurence qui ne sut pas si c'était une bonne chose ou une mauvaise. En réalité, il était dubitatif et croyait qu'Avril jouait la comédie pour se faire plaindre. Il décida d'aller s'en assurer lui-même.
Dès son entrée dans la chambre, Laurence eut un aperçu de la situation. Avril le salua avec déférence d'un "Bonjour monsieur…?" formel et interrogatifqui le surprit. C'était un tournant inédit pour lui. Quelle attitude adopter face à une personne que vous connaissez, mais qui ne vous reconnaît pas ? Dont vous connaissez tous les faits et gestes, avec qui vous avez même partagé un moment intime qui n'a jamais été évoqué ouvertement, et qui ignore que ça s'est produit ?... ou pas ?
Après avoir hésité sur la conduite à tenir, il décida de reprendre son rôle habituel pour mettre à l'épreuve sa théorie.
« Alors, Avril, on a encore voulu jouer les redresseurs de torts ? » Il se mit à applaudir. « Bravo, vous vous êtes une fois de trop mêlée de choses qui ne vous regardait pas… » Il commença à faire les cents pas. « Mais, nom d'un chien, quand est-ce que vous réfléchirez avant de foncer tête baissée dans les ennuis ? Vous avez failli mourir ! Si seulement ça vous servait de leçon mais je crois que c'est sans espoir. Jamais ça ne rentrera dans votre cervelle de moineau, même après le coup que vous avez pris sur le crâne... »
Avril l'observait avec confusion, surprise par le ton agressif de l'individu qui semblait être un inconnu pour elle.
« Mais... euh… On se connait ? »
« Si ça ne tenait qu'à moi, je vous répondrais bien que non, mais malheureusement, vous avez la fâcheuse tendance à vous accrocher à mes basques… »
Avril fronça les sourcils. Sa nature vindicative reprit le dessus.
« Pourquoi je ferais ça ? Malgré votre beau costume et vos grands airs, vous m'avez tout l'air d'être un sale type ! »
« C'est exactement ça… »
« Qui êtes-vous ? »
Il fit une pause et dévisagea Avril, à la recherche du moindre indice qui indiquerait qu'elle mentait.
« Vous ne me reconnaissez pas ? » Demanda-t-il.
« Je devrais ? »
Sidéré, il observa Avril en se demandant si elle plaisantait ou si elle était sérieuse.
« Incroyable… » murmura-t-il.
« Mais vous allez me dire qui vous êtes à la fin ?! » S'exaspéra la jeune femme.
« Commissaire Laurence. »
Perplexe, Avril le dévisagea et le regarda de haut en bas. Lui, un flic ? semblait-elle se demander. Avec son costume sur mesure, il avait conscience d'être loin de l'image conventionnelle qu'on se faisait des fonctionnaires de police. Il ricana lorsque l'image d'un Maigret, vieux et austère, fumant la pipe dans son fauteuil, s'imposa à lui brusquement.
« La police ? Ça a un rapport avec ce qui m'est arrivé ? »Demanda-t-elle.
« Qu'est-ce-que vous pouvez me dire au sujet de Martial Augustin ? »
« C'est qui ? »
« L'homme qui vous a frappé. »
« Je ne me souviens pas. »
« Pas le moindre souvenir ? Aucun élément à me fournir ? »
Avril secoua doucement la tête avec confusion, puis ferma les yeux et laissa retomber sa tête bandée sur l'oreiller.
« Avril, ça va ? »
Il fut immédiatement à ses côtés et lui prit la main. Gênée, elle la retira aussitôt.
« Je suis fatiguée. » Dit-elle d'une petite voix. « Il vaudrait mieux que vous partiez. »
Laurence laissa apparaître brièvement sa frustration. Avril semblait être mal en point mais il avait besoin de l'interroger pour l'enquête.
« De quoi vous rappelez-vous ? »
« Rien… Il y a bien des bribes de souvenirs qui remontent mais ils m'échappent sans cesse dès que j'essaie de me concentrer. Ce sont des images qui défilent sans que je parvienne à leur donner un sens. C'est épuisant et frustrant, j'ai mal à la tête en permanence… »
Elle s'arrêta de parler et regarda droit devant elle.
« Hum, je peux vous poser une question ? » Demanda-t-elle.
« Bien sûr. »
« On se connaît bien tous les deux ? »
Laurence se tendit et hésita, prêt à mentir, mais il estima qu'il était temps d'enterrer la hache de guerre. Si son amnésie se confirmait, Avril allait avoir besoin de lui dans les prochains jours. Il devrait alors tout faire pour l'aider à retrouver ses souvenirs.
« Oui. Vous... m'assistez… même si le terme est mal choisi… Je devrais dire plutôt que je subis votre présence intempestive sur mes enquêtes en permanence. »
Elle parut déçue.
« On travaille seulement ensemble... C'est bizarre, j'ai l'impression que nous sommes proches. »
« Proches, c'est vite dit... Nous avons des relations… disons… compliquées… »
« Qu'est-ce-que vous entendez par là ? »
Laurence ne répondit pas. Il lui fit un sourire rassurant.
« Pardonnez-moi l'expression, mais ne vous prenez pas trop la tête, Alice. Reposez vous car je vais avoir besoin de vous... » Il se reprit. « ...enfin... de votre témoignage !... Si jamais vous vous rappelez de certains détails, n'hésitez pas à m'appeler à ce numéro. »
Il lui tendit sa carte avant de se diriger vers la porte.
« Swan ? C'est chouette comme prénom… »
« Content de savoir qu'il vous plaît. »
« Il y avait un âne qu'on appelait comme ça dans le champs de la Mère Jacquelin, quand j'étais à l'orphelinat… Swan l'âne... »
« Vous vous souvenez de ça ? » Demanda-t-il, surpris.
« Ouais. C'était une belle peau de vache. Il chiquait tous ceux qui voulaient le caresser, mais jamais moi... Il devait bien m'aimer… »
« Ah ? »
Effleuré par le doute, Laurence fronça les sourcils, incertain. Parlait-elle de lui ?...
« Le pauvre, il a fini en saucissons… J'ai eu du chagrin pendant des semaines. Je l'aimais bien, Swan… »
L'expression d'Avril était devenue lointaine et nostalgique, pendant que le sourire de Laurence disparaissait. Le faisait-elle exprès ou bien était-ce totalement innocent… ?
Je l'aimais bien, Swan… Des images du visage de la jeune femme en proie au plaisir surgirent spontanément dans son esprit, des images qu'il chassa immédiatement en grimaçant.
Revenue sur terre, Avril sembla se méprendre sur l'origine de son expression.
« Faites pas cette tête, Commissaire ! Je ne souhaite pas qu'il vous arrive la même chose ! » Elle l'observa avec malice. « ... Faites gaffe quand même. J'ai l'impression qu'avec votre physique de tombeur, les cocus rêveraient de faire subir le même sort à votre outil… »
« Avril ! »
La journaliste se mit à rire doucement devant la mine clairement offusquée de Laurence et sa gêne manifeste. Elle leva une main pour s'excuser.
« Je plaisante... Vous m'emmènerez boire un verre quand je serai sortie d'ici ?
Devant cette proposition directe, Laurence se rembrunit. Boire un verre avec elle était risqué.
« Probablement pas, non. »
« Dommage… Vous ne savez pas ce que vous perdez... »
Laurence secoua la tête, lui fit un dernier sourire de convenance et referma la porte derrière lui. Dans le couloir, il temporisa un moment pour se reprendre. Il n'était guère plus avancé. Pour lui, Avril simulait et s'était bien payé sa tête avec cette histoire d'âne…
Il n'avait pas rêvé, n'est-ce pas ? Avril lui avait fait une proposition ? Elle avait même flirté avec lui ? Et son dernier commentaire… Vous ne savez pas ce que vous perdez… Il eut un soupir à fendre l'âme. Bien sûr que si, il savait ! Il savait exactement de quoi elle parlait ! Et c'était ça, tout le problème !
Oh, Seigneur, personne ne lui avait dit que ce serait aussi difficile…
Et si ? Et si toute leur petite discussion avait été dénuée de malice, sans aucuns sous-entendus ? Et si c'était lui qui interprétait mal la situation ? Il ne restait plus qu'une solution pour en avoir le cœur net : aller discuter avec son médecin traitant pour connaître son diagnostic.
Merde, il était vraiment mal barré…
A suivre…
Alors simulation ou véritable amnésie ? ;-)
