Chapitre 4 :
« En résumé, Alice Avril ne simule pas. Elle se souvient parfaitement de qui elle est, de son enfance, de sa jeunesse, de certains événements marquants, mais pas du passé immédiat, c'est bien ça ? » Demanda Laurence.
Le médecin hocha la tête.
« C'est ça, Commissaire, et c'est encourageant en un sens, car elle va d'elle même et inconsciemment restructurer peu à peu ses souvenirs les plus récents. Ce qui était confus va reprendre progressivement un sens et s'ordonner. »
« Combien de temps avant qu'elle retrouve toutes ses capacités ? »
« La mémoire est un mystère, Commissaire. Il peut se passer quelques semaines, six mois, un an… C'est un lent processus. C'est en ça que les séquelles sont gênantes. A première vue, tout peut sembler normal, alors qu'en fait, le patient va se heurter à des frustrations répétées devant son incapacité à se rappeler certains événements. On observe souvent des dépressions chez les personnes souffrant de troubles de la mémoire. Elles sont perdues et découragées quand elles ne font pas de progrès, et cela devient vite un cercle vicieux. »
« Comment peut-on l'aider ? »
« La première chose à faire si vous avez des souvenirs communs avec elle, c'est clairement de les évoquer ensemble… »
(Oh-oh…) Laurence tiqua, mal à l'aise, car la première chose qui lui était venue en tête inconsciemment, était cette fichue nuit, qu'il faisait tout pour oublier ! Non, ce n'était définitivement pas le sujet à aborder avec Avril…
« … Un déclic peut alors se produire et provoquer des associations d'esprit et le retour d'un souvenir. Le ressenti aussi est important, ainsi que les sensations et les sentiments. Il faut la stimuler, de toutes les façons possibles... »
A ces mots, Laurence écarta les images lascives qui avaient spontanément surgies dans son cerveau au mot stimuler et se fustigea vertement. Pourquoi ne pensait-il tout à coup plus qu'à ça ?! Il remua sur sa chaise, comme si le médecin pouvait lire dans ses pensées, mais ce dernier n'avait rien remarqué de son inconfort et poursuivait :
« … Son environnement familier peut aussi induire une réaction de reconnaissance. Montrez-lui les lieux qu'elle fréquente habituellement, ceux qu'elle aime, les objets qui lui appartiennent... »
(Comme une petite culotte ?...) Pour le coup, Laurence faillit s'esclaffer, mais se retint de justesse et toussa. Il pria le médecin de l'excuser et de poursuivre, tout en se sermonnant une nouvelle fois pour son esprit mal tourné.
« … Il faut qu'elle voit des parents, des proches, des amis, ses voisins, ses collègues de travail, les gens qu'elle connaît de près ou de loin… Tout est stimuli, ce peut être quelque chose d'important comme de tout à fait anodin... Parlez avec elle, même si vous avez l'impression que ça n'éveille aucun écho en elle... Plus tard, au cours d'une conversation, elle peut faire le lien et se rappeler. »
Laurence hocha la tête.
« Je crois que j'ai saisi, Docteur. Je vous remercie pour tous ces conseils. Je vais prévenir l'amie de Mademoiselle Avril qui se fera un plaisir de venir discuter avec elle. »
« Je vous en prie, Commissaire… »
Laurence sortit après avoir salué le médecin. Ce n'était pas bon, pas bon du tout. Cette histoire d'amnésie tombait plutôt bien au fond, mais s'il fallait évoquer des souvenirs avec Avril, tout risquait d'être dévoilé au grand jour… Finalement, il n'était plus trop sûr de vouloir l'aider. S'il devait en arriver là, il s'imaginait bien mal dire à la jeune femme au détour d'une conversation : « Au fait… on a accidentellement couché ensemble, mais je préfère qu'on reste… »
Qu'on reste, quoi, d'ailleurs... ?
On n'est rien ! Rien du tout ! Il n'était pas question une seconde qu'il admette quoi que ce soit concernant la jeune femme. Avril n'était qu'une enquiquineuse de première, dont le seul plaisir dans l'existence était manifestement de tout faire pour lui pourrir la vie !
La colère ne résolvait rien et il était trop tard pour faire machine arrière. A part éviter Avril, Laurence ne voyait pas comment il allait faire pour ne pas lui parler. Il fallait qu'il trouve un moyen de l'occuper d'une façon ou d'une autre. Alors qu'il marchait vers sa voiture en gardant la tête froide, il se frappa le front et s'arrêta net...
Bon Dieu, mais c'est bien sûr !...
Il eut un sourire retors car il venait juste de trouver la solution idéale à tous ses soucis...
oooOOOooo
Après son travail, Marlène passait tous les soirs quelques heures avec Alice, parfois seule, parfois accompagnée de Tim Glissant. Ensemble, ils évoquaient les affaires sur lesquelles Alice avait travaillé avec Laurence quand le légiste était là, les histoires de cœur de la secrétaire quand elles étaient seules toutes les deux...
Un de ces soirs là, Marlène avoua à Avril qu'elle appréciait sa relation naissante avec Glissant.
« Mais c'est formidable, ça ! » S'écria Avril. « Je suis super contente pour toi. »
« Merci Alice. Tim est un véritable ange et il est d'une patience ! Il m'explique tout et ne se moque pas de mes ignorances. »
« C'est important un homme qui ne te rabaisse pas. »
« Tim n'est pas comme ça. Il est doux, attentionné et curieux de tout. Il ne se moque jamais de moi. Et le plus important… »
« Oui ? »
« Il m'aime pour ce que je suis réellement, pas seulement pour ce que je parais... »
« Ça, ma vieille, c'est pas un critère, c'est ce qu'ils disent tous ! »
« Pas lui. Il y a quelques jours, il m'a dit : quand je t'ai vue la première fois, j'ai pensé : ouah, quelle belle plante ! Y'en a qui ont d'la chance ! Et puis en te fréquentant, j'ai compris pourquoi Laurence voulait te garder pour lui tout seul... Marlène, y'en a pas deux comme toi ! Tu es unique ! et il m'a embrassé comme du bon pain ! »
« Et Laurence justement, il en pense quoi ? »
Marlène baissa la tête.
« Je ne lui ai pas encore dit que Tim et moi, on sortait ensemble… »
« Pourquoi ? »
« J'ai peur qu'il le prenne mal. »
« Mais Marlène, il n'a pas son mot à dire, c'est juste ton patron… »
« Le commissaire n'est pas juste mon patron, Alice, il est mon ami... C'est le tien aussi. »
« Non, ça, c'est pas possible. Maintenant que ça revient peu à peu, je ne me souviens que de moments désagréables avec lui… Dis, Marlène ? Laurence est toujours comme ça avec moi ? »
La secrétaire parut gênée.
« Vous n'avez pas une relation… ordinaire. Il donne l'impression de te détester alors qu'en fait, il se fait beaucoup de soucis pour toi. Tes excentricités lui font peur, je crois. Mais il t'apprécie, tu sais. »
« Alors il a une drôle de façon de l'exprimer… »
« Quand tu t'en souviendras, tu verras que tu tiens à lui plus que tu ne penses… »
Alice s'esclaffa.
« Ça m'étonnerait, vu comment tu décris nos rapports ! »
« Il a un cœur, même s'il ne le montre pas toujours. »
« Tu n'es pas objective. Je te rappelle que tu m'as dit que tu étais amoureuse de lui… »
« Je ne t'ai jamais rien dit de tel… Je parlais à Marie-Chantal ! »
« Marlène, c'est moi, Marie-Chantal !... Enfin, je crois… C'est moi, hein ? »
Marlène la regarda avec confusion. Avril fronça les sourcils et douta de ce que sa mémoire lui soufflait.
« De toute façon, je ne peux rien dire au commissaire, il n'est pas là. Il est reparti quelques jours à Dunkerque. Il ne rentrera que quand il aura bouclé l'enquête sur laquelle il travaille. »
« Tu devrais lui parler quand il reviendra. »
« Je sais que le commissaire ne voit pas d'un très bon œil ma relation avec Timothée. Ils ont déjà eu une altercation à ce sujet... Et si ça se passait mal ? Et s'ils en venaient aux mains ? Il boxe, Alice ! »
« Tim va étaler Laurence ? Ça me plairait de voir ça ! »
« Mais non ! C'est le commissaire qui boxe ! »
« Hein ? »
« Oui. Tu l'as vu. C'est toi qui me l'as dit. »
« Ah bon ? Franchement, avec sa prise à la gorge, il n'a pas besoin de boxer pour se défendre ! »
« Tu te souviens qu'il fait ce truc avec ses deux doigts ? » Elle mima le geste.
« Ben ouais ! Il me l'a faite une fois ! T'es pas fière quand il te serre !... »
« Je l'ai vu faire. C'est vrai que le pauvre garçon qu'il tenait comme ça n'en menait pas large… »
« Ainsi, Laurence boxe… »
Alice eut la brève vision d'un homme qui tapait dans un sac de sable comme un forcené, les muscles dorsaux jouant sous la peau. Elle reconnut la silhouette élancée de Laurence.
« Et s'il faisait ça pour se défouler ? » Demanda Alice.
Marlène haussa les épaules en essayant de s'imaginer le commissaire sur un ring. En vain.
« Je ne sais pas, Alice. Ce n'est pas trop son genre. »
« Il y a de la colère en lui, Marlène. Beaucoup de rage. Qu'est-ce qui peut être à l'origine de tant de colère ? »
Marlène se mit à réfléchir. Maintenant qu'elle le disait, Alice avait peut-être raison. Toute cette agitation, cette tension ces dernières semaines, depuis qu'il remontait la pente, à cause de...
« Peut-être la mort du Dr. Maillol ? »
Avril regarda la secrétaire, atterrée. Le nom avait immédiatement ouvert une porte et elle revit dans son esprit une femme brune en blouse blanche, une femme à la beauté froide et à l'intelligence acérée. C'était la médecin légiste, celle dont Laurence était tombé fou amoureux quelques mois auparavant, et elle était... ?
« Maillol est morte ? »
Marlène réalisa qu'elle avait lâché une véritable bombe et qu'Alice était véritablement bouleversée.
« Dis-moi que c'est pas vrai, hein ? »
« Je suis désolée, Alice. »
« Mais elle… elle m'a sauvé la vie ! »
Alice eut un hoquet de surprise en se souvenant de ce qui avait failli lui arriver pendant l'enquête du Cheval Pâle. Les images défilaient dans sa tête comme un film en accéléré. Elle fut soudain submergée d'émotions fortes qui ramenèrent d'autres souvenirs. Ce fut Marlène, inquiète, qui la sortit de sa transe. La jeune femme ne s'était même pas rendu compte qu'elle pleurait violemment.
« Alice ? Alice, ça va ? Ça va ? »
Avril secoua négativement la tête.
« Comment elle est morte ? » Demanda-t-elle entre deux sanglots.
« L'avion qui la ramenait à Paris, s'est abîmé dans l'océan il y a cinq mois. Il n'y a eu aucun survivant. Les corps n'ont jamais été retrouvés. »
« Mon Dieu… »
Et Alice se revit soudain choquée par la nouvelle dramatique. Et elle vit aussi Laurence, anéanti et perdu, et elle eut mal pour lui… Son degré d'empathie fut si fort qu'elle eut l'impression d'avoir un poids sur la poitrine et de ne plus pouvoir respirer.
« Laurence ? » Demanda-t-elle d'une voix étranglée.
« Au début, il se cachait, telle une bête blessée, mais on a bien deviné toutes les deux qu'il allait mal… Et puis, il prenait cette cochonnerie, Alice ! Tu te rappelles quand il s'est effondré devant nous au commissariat ? »
« Il a fait une overdose et on n'a rien dit pour qu'il ait pas d'ennuis… J'ai falsifié le rapport du médecin... »
Les larmes continuaient à couler sur les joues d'Alice sans qu'elle fasse un geste pour les retenir. Ce qu'elle ressentait allait bien au delà des mots. Marlène lui essuya le visage avec son mouchoir et la serra dans ses bras pour la consoler.
« Il va mieux maintenant. On l'a aidé et on l'aidera encore s'il a besoin de nous. Avec le temps, il va surmonter son chagrin… Le Dr. Maillol comptait beaucoup pour lui. »
« C'est terrible, je ne me souvenais pas… Et je suis là à médire sur lui, alors qu'il s'en est pris plein la figure… Je suis horrible. »
« Mais non, tu n'as pas à t'en vouloir, Alice. Tu n'y es pour rien. »
« Et pourquoi il ne m'a rien dit ? »
« Je suppose que c'est encore douloureux d'en parler et qu'il veut tourner la page. »
Alice hocha la tête, encore secouée.
« C'est que c'est tellement confus dans ma mémoire… Qu'est-ce qu'on a fait pour lui ? »
« Il avait entièrement saccagé son appartement. Pendant que tu allais le voir pour le tenir au courant de l'enquête en cours, j'ai tout rangé et tout nettoyé. Je savais que ça lui ferait plaisir que tout soit à sa place quand il rentrerait chez lui après l'hôpital... »
Alice leva les yeux au ciel en s'agaçant. Parfois, Marlène accordait trop d'importance aux petits détails du quotidien.
« Et à part ça ? »
« On le surveillait à tour de rôle. Toi, tu ne voulais pas le lâcher d'une semelle à tel point qu'il te fuyait. Il n'en pouvait plus de t'avoir tout le temps dans les pattes. Vous avez eu un gros clash où tu as dû lui dire certaines vérités. Je n'y ai pas assisté mais tu étais vraiment fâchée après lui ensuite… »
« Ah bon ? »
« Ça l'a fait réfléchir. Quand il a compris que tu faisais tout ça parce que tu avais peur, il s'est excusé pour son comportement irresponsable... Après qu'il ait eu bouclé l'enquête, il nous a invitées à dîner dans un resto chic toutes les deux pour nous remercier. »
Alice secoua la tête. Ça n'éveillait rien en elle mais elle se sentait saturée d'informations. Elle sentait même poindre le début d'une migraine. Elle se frotta le front et ferma les yeux quelques secondes.
« Marlène, ça te dérange si on remet la suite de cette conversation à demain soir ? Je me sens fatiguée. Avec toutes ces émotions, ça fait beaucoup d'infos à intégrer. »
« Pas du tout, je comprends, Alice. Il est tard et tu as besoin de te reposer. »
Après le départ de son amie, Alice resta longtemps éveillée malgré la fatigue, l'esprit en ébullition. Il y avait quelque chose de pas net dans cette histoire, comme si un voile recouvrait des souvenirs importants pour elle. Son intuition le lui criait mais elle avait beau cherché, rien de concret n'en sortait. C'est sur un sentiment de frustration qu'elle finit par s'endormir. Cette nuit là, elle rêva pour la première fois depuis son agression.
oooOOooo
Le lendemain matin, Avril apprit une bonne nouvelle. Le médecin l'informa qu'elle allait bientôt sortir de l'hôpital et retrouver son petit studio. Elle commençait à mettre de l'ordre dans son esprit, mais tout était loin d'être parfait. Il manquait des morceaux entiers du puzzle sur les événements récents. Parfois, quelque chose surgissait de sa mémoire sans qu'elle arrive à capturer le souvenir. Le médecin lui avait dit d'être patiente, de ne pas insister, que de fil en aiguille, elle allait reconstituer les événements et qu'elle finirait par se souvenir.
Et c'est là que la composante psychologique rentrait en ligne de compte. Alice angoissait : qu'arriverait-il si elle ne retrouvait pas totalement la mémoire ? Elle n'avait jamais eu de problème pour se souvenir de quoi que ce soit. C'était déroutant de ne plus pouvoir se faire confiance et d'avoir des trous qu'elle ne pouvait anticiper. Quand elle se retrouvait dans cette situation, elle avait beau chercher, elle se heurtait à un mur blanc, et avec son caractère soupe au lait, elle finissait par s'emporter contre elle-même.
La jeune femme l'ignorait la majeure partie du temps mais elle avait des problèmes d'attention. Marlène s'en était aperçue rapidement et devait claquer des doigts ou interpeller Alice pour la ramener au présent. Il fallait peu de choses pour distraire la rousse qui se perdait silencieusement dans la contemplation d'un détail pendant de longues secondes.
Alice avait un autre problème de taille : le nombre de ses connaissances était limité. Marlène était sa seule visiteuse, elle était la seule avec qui elle partageait une partie de ses souvenirs. L'autre partie, c'était Laurence qui la possédait et le commissaire brillait par son absence.
Marlène parlait tout le temps de lui, comme si le monde ne tournait qu'autour de lui. Selon la secrétaire, ils formaient tous les trois une sorte de famille dysfonctionnelle, dans laquelle le commissaire se comportait en grand frère inassumé avec Avril. Tous les deux enfants uniques, Alice et Laurence éprouvaient de l'affection l'un pour l'autre, disait-elle, mais ils ne savaient pas comment l'exprimer autrement que par des piques féroces, comme le feraient des adolescents mal lunés. Solidarité féminine oblige, Marlène se retrouvait souvent à prendre partie pour la journaliste, mais la plupart du temps, la secrétaire tempérait leurs discussions, telle une grande sœur arbitrant les conflits ou grondant les deux gosses turbulents de la fratrie.
Cette idée de fratrie dysfonctionnelle plaisait à Alice, privée de famille à jamais. C'était aussi pour cette raison qu'elle aurait bien aimé revoir Laurence. Pourquoi donc le commissaire ne venait-il pas la voir, s'il tenait un tant soit peut à elle ? Etait-ce une façon de la punir pour la boulette qu'elle avait commise quand elle s'était immiscée dans les affaires de la femme battue par son mari ? A la réaction excessive du commissaire, elle avait compris qu'il n'était pas content du tout. Se doutait-il que cela donnait le sentiment à Alice de subir une double peine ? Privée de mémoire, elle se rendait compte qu'il était la clé vers de nombreux souvenirs. Sans lui, sans son interaction, elle avait beau chercher, elle n'avançait pas.
Avril tenta de le joindre un après-midi. Le téléphone sonna dans le vide chez le policier et quand elle appela son bureau au commissariat, ce fut Marlène qui répondit, confirmant que Laurence n'était toujours pas de retour.
Avril sentit se lever la vague d'incertitudes et d'angoisses. Pour se changer les idées, elle alla marcher dans le parc malgré les températures printanières encore fraîches. Elle ne comprenait pas comment en l'espace de quelques jours, l'absence du policier se faisait autant cruellement sentir. Alice avait besoin de parler à Laurence, de trouver des réponses aux nombreuses questions qu'elle se posait. Elle avait besoin de le voir pour qu'il l'oriente et la guide dans la recherche de leur passé commun. Elle avait besoin de comprendre ce souvenir qui la hantait la nuit dernière : le regard rempli d'affection de Laurence avec un sourire chaleureux, sincère et irrésistible... A chaque fois qu'elle y repensait, elle chavirait littéralement. Ce devait être un moment rare, intime, qu'il avait partagé avec elle, la preuve qu'il éprouvait un vrai attachement. Elle n'arrêtait pas d'y penser et chérissait cet instant qu'elle pressentait unique.
D'une manière générale, une aura de mystères entourait le policier et ne le rendait que plus attractif aux yeux d'Avril. Elle était intriguée par sa personnalité qu'elle sentait complexe. A la fois odieux et attentionné, indifférent et protecteur, il y avait là une dichotomie qu'elle rêvait de percer. Plus perturbante, la sombre attirance qu'elle ressentait pour Laurence, n'avait assurément rien de fraternelle…
Quand elle entendit frapper à la porte de sa chambre ce même soir, elle se surprit l'espace d'une seconde à espérer que ce soit le commissaire, enfin rentré de son expédition dunkerquoise. Au lieu de ça…
… Avril vit débarquer un homme qu'elle reconnut immédiatement : Robert Vasseur, son ex-mari ! Celui qu'elle ne pouvait plus voir en peinture et qui lui avait causé tellement d'ennuis qu'elle ne les comptait plus ! Son cauchemar ambulant, quoi !
Prévenu par Laurence – Merci du cadeau empoisonné, Commissaire… - Robert s'était décidé à venir au chevet d'Avril et s'accrochait à elle en croyant qu'elle avait tout oublié et qu'elle pourrait tout lui pardonner ! C'était mal connaître Alice qui aurait bien aimé avoir oublié cet épisode particulier de sa vie (pour une fois)…
« Mon chaton, c'est affreux ce qui t'es arrivé ! Je vais m'occuper de toi ! » Disait-il. « Tu verras, tu vas retrouver tes souvenirs, et si ça revient pas, on s'en fabriquera ensemble des nouveaux ! »
« Robert, ne mets pas la charrue avant les bœufs… »
Avril avait tout fait pour le décourager, pour le faire partir mais apparemment, elle était devenue le projet de réhabilitation de "RoRo"...
Alice devait admettre cependant que, cette fois, Robert faisait des efforts dont elle ne l'aurait pas cru capable. Il ne lui faisait plus de belles promesses sans lendemain. Avec l'héritage de mademoiselle McGuinty, le temps des vaches maigres et des conneries était révolu. Il avait un travail sérieux, un commerce, ne buvait plus, ne montait plus de plans foireux ou bidons. Il s'était rangé, comme il disait. Il racontait qu'il avait changé, grandi, qu'il voulait fonder à nouveau une famille. Avant, il était trop jeune et il n'avait pas mesuré les besoins d'une femme. Maintenant, il se sentait prêt. Pourquoi ne pas tout recommencer avec Alice, l'amour de sa vie ?
Avril n'était pas franchement pour, mais elle n'était pas contre non plus. Elle n'avait plus de travail, plus de revenus, ne savait pas quand elle pourrait reprendre une quelconque activité parce qu'elle se fatiguait vite. Sa situation matérielle était pour le moins précaire, elle devait l'admettre. Robert était prêt à l'aider généreusement, pourquoi ne pas faire quelques entorses aux règles qu'elle s'était imposée ? Après tout, il n'y avait que les imbéciles qui s'obstinaient et ne changeaient pas d'avis.
Alice mit donc de côté ses rancœurs car elle avait toujours trouvé Robert craquant et attachant. Malgré ses défauts, le jeune homme avait un bon fond. Il avait juste besoin d'être guidé.
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Quand le médecin libéra Avril, Robert proposa naturellement à Alice de venir s'installer chez lui pour quelque temps. Prudemment, la jeune femme refusa, pas prête à aliéner sa liberté si chèrement acquise. Tant que Robert ne comprenait pas que son boulot, c'était sa vie, elle ne voulait pas s'engager plus avant.
Alice sentait surtout poindre une divergence majeure dans les plans bien rodés que Robert avait concoctés de façon idyllique pour leur avenir : il voulait des enfants, elle n'en voulait pas... Le garçon était tellement optimiste qu'elle avait eu beau lui dire ce qu'il en était pour elle, il n'avait rien écouté. Quand elle irait mieux, elle ne se gênerait pas pour lui rappeler qu'elle n'avait rien d'une future poule pondeuse !
A suivre…
