Chapitre 9

Avril avait passé un merveilleux week-end avec ses deux amis. Ils s'étaient promenés le long du port, avaient marché dans les dunes et sur la plage tout en discutant, s'étaient baignés et avaient dansé le samedi soir tard dans un petit bal où Avril avait fait la connaissance d'un charmant jeune homme qui avait tenté de l'embrasser. Fort de sa mésaventure précédente, elle avait gardé la tête froide et ne s'était pas emballé. Le dimanche, elle avait laissé les amoureux à leurs activités et était allée rejoindre son cavalier de la veille. Dans les dunes, ils avaient déjeuné ensemble et fait l'amour, puis ils s'étaient séparés, avec une promesse sans lendemain de se revoir.

Marlène avait eu raison. Elle revenait à Lille le cœur léger avec un papier pour Jourdeuil et plein d'idées pour son roman. Oubliées l'enquête et la veuve. Oublié Laurence avec son cortège de colère. Oubliés ses soucis de mémoire et son quotidien difficile. Alice se sentait une nouvelle femme par la seule magie d'une brève étreinte et d'un dépaysement complet.

Elle ne sortit pas, ne vit personne et travailla sans relâche pendant trois jours en surfant sur la vague de sa créativité. Satisfaite d'elle le quatrième jour, elle se rendit enfin au journal pour prendre son courrier et donner son article au rédacteur en chef.

Avril frappa avec enthousiasme aux carreaux du bureau vitré de Jourdeuil qui ne fut que moyennement ravi de la voir.

« Salut Jourdeuil, quoi de neuf ? »

« Te voilà enfin ! T'étais passée où, bordel ? »

« Ben, chez moi… »

Alice fut surprise par le ton agressif du rédacteur en chef.

« Hier, ton commissaire est venu me voir pour me remonter les bretelles et me traiter d'incompétent... Devant tout le monde à la rédaction ! »

« Ce n'est pas mon commissaire d'abord... » Le corrigea-t-elle en soupirant. « … Qu'est-ce qu'il voulait, Laurence ? »

« Un nouveau correspondant. Il ne veut plus bosser avec toi. »

Elle encaissa la nouvelle en haussant les épaules, comme si elle s'en fichait (ce qui était loin d'être le cas, mais il fallait sauver les apparences).

« Ouais, bon, ça change pas de l'ordinaire. Il n'a jamais voulu bosser avec moi de toute façon. Ça ne m'empêche pas de mener l'enquête dans mon coin… »

« Il m'a menacé, Alice ! »

« Tu t'en fous de ce qu'il pense, Jourdeuil. »

« Non, je ne m'en fous pas. Il m'a foutu les jetons tellement il était furax ! Qu'est-ce que tu lui as fait cette fois ? »

« Rien… » Comme Jourdeuil la regardait sans la croire, elle ajouta : « Je ne l'ai pas cité dans l'article, voilà ! »

« Ça, j'avais remarqué… » Jourdeuil croisa les bras. « … Laurence est vexé !... »

Avril eut un sourire triomphal et le rédac' chef secoua la tête d'un air désapprobateur.

« … Ce n'est pas comme ça que ça marche, Alice. Tu ne peux pas lui enlever le crédit d'une enquête, surtout quand il dénonce les malversations du fils d'un préfet et qu'il s'est pris une balle au passage... Cette histoire est remontée au niveau national, les autres journaux en parlent, le citent, c'est un héros, et nous, on passe pour des amateurs à cause de ton article volontairement incomplet ! »

Le sourire d'Avril disparut aussitôt quand elle se rendit compte de sa bourde.

« Je suis désolé, Alice, tu laisses tomber les affaires criminelles. J'ai mis Perrin sur le coup. »

« Mais… Mais c'est un incapable ! Laurence ne va faire qu'une bouchée de lui … »

« On verra. En attendant, c'est lui qui couvre les crimes maintenant. »

« J'vais pas me laisser faire ! C'est à cause de Laurence si… »

« Alice, je sens que ça dépasse le simple cadre professionnel entre vous deux. Tu vas d'abord régler tes problèmes personnels avec lui, et après on en reparle. »

« Mais j'ai pas de problèmes personnels avec lui ! »

Jourdeuil soupira. Il n'en croyait pas un mot.

« Tu règles tes histoires avec lui !... Et dis-toi que j'ai sauvé ta tête ! J'ai dit au propriétaire du journal que tu ne recommencerais pas ! T'es prévenue : la prochaine fois, c'est la porte, compris ? »

Jourdeuil fouilla sur son bureau et lui tendit un papier.

« Tiens, tu vas te faire oublier un peu. Je t'envoie couvrir les prochaines réunions du Rotary Club. Ils sont en train d'organiser un grand rassemblement de voitures anciennes pour collecter des fonds afin de rénover le Palais des Beaux-Arts. »

« Oh, non, Jourdeuil, s'il-te-plaît… »

« Estimes-toi plutôt heureuse que je t'ai trouvé du boulot, Alice… Et tiens-toi à carreau, ok ? »

Avril n'ajouta rien et sortit du bureau, la tête basse, le moral dans les chaussettes. Elle avait changé son fusil d'épaule par rapport à son article de départ où elle voulait dénoncer de façon incendiaire le comportement de Laurence. Tricard l'avait prévenue de ne pas en faire une affaire personnelle, et malgré tout, bien qu'elle ait mis de l'eau dans son vin, ça s'était retourné contre elle. Elle avait voulu prendre le commissaire sur le terrain de l'ego, là où ça faisait mal, mais elle n'avait pas anticipé la gravité des faits et l'impact médiatique qu'une telle affaire entraînerait.

C'était une bonne leçon qu'Avril rumina sur le chemin des archives et qui la fit réfléchir aux conséquences d'actes dictés par la colère. Bien que l'avertissement de Jourdeuil résonnât toujours à ses oreilles, elle ne s'inquiétait pas pour la prochaine enquête qu'elle couvrirait coûte que coûte malgré la présence de son collègue et les tracasseries que Laurence lui ferait. Le tout pour elle était de ne pas se planter, car elle n'avait plus droit à l'erreur.

Laurence… Alice avait son intervention en travers de la gorge et était trop écœurée. Elle se moquait qu'il aille mieux si c'était pour qu'il lui fasse des coups aussi vaches. Certes, elle avait sa part de responsabilité dans son propre malheur mais s'il n'avait pas été aussi vindicatif contre elle, elle n'en serait pas là. Plus que tout, elle ne s'expliquait pas comment leur relation s'était autant détériorée depuis son agression. Elle soupira, refusant d'explorer cette partie déprimante de sa vie où elle sentait qu'il manquait quelque chose, que son besoin d'être reconnu passait au fond par l'approbation (souvent silencieuse) de Laurence. C'était lui accorder trop de crédit alors qu'il n'en avait rien à faire d'elle…

Elle consulta le planning des prochaines réunions du Rotary, vit qu'il y en avait une en début de soirée et se prépara mentalement à s'ennuyer à mourir…

oooOOOooo

Le Marquis était un bar club très select et branché. Pour y entrer le soir, il fallait montrer patte blanche et son carnet de chèques. Très prisé par la jeunesse bourgeoise de Lille, il s'y racontait quelques histoires sulfureuses où l'alcool faisait bon ménage avec le sexe. Légende ou réalité, le propriétaire des lieux laissaient planer le doute sur les habitudes de ses riches clients et le bouche à oreilles faisait le reste.

Le jour, ce n'était qu'un établissement calme où l'on pouvait prendre un verre ou un café dans un décor avant-gardiste et luxueux. Alice y pénétra en se demandant encore ce qu'elle venait faire là.

Au bar, elle se présenta et on lui indiqua où se tenait la réunion du Rotary. Elle descendit un escalier et l'endroit lui sembla immédiatement familier. Son impression de déjà vu se renforça quand elle arriva en bas. Avec étonnement, elle reconnut la cave voûtée artistiquement éclairée, la piste de danse avec la scène au fond et les instruments de l'orchestre. Elle était venue ici-même... Avec Laurence... Ce fameux soir.

Perdue dans l'instant, à la (re)découverte des lieux, elle fut interrompue par un homme d'une cinquantaine d'années qui lui avait parlée, sans qu'elle n'écoute.

« Pardon ? »

« Vous devez être la journaliste, Alice Avril ? Maximilien Fontenay. Venez, nous vous attendions pour commencer. »

Ils s'installèrent autour d'une table où se tenaient déjà six personnes. L'homme présenta la jeune femme et ils commencèrent leurs palabres.

« On vous a expliqué pourquoi vous êtes là ? »

« Pas vraiment. »

« Nous avons décidé de lever des fonds pour l'entretien et la réparation du Palais des Beaux-arts, qui en a bien besoin. Pour ce faire, nous organisons une rencontre entre passionnés des voitures anciennes. L'argent collectée partira en mécénat. Nous avons besoin de la publicité de vos articles pour attirer un maximum de personnes. »

« D'accord… »

Avril répondit automatiquement. En réalité, elle était sonnée, assiégée par les souvenirs. De la musique résonnait dans sa tête, des conversations et des rires, des appels, une foule serrée et joyeuse, des danseurs survoltés qui virevoltaient au son du rock'n'roll, et des bruits de verre brisé… Et il y avait la présence d'un homme, son sourire et ses histoires qu'il racontait et auxquelles elle ne croyait pas. Il y avait ce rire chaleureux, ce regard grave aussi quand il l'observait et qu'il pensait qu'elle ne le voyait pas. Jamais elle ne l'avait vu aussi détendu.

Trop bouleversée, Avril n'écoutait rien de la réunion. Comment aurait elle pu se concentrer ? Elle redécouvrait la part active qu'elle avait jouée dans la soirée et se rendait compte qu'elle avait voulu plaire à Laurence, en lui faisant découvrir la Alice qu'il ne connaissait pas. L'alcool aidant, ils avaient tous les deux baissé leurs gardes sans se préoccuper du lendemain.

Ils avaient ri et dansé. Elle avait même chanté à sa demande devant un parterre d'inconnus, d'abord surpris, puis conquis. Sur scène, dans la lumière, elle s'était sentie si bien...

… Et ils s'étaient embrassés comme si ça avait été la chose la plus naturelle au monde.

La réunion s'acheva sans qu'Alice, bouleversée, ait pipé un seul mot. Elle avait besoin d'un verre. Avril s'installa au bar et commanda un whisky, et puis, un second...

Une question résonnait dans sa tête et tournait inlassablement en boucle, en lui faisant à chaque l'effet d'une bombe :

« … Chez toi ou chez moi ? »

C'était elle qui l'avait prononcée. Laurence avait ri et fait signe à un taxi. L'adresse qu'il avait donnée avait été la sienne.

« Ma garçonnière est plus sympa que la tienne, Avril. »

Alice avala un troisième verre. Dans le taxi, elle s'était tenu tout contre Laurence quand il avait passé un bras autour de ses épaules. Il avait même posé ses lèvres contre ses cheveux avant de l'embrasser à nouveau quand elle avait relevé la tête pour le regarder.

Avril voulut disparaître sous terre. Dans le taxi, leurs baisers s'étaient enchaînés et approfondis. Leurs mains impatientes avaient exploré des territoires inconnus sans rencontrer de résistance. Encore maintenant, leurs caresses et leurs soupirs réveillaient de puissants échos émotionnels en elle… C'était comme si quelque chose de primitif s'était emparé d'eux, une vague brûlante de désirs et de frustrations qui avait tout balayé sur son passage. Jamais la collision entre deux univers radicalement opposés n'avait été aussi violente, intense et passionnée. Même si elle ne se souvenait pas de tout, elle n'avait plus de doutes désormais quant à la façon dont la nuit s'était terminée...

Elle ne prit conscience du passage du temps que lorsqu'un nouveau barman prit son service et l'apostropha. Elle consulta la pendule. Vingt et une heures. De rares clients se tenaient au bar autour d'elle occupés à discuter. Les noctambules et les fêtards n'étaient pas encore arrivés.

« Je vous sers un autre verre ? » Lui demanda le barman.

Alice le reconnut. Il était de service ce soir là. Elle sembla sortir de sa transe et s'apercevoir que son verre était à nouveau vide. Combien de whiskeys avait-elle déjà bu ?

« Oui, s'il vous plaît. »

« Votre compagnon n'est pas avec vous ce soir ? »

« Mon compagnon ?… Vous vous souvenez de moi ? »

« Une rousse en robe de princesse qui monte sur scène avec un beau brin de voix, ça ne passe pas inaperçu ! Si, en plus, le playboy qui l'accompagne refuse de laisser les autres hommes l'approcher et décourage les prétendants par sa seule présence... Il est toujours autant aux p'tits soins, votre chevalier servant ? »

Avril ne put s'empêcher de rire devant une attitude qui était aux antipodes de ce qu'était réellement Laurence.

« Non. »

« Il fait quoi dans la vie votre garde du corps, Princesse ? »

« Il est flic. »

Le barman ouvrit des yeux ronds.

« Ah… S'il pouvait être tous aussi mignons que lui dans la police, il y aurait moins de crimes, croyez-moi… »

« Laissez tomber, vous n'êtes pas son genre... Moi non plus d'ailleurs… »

« Je vois. Un chagrin d'amour. Vous vous êtes entichée de lui et il vous a jetée à minuit quand votre carrosse est redevenu citrouille, Cendrillon... »

Avril secoua la tête avec un sourire.

« La vie n'est pas un conte de fées… Vous feriez quoi si vous perdiez la mémoire, et quand des souvenirs vous reviennent, vous souhaitez plus que tout ne jamais l'avoir retrouvée ? »

Le barman la regarda sans comprendre.

« Ouais… » Alice vida son verre cul sec. « … C'est l'histoire de ma vie. La catastrophe ambulante, c'est moi tout craché. »

Elle fit un autre signe pour qu'il la serve à nouveau, mais il se pencha vers elle pour lui demander :

« Vous avez de quoi payer, Princesse ? »

« Aucune idée... mais je sais faire la plonge. »

Avril se mit à rire de sa propre plaisanterie. Quand elle se calma, le barman lui montra son addition.

« La vache ! C'est pas donné ! Vous pouvez mettre ça sur le compte du journal ? »

« Désolé, ce n'est pas comme ça que ça marche. »

« Oh ?… »

Avril sembla réaliser sa situation.

« Mettez ça sur le compte de Laurence alors. C'est à cause de lui si j'en suis là. »

« Votre flic ? »

« Ouais... Ce salaud misogyne, imbu de lui-même... »

Le barman s'éloigna et prit le téléphone. Avril était ivre et se moquait de ce qui allait advenir. Elle se sentait merveilleusement bien et n'avait plus envie de bouger. Elle lutta contre la torpeur, ferma les yeux... et fut réveillée quand quelqu'un la secoua énergiquement.

Laurence.

Il était mécontent et la dévisageait avec des envies de meurtre dans les yeux.

« Tiens, mais c'est la source de tous mes emmerdements ! Hello, Mister Sunshine ! »

« Décidément, vous n'en loupez pas une, Avril. »

Elle remarqua son bras gauche en écharpe et posa son coude sur le comptoir en le défiant du regard.

« Un p'tit bras de fer, Swan ? »

Devant son froncement de sourcils presque comique, Avril explosa de rire.

« Je vois que vous avez avalé un clown... » Remarqua-t-il avec sarcasme.

Elle redoubla d'hilarité devant sa plaisanterie. Laurence leva les yeux au ciel et adressa une prière muette à Bacchus pour qu'elle se taise... Il préféra se détourner d'elle et s'adressa au barman.

« Vous avez sa note ? »

« Ouh la ! Ça va vous coûter un bras ! » Lança-t-elle, pliée en deux.

Avril se tenait les côtes littéralement. Laurence ferma les yeux et se força au calme en se rappelant que sa seule présence en ces lieux était le signe qu'elle se souvenait. Obscurément, il sentait que l'hilarité d'Avril et son ébriété masquaient une détresse à laquelle il n'était pas étranger. Il paya le barman.

« Vous auriez un seau d'eau glacée ? »

« Non. Mais j'ai ça, si vous voulez... »

Le barman lui donna une bouteille d'eau gazeuse fraîche que le policier prit et secoua. Puis il en projeta le contenu sur Avril… En quelques secondes, la jeune femme fut trempée. Elle ne riait plus.

« Mais euh, ça va pas ! Qu'est-ce qu'il vous prend ?... »

« La cellule de dégrisement vous attend, Avril. »

« Mais pourquoi ? Je suis pas ivre... »

« Bien sûr, bien sûr... »

Laurence secoua la tête.

« Vous pouvez marcher ? Je ne vais pas vous porter. »

Il l'entraîna avec son bras valide vers la sortie. Un taxi les attendait.

« Elle est où votre bagnole ? Je monte pas avec vous ! Vous allez encore me tripoter. »

Au moins, il avait la confirmation qu'elle se souvenait à présent.

« Je vous rassure, il n'y a aucune chance que ça se reproduise, espèce d'outre imbibée de whisky. »

« Hé ! »

Laurence la poussa sans ménagement à l'intérieur du véhicule, puis donna son adresse au chauffeur. Il était inutile d'ajouter de l'huile sur le feu en l'emmenant au commissariat et en la mettant en détention. En plus, vu son état, Dieu seul savait ce qu'elle irait raconter aux gardiens de la paix chargés de sa surveillance...

« Mais je veux pas aller chez vous ! On sait comment ça s'est terminé la dernière fois. Je veux rentrer chez moi ! »

« Avril, taisez vous. »

Avril ne l'écouta pas et donna son adresse au chauffeur qui lança un regard perplexe vers Laurence au travers du rétroviseur. Le policier fit non de la tête.

La jeune femme resta à bouder silencieusement dans son coin. Laurence lui jetait de temps à autres des regards inquiets. Elle dodelinait de la tête et semblait sonnée.

Le taxi s'arrêta devant chez le policier. Avril s'essuya furtivement les joues, un geste qui n'échappa pas à Laurence, mais il ne dit rien. Il l'aida à marcher jusqu'à l'appartement sans faire de réflexions. Après avoir ouvert la porte, il la conduisit dans la cuisine où il la fit asseoir à la table.

« Pourquoi vous faites ça, Laurence ? » Demanda-t-elle avec lassitude.

« Parce que je ne veux pas que vous soyez seule. Combien de verres avez-vous bu, Avril ? Vous êtes consciente des risques, nom de Dieu ? Le coma éthylique, ça vous parle ? »

A ces mots prononcés avec colère, Alice craqua. Elle n'en pouvait plus de son ton perpétuellement hargneux. Alors qu'elle se mettait à sangloter violemment, Laurence eut un instant de panique et s'approcha d'elle. Immédiatement, elle se rebella contre son geste.

« Restez où vous êtes ! J'veux pas de vous ! J'veux plus vous voir ! Tout est de votre faute ! »

Laurence obtempéra et s'écarta jusqu'à ce qu'Alice vide son sac. Il subit les injures et les sanglots stoïquement. Il n'y avait rien de nouveau dans ce qu'elle lui reprochait et il ne répondit pas à ses attaques. Il lui apporta plutôt un café bien noir auquel elle ne toucha pas. Le policier dut lui mettre de force la tasse dans la main.

« Buvez. »

Docilement, Alice lui obéit et se tut. Elle l'observa ensuite aller et venir, rassembler des ingrédients qu'il mixa dans un appareil qu'elle n'avait jamais vu. Puis il lui présenta une mixture marron à l'aspect repoussant.

« Buvez. Un conseil, faites-le cul sec. »

Cette fois, la jeune femme n'écouta pas. Immédiatement après la première gorgée, elle se précipita vers l'évier et se mit à vomir. C'était le but. Laurence dut résister à l'envie d'être à ses côtés et de lui passer la main dans le dos. Il savait que son geste de réconfort serait malvenu.

« Vous essayez de m'empoisonner ou quoi ? » Lui demanda Avril dès qu'elle put s'exprimer.

Il eut un sourire.

« Si c'était le cas, je l'aurais fait plus tôt. Vous vous sentirez mieux et vous pourrez aller dormir après. »

Alice était très pâle et tenait à peine sur ses jambes.

« J'veux pas dormir ici. J'veux rentrer chez moi. »

« Avril, il est onze heures passées. Je suis crevé, vous êtes crevée et je ne peux pas conduire. Je vous laisse mon lit, je prends la banquette et on discute de tout ça demain matin. Ça vous va comme deal ? »

Elle mit quelques secondes à comprendre puis opina du chef finalement. Laurence lui apporta un de ces pyjamas et la laissa se changer. Elle se coucha et il vint la voir quand il fut sûr qu'elle était endormie.

Avril avait laissé la lumière allumée. Le policier observa Alice dans son sommeil. Ce soir, il avait été inquiet pour elle plus que de raisons. Qui sait ce qui serait arrivé si le barman n'avait pas prévenu la police ? Juste imaginer la jeune femme ivre accoudée au bar, à la merci d'un inconnu qui aurait vu en elle une proie facile à mettre dans son lit, ça le hérissait. Avril était totalement inconsciente. À sa décharge, elle n'était pas elle-même, bouleversée par ce qu'elle venait de se souvenir.

Laurence se passa la main sur le visage, bâilla et se frotta doucement l'épaule gauche pour faire taire la douleur sourde. Presqu'une semaine après avoir pris une balle, il se sentait extrêmement las. Tout son corps tirait avec la fatigue et il n'avait qu'une seule envie : étendre sa grande carcasse. Il caressa l'idée d'aller s'allonger sur la banquette mais il ne voulait pas quitter Avril… Et si elle vomissait à nouveau et s'étouffait dans son sommeil ?

Laurence prit une chaise et veilla Avril. Plusieurs fois, malgré l'inconfort du siège, il dodelina de la tête, avant de finalement succomber au sommeil.

Avril ne sut pas exactement ce qui la réveilla, peut-être sa migraine, peut-être la veilleuse restée allumée ? Désorientée, elle resta pendant un moment à essayer de se repérer. C'était la chambre de Laurence avec son décor sombre et austère. Elle aperçut enfin le policier, affaissé comme un grand pantin désarticulé sur une chaise trop petite pour lui. Sans bruit, elle sortit du lit, mais les quelques craquement du parquet sous ses pas éveillèrent Laurence.

« Avril ? »

« Je suis là. Je vais juste aux toilettes. » Le rassura t elle.

Laurence grogna et regarda l'heure à sa montre. Trois heures et demi. Il se leva et s'étira, puis se rendit au salon en remettant de l'ordre dans ses pensées et en se massant la nuque pour chasser son torticolis.

Le policier s'allongea sur la banquette trop dure. Dix minutes passèrent, puis quinze, et la jeune femme n'était toujours pas sortie de la salle de bain.

« Avril, ça va ? »

Elle ne répondit pas tout de suite.

« Vous n'êtes pas obligé de me chaperonner, Laurence. » Dit-elle au travers de la porte.

« Non, bien sûr… » Murmura-t-il avec ironie en passant la main dans ses cheveux.

Alice sortit quelques minutes plus tard et ils s'observèrent en silence. Chacun constata que l'autre avait vraiment une mine affreuse, mais aucun n'en fit la remarque.

« Je me suis permise de prendre de l'aspirine dans votre armoire à pharmacie. »

Comme il ne répondit rien, elle ajouta :

« Bon, je… je retourne me coucher. »

Elle vit Laurence se tourner, bâiller à s'en décrocher la mâchoire et essayer de trouver une position confortable sur la banquette. Ce ne fut que dans la chambre qu'elle prit une décision et revint vers le salon. Il était tout de même convalescent.

« Pourquoi vous viendriez pas vous allonger sur le lit ? Y'a de la place près de moi, c'est pas comme si on… »

était des étrangers l'un pour l'autre... Les mots ne furent jamais prononcés mais restèrent en suspension entre eux.

« … Vous seriez bien mieux… » Termina-t-elle, gênée.

Le premier réflexe de Laurence fut de lui dire non, mais il était tellement fatigué qu'il se leva mécaniquement et la suivit docilement. Sans un mot, chacun prit place de son côté du lit et s'endormit rapidement.

Quand Laurence ouvrit les yeux quelques heures plus tard, il comprit immédiatement pourquoi il avait trop chaud. Le corps d'Avril était lové contre le sien dans son dos, un bras passé autour de sa taille, la main décidément trop proche d'un phénomène masculin des plus naturels le matin… Il ne bougea pas, respira à peine et attendit patiemment que ça passe en espérant qu'Avril ne se réveille pas...

A suivre…

Roulements de tambour pour le suspens… Alors, on a droit à des réconciliations sur l'oreiller ou ça barde entre eux ? Je serais presque tenter de dire que c'est vous qui choisissez, mais comme la suite est partiellement écrite… vous verrez bien !

Merci à toutes celles qui laissent un petit mot, je vous adore ! Les autres… je vous adore aussi, même si vous êtes plus discrètes ! J'attends vos opinions, commentaires, critiques, etc…