Meilleurs voeux 2017 à tous ! Que cette nouvelle année vous comble et vous apporte tout ce que vous souhaitez !

Et pour bien la commencer, un nouveau chapitre !

oooOOOooo

Le commissaire Laurence était venu, il avait vu et il avait vaincu.

Tel César auréolé de sa gloire, il était rentré à Lille avec la satisfaction pleine et entière d'avoir résolu l'enquête de Dunkerque et arrêté le vrai coupable. Derrière lui, il laissait les grincements de dents aux jaloux et aux aigris.

Laurence était ravi de retrouver sa ville, son appartement, son bureau et sa secrétaire. Le visage charmant et amical de Marlène lui avait manqué. Même quand le divisionnaire l'avait convoqué pour faire le bilan de l'affaire, il avait été heureux de parler avec Tricard.

Tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes...

Enfin, presque... A Dunkerque, il avait renouvelé l'expérience d'un soir avec une inconnue croisée au bar de l'hôtel, une femme qui répondait à ses standards, mais là encore, il avait été déçu et s'était ennuyé. Il manquait indéniablement un petit quelque chose sur lequel il n'arrivait pas à mettre un nom et cette situation commençait à l'interpeller.

Jusqu'à peu, Laurence prenait son plaisir au gré de rencontres d'un soir. Une femme lui plaisait, il ne se gênait pas pour le lui faire comprendre. Son physique avantageux le servait et il n'avait qu'à claquer des doigts pour faire succomber l'objet de ses désirs. Au final, ce n'était qu'une collection de belles créatures qu'il mettait dans son lit et qui flattaient son orgueil de mâle. Pas de chichis, pas de drames, pas d'emmerdements, ça lui suffisait amplement.

Avec Maillol, il avait rencontré des résistances. La légiste s'était immédiatement montrée distante, pas intéressée pour deux sous, voire insultante avec lui. Comme on disait communément, il s'était pris un beau râteau... Elle avait longtemps ignoré son charme et cela n'avait fait qu'attiser son désir pour elle. Il avait dû s'employer pour enfin la faire rire et la séduire. Maillol avait toutes les qualités qu'il aimait chez une femme, un caractère froid semblable au sien, un esprit analytique et cultivé, une intelligence vive et un humour pince sans rire. Ils se ressemblaient trop pour ne pas finir par s'assembler.

Le policier avait immédiatement succombé. D'habitude si circonspect sur ses sentiments, il avait avoué être tombé amoureux d'elle. Il était sûr que Maillol ressentait la même chose pour lui, mais elle avait eu peur de se l'avouer et était partie, loin de celui qui avait cherché à retenir la femme libre qu'elle était. Sur le moment, il avait compris pourquoi elle agissait ainsi. Il aurait fait exactement la même chose à sa place.

Pourtant, il aurait dû être plus insistant, plus convaincant. Il aurait dû se battre pour la garder près de lui. Il aurait dû… Laurence savait que ça ne servait à rien de partir dans cette direction. Le destin s'était chargé de les séparer pour toujours.

Depuis Maillol, plus rien n'était pareil. Cherchait-il en d'autres femmes ce qu'il avait perdu ? Il était bien incapable de le dire. Il ne voulait pas tirer de conclusions, mais le sexe occasionnel ne semblait plus le satisfaire comme auparavant. Il s'emmerdait car il manquait l'essentiel, le sel de l'existence : l'amour.

Plus alarmant, et même s'il se refusait à aller par là, il avait pensé spontanément à Avril avec inquiétude, avec nostalgie aussi. Il avait même été tenté de prendre de ses nouvelles à plusieurs reprises, mais s'était retenu à chaque fois, fort de sa décision initiale de ne pas lui parler. Sa fierté l'en empêchait, ainsi que la peur qu'Avril découvre le pot aux roses. Il savait qu'il agissait comme un gamin sur le point d'être pris en faute et qui se cachait, mais c'était plus fort que lui. Peut-être qu'en demandant à Marlène ? Mais non, il n'était pas dans ses habitudes de ne pas être direct, d'autant que sa secrétaire trouverait bizarre qu'il agisse ainsi. Par totale lâcheté, il n'avait donc pas appelé la journaliste. Sauf qu'en bon égoïste, il n'appelait pas ça de la lâcheté, mais de l'instinct de conservation.

Pendant plus de huit jours à Dunkerque, Laurence s'était abruti de travail, interrogeant les témoins, toujours sur la brèche. Premier levé, dernier couché, le cerveau en ébullition, cela faisait longtemps qu'il ne s'était pas senti aussi bien. Ses collègues l'avaient regardé comme un météore, se demandant même s'il ne carburait pas à la coke tellement il était plein d'énergie.

Grâce à Avril, il savait que rien n'avait transpiré de son épisode addictif. Il était reconnaissant à la jeune femme, mais aussi furieux. Les risques qu'elle avait pris en falsifiant le rapport médical le concernant, lui aurait valu la prison si elle s'était fait prendre. Passe encore qu'il se fasse punir pour ses agissements irresponsables, mais il refusait de l'entraîner dans sa déchéance.

Sans compter que désormais, il lui était redevable. Il détestait se retrouver dans cette situation. Il se targuait d'être un homme libre, sans attache. Là, Avril venait de lui mettre une laisse autour du cou en croyant bien faire. Et parce que les choses étaient allées trop loin entre eux, il éprouvait de la colère mêlée à de la culpabilité. C'était une situation totalement explosive, d'autant que l'épée de Damoclès qu'il avait au dessus de la tête finirait bien par tomber un jour…

Si Laurence avait accepté d'être lucide, il se serait rendu compte qu'Avril présentait de nombreux points communs avec Maillol. Elles étaient toutes les deux des femmes libres, entendaient mener leurs vies comme bon leur semblait, hors de la dictature machiste, faisaient des métiers d'homme et se comportaient comme tels. Pour quelqu'un comme lui qui, soi-disant aimait les femmes en potiches ou en femmes d'intérieurs, elles juraient toutes les deux dans son paysage et apportaient la preuve qu'il était capable de passer outre ses propres convictions.

Si Laurence avait été honnête envers lui-même, il aurait reconnu qu'il trouvait aussi la rousse singulièrement jolie et surprenante, surtout dans les rares moments où elle laissait parler sa féminité. Non, la journaliste ne le laissait pas de marbre. Oui, ses efforts pour la railler ou la rabaisser étaient une façon de se protéger contre son charme mutin et fantasque qui tranchait avec le sien, austère et très vieille France.

Mais accepter de reconnaître qu'il appréciait sincèrement Avril ? Jamais. Impossible. C'était s'abaisser à reconnaître qu'il avait tort. Sa fierté masculine ne l'aurait pas supporté.

Pendant huit jours donc, il avait échappé à de paradoxales pensées qui avaient finies par s'imposer avec plus de forces dès son retour. Dans ces scenarii, il se prenait à souhaiter qu'Avril se souvienne et qu'elle vienne le voir. La majeure partie du temps, il s'ensuivait alors une discussion tendue où ils se disaient leurs quatre vérités et où elle finissait par le gifler et par partir définitivement. Il en était presque soulagé, mais de moins en moins au fur et à mesure qu'il y repensait. Il se prenait de plus en plus à espérer que les choses s'arrangeraient entre eux et qu'ils conserveraient leur amitié malgré tout.

A ce stade, il aurait bien été en peine de savoir ce qu'il voulait réellement. Continuer à voir Avril avec les reproches habituels et les railleries incessantes qui accompagnaient d'ordinaire leurs rapports ? Ou bien ne plus la voir et éprouver de la tristesse, car il savait que la pétillante journaliste dont il aimait se moquer, lui manquerait ?

Ce fut Marlène qui paradoxalement, choisit pour lui. Il était rentré depuis la veille lorsque sa secrétaire se jeta à l'eau pour lui parler de sa relation avec Timothée Glissant.

« Commissaire, j'ai quelque chose à vous dire… »

« Oui, Marlène ? »

« Voilà, c'est un peu délicat…

« Il vous est arrivé quelque chose ? Vous avez un problème ? »

« Non, tout va bien… Je voulais juste vous dire… »

Laurence observa sa secrétaire qu'il avait rarement vu aussi hésitante. Cette dernière se tordait les mains et ne savait visiblement pas par où commencer.

« Je vous écoute, Marlène. »

« Timothée Glissant et moi, nous nous fréquentons. »

Elle s'était lancée. Sur le coup, Laurence dévisagea Marlène sans réagir.

« Oui ? »

« Nous sortons ensemble… Lui et moi, c'est du sérieux. »

Laurence sentit son estomac se tordre en réalisant ce que cela impliquait. Ainsi, Marlène n'était plus amoureuse de lui. Cela aurait dû être un soulagement, mais il s'apercevait que c'était comme un déchirement. Il n'était plus l'homme que Marlène idolâtrait et plaçait au dessus des autres. Le rival avait gagné.

« Je vois. »

Marlène vit que Laurence se refermait comme une huître et ajouta rapidement :

« Je sais que ça vous touche mais ça me semble honnête de vous le dire. Je vous reste très attachée, mais Tim, c'est devenu spécial, et... »

« Je comprends, Marlène. »

Laurence se leva et boutonna sa veste, en se forçant à sourire.

« Après tout, vous aussi, vous avez droit au bonheur. Je n'aurais pas compris qu'une aussi jolie femme que vous, se prive de la possibilité d'être heureuse, et ne se trouve pas un homme qui l'apprécie enfin comme il se doit. »

Laurence fit le tour de son bureau et s'approcha de Marlène en faisant taire son ego blessé. Il devait lui montrer qu'il était content pour elle, sinon elle s'en voudrait de le lui avoir dit.

« Je vous souhaite le meilleur. Sincèrement. »

« Merci, Commissaire. »

Marlène hésita, puis le serra brièvement dans ses bras. Laurence ne put s'empêcher de lui faire part de ses incertitudes.

« Marlène ? Vous êtes sûre ? »

La jeune femme hocha la tête avec un sourire qui alla en s'élargissant.

« Si ça ne va pas, vous me le direz, n'est-ce-pas ? » Insista Laurence.

« Bien sûr, vous restez mon ami. »

Laurence hocha la tête, ému par cette dernière marque d'attention. Il était sans doute temps de laisser partir Marlène pour qu'elle vive sa vie. Il ne la perdait pas vraiment puisqu'elle demeurait sa secrétaire et amie, mais leurs rapports en resteraient là. Il y eut un moment de gêne, puis elle rejoignit son bureau, clairement soulagée, et reprit son travail.

Laurence alla boxer cet après-midi là. Il n'avait jamais pensé à la possibilité que Marlène se désintéresse de lui, tellement elle gravitait autour de lui en le vénérant comme un Dieu. Pourtant, il venait de tomber de son piédestal et la pilule était dure à avaler. Il lui faudrait sans doute quelque temps pour s'habituer.

Il passa une soirée abominable et but plus que de coutume, pour finalement, sombrer dans les bras de Morphée.

Laurence s'arrangea le lendemain pour ne pas passer la journée au commissariat. Sur les coups de midi, il vint récupérer ses messages à son bureau. Avril avait à nouveau cherché à le joindre et le suppliait de la rappeler. Malgré l'insistance alarmée de Marlène, agacé, il n'accorda aucune attention à la demande de la journaliste.

Il repartit enquêter sur une affaire de vols de tableaux chez une riche veuve, qui était plus intéressée par sa personne que catastrophée par la perte de ses œuvres d'art. Il faut dire qu'elles appartenaient à feu son mari et que personnellement, elle les trouvait laides. Les assurances étaient là pour couvrir le dommage et la rembourseraient.

Laurence n'était pas d'humeur badine et ignora totalement la femme qui flirtait ouvertement avec lui. Cette affaire présentait des incohérences qu'il comptait bien approfondir mais pas de la manière dont la propriétaire des toiles l'entendait. Pourtant, dans les heures qui suivirent et alors que son opinion se renforçait, un Tricard gêné l'appela et il fut dessaisi de l'enquête, au profit d'un commissaire plus souple. Le préfet avait donné des ordres.

Laurence rentra prématurément chez lui très en colère. Pour lui, ce vol de tableaux était une machination et sentait l'escroquerie à l'assurance à plein nez. Il tourna en rond dans son salon pendant une heure avant de s'emparer de sa veste et de sortir, sa décision prise. Il roula jusqu'à s'arrêter dans une ruelle pavée sordide et triste, même en plein jour. A peine sorti, il fut accosté par une des prostituées du quartier dont il déclina poliment l'invitation, avant de s'engouffrer dans l'immeuble d'Avril.

Laurence monta les escaliers jusqu'au dernier étage et frappa à la porte. Qu'elle ne fut pas sa surprise quand Robert ouvrit.

« Bonsoir Vasseur... Avril n'est pas là ? »

« Non, elle est partie marcher. Elle dit que ça fait partie de sa thérapie. Elle doit fréquenter des lieux qu'elle connait pour se souvenir. »

« Je reviendrai une autre fois alors. »

« Commissaire, attendez !... Je vous ai jamais remercié de m'avoir prévenu pour Alice. Elle a besoin d'aide, vous savez. Elle dit rien, elle se plaint pas, mais j'la connais, j'vois bien qu'il y a quelque chose qui tourne pas rond… »

« Elle se cherche, Vasseur, c'est normal. »

« J'serai là cette fois. »

Laurence lui adressa un bref sourire, avant de tourner les talons.

« On est à nouveau ensemble, elle et moi ! » S'écria Robert.

Laurence marqua un temps d'arrêt, soudain intéressé, et se retourna.

« Ah bon ? »

«On a plein de projets. A commencer par quitter ce taudis, peut-être même cette ville... J'ai ouvert une quincaillerie qui est en plein boum. Je vais avoir besoin d'elle pour m'aider à la boutique. »

Laurence leva les sourcils. Même dans ses rêves les plus fous, il n'arrivait pas à imaginer la rousse en commerçante. Quoique, à la réflexion... en poissonnière mégère et truculente dans une criée, ça lui irait plutôt bien...

« Et Avril est d'accord ? »

« J'lui ai encore rien demandé, mais ça sera toujours mieux que de croupir ici. Elle est pas faite pour ça, mon Alice, c'est une battante. J'ai le projet de mettre en place un réseau de magasins de bricolage, ça c'est l'avenir ! »

Laurence eut un sourire un peu forcé.

« Je n'en doute pas. »

« Si elle voit que je suis sérieux, on va se remarier et fonder une famille ! »

« Faites donc, vous m'enlèverez une sacrée épine du pied. »

Même en le disant, Laurence n'y croyait qu'à moitié. Visiblement, Vasseur se berçait d'illusions et vivait dans son monde. La Alice Avril qu'il avait connue n'était plus la même que celle qu'il fréquentait maintenant. Même avec ses souvenirs en carafe, la jeune femme allait prestement envoyer bouler le prétendant. Ce type tout mou et quelconque n'était pas fait pour la bouillonnante rousse…

N'est-ce pas ?

Et si elle partait elle aussi ? Et si elle l'abandonnait comme Marlène ? Il savait que c'était totalement déraisonnable de penser en ces termes, pourtant c'était la vérité. Leur trio allait disparaître, et il allait se retrouver tout seul comme un con.

Vasseur avait dit quelque chose qu'il n'avait pas écouté.

« Pardon ? »

« Vous m'aiderez à convaincre Alice, Commissaire ? »

« Parlez avec elle, d'abord. »

« Bien sûr. »

« Bonsoir Vasseur. »

Laurence prit congé, le moral en berne. Il s'était absenté plus d'une semaine, et les choses venaient de changer radicalement autour de lui.

Il repartit chez lui, pensif et inquiet, et surtout, en s'en voulant. Qu'est-ce qui lui avait pris de demander à Vasseur de s'occuper d'Avril ? C'était la plus mauvaise idée qu'il ait jamais eue. Laurence avait sous-estimé la jeune femme et son imprévisibilité. Il aurait dû se douter que, laissée à elle-même, elle se raccrocherait à son Robert !

Le plus perturbant pour lui, c'est qu'il aurait dû être heureux de se débarrasser de la journaliste. Au lieu de ça, c'était tout le contraire. Il ne comprenait pas pourquoi il était mécontent d'une situation qu'il avait si souvent souhaitée auparavant. Ce paradoxe en lui-même l'agaçait prodigieusement.

Laurence n'avait demandé à Vasseur d'être là que pour distraire la jeune rousse, pas pour s'incruster ! De quel droit d'abord ce minable revenait-il dans la vie d'Avril ? Qu'avait-il fait pour mériter autant d'attention ? Ce bon-à-rien revenait s'installer dans le nid tel un coucou, saisissant l'opportunité de reconquérir son ex- et de se refaire une place dans le cœur d'Avril ! Ce pochetron, ce profiteur, ce beauf…

L'antipathie qu'il ressentait pour Vasseur atteignit des sommets jusqu'à ce qu'il mette brutalement un nom sur l'origine de sa colère : jaloux… il était jaloux. Il fut tellement sidéré par cette révélation qu'il ne se rendit pas compte qu'il avait freiné brutalement et s'était arrêté au milieu de la route !

Non, ça ne se pouvait pas…

Avril était quelqu'un qui ne comptait pas vraiment pour lui. Il n'avait juste pas envie qu'elle refasse les mêmes erreurs de jeunesse avec un homme pour qui elle croyait encore avoir des sentiments. Elle n'aimait plus Vasseur. Elle voulait vivre libre, sans attaches, mener sa vie comme elle l'entendait, vivre sans contraintes ses rêves, être ambitieuse et être appréciée pour son talent et son travail, elle voulait…

Plus il se trouvait d'arguments raisonnables pour nier une vérité à laquelle il ne pouvait plus échapper, plus il réalisait la futilité de ses efforts.

Ce n'était pas elle qui était en cause, c'était lui. C'était sa faute à lui s'il en était arrivé là.

Oh Seigneur, qu'avait-il fait ?

Il avait commis une erreur de jugement monumentale. Il ne pouvait que s'en mordre les doigts à présent. Ce maudit orgueil lui avait encore joué des tours. Il savait pourtant que c'était à cause de cette attitude bornée et fière qu'il devait tous ses ennuis professionnels et privés. Son orgueil l'aveuglait et l'empêchait de reconnaître ses erreurs.

Il repartit en sentant le poids cuisant de son échec. Le reste du trajet ne fut qu'un examen de conscience douloureux d'où il ne ressortit qu'une chose : il avait hâte de se retrouver en tête à tête avec sa bouteille de whisky pour noyer sa culpabilité…

Ce ne fut qu'au détour du couloir qui menait à son appartement que Laurence l'aperçut. Avril était assise par terre, la tête appuyée contre le chambranle de la porte. Le bruit de ses pas était étouffé par la moquette au sol, alors il s'approcha d'elle et l'observa. Elle semblait dormir.

Du bout de sa chaussure, il lui toucha le bras. Presqu'immédiatement, Avril ouvrit les yeux, le regard voilé, perdue.

« Ça va, Avril ? »

Galamment, il lui tendit la main et l'aida à se relever. La jeune femme dut s'appuyer contre lui quand elle perdit l'équilibre en se mettant debout. Laurence s'abstint de tout commentaire désobligeant. Cela faisait partie des fameuses séquelles dont le médecin lui avait parlées.

« Ça fait au moins une heure que je vous attends. » Grommela-t-elle, encore groggy.

Laurence ouvrit la porte et l'invita à entrer. Sans y être conviée, Avril s'assit dans un fauteuil du salon et détailla la pièce. Le propriétaire des lieux la laissa faire.

« Vous voulez boire quelque chose ? »

« Juste un verre d'eau. »

Il le lui apporta et s'assit en face d'elle.

« Vous allez mieux ? »

Avril haussa les épaules.

« C'est comme un gruyère plein de trous que j'essaie de combler. Parfois ça revient, parfois, non… » Elle lui sourit. « … Vous m'aideriez si vous pouviez éclaircir deux ou trois choses. »

Laurence la dévisagea silencieusement. Le moment qu'il redoutait tant, était enfin arrivé.

« Comme quoi ? »

« Notre rapport l'un à l'autre… Marlène m'a dit que nous étions proches, sans l'être vraiment. J'ai des souvenirs peu agréables de discussions clairement… difficiles. Vous me faites beaucoup de reproches, vous m'envoyez paître… Vous me détestez ou quoi ? »

« Oui. »

Avril parut interloquée par sa réponse franche et chercha visiblement à caser ça quelque part dans le puzzle qu'était sa mémoire.

« Pourquoi ? Qu'est-ce que je vous ai fait ? »

« Pourquoi ? Parce qu'on ne peut pas aimer tout le monde. Quant à ce que vous m'avez fait, je dirais que votre seul tort est d'exister… »

« Quoi ? Mais c'est quoi ces arguments à la noix ? C'est totalement arbitraire ! Vous ne me connaissez même pas. »

Laurence prit une pose assurée et eut un petit rire.

« Oh si, je vous connais ! »

« Ça ne vous donne pas le droit de me juger, encore moins de me condamner ! »

« Parfait, dans ce cas, vous m'épargnez d'énumérer une énième fois la longue liste de reproches et de défauts que je vous dresse régulièrement. De toute façon, je n'aime pas me répéter. »

Avril le regarda, sidérée.

« Vous racontez n'importe quoi ! Je sais que vous vous souciez de moi. J'ai des souvenirs de moments où vous vous inquiétez sincèrement. Marlène m'a aussi dit que vous ne vouliez pas avouer que vous aviez de l'amitié pour moi, et pourtant, vous avez été là pour moi quand j'étais au plus mal, comme j'ai été là pour vous quand vous en aviez besoin ! »

Laurence tressaillit, ébranlé, puis prit une profonde inspiration.

« Je vous tolère sur mes enquêtes mais nos rapports s'arrêtent là. »

« Pourquoi vous mentez ? Pourquoi vous ne voulez pas admettre que nous sommes amis ? »

« Parce que vous êtes vous et que je suis moi ! Il n'y a rien de compliqué à comprendre là-dedans. »

Avril fronça les sourcils et se renfrogna.

« Vous voulez pas m'aider, alors ? »

« Bien sûr que si. Que voulez-vous savoir ? »

« Comment on s'est rencontré. Je n'en ai aucun souvenir. »

« Je vous envie… »

« Hein ? »

« J'aimerais avoir oublié le moment où je vous ai vue la première fois dans mon bureau… »

Et Laurence répondit aux nombreuses questions d'Avril, détaillant les points qu'elle semblait ignorer. Plusieurs fois, la jeune journaliste termina spontanément l'histoire. Aux travers des explications du commissaire, Avril décela bientôt l'humour particulier de Laurence et se formalisa moins de ses remarques et autres piques qu'il lui lançait. Il insistait particulièrement sur les moments qui n'avaient pas été agréables pour elle, comme les arrestations dont elle avait fait l'objet. C'était comme s'il se délectait une seconde fois de ses mésaventures. Elle finit par en rire, tellement ça lui paraissait ridicule avec le recul, et elle parvint à le dérider aussi.

« Vous avez cessé de m'arrêter pour un oui, pour un non. »

« Je pourrais recommencer. »

« Non, je ne crois pas. »

« Si vous faisiez entrave à une enquête ou cachiez quelque chose, je vous assure que vous pourriez finir sur la paille d'un cachot, Avril. »

Elle secoua la tête.

« Vous m'avez déjà sorti de prison en prenant des risques énormes et vous m'avez même emmené ici pour me cacher. Même que je vous ai trouvé mignon en peignoir et que je vous ai… »

Elle sembla soudain réaliser ce qu'elle venait de dire et rougit. A ce souvenir gênant, il se mit à rire doucement.

« J'aurais peut-être mieux fait de profiter de vos bonnes dispositions à mon égard ce soir là plutôt que de vous envoyer paître... Vous auriez fait quoi si je vous avais dit que je vous trouvais sexy quand vous portiez mon pyjama ? »

« Euh… C'est que… Vous m'avez trouvée sexy avec votre pyjama ? »

Laurence hocha lentement la tête sans la quitter des yeux. Gênée, Avril commença à s'agiter dans son fauteuil.

« Vous vous fichez encore de moi, là, hein ?… »

« Bien sûr que je me fiche de vous… » Répondit Laurence, pince sans rire.

Il se leva et alla se servir un whisky qu'il descendit d'une traite.

« Vous avez d'autres questions, parce que j'aimerais vous parler de l'enquête sur laquelle je suis actuellement ? Ou plutôt celle sur laquelle j'étais… »

Et Laurence lui raconta l'affaire de la riche veuve et de son vol de tableaux bidon. Avril prit des notes très précises pour suivre son plan.

« Dites que vous avez des preuves, et ne citez pas vos sources. »

« Mais je n'en ai pas ! » Protesta Avril.

« Ce n'est pas ça qui vous empêchait de publier vos articles quand vous avanciez des théories fumantes ! »

Avril soupira.

« Quand les aurez-vous ? »

« Demain. Quand vous aurez publié votre chronicle, la veuve va forcément réagir et se trahir. Elle va nous conduire à son complice, et par là même, aux tableaux »

« Vous êtes sûr ? »

« Vous prenez les paris ? »

« Je ne sais même pas si Jourdeuil acceptera mon papier. »

« Pourquoi pas ? Vous arrivez à le convaincre d'habitude. »

« Oui, mais d'habitude, j'ai toute ma tête. »

« Vous y arriverez. »

Avril se leva et il la suivit jusqu'à la porte en prenant ses clés et sa veste au passage.

« Vous sortez ? »

« Je vous raccompagne. »

« Je peux rentrer toute seule ! » Protesta-t-elle, en pensant qu'on la prenait pour une infirme.

« Il est tard. Votre Robert doit se demander où vous êtes. »

En voiture, ils évoquèrent encore quelques souvenirs liés à la Facel Vega. Apparemment, Avril n'en voulait pas à Laurence de toutes les sales blagues qu'il lui avait faites en la laissant régulièrement sur le bord de la route ou en la forçant à rentrer à pieds. Même si elle avait mauvais caractère parfois, la rancune ne faisait pas partie de ses défauts.

Dix minutes plus tard, il s'arrêtait devant la porte de l'immeuble d'Avril.

« Merci, Laurence. Pour la conversation… et l'affaire. »

« Le plus tôt vous revenez au travail, le mieux ce sera pour vous. »

Avril le dévisagea et lui sourit doucement avec reconnaissance. Laurence lui sourit à son tour et ils restèrent tous les deux à s'observer jusqu'à ce que la jeune femme détourne le regard, gênée.

« Bon, j'y vais, j'ai du pain sur la planche… »

« Bonne nuit, Avril. »

Elle ouvrit la portière et se ravisa. En un quart de seconde, elle combla l'espace entre elle et lui, puis l'embrassa longuement sur la joue. C'était un baiser appuyé, à la commissure de ses lèvres. Quand elle se recula, il la regardait avec une interrogation clairement écrite sur le visage.

« Moi, je ne vous déteste pas... » Expliqua-t-elle simplement. « … Et je vous le montre. »

Il y eut un silence.

« Filez. » Se contenta-t-il de lui dire, avec tout le sérieux dont il fut capable.

Avril sortit, un sourire malicieux aux lèvres, heureuse de son initiative. Laurence attendit qu'elle soit rentrée dans l'immeuble avant de repartir, et seulement à ce moment là, il se permit à son tour un sourire.

A suivre…