Chapitre 6

Alice s'enfonçait dans un océan de volupté. Des mains indéniablement masculines lui massaient le dos lentement. Loin de ses soucis, elle flottait dans une bulle hors du temps, où tout était parfait. Seules comptaient les larges paumes douces et fermes qui appliquaient le juste dosage de pression sur ses muscles. Chaque fois qu'il descendait, l'homme s'aventurait de façon coquine un peu plus bas sur ses reins. Alice finit par laisser échapper un soupir de bien être.

L'inconnu continua patiemment ses caresses sur un rythme idéal, conscient de l'effet qu'il produisait sur elle. Ses doigts effleuraient chaque courbe sensuellement, s'aventurant sur les flancs d'Alice, traçant un chemin brûlant et érotique. Alice finit par se mordre la lèvre inférieure, envahie par une boule de chaleur sensuelle qui naissait au creux de son ventre et ne résista pas à l'envie de s'étirer en serrant ses cuisses l'une contre l'autre.

Un rire familier se fit entendre. Quelques secondes plus tard, l'inconnu déposait de légers baisers sur l'épaule de la jeune femme tout en continuant à la masser. Cette fois, Alice ne put retenir un gémissement…

« Ta peau est tellement douce... » Murmura-t-il. « … On dirait de la soie… »

Il y avait une légère pointe d'émerveillement dans cette voix grave qu'Alice connaissait bien mais avait rarement l'occasion d'entendre de façon aussi cajoleuse.

« Continue, s'il-te-plaît… » Soupira-t-elle, bienheureuse.

Un rire gentiment moqueur se fit entendre, loin du sarcasme qui le teintait d'ordinaire.

« Tu aimes trop ça, Avril. »

Seul un hum d'appréciation lui répondit. L'homme poursuivit ses investigations en explorant lentement la nuque de la jeune femme avec ses lèvres. Sa barbe naissante déclencha une série de frissons involontaires chez Alice… Ce qu'il était en train de lui faire était tout bonnement divin. Du feu liquide circulait désormais dans ses veines et elle n'avait plus qu'une envie : que ça ne s'arrête jamais.

« Dis-moi ce que tu veux… » Souffla-t-il à son oreille.

« Toi… C'est toi que je veux. » Répondit-elle immédiatement.

Il y eut un long silence, puis l'homme se recula, en retirant ses mains du dos d'Alice. La rousse frissonna, sa peau brûlante exposée à la soudaine fraîcheur de l'air et faillit protester quand elle entendit :

« Vous pouvez toujours rêver, Avril. Jamais je ne m'abaisserai à coucher avec vous. »

Le commentaire fut acide, cinglant et humiliant. Alice redescendit immédiatement sur terre et associa enfin la voix mystérieuse avec le visage de son propriétaire… Laurence !

Avril sursauta violemment et poussa un cri de surprise. Le cœur battant, elle ouvrit les yeux dans la pénombre de sa chambre de bonne et se redressa dans son lit, avant de réaliser qu'elle ne faisait que rêver !

Encore marquée par la vivacité du rêve, elle resta quelques secondes hébétée, regrettant presque de s'être réveillée, alors qu'elle était si bien, mais cela ne dura guère quand elle réalisa...

Merde ! Je fantasme sur Laurence !

Son premier réflexe fut de se traiter mentalement de folle et de se dire que ça faisait sans doute trop longtemps qu'elle n'était pas sortie avec un homme ! De là à souhaiter que ce soit Laurence ! Franchement, quelle idée tordue ! Elle n'était pas si désespérée que ça, tout de même ! Puis Avril se rappela tout à coup sa situation présente, son amnésie et son boulet d'ex-mari qui lui avait fait une proposition hallucinante la veille.

La colère monta à nouveau en elle à ce souvenir. Pour qui Robert la prenait-elle ? Elle mesurait désormais combien elle avait changé en trois années. Elle se sentait grandie, plus mûre, plus réfléchie aussi… même si ce dernier point restait encore à améliorer. Mais surtout, elle s'était battue pour qu'elle obtienne la reconnaissance professionnelle qu'elle méritait. Maintenant qu'elle avait sa carte de presse en poche et était reporter à part entière, ce n'était pas son crétin d'ex qui allait briser son élan avec sa chaîne de magasins de bricolage !

Alors qu'elle avait à peine dormi quatre heures, Avril se leva et se fit chauffer un café. Robert ne comprenait pas ce à quoi elle aspirait. Il s'imaginait qu'elle n'avait pas un vrai métier qui la faisait vivre décemment. Bon, elle ne roulait pas sur l'or, c'est vrai, mais pour rien au monde, elle n'était prête à renoncer, elle en avait trop bavé pour arriver là où elle se trouvait. Elle était fière de son parcours, de ce qu'elle avait obtenu en ne lâchant rien. Par dessus tout, elle était libre de faire ce qu'elle voulait, de vivre sa vie comme elle l'entendait, et ça, ça n'avait pas de prix.

Avril était parfaitement consciente de ce qu'elle valait. Il suffisait de voir à quel point ses collègues masculins étaient jaloux et ne lui faisaient pas de cadeaux. C'était un signe qui ne trompait pas, et Jourdeuil, en bon rédac' chef, savait qu'elle dérangeait. Malgré ses défauts et son machisme primaire, il encourageait Avril et l'appuyait, tout en attisant les rivalités entre tous ses journalistes pour obtenir le meilleur d'eux-mêmes. La veille, quand elle était arrivée avec son article avant le lancement des rotatives, Jourdeuil avait accepté de bouleverser l'ordonnancement de l'édition, rien que pour elle.

C'était une sacrée marque de confiance et aussi la reconnaissance de son talent. D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, Alice avait toujours aimé écrire. Sa prose était précise, dynamique et inspirée, son style, percutant et aérien. C'était sa passion et elle ne se voyait franchement pas faire d'autres métiers que celui de journaliste ou de romancière.

Quand elle avait soumis ses premiers chapitres à un éditeur parisien en visite à Lille, elle n'avait reçu que des louanges et une invitation à poursuivre. Cela aurait pu s'arrêter là, n'être qu'une hypocrisie polie, sauf que l'éditeur en question l'avait appelée pour savoir où elle en était. Elle avait mis les bouchées doubles pour achever le premier jet. Il ne lui restait plus qu'à faire les corrections et elle pourrait bientôt envoyer le manuscrit définitif.

Et Robert qui lui proposait de régresser et de redevenir sa petite bonniche ! Cette fois, elle lui avait bien remis les idées en place, à son Roro ! Il lui faudrait sans doute recommencer car le jeune homme avait la tête dure. Pas question une seule seconde qu'elle renonce à son rêve pour se retrouver à la tête d'une tribu vagissante et malodorante !

oooOOOooo

Plus tard dans la mâtinée, Avril planquait avec Laurence dans la Facel Vega, devant l'entrée du domicile de la veuve. Il était venu la chercher et ils n'avaient pas échangé trois mots. Face à l'imperturbable commissaire, Alice s'impatientait, remuait dans son siège et tâchait de rester calme.

« On va attendre longtemps comme ça ? » Avait-elle demandé au bout un moment.

« Le temps qu'il faudra. » Avait-il simplement répondu, image même de la patience et de la sérénité.

Alors ils attendaient en silence. Alice finit par sortir un livre de sa sacoche et décida d'en entreprendre sa lecture.

« Qu'est-ce que vous lisez ? » Demanda-t-il.

« Les Misérables. »

« Hugo… Impressionnant. »

Elle lui avait jeté un coup d'œil.

« Ben, quoi ? Il n'est jamais trop tard pour se cultiver ! »

Il avait levé une main en signe de conciliation et sourit.

« C'est tout à votre honneur. »

« Faut pas vous fier aux apparences, Laurence. C'est pas parce que je sors de l'orphelinat que je suis inculte ! J'ai mon certificat d'études, figurez-vous ! »

Il n'ajouta rien, se contentant de la dévisager avec une drôle d'expression sur le visage. Alice l'ignora et replongea dans sa lecture… pour s'apercevoir qu'elle était distraite par les mains que Laurence venaient de poser bien en évidence sur le volant, des mains larges aux longs doigts, sans callosités apparentes… manucurées ? Ses pensées vagabondèrent vers son rêve de la nuit passée et elle remua de façon inconfortable au souvenir de sensations bien réelles, engendrées par des actions totalement fictives. Son subconscient lui jouait des tours, et pourtant, en voyant ses mains, elle avait l'impression…

… Elle poussa un cri soudain qui fit sursauter Laurence. Ce dernier tourna vivement la tête vers elle et la foudroya du regard :

« Mais qu'est-ce qu'il vous prend de hurler comme ça ? Vous êtes malade ? »

« Rien… Rien… Désolée… Je viens de me rappeler un truc… »

Elle parut embarrassée et se tut, le regard fuyant. Seigneur… Il l'avait…

« Et vous réagissez comme ça à chaque fois que vous vous souvenez d'un événement ? »

Il la regarda avec colère et suspicion. Devait-il creuser la question ou en rester là ? Ce fut plus fort que lui.

« C'est quoi, ce souvenir ? »

« Euh… Chez Styles. La mort de Confucius… »

« Confucius ? »

Laurence la dévisagea sans comprendre.

« Le chat ! »

« Le chat !?... » Il secoua la tête, agacé. « … Avril, ce n'était qu'un chat ! »

« Je m'étais attachée à lui ! Mais vous, évidemment, ça vous dépasse ! J'ai eu du chagrin, moi !...»

Laurence inspira et expira profondément.

« Il aurait mieux valu que ce soit vous qui eussiez bu la strychnine peut-être ? Soyez heureuse que ce soit le chat qui ait été empoisonné... Quoique, à la réflexion… »

Avril secoua la tête devant le ton sarcastique. En réalité, elle était soulagée. Il avait gobé son explication bidon. Elle continua tout de même à jouer le jeu.

« Vous êtes un monstre, peut-être même un psychopathe déguisé en flic ! »

Laurence lui adressa un sourire inquiétant.

« Qui sait, hein ? Peut-être qu'un jour, on vous retrouvera éparpillée dans tout Lille, façon jeu de pistes ? »

« Vous êtes vraiment tordu, Laurence. »

Il se moqua d'elle, mais c'était un rire dénué de toute malice, empreint même de camaraderie, et elle ne put s'empêcher de sourire à son tour devant la manifestation de son humour noir.

Pendant qu'il reprenait son sérieux et se concentrait à nouveau sur la surveillance de la maison, Avril pensa à la scène dont elle venait de se rappeler. Laurence l'avait réellement massée chez Styles et elle ne s'en était même pas rendu compte ! Cela avait été divin jusqu'à ce qu'il la ramène sur terre en l'interpellant brutalement ! Ainsi, son subconscient n'avait fait que de lui transmettre une information réelle. C'était intéressant. A l'avenir, elle devrait être plus à l'écoute de ses rêves.

« Avril ! »

Alice revint à la réalité et regarda dans la direction que Laurence indiquait. Une femme d'une cinquantaine d'années, bien habillée, venait de sortir de la maison et marchait vers un taxi qui l'attendait. Le policier démarra et engagea sa voiture derrière le véhicule. La filature commença.

Ils roulèrent longtemps et sortirent de l'agglomération lilloise le long du canal de la Deûle. Laurence laissa de la distance. Le taxi s'arrêta enfin à un embarcadère. La femme en descendit et le taxi repartit, pendant que la veuve montait à bord d'une péniche amarrée le long du quai. Un homme l'accueillit, puis l'entraîna à l'intérieur.

Laurence et Avril n'avait rien perdu du bref échange que les deux suspects avaient eu. Le commissaire avait sorti ses jumelles et avait observé l'homme dont le visage lui rappelait quelqu'un.

« J'ai déjà vu ce type quelque part… »

« Où ? »

Il secoua la tête.

« Je ne sais pas… Allez, on y va. »

« Sur la péniche ? Vous êtes sûr que c'est une bonne idée ? »

« Il n'y a qu'une façon de les confronter, c'est de les prendre en flagrant délit avec les toiles. »

« Vous êtes armé, Laurence ? »

Le policier ne daigna pas répondre et sortit de la voiture. Alice hésita.

« Alors, Avril, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? »

« Vous êtes dingue, vous savez ? »

Ils marchèrent ensemble le long du quai, s'engagèrent sur la passerelle, puis pénétrèrent dans la péniche déserte. Il n'y avait aucun son, hormis…

« C'est quoi ce bruit ? » Demanda-t-il en chuchotant.

« Mes dents… Mes dents qui grincent. »

« Quoi ? »

Laurence se tourna vers la jeune femme qui semblait totalement effrayée. Jamais il ne l'avait vue dans un état pareil.

« Laurence, je sais pas ce que j'ai, je suis morte de trouille… C'est la première fois que ça m'arrive ! »

Le commissaire vit la panique dans les yeux d'Avril et se saisit vivement de ses poignets. Il aurait dû s'en douter. La jeune femme avait subi un choc post-traumatique après son agression et maintenant, elle était sur le point de craquer. Ce n'était pas le moment qu'elle le lâche. Calmement, il lui parla :

« Ok, écoutez-moi bien. Inspirez et expirez profondément. Faites exactement comme moi, ça va passer. Inspirez… Expirez… Doucement… On recommence… »

Alice se cala sur lui et suivit ses indications, se remettant entièrement à son sang froid. Peu à peu, elle reprit le contrôle de ses nerfs et retrouva de la lucidité.

« Ça va mieux ? »

Elle se contenta de hocher la tête.

« Vous pouvez me lâcher maintenant, Avril… »

Alice ne s'était pas rendu compte qu'elle s'était accrochée à lui comme à une bouée. Elle s'écarta de lui.

« Pardon… Je… »

« C'est bon. Maintenant, plus un bruit, compris ? »

« Ok. »

Laurence avança dans un sas, puis passa dans une pièce plongée dans la pénombre. A peine avait-il franchi le seuil qu'il prit un énorme coup sur la tête. Il s'effondra au sol, inconscient.

Avril hurla et tenta de reculer mais un sac de toile lui recouvrit la tête immédiatement, pendant qu'elle était ceinturée. Paniquée, elle se mit à se débattre pour échapper à ses assaillants. En vain. Elle fut maîtrisée et balancée au sol sans trop de ménagements, puis ligotée en deux temps, trois mouvements.

Aveugle, elle tâcha d'écouter. Il y eut encore des bruits autour d'elle mais aucune parole ne fut prononcée. Une porte fut refermée et elle entendit clairement une clé tourner dans la serrure, puis plus rien.

« Laurence ?... Laurence ? Vous êtes là ? »

Seul le silence lui répondit. Alice commença à désespérer et gémit en se mordant les lèvres. L'angoisse la submergea. Et si Laurence était mort ?... Et si personne ne venait à leur secours ? Marlène donnerait l'alerte, mais il faudrait du temps pour les retrouver, surtout si la péniche se déplaçait. Avril appela Laurence encore et encore, et elle commença à frissonner dans la fraîcheur de la pièce.

« Laurence ! Laurence ! Ne me laissez pas ! Me laissez pas toute seule ! »

Il n'y eu aucune réponse. Avril éclata en sanglot. Un grognement finit par s'élever qu'elle n'entendit pas.

Laurence sortit de sa torpeur avec un mal de tête conséquent. Il se frotta le crâne à l'endroit où son assaillant l'avait frappé de façon traître. Puis il entendit les pleurs. Il parvint à s'asseoir en chassant son vertige.

« Avril ? »

« Laurence ? Dieu soit loué, vous êtes vivant !… »

Dans le noir, Laurence s'approcha de la source des pleurs. La jeune femme avait dû avoir très peur pour réagir de façon aussi violente. Il la toucha et elle sursauta brusquement en poussant un cri.

« C'est moi, Avril... Vous êtes blessée ? »

« Non... Non, je suis attachée. »

Avril sentit des mains la palper, saisir les cordes et tirer dessus pour éprouver leur solidité. Laurence s'approcha d'elle et continua ses explorations.

« Vous, ça va ? » demanda-t-elle.

« A part un copieux mal de crâne, je peux m'estimer heureux... Bon sang ! Je me suis fait avoir comme un bleu. »

« Pour ça, oui, vous avez bien merdé. »

« Oh, ça va ! C'est de votre faute. Si vous n'aviez pas paniqué et rameuté toute la péniche, on n'en serait pas là !… » Il émit une protestation rageuse. « Je n'y arrive pas dans le noir ! »

Laurence s'écarta d'elle.

« Laurence ? Vous me laissez pas toute seule, hein ? »

« On a peur du noir, Avril ? » Demanda-t-il, moqueur.

« Non. Vous faites quoi ? »

« Je cherche un interrupteur. »

Avril écouta. Il fouilla pendant de longues secondes, trébucha en jurant, reprit ses recherches pour finalement enfin allumer la lumière. Malgré le sac de toile, Avril ferma les yeux, éblouie par la soudaine clarté. Laurence revint s'agenouiller à côté d'elle et lui enleva la toile de jute sur sa tête. Alice cligna des yeux devant la poussière soulevée et découvrit peu à peu son environnement, pendant que Laurence la détachait.

C'était une petite pièce de stockage de produits frais, une sorte de chambre froide totalement fermée, avec pour seule ouverture la porte par laquelle ils étaient entrés. Laurence essaya de l'ouvrir, mais en vain. Elle était fermée de l'extérieur. Pendant quelques minutes, il chercha un outil pour faire levier mais il n'y avait rien qui fasse l'affaire. Finalement, en désespoir de cause, il opta pour la solution la plus évidente.

« Hé ho ! Il y a quelqu'un ? » Cria le policier.

Le son de sa voix lui parut étrangement assourdi. Il écouta, puis appela à nouveau. Au bout d'un moment sans réponse, il vint s'asseoir sur un fût de bière à côté d'Avril.

« Il n'y a personne sur cette péniche. »

« Comment vous savez ça ? »

« C'est un bateau en bois et les sons sont amplifiés sur l'eau. Nous nous trouvons au niveau de la cale. Au moindre bruit, tout s'entend. »

« Elle est abandonnée ? »

« Non, mais son propriétaire n'est pas là. Je dirais que la veuve et son complice ont profité de son absence pour nous attirer ici et se débarrasser de nous. »

« Qu'est-ce qu'on va devenir ? »

Laurence regarda autour de lui et montra les victuailles en haussant les épaules.

« Nous avons de quoi manger et boire. Nous devrions survivre, sauf si je vous étrangle avant qu'on vienne nous sortir de là. »

« Ha-ha-ha, mais on va pas attendre les bras croisés sans rien faire ! » Avril se mit debout et commença à arpenter le petit local. « En plus, il fait un froid de canard dans ce trou à rats ! »

Laurence avisa un vieux plaid, plié sur une étagère et le lui montra. Avril s'en empara. Il n'était pas de première jeunesse, était d'une propreté douteuse, mais il ferait provisoirement l'affaire.

« Vous voulez partager ? »

Laurence fit la grimace. Avril mit le plaid sur ses épaules en le serrant contre elle. Il ne sentait pas bon mais la jeune femme eut bientôt un peu plus chaud. Tant pis pour lui, après tout.

« C'est la couverture du cheval de halage. Elle est certainement pleine de puces. » Remarqua Laurence.

Avril regarda suspicieusement le plaid et vit la lueur ironique dans les yeux de Laurence.

« Je m'en fous. Vous changerez d'avis quand vous commencerez à avoir froid. »

« Je n'ai jamais froid. »

Avril leva brièvement les bras en l'air avant de les laisser retomber.

« Vous mangez pas, vous dormez pas, vous n'avez pas froid... Rappelez-moi, elle se trouve où votre planète déjà ? »

« Chez mon oncle Angus. »

Avril fronça les sourcils.

« Engueusse ? C'est un nom, ça ? »

« An-gus. »

« C'est ce que j'ai dit ! C'est qui, votre oncle ? »

Laurence soupira, regrettant déjà d'en avoir trop dit.

« C'était un fermier écossais. A l'âge de dix ans, j'ai passé l'été dans les Highlands avec son troupeau de moutons. Je dormais à la belle étoile, mais la température la nuit ne dépassait pas les huit degrés… quand il ne pleuvait pas. »

« Tout ça pour me dire que, malgré votre milieu bourge, vous avez été élevé à la dure et que quelques degrés au dessus de zéro, ça vous effraie pas… Votre père, il faisait quoi ? »

Le visage de Laurence se ferma d'un coup et il ne répondit pas. Il fouilla dans une des caisses pour en extraire une pomme qu'il essuya sur sa manche avant de croquer dedans.

« Toute la nourriture stockée est fraîche, preuve qu'un marinier vit ici. Il va bientôt rentrer. Nous verrons s'il est disposé à nous laisser sortir. »

« Vous n'avez pas répondu à ma question. Il faisait quoi, votre père ? »

Il lui fit un rictus, genre 'je n'ai pas envie de répondre' et resta muet comme une tombe.

« Ok, je sens que les prochaines heures vont être une partie de plaisir... » Se contenta-t-elle de dire, désappointée.

Avril se mit à bouder, en décidant de ne plus prononcer une parole, ce qui convenait parfaitement à Laurence. Pendant de longues minutes, il compléta son inventaire des lieux dans l'espoir de trouver un outil. Au plafond, l'ampoule poussiéreuse commença à grésiller et la lumière se mit à s'éteindre par intermittence. Alice resserra la couverture autour d'elle et se mit à trembler involontairement. Ce n'était pas tant le froid que la peur qui la rongeait, associée à un sentiment de claustrophobie qu'elle sentait monter en elle et qui menaçait de la submerger.

L'homme à ses côtés avait le visage fermé et ne trahissait aucun sentiment. En toutes circonstances, Laurence conservait son calme. Avril le haïssait pour cela. Surtout à cet instant où il présentait un tel contraste avec ce qu'elle ressentait.

Personne ne sait que nous sommes là, pensa-t-elle tout à coup. On va mourir tous les deux dans ce trou à rats.

Elle éprouva une soudaine angoisse. Les tremblements se firent plus intenses et ses dents se mirent à claquer.

« Respirez profondément, Avril, je n'ai pas envie de vous voir céder à une crise de panique... » Dit-il enfin, sans même la regarder.

« Plus facile à dire qu'à faire… Et s'ils revenaient pour nous tuer ? »

« Il n'est pas dans leurs intérêts d'avoir du sang sur les mains. A l'heure qu'il est, ils ont dû déplacer les toiles. Tant que nous sommes enfermés ici et que les tableaux sont introuvables, je n'ai aucune preuve de l'escroquerie et ils peuvent continuer à nous promener en bateau. »

« C'est sûr, une croisière, c'est ce qui risque d'arriver si on reste là à rien faire… »

Son commentaire n'arracha même pas un sourire chez Laurence. Alice se leva soudain et explosa.

« Enfin ! Vous ne voyez pas que je suis morte de trouille ? Que je n'en peux plus d'être enfermée ici ? En plus, avec vous ! Et vous ne faites rien, vous ne bougez pas… »

Laurence nota qu'elle ne souhaitait pas plus que lui être là à ses côtés. Néanmoins, cela ne l'empêcha pas de se sentir blessé par son rejet.

« Avril, pour l'amour du ciel, fermez-la et calmez-vous... »

« Et pourquoi je me calmerai ? Ça ne m'apporte rien de me calmer ! J'ai envie de hurler et de faire du bruit pour qu'on nous retrouve ! »

« Personne ne nous entendra. »

« Qu'est-ce que vous en savez ? Vous avez à peine essayé ! Non, bien sûr, ce n'est pas votre genre… »

Alice se leva d'un bond et frappa la porte des deux poings en hurlant. La jeune femme y mit toute sa frustration et sa rage. Elle cria, vociféra, implora de l'aide et donna même des coups de pieds dans le battant. Sans aucun résultat.

Agacé par son comportement, Laurence lui prit les poignets et l'empêcha de continuer à frapper la porte. Alice se retourna et avec un hoquet de désespoir, passa brièvement ses nerfs sur la poitrine du commissaire qui la laissa faire. Enfin, à bout de forces, elle fondit en larmes dans les bras de Laurence. Cela devait finir par arriver, pensa-t-il avec fatalisme.

Au bout d'un moment, excédé par cette exacerbation de sensibilité féminine qui durait trop longtemps, Laurence sentit la moutarde lui monter au nez.

« Avril, cessez vos jérémiades ou je vous bâillonne… »

« On va mourir… » Hoqueta t'elle entre deux sanglots. « Personne… ne va… nous trouver… »

« Taisez-vous… »

« On est fichu… »

« Maintenant, ça suffit ! Vous vous calmez. »

« Je veux pas mourir… »

« Je ne vous laisserai pas mourir, ok ? »

Laurence mit tant de conviction dans ses quelques mots qu'elle releva la tête et le regarda, indécise. Il répéta sa phrase.

« C'est vrai ? » finit par dire Alice d'une petite voix.

Laurence soupira, agacé. « Non ! J'aurai enfin la satisfaction d'être débarrassé de vous… »

Quand il vit qu'elle se renfrognait et que les larmes lui montaient à nouveau aux yeux, il posa la main sur la joue d'Avril avant qu'elle ne recommence à pleurer :

« Alice, au pays des crédules… Vous êtes vraiment la reine des pommes depuis que vous avez pris un coup sur la tête ! »

Avril en resta abasourdie car, pour une fois, le geste était gentiment ironique et il l'avait appelée par son prénom. Il se rendit compte immédiatement du ton affectueux qu'il avait employé et retira sa main.

« Fermez la bouche, Avril… » Dit-il d'un ton redevenu cassant. «… Vous ressemblez à une carpe. »

« Vous tenez quand même un petit peu à moi… »

Gêné, Laurence tenta de la repousser, mais elle s'accrocha à son bras.

« Lâchez-moi, Avril… »

« Ah non ! Ce serait trop facile… Si vous croyez que vous allez vous en tirer comme ça ! »

Laurence la fusilla du regard.

« Avril, ça suffit ! Je vous préviens… »

« Quoi ? Vous allez encore m'arrêter ?... Aïe ! »

Laurence lui avait fait une clé de bras et Avril se retrouva à genoux sur le plancher. Il l'avait immédiatement lâchée. Confondu par son geste, il tourna le dos à la jeune femme, puis passa la main sur son visage, visiblement secoué. Aussi soudainement, il fit volte face, se baissa et l'aida à se relever.

« Jamais je n'ai levé la main sur une femme, mais vous, vous avez le don de me faire sortir de mes gonds… À cause de vous, je pourrai bien commettre un crime… »

Alice épousseta ses vêtements et tenta de remettre de l'ordre dans ses idées. Il se passa quelques minutes inconfortables, pendant lesquelles aucun des deux ne voulut se regarder. La crise était passée mais elle avait laissé des traces. Alice s'isola et s'enroula dans la couverture.

Ils ne se parlèrent pas pendant un long moment. Laurence mourrait d'envie de lui faire des excuses mais sa fierté l'en empêchait. Il était dans une impasse. Comment ne pas perdre la face devant elle ? Et comment se faire pardonner sa conduite inqualifiable, dont lui-même avait honte ? Il l'observa à la dérobée. Evidemment qu'il l'avait blessée, qu'est-ce qu'il croyait ! Ce fut le silence farouche de la jeune journaliste qui fit pencher la balance en sa faveur.

« Je suis désolé, Avril. Jamais je n'aurai dû vous traiter de cette façon. Je me suis comporté de manière indigne. C'est impardonnable. »

Avril nota à peine qu'il était en train de lui faire des excuses, mais elle accepta de croiser son regard, clairement dans l'expectative. Elle connaissait ce visage coupable et contrit, mais elle ne lui ferait pas le plaisir d'être aussi naïve et de pardonner aussi facilement.

Gravement, elle lui dit :

« Il faut qu'on parle, vous et moi. »

« A quel sujet ? »

Avril remarqua qu'il s'était figé, clairement sur la défensive. Cette attitude ne fit que confirmer ses soupçons.

« Vous êtes tellement odieux avec moi… »

Il haussa les épaules.

« Ce n'est pas pire que d'habitude… »

« Si justement ! J'ai l'impression que je vous ai fait quelque chose et je ne sais pas quoi. Alors, dites moi ce que vous me reprochez, comme ça l'abcès sera crevé... »

« Vous vous faites des idées, Avril… »

Alice secoua la tête.

« Non. Je sais que vous me cachez quelque chose… Je le sens. »

« Je ne vous cache rien. Collez vous ça dans la tête une bonne fois pour toutes ! »

Laurence serra la mâchoire. Ce n'était vraiment pas le moment qu'elle découvre la vérité. Dans ce réduit, ils allaient s'étriper.

« Il n'y a aucune raison d'agir de la sorte, à moins que… » Le visage d'Alice s'éclaira soudain comme si elle avait fait le lien. « C'est ça, j'ai trouvé… Vous êtes simplement jaloux ! »

Laurence secoua la tête et éclata de rire. Où était-elle allée chercher ça ?

« Jaloux ? Mais de quoi ? » Ricana-t-il. « … De votre bonne fortune ? »

« De qui plutôt. Votre comportement à mon égard, c'est à cause de Robert ! C'est la seule explication. »

« Moi, je suis jaloux de votre Robert ?!... » L'hilarité de Laurence atteignit des sommets. « ... Le coup que vous avez pris sur la tête a dû endommager le seul neurone qui vous restait... »

« Robert m'a dit que vous étiez passé chez moi et que vous étiez préoccupé, distrait même. Vous ne sembliez pas enchanté à la perspective de me voir partir. »

« Mais pas du tout ! Vous pouvez partir en Papouasie si ça vous chante, je m'en contrefiche. »

« Vraiment ? Qu'est-ce que vous étiez venu me dire alors ?

Il tenta de retrouver la raison de sa visite.

« Je venais juste prendre des nouvelles… »

« Mouais. »

Avril le dévisagea intensément, dubitative.

« Ce ne serait pas plutôt pour savoir si je me souvenais d'un événement... disons troublant ? Ou fâcheux ? »

Laurence sentit un frisson glacial descendre le long de sa colonne vertébrale. Clairement, il déglutit en sentant une boule dans la gorge.

« Qu'est-ce-que vous entendez par là ? »

« Vous allez sans doute me dire que j'ai rêvé, mais je me rappelle très bien que vous m'avez embrassée et que nous avons dansé ensemble. Vous confirmez ? »

Laurence sembla mal à l'aise. Il mit ses mains dans ses poches et protesta.

« Absolument pas ! Vous délirez. Ils vous ont donné quoi à l'hôpital ? Du L.S.D. ? »

Alice s'approcha de lui jusqu'à le toucher, puis prit une profonde inspiration.

« Non, non, il n'y a pas d'erreur. C'était bien vous. Vous portiez cette eau de toilette ce soir là. Je l'ai suffisamment sentie pour m'en souvenir. Alors, vous niez toujours les faits ? »

Laurence parut décontenancé.

« Ça ne prouve rien. Rien du tout ! »

« Vous savez bien que c'est inutile. Tôt ou tard, je vais me rappeler. Il vaudrait mieux me le dire maintenant. »

« Non, je ne crois pas. »

« Pourquoi m'avez vous embrassé ? »

« Et bien… Pour faire diversion. Nous étions sous couvertures pour une enquête. »

Avril le dévisagea comme si elle n'en croyait pas ses yeux.

« Je n'aurai jamais cru que vous feriez autant preuve d'ingéniosité… Quelle créativité, Laurence, ça me troue le… »

« Avril ! N'allez surtout pas vous imaginer qu'il y a quelque chose de romantique entre nous... Vous n'êtes absolument pas du tout mon genre. »

« Et ? »

« Et… et nous… Vous… nous avions bu... un peu trop… nous nous sommes laissés… emporter… et puis d'abord, c'est vous qui m'avez embrassé en premier. »

« Moi ? » S'exclama Alice, interloquée. « Mais vous n'êtes pas mon genre non plus ! Pourquoi j'aurais fait ça ? »

Une clé tourna soudain dans la serrure et ils tournèrent simultanément la tête vers la porte qui s'ouvrit. Un vieil homme en salopette bleue avec une casquette de marin les regarda, étonné de les trouver là.

« Crévindiou ! Mais qu'est-ce que vous fichez tous les deux dans ma réserve ? M'en va appeler les flics ! Ça va chauffer pour vos matricules, mes gaillards ! »

« Merci, mon brave, mais la police, c'est moi… »

Laurence sortit sa carte et la montra au vieux marinier, qui la regarda avec suspicion.

« Votre péniche a été le siège d'un trafic d'art. Je vais vous demander de ne pas quitter le navire et de ne toucher à rien jusqu'à... »

« Sortez de chez moi, espèce de voyou ! Z'avez pas honte ? Allez faire vos cochonneries avec la jeune dame ailleurs ! Espèce de pervers ! »

Avril leva un sourcil, perplexe.

« Dites donc, vous !… » Commença Laurence.

« Attendez que j'aille chercher ma pétoire !… »

Le marinier sortit pour joindre le geste à la parole.

« Avril !... On déguerpit d'ici… Tout de suite ! »

La journaliste ne se fit pas prier et suivit Laurence. Ils se hâtèrent de quitter la péniche. Il était temps. Le marinier était allé chercher son arme dans sa cabine et remonté sur le pont, les mettait en joue.

« Merde ! Le vieux va nous tirer dessus ! » S'écria Alice, qui se mit à courir, imité par Laurence.

Ils parvinrent à la voiture sans encombre. Laurence s'installa au volant et démarra promptement. Ils roulèrent en silence pendant quelques minutes, tendus. Alice relâcha enfin la pression et souffla, soulagée. Laurence secoua la tête avec incrédulité.

« Pas commode, le bonhomme… »

Avril pouffa soudain.

« Vous auriez vu votre tête, Laurence, quand il vous a traité de voyou ! »

« Et la vôtre, quand il est sorti avec son fusil ! »

Ils s'esclaffèrent tous les deux comme deux gamins, fiers de leurs bêtises.

« Il s'en est fallu de peu pour qu'on finisse en prison… Qu'est-ce que j'aurai raconté à Tricard ? »

« Rien d'autre que la vérité... » Répondit la journaliste, qui reprit après quelques secondes de silence. « … Merci, Laurence, une chose est sûre : je me souviendrai de cette enquête... »

A suivre…

Je suis désolée de publier aussi tardivement. J'écris quand je peux Entre le travail et la famille, c'est parfois compliqué. J'espère que ce chapitre vous a plu. Laissez-moi une petite review, ça fait toujours plaisir et ça motive pour écrire la suite !