Merci pour vos retours, c'est très encourageant ! Continuez, ça me motive, d'autant qu'on se dirige tranquillement vers le climax !

Chapitre 7

La suite du voyage se fit plus calmement, à tel point que l'atmosphère se chargea de tensions silencieuses. Chacun ruminait les derniers évènements dans son coin et n'osait prendre la parole pour orienter la conversation sur un terrain plus personnel et épineux.

Avisant une écluse, Laurence arrêta la voiture et en descendit, suivi par une Avril curieuse.

« Qu'est-ce qu'on vient faire là ? »

« Je dois téléphoner à Tricard pour lui demander d'envoyer des policiers à la péniche. »

« Comment vous allez expliquer au Divisionnaire que nous étions là-bas alors que l'enquête vous a été retirée ? Et j'y pense : vous n'aviez pas de mandat ! »

« J'en fais mon affaire… Ah ! Avril, restez donc un moment dehors... »

« Pour quoi faire ? »

« Vous sentez encore l'écurie, ça empeste dans la voiture. »

Avril serra les dents et les poings, pendant que Laurence allait frapper à la porte de la maison de l'éclusier. Ce dernier vint ouvrir presqu'immédiatement.

« Bonjour, qu'est-ce que je peux faire pour vous ? »

« Commissaire Laurence. Je pourrais utiliser votre téléphone ? »

« Bien sûr. »

L'homme s'effaça pour lui montrer l'appareil dans le vestibule et aperçut Avril en retrait qu'il déshabilla littéralement du regard. Encore vexée, la rousse soutint le regard intéressé de l'éclusier qui se dit là qu'il tenait sa chance d'aller aborder la belle…

Derrière les carreaux, bien qu'au téléphone avec son chef qui lui passait un savon pour la forme, Laurence était aux premières loges et comprit au langage corporel d'Avril ce qui était en train de se passer…

Quand le commissaire ressortit, il rejoignit la jeune femme et l'éclusier, un sourire en coin. La journaliste se retenait visiblement pour ne pas étrangler le joli cœur trop entreprenant...

« Merci… Dites-moi, vous connaissez un certain Mathieu Lanvin ? »

« Oui, c'est le directeur d'exploitation du Canal. » répondit l'éclusier.

« Il est venu vous voir récemment ? »

« Lui ? Vous plaisantez ! Il envoie toujours ses larbins. »

« Merci pour votre aide… Avril, arrêtez de compter fleurette à monsieur, on repart. »

Alice ouvrit la bouche pour protester mais Laurence lui avait déjà tourné le dos et marchait vers la Facel Vega. Elle le suivit jusqu'à la voiture et le foudroya du regard avant qu'il ne s'installe.

« Non, mais, c'est lui qui m'a branché, hein ! N'allez surtout pas vous imaginer… »

« Vous faites ce que vous voulez, Avril. »

Avec un sourire moqueur, il démarra et repartit vers Lille. Alice rumina un moment avant de laisser tomber.

« C'est qui ce Mathieu Lanvin ? » Demanda la jeune femme.

« Le fils du préfet. »

« Quel rapport avec notre affaire ? »

« C'est lui le complice de la veuve. Je l'ai remis.»

« Ah, ok !... Le hic, c'est que nous les avons perdus tous les deux. »

« Non, je sais où les trouver. »

« Où ça ? »

« J'ai ma petite idée sur la question. Une théorie, Avril ? »

« Au port autonome, là où il travaille ? »

« Plutôt chez lui. Il doit se sentir en sécurité, débarrassé de moi. C'est maintenant que nos deux escrocs vont faire une erreur. »

« Moi, ce qui me chiffonne, c'est le mobile. Pourquoi Lanvin ferait-il ça ? »

« Hélène Darteuil, la veuve, est encore une très belle femme. Lanvin et elle sont sans doute amants mais elle a besoin d'argent. Ce qui est sûr, c'est qu'ils ont monté cette combine ensemble. Elle fait disparaître les toiles, puis fait jouer ses relations pour trouver un commissaire complaisant qui va classer l'affaire sans suite. Enfin, elle arnaque les assurances et récupère la valeur des œuvres contre un chèque généreux. Peut-être même va-t-elle se débarrasser des peintures en les revendant prochainement à un collectionneur privé ? Bref, elle gagne sur tous les tableaux. »

Avril ne put s'empêcher de sourire.

« Oui, sauf que vous êtes tout, sauf complaisant. »

« Je ne fais jamais de concessions. »

« Ça, j'avais remarqué… Comment on va le coincer? »

« Comment je vais le coincer, Avril… Vous, vous allez sagement rentrer chez vous et vous occuper des magasins de bricolage de votre Robert. »

« Mais sûrement pas ! Je ne vous lâche pas d'une semelle ! »

« Dois-je vous rappeler ce qui vous est arrivé il y a trois semaines ? Le temps que vous avez passé à l'hôpital ? Vos pertes de mémoire ? Votre état émotionnel instable ? Vous êtes crevée ! Je ne veux pas avoir à vous materner si vous me claquez entre les doigts en plein milieu d'une arrestation ! »

Avril s'apprêta à ouvrir la bouche pour protester, mais Laurence leva une main autoritaire.

« NON ! Si vous intervenez d'une quelconque manière que ce soit, je vous jure que je vous coffre pour ingérence ! Je suis sérieux. Je vous chargerai tellement, Avril, que le juge d'instruction vous inculpera. Et vous n'êtes pas prête de sortir… »

« C'est de l'abus de pouvoir ! »

« Je le fais dans votre intérêt… Si vous êtes sage, je vous promets que vous aurez l'exclusivité de mon interview. »

« Sauf si vous vous plantez ! Vous risquez gros dans cette affaire, vous savez ? »

« Qu'est-ce que ça peut vous faire ? »

« Rien. Je publierai juste votre photo et votre biographie dans la rubrique nécrologique quand le préfet vous fera muter à Cayenne. »

« J'ai l'habitude d'atterrir dans les coins les plus pourris de France. »

« Vous ne vous en relèverez pas cette fois. »

Laurence haussa les épaules, sortit une cigarette et chercha son briquet.

« 'C'est un homme sage celui qui ne regrette pas ce qu'il n'a pas, mais se réjouit de ce qu'il possède'. »

Alice le regarda sans comprendre.

« Epictète, Avril !... Où est passé ce fichu briquet ? Vous n'auriez pas des allumettes par hasard ? »

« Non, je ne fume pas. Je n'ai pas tous les vices. »

« Si vous voulez savoir, c'est le seul que je m'autorise. »

« Que votre vie est triste, Commissaire. »

Devant son ton inhabituellement sarcastique, Laurence lui jeta un coup d'œil acéré.

« Sûrement pas. Avec vous, j'ai eu assez de mésaventures pour en remplir une dizaine. »

« Allez, Laurence, avouez que sans moi, vous vous ennuieriez à mourir sur les enquêtes. »

« Je ne poursuis pas des assassins parce que ça m'amuse, Avril. Je les arrête pour les envoyer à la guillotine… Vous avez déjà assisté à une exécution capitale ? »

Avril ne supportait pas la vue du sang, alors rien qu'à l'idée de voir ça... Elle blêmit et frissonna.

« C'est ce qu'il me semblait... Quand vous en aurez vu une, vous aurez moins le cœur à rire, je vous le garantis. »

Avril baissa la tête et se tut. Le silence s'installa.

« La vérité, c'est que nous sommes trop différents, vous et moi. » Reprit Laurence.

« Et alors ? Mises à part nos fréquentes prises de bec, nous formons une bonne équipe, non ? Nous pourrions nous entendre si vous… »

Laurence tourna la tête vers elle.

« Avril, vous savez que c'est impossible. »

« Qu'est-ce qui est impossible ? »

« Là où vous aimeriez m'entraîner… Une relation, qu'elle qu'en soit sa nature, repose sur autre chose qu'une simple fascination. »

Alice cligna des yeux, surprise par sa brusque franchise.

« Parce que je vous fascine ? »

« Au sens académique du terme, oui. »

« Et ça veut dire quoi ? »

« Je vous observe. Je vous étudie parce que vous êtes un spécimen féminin non conventionnel. Vous êtes courageuse, déterminée à vouloir être une femme libre, à vous assumer seule. Tout cela va à l'encontre de l'éducation que j'ai reçue et du milieu social auquel j'appartiens. »

« Je rêve ou vous venez de me faire des compliments ? »

« Vous rêvez… Pour moi, vous êtes un challenge, Avril. Vous bousculez mes convictions et vous mettez en avant vos arguments, aussi farfelus soient-ils. Vous apportez un autre point de vue sur mes enquêtes et c'est uniquement pour cela que je vous tolère. »

« Seulement ? » demanda-t-elle déçue.

« Et aussi, parce que vous êtes une cible facile à cause de vos maladresses et de vos gaffes. »

« Ça, j'avais compris. Vous ne perdez jamais l'occasion de m'humilier. »

« C'est toujours un plaisir. Surtout restez comme vous êtes. »

Alice inspira, décida de laisser tomber et eut un petit sourire.

« Vous vous souvenez de la fois où vous m'avez arrêté après l'assassinat de Georges Leroy ? J'en rigole maintenant mais j'étais vraiment furieuse contre vous. »

« Tout était de votre faute, vous êtes tellement exaspérante. »

« Non mais, attendez un peu… »

Laurence fit un geste pour la calmer.

« Vous voyez, Avril ? C'est épidermique entre nous. Nous ne sommes jamais sur la même longueur d'onde. »

Cette fois, Avril baissa la tête et ravala sa déception du mieux qu'elle put.

« C'est sans espoir, alors ? Nous sommes condamnés à nous sauter à la gorge chaque fois que l'un de nous déplaît à l'autre ? C'est complètement absurde ! »

Laurence s'abstint de tout commentaire. Alice secoua la tête, dépitée.

« Est-ce que vous ne pourriez pas essayer de… ? »

« Non. »

« On a vous déjà dit que vous étiez psychorigide ? »

« De nombreuses fois, et j'en suis fier. »

« Ça dépasse l'entendement… » Alice se détourna de lui, visiblement fâchée. « … Vous voyez que je prends sur moi, là ? »

« C'est admirable, bravo... » Il lui sourit suavement. « … Et tellement plus reposant… »

Alice respira un grand coup. La colère bouillonnait tellement en elle qu'elle allait lui sauter au visage si elle ne se retenait pas… Elle prit un moment pour faire retomber le soufflé, et se sentit soudain très lasse.

« Laurence, pourquoi vous m'avez embrassée alors, si on ne s'entend pas ? »

Le policier tressaillit. C'était la seconde fois qu'elle posait la question et il n'avait pas davantage d'explication à fournir. Il prit une profonde inspiration.

« Pourquoi vous l'avez fait, vous ? » Rétorqua-t-il.

Avril ne put s'empêcher de glousser amèrement.

« Si aucun de nous ne veut répondre, on ne va pas être plus avancé. »

« Cela prouve simplement que nous sommes incapable de donner une explication logique à un geste totalement irrationnel… » Il soupira. « … On avait trop bu, Avril ! On a fait n'importe quoi ! »

Laurence secoua la tête et poursuivit :

« D'ailleurs, toute cette soirée était une monumentale erreur. On n'a pas réfléchi et on s'est retrouvé dans une situation… qui nous a échappée. »

« Qu'est-ce que vous entendez par 'échappée' ? »

A entendre sa question, elle ne se souvenait pas (encore) de la deuxième partie de la nuit…

« Rien, rien… Ecoutez, ce n'est pas un sujet que j'ai envie d'élaborer. Je vais vous déposer chez vous. Notre petite escapade vous a fatiguée et vous allez vous reposer. »

« Laurence, vous me cachez à nouveau des trucs. »

Le policier eut un rire amer et voulut donner le change.

« Mais non… »

« Vous me le diriez si quelque chose s'était produit, hein ? »

« Franchement, vous feriez mieux de ne plus y penser. »

Avril l'observa, perplexe. Son intuition lui criait qu'il mentait mais il avait raison sur un point : elle était nerveusement épuisée et n'était pas en état de poursuivre une joute verbale avec lui. Elle se cala dans son siège et laissa son esprit vagabonder au fil du paysage qui défilait. Elle ferma bientôt les yeux…

Au bout d'un moment, surpris par le silence qui régnait dans l'habitacle, Laurence tourna la tête vers elle et s'aperçut qu'Avril s'était endormie. La masse de cheveux roux en pagaille lui rappela son réveil hagard après cette nuit unique à plus d'un titre.

Comment lui dire ? Comment lui expliquer l'inexplicable ?

Avril ne semblait pas fâchée ou outrée par leurs baisers, mais plutôt curieuse de comprendre et de savoir comment ils en étaient arrivés là. Comment lui, il avait cédé à la tentation...

Laurence n'avait pas de réponse à lui fournir, sinon qu'il n'était qu'un homme, après tout. La belle excuse ! Il secoua la tête, conscient de l'absurdité de la situation. En réalité, il ne pouvait pas avouer à la journaliste qu'il avait relâché la pression et comblé un vide affectif cette nuit-là. Elle lui avait apporté exactement ce qu'il recherchait : de la chaleur humaine et un équilibre dans leurs rapports de force. Avril avait été la partenaire de jeux et la complice, l'amie et l'amante, et par dessus tout, la parfaite complémentarité à son désir. Alice lui avait permis d'exprimer la tendresse qu'il éprouvait au fond pour elle, au travers d'un langage universel que leurs deux corps avaient immédiatement compris.

En règle générale, Laurence se souciait peu de savoir si les femmes avec lesquelles il couchait, étaient réellement satisfaites. Il savait pourtant y faire et prenait son temps, même s'il se permettait rarement des fantaisies avec elles. A peine poussaient-elles de petits sons qui ressemblaient davantage à des couinements qu'à des cris de plaisir. C'était au fond assez ennuyeux.

Alors qu'Alice… Elle était au lit ce qu'elle était dans la vie : exubérante et démonstrative. Il devait avouer qu'il avait aimé ça, qu'avoir une partenaire qui communiquait librement son plaisir, avait décuplé le sien. Mais surtout, pendant l'amour, Avril avait enfin embrassé sa vraie nature et dévoilé la femme qui sommeillait en elle. Il était fier d'avoir été à l'origine de sa métamorphose et d'en avoir été le témoin privilégié jusqu'à l'explosion de leurs sens.

Laurence soupira, conscient de la dérive dangereuse de ses pensées. Le jouisseur en lui se prenait à caresser le fol espoir de la remettre dans son lit et de la faire sienne à nouveau. Il rêvait de l'emmener sur des sommets de plaisir pour goûter pleinement au sien. Quel défi digne du Dom Juan brutal et insensible qui sommeillait en lui !

Le policier arriva devant chez Avril, se gara et éteignit le moteur. Il était inutile de se bercer d'illusions, aussi douces soient-elles, jamais une pareille nuit ne se reproduirait. Il resta un moment à observer la journaliste toujours endormie avec clairement un regret affiché sur son visage. Contrairement à ses manières brusques habituelles, il caressa doucement du revers de la main la joue de la jeune femme pour la réveiller. La rousse émergea lentement, sans même s'être rendu compte du geste tendre du policier.

« Vous êtes arrivée à destination. »

« Laurence, s'il vous plaît, laissez-moi venir avec vous. »

« Non, vous n'êtes pas en état. Et ne cherchez pas à vous immiscez en douce comme vous le faites d'habitude. »

La mort dans l'âme, la journaliste baissa la tête, image même de la martyre sacrifiée sur l'autel de la raison.

« D'accord… »

Laurence la dévisagea immédiatement avec suspicion et secoua la tête, pas dupe un instant.

« Encore une fois, vous avez l'intention de n'en faire qu'à votre tête. Je mettrai mes menaces à exécution, vous êtes prévenue. »

Avril serra les dents et ouvrit la portière avec agacement. Elle se leva et sortit en titubant, avant de s'étaler de tout son long sur le trottoir.

« Mon Dieu… » Soupira Laurence de manière résignée, avant de sortir de la voiture à son tour. « … Ça va, Avril ? »

La jeune femme s'était assise sur le trottoir et se frottait les yeux.

« J'ai la tête qui tourne. »

« Et vous vouliez vous rendre indispensable… »

Galamment, il l'aida à se relever et la conduisit à la porte d'entrée.

« Merci, ça va aller. »

« Vous allez monter les escaliers à quatre pattes, peut-être ? »

« S'il le faut. Vous avez des escrocs à arrêter. »

« Mais je veux vous aider, Avril ! » S'écria Laurence, faussement enjoué. « S'il vous arrivait quelque chose, je ne me le pardonnerai jamais. »

« Sans blague… »

Laurence soutint Avril jusqu'à son étage en la houspillant de temps à autre. La jeune femme ne parlait plus, un signe certain de fatigue chez elle. Ils pénétrèrent dans la petite chambre de bonne où il la laissa tomber sur son lit, plus qu'il ne la déposa délicatement…

« Vous avez quelque chose à manger ? »

« Oui, mais j'ai pas faim. »

Laurence ouvrit néanmoins les placards pour s'assurer qu'elle disait vrai.

« Alors couchez-vous. Vous voulez que Marlène passe ce soir pour s'assurer que tout va bien ? »

« Je vais plutôt dormir. »

Elle commença à se déshabiller sans se soucier de la présence du commissaire, qui se détourna prestement.

« Avril, je suis encore là. »

« Bof ! A votre âge, vous savez comment c'est fait une femme, non ? »

Il étouffa un rire sarcastique.

« Une femme, oui ! Vous, en revanche… »

Il s'en voulut immédiatement de lui avoir dit ça de façon aussi cynique, d'autant qu'il avait vu son corps de près (et apprécier !). Cependant, faire preuve de mauvaise foi était la seule stratégie qui lui restait pour noyer le poisson et éviter d'attirer l'attention sur la fameuse nuit. C'était lâche, il le savait, mais indispensable.

« Pourquoi faut-il que vous soyez toujours aussi blessant ? » Demanda-t-elle d'une petite voix.

Le ton d'Alice était las. Il fut tenté de se retourner mais attendit qu'elle l'y autorise et ne répondit rien. En attendant, il serra les dents. S'il s'excusait constamment, elle finirait par se poser des questions sur son attitude conciliante.

« Vous pouvez vous retourner. »

Avril était en pyjama masculin plus adapté à sa silhouette que les siens qu'elle avait déjà portés. Elle se glissa sous l'édredon en bâillant. Sans qu'il s'en rende compte, Laurence fut à ses côtés en deux enjambées et se mit machinalement à la border, tel un enfant.

« Arrêtez de faire votre mère poule, Laurence… C'est pas… votre genre… » Ajouta-t-elle entre deux bâillements.

Déjà, la rousse fermait les yeux et s'abandonnait au sommeil. Laurence la dévisagea, le visage grave. Ce qu'elle était train d'éveiller en lui…

« Je pourrai vous surprendre... » Murmura-t-il.

Il chassa son trouble et reprit le contrôle. Elle dormait profondément quand il quitta discrètement la chambre quelques secondes plus tard, après avoir fermé la porte derrière lui… et emporté la clé, bien sûr…

oooOOOooo

Laurence sortit de l'immeuble d'Avril, le front soucieux, les pensées déjà tournées vers les suites de l'enquête sur la veuve et son complice. Il commençait à échafauder des scénarii dans sa tête quand une femme âgée l'aborda en lui prenant le bras.

Surpris, il s'arrêta net et posa les yeux sur elle. La vieille toute ridée avait le plus extraordinaire regard azur qu'il ait jamais vu, vif et perçant. C'était une bohémienne en costume colorée, une petite bonne femme qui lui faisait penser à une babouchka des contes russes.

« Oui ? Vous désirez ? »

« Ça t'appartient ? »

Laurence suivit son regard et découvrit un briquet en argent marqué des lettres SL dans la paume de la vieille. Interloqué, il cligna des yeux en essayant de comprendre comment l'objet était arrivé là. La vieille hocha la tête et le policier confus récupéra son bien.

« Merci. Où l'avez-vous trouvé ? »

« Laisse-moi te dire la bonne aventure, bel et sombre inconnu… » Commença-t-elle avec son accent slave, tout en lui prenant la main. « … Tu brises les cœurs autour de toi sans te douter que c'est le tien que tu fais souffrir… »

« Merci, mais je n'ai pas besoin de … » Dit-il.

« Tu n'y crois pas, mais les signes ne trompent jamais. »

Laurence essaya de retirer sa main. La vieille avait une bonne poigne malgré son âge et la retint. Elle commença à lui lire les lignes en marmonnant dans sa langue, puis s'écria soudain :

« Quel chemin de vie remarquable !... Je vois un drame très tôt dans ta vie, quelque chose qui te poursuit encore, la plaie est toujours à vif… Je vois des femmes, beaucoup de femmes qui gravitent autour de toi, toutes celles qui t'ont aimé et ont fini par te laisser, toutes celles qui te haïssent parce que tu leur as fait du mal... »

« Madame, je ne veux pas être désobligeant, mais… »

« … Tu es une ombre insaisissable... » Continua-t-elle, comme s'il ne l'avait pas interrompue. « … Tu n'as jamais voulu t'engager jusqu'à ce qu'enfin vienne celle qui t'a fait prendre conscience de l'amour… Par Saint Nicolas, c'est elle, la plaie à vif ! Elle t'a été arrachée quand tout vous prédestinait à être ensemble ! »

Laurence sentit les poils de sa nuque se hérisser involontairement et dévisagea la bohémienne avec un brin d'angoisse. Fermement, il retira sa main. D'abord, son briquet qui réapparaissait mystérieusement, et ça… Là, il était loin des élucubrations abracadabrantes de sa mère…

« Vous racontez n'importe quoi ! » Bafouilla-t-il, plus perturbé qu'il ne l'aurait admis.

Prestement, Laurence sortit un billet de sa poche et le donna à la drabardi. Il se dirigea ensuite rapidement vers sa voiture. La vieille secoua la tête.

« Ça ne sert à rien de fuir ! Le grand architecte de l'univers a tout écrit ! »

Laurence monta dans la Facel Vega en haussant les épaules. Il en avait assez entendu comme ça !

« Attends ! J'ai aussi vu l'amazone aux cheveux flamboyants ! C'est un signe fort ! »

Il ferma la portière et démarra le contact...

« … Tu dois absolument la protéger !... »

Laurence embraya et s'engagea dans la rue déserte. Il n'entendit pas les dernières paroles de la bohémienne qui cria :

« … Parce que c'est elle qui te sauvera ! »

oooOOOooo

Vieille folle… Décidément, il fallait toujours que ce genre de rencontres tombe sur lui. Ah, il en avait soupé des communications avec l'au-delà, des esprits, des fantômes et autres fariboles irrationnelles dont sa mère l'avait inlassablement abreuvé durant toute sa vie !

N'empêche qu'il avait beau chercher une explication rationnelle, voir son briquet dans la main de la bohémienne l'avait ébranlé. Le seul moment où elle aurait pu le lui prendre, c'était le matin même, quand il était venu chercher Avril ou quand il avait reconduit la journaliste chez elle. Le hic, c'est qu'il n'avait pas vu la vieille femme s'approcher de lui. Avec sa tenue colorée, il était impossible de ne pas la voir… Une autre personne alors ? Un enfant ? C'était peu probable. Peut-être le briquet était-il tout simplement tombé au sol et elle l'avait ramassé ?

Agacé par l'énigme, il tâcha d'évacuer ces pensées parasites pour se concentrer sur son enquête, mais la seule chose qui lui vint à l'esprit fut le visage lumineux de Maillol. Il sentit une vague de tristesse l'envahir brusquement. L'intervention de la vieille femme avait rouvert la blessure. Le vide omniprésent en lui réclamait son attention, mais il savait désormais que rien, ni personne ne le comblerait jamais.

Après une douche rapide, il prit un whisky et fit quelques exercices mentaux pour se préparer à affronter la deuxième partie de la journée. Il avait une nuit pour monter une opération policière et surprendre Lanvin au petit matin.

Il fila au commissariat et fut reçu par Tricard, peu ravi par sa demande. L'affaire était délicate, il s'agissait du fils du préfet. Le divisionnaire était dans tous ses états mais faisait confiance à son enquêteur aux méthodes peu conventionnelles.

« Je vous préviens, Laurence, si vous vous plantez, on plonge tous les deux… »

« J'en prends l'entière responsabilité, Chef. »

« Vous êtes sûr de votre fait ? »

« Oui, aucun doute. »

« Bien. Je vous couvre auprès du procureur, mais c'est la dernière fois… »

Tricard disait toujours ça. Laurence savait qu'il donnait des sueurs froides à son supérieur. Le divisionnaire était un imbécile au cœur tendre, qui aboyait parce qu'il était en première ligne et que c'était son boulot. Personne ne contrôlait Laurence, et c'était ça qui gênait Tricard, conscient d'avoir le meilleur flic de France dans ses rangs. Dans ses rapports, le divisionnaire fermait les yeux sur les frasques de son subordonné pour le garder à Lille.

En début de soirée, Laurence avait le mandat en poche. Il envoya un homme surveiller le domicile de Lanvin. Vers vingt deux heures, ce dernier confirma que le fils du préfet se trouvait bien chez lui et que tout était calme. Laurence envoya les hommes réquisitionnés pour l'opération se reposer et resta à son bureau.

Au calme, il en profita pour rédiger son rapport. Il laissa aussi la clé de l'appartement d'Avril sur le bureau de Marlène avec un mot d'explication, puis sortit prendre l'air. Il marcha dans le vieux Lille, au hasard des rues. Il savait que c'était une nuit où il ne trouverait pas le sommeil. Maillol le hantait et le poids de l'absence était presque insupportable.

Vers cinq heures du matin, ses hommes revinrent et il leur expliqua le plan en détail. Chacun révisa ce qu'il avait à faire, et ils se mirent en route pour cueillir le suspect dès six heures.

L'opération se déroula sans anicroches. Lanvin fut surpris au saut du lit, protesta et menaça Laurence, puis fut embarqué pour un interrogatoire. La maison fut fouillée de fonds en combles, et c'est Martin qui découvrit la cache des toiles une heure plus tard. Lanvin n'avait même pas pris la peine de les dissimuler, tellement sûr d'être au dessus de tous soupçons. Laurence avait maintenant ses preuves. Tous les tableaux se trouvaient là. Ils furent répertoriés, mis sous scellés et emmenés en sécurité.

Vers huit heures, Laurence se présentait seul au domicile de la veuve. Hélène Darteuil lui ouvrit, surprise de le voir de si bon matin. Elle le fit entrer et il n'y alla pas par quatre chemins.

« Madame, je vais vous demander de me suivre au commissariat. »

« Vous avez retrouvé mes œuvres ? »

« Oui. »

« Oui ? Vous les avez vraiment ? »

« Madame Darteuil, vous êtes une excellente comédienne, mais je ne joue plus. Ce matin, nous avons arrêté votre complice, Mathieu Lanvin. Il devrait passer rapidement aux aveux. »

La femme le dévisagea, imperturbable.

« Quand je vous ai vu, je me suis doutée que vous ne seriez pas manœuvrable… »

La veuve sortit une main de sa poche et elle était armée d'un de ces petits calibres autant mortels qu'une arme à feu traditionnelle. Elle la pointa sur Laurence.

« Madame Darteuil, ne faites pas l'imbécile. Baissez cette arme, vous n'avez aucune chance. »

« Vous faites partie de cette catégorie d'hommes qui sous-estimez la détermination des femmes, Commissaire... » La veuve prit un ton dur. « … Je n'hésiterai à m'en servir. Avancez vers la porte. »

Elle le suivit à bonne distance.

« Le garage. Par là. »

Ils se retrouvèrent dans une cour qui ouvrait sur une pelouse. Au fond, à droite se trouvaient les appentis pour les jardiniers et l'abri pour la voiture. Ils se dirigèrent vers ce dernier et ce fut là que Laurence l'aperçut, brève ombre qui courait rapidement se cacher. Son agacement initial céda immédiatement la place à l'inquiétude. Avril allait encore prendre des risques inconsidérés et faire n'importe quoi.

« Vous allez conduire. »

« Et où allons-nous ? »

« Je vous dirai en chemin. »

La veuve n'eut pas l'occasion de monter dans le véhicule. Avril bondit de sa cachette et sauta sur elle par derrière. Avait-elle vu l'arme ? Sans doute que non. Un premier coup de feu partit, puis un second, suivi d'un gémissement de douleur assourdi.

Le corps à corps entre les deux femmes se poursuivit. La lutte fut âpre, mais Avril plus rapide et forte, parvint à prendre le dessus et à lui faire lâcher le revolver. Elle s'empressa de le faire glisser sous la voiture, hors de portée, avant de lancer son poing d'une façon inélégante - mais efficace - dans le nez de la veuve.

La femme s'effondra pendant qu'Avril poussait un cri de douleur et se tenait la main.

« Oh, la vache ! Ça fait un mal de chien ! »

Avril laissa passer l'orage en soufflant, puis prit soudain conscience que le policier n'était pas à ses côtés. Elle releva la tête en grimaçant et chercha sa haute silhouette. Où était-il donc passé ?

« Laurence ? Vous êtes où ? »

Elle n'eut pas de réponse. Avril contourna le véhicule et le trouva assis contre le pare choc avant, le menton sur la poitrine. Il ne bougeait pas.

« Laurence ?... »

C'est alors qu'elle le vit… Il y avait du sang sur la main posée sur sa cuisse.

« Laurence ? Merde ! Laurence ! »

Avril s'agenouilla, en panique. Elle prit le visage du policier entre ses mains et lui releva la tête. Il ouvrit des yeux dans le vague, avant de les focaliser sur la jeune femme.

« Avril ? Qu'est ce que... vous fichez là ?»

« Vous êtes blessé... Montrez-moi où ! Où avez-vous mal ? »

Sans cérémonie, elle écarta les pans de sa veste et découvrit avec effroi la tache qui s'élargissait sur sa chemise blanche au niveau de son épaule gauche.

« C'est juste une égratignure... » Commença-t-il.

« Sûrement pas. Quinze centimètres plus bas et vous n'étiez plus de ce monde... Ne bougez pas d'ici. Je vais chercher de l'aide. »

« Hélène Darteuil ? »

« Hors de combat. »

« Aidez-moi à me relever. »

« Je ne crois pas que ce soit une bonne idée. »

Elle l'aida cependant alors qu'il posait une main tremblante sur le capot de la voiture.

« Ça va aller ? » Demanda-t-elle, inquiète.

« Oui. »

« Vous êtes pas obligé de jouer au super-héros, Laurence... »

Elle le dévisagea intensément. Il était très pâle et se forçait à inspirer profondément, probablement en état de choc. Des pas rapides sur le gravier à l'extérieur lui firent tourner la tête. Un jeune agent en capeline apparut et découvrit la scène. Il reconnut immédiatement le couple mal assorti formé par la journaliste et le commissaire.

« Des voisins nous ont appelés quand ils ont entendu les coups de feu. J'ai fait aussi vite que j'ai pu. » Dit-il.

« Prévenez les secours, le commissaire est blessé ! »

Le jeune homme hocha la tête et partit en courant vers la maison. Laurence s'assit sur l'une des ailes de la voiture et interrogea la jeune femme :

« Comment êtes-vous sortie ? »

« Ma serrure est pourrie, heureusement pour vous. »

Avril aurait voulu insulter Laurence pour le tour pendable qu'il lui avait fait, mais elle s'inquiétait trop. Elle vit le policier grimacer et ne put s'empêcher de frotter son bras valide pour l'assurer de sa présence. C'était aussi une façon de lui demander pardon, car c'était à cause d'elle qu'il était blessé. Il allait sans doute le lui faire payer plus tard.

« Comment vous avez su ? »

« Facile ! L'un des gars au journal est arrivé ce matin en disant qu'il y avait eu une arrestation de bonne heure dans sa rue, le fils d'une grosse légume. J'ai fait le rapprochement avec ce que vous m'avez raconté hier. Et si c'était Lanvin ? je me suis dit. J'ai filé jusqu'ici en me disant qu'il ne vous restait plus qu'à cueillir la veuve… Et je vous ai vu arriver ! »

« Un peu trop prévisible, hein ? »

« Je commence à vous connaître. »

Laurence eut un faible sourire et frissonna soudain. Avril s'inquiéta.

« Qu'est-ce qu'il se passe ? »

« Je ne me... sens pas bien… Le contrecoup... »

Il vacilla et elle avança son corps de manière réflexe devant lui pour l'empêcher de tomber. Maladroitement, il l'enlaça d'un bras et posa sa tête contre l'épaule de la jeune femme en la prenant comme support. Avril n'osa plus bouger et se demanda…

« Laurence ? Vous n'allez pas me claquer dans les pattes, hein ? »

« Je ne vous ferai pas... ce plaisir… ça va passer… »

La voix frémissante de Laurence proche de son oreille éveilla un écho familier en elle, une impression fugitive qu'elle essaya de capturer, mais comme souvent, elle passa. Alice était cependant certaine d'une chose : ils s'étaient déjà tenus ainsi de façon aussi … intime.

Le jeune policier revint et les découvrit enlacés. Avril tourna légèrement la tête et comprit à son expression qu'il sautait immédiatement aux conclusions. Les rumeurs risquaient d'aller bon train dans les jours prochains.

« Dites, vous voulez bien m'aider ? » Demanda-t-elle à l'adresse de l'agent.

Ce dernier s'approcha alors qu'Avril tentait de se dégager. Laurence protesta et Alice, surprise, ne bougea plus. Elle se racla la gorge, gênée.

« Commissaire ? Vous n'êtes pas léger… »

« Non… »

Cette fois, le murmure était clair : Laurence ne voulait pas bouger. Avril fit un sourire de circonstance au jeune policier, qui l'interpréta d'une manière tout à fait différente. Il s'éloigna pour les laisser seuls. Avril se donna mentalement une baffe. Maintenant, c'était sûr que ça allait jaser...

« Laurence ?... »

Il ne répondit pas.

« Laurence vous êtes toujours avec moi ?... » Pas de réponse. Elle le secoua un peu. « … Swan ? »

« Hum ?... »

« Les secours seront bientôt là... »

Il tourna légèrement la tête et elle sentit son souffle chaud dans son cou. Elle eut un frisson et essaya de ne pas rire.

« Vous me chatouillez… Vous ne pourriez pas... bouger un peu ?… »

« Non. »

Il inspira profondément, comme s'il se repaissait de son odeur. Cette fois, Avril leva les yeux au ciel et le repoussa fermement, tout en le tenant pour ne pas qu'il tombe. Laurence grogna, à moitié conscient. Elle n'hésita pas à lui donner des claques pour le réveiller.

« Hé, ho ! Interdit de dormir ! »

« What the Hell? ... »

Laurence cligna des yeux et reconnut Avril. Gêné sans doute, il bougea son bras gauche et étouffa un juron, ce qui le sortit définitivement de sa torpeur. Il regarda autour de lui.

« Bertrand ! Bertrand ! »

Le jeune policier rappliqua aux ordres de son supérieur.

« Oui, Commissaire ? »

« Passez les menottes aux femmes ici présentes… »

Bertrand le dévisagea sans comprendre, puis regarda la journaliste qui se demandait si elle avait bien entendu...

« A… A Mademoiselle Avril ? »

« Oui, à elle aussi ! »

« QUOI ? » S'exclama Alice, outragée.

« Je vous avais prévenue, Avril. »

« Mais je vous ai sauvé la vie ! »

« En me collant une balle dans l'épaule ? »

« C'est pas moi, c'est elle ! »

« C'est facile d'accuser, quand les absents ont toujours tort… »

Laurence glissa un regard vers la veuve encore inconsciente. Le jeune policier commença par menotter Avril qui ne lui facilita pas la tâche en râlant et en se débattant, puis Hélène Darteuil. Des bruits de course sur le gravier et des cris se firent ensuite entendre dans la cour. Le dénommé Bertrand appela ses camarades.

« Vous ne l'emporterez pas au paradis, Laurence ! »

« Inutile de vous égosiller, Avril… Trouvez-vous plutôt un bon avocat. »

Il fit un signe en direction de deux policiers qui emmenèrent Avril manu militari.

« Vous me le paierez ! J'vous jure que vous me le paierez, espèce de vieux chameau plus borné qu'un vieillard bigleux et sourdingue !... Rhaaaaa ! Lâchez-moi, bande de sous-fifres de carnaval ! Vous allez entendre parler du pays ! »

« Pas mal, Avril, pas mal… »

Avec flegme, Laurence salua son effort sémantique pendant qu'un médecin déposait sa trousse à côté de lui et s'apprêtait à l'examiner. Le docteur n'eut pas à aller bien loin pour découvrir que le commissaire avait aussi du vocabulaire et qu'il était très susceptible quand il n'avait pas eu ses huit heures de sommeil…

A suivre…

Bon week-end.