Dernier chapitre livré tardivement, mais exceptionnellement long, car je ne me suis pas résolue à le couper en deux, pour des raisons que vous comprendrez en lisant. Enjoy !

Chapitre 12

Dans les premiers temps, Laurence et Avril furent incroyablement circonspects quant à l'évolution manifeste de leur relation. C'était comme si chacun avait besoin de s'habituer à l'idée de l'autre dans sa vie, de prendre la mesure de ce que cela signifiait et des changements que cela créait. Prudents, ils se ménageaient du temps pour eux seuls, pour ne pas en arriver (trop souvent !) aux disputes que leurs tempéraments volcaniques avaient tendance à générer.

Malgré leurs réticences à s'investir dans une relation suivie, ils s'aperçurent rapidement qu'ils étaient incapables de rester longtemps éloignés l'un de l'autre. Ils vivaient une passion exclusive à la hauteur de leurs fortes personnalités, c'est-à-dire, pleine et entière. À aucun moment, ils ne voulaient s'interroger sur l'importance que chacun prenait dans la vie de l'autre, sur ce besoin d'être ensemble et de partager les mêmes émotions. Pourtant, envers et contre tout, leur attachement s'approfondissait. Ils n'osaient juste pas encore se l'avouer de crainte de voir l'autre prendre peur et s'en aller. Aucun des deux ne l'aurait supporté à ce stade de leur relation.

Et Marlène dans tout ça ? Le dernier membre de leur trio ne soupçonna rien pendant quelques temps mais finit par s'apercevoir de leur familiarité nouvelle. Ils avaient beau être discrets, Laurence avait beau titiller Avril comme il le faisait d'ordinaire de manière sarcastique, il y avait parfois des regards et des gestes qui ne trompaient pas. Un soir, après qu'ils aient bouclé avec succès tous les trois ensemble une enquête pour meurtres, Marlène finit par confronter Alice directement. La secrétaire de Laurence profita de l'absence provisoire de son patron et ami, parti commander au bar, pour aborder le sujet avec l'intéressée.

« Alice, qu'y-a-t-il entre le commissaire et toi ? »

« Rien, Marlène, c'est comme d'habitude… »

« J'ai des yeux, Alice. Je vois des choses. »

Coincée entre sa volonté de ne pas mentir et le pacte de discrétion qu'elle avait passé avec Laurence, Avril se figea un moment et décida d'interroger son amie.

« OK. Qu'as-tu vu ? »

« Quelque chose que la décence m'interdit de dire à voix haute… »

« Marlène… »

La secrétaire secoua promptement la tête. Avril soupira.

« On est entre filles ! Dis-moi ce que tu as vu ! »

Marlène hésita, puis chuchota :

« Le commissaire reluque tes fesses, Alice… »

Incapable de s'en empêcher, Avril éclata de rire et se rattrapa dans la seconde qui suivit.

« Pardon... » Elle se racla la gorge, puis reprit : « … Laurence me matte ? C'est vrai ? »

Marlène la dévisagea avec incrédulité devant le ton enjoué employé par son amie.

« Oh ! Alice ! Ce n'est pas drôle ! Il t'observe parfois comme si… s'il te déshabillait littéralement du regard !... »

Avril prit une tête préoccupée, mais au fond, elle jubilait devant la réaction qu'elle suscitait chez Laurence. Si Marlène savait qu'en réalité, le commissaire se servait davantage de ses mains que de ses yeux sur sa personne... Alice se secoua mentalement, évitant d'aller sur ce terrain glissant, mais ô combien plaisant.

Depuis un moment, la journaliste mourrait d'envie de dire à Marlène ce qu'elle vivait avec Laurence - le cyclone Swan comme elle l'appelait secrètement - mais elle craignait la réaction de son amie. Comment le lui dire sans la choquer et mettre en péril l'amitié et l'équilibre de leur trio ?

« Non, tu as raison, ce n'est pas drôle... Laurence doit être en manque… »

« C'est tout l'effet que ça te fait ? La Alice que je connais aurait bondi vers lui et l'aurait insulté en le traitant de tous les noms ! »

« Mais qu'est-ce que tu veux que je te dise, Marlène ? Je vais pas lui crever les yeux quand même ! Et si je lui demande d'arrêter, tu crois qu'il va m'écouter ? Il va plutôt me dire que j'affabule encore pour me rendre intéressante… »

Marlène joua avec un sous-bock laissé sur la table.

« Je trouve aussi que vous ne vous chamaillez plus comme avant... »

« Ah, bon ? »

Ainsi, Marlène avait remarqué qu'ils faisaient moins de vagues… Alice eut un pressentiment mitigé. Marlène reprit :

« Et le commissaire est plus calme, il fait moins de remarques désagréables à ton sujet. »

Alice devait-elle continuer à se taire ou devait-elle lui faire des révélations ? C'était l'occasion rêvée de tout avouer à Marlène. Elle chercha encore des excuses

« Il serait temps qu'il arrête de me dénigrer, non ? Et puis, avec tous ces meurtres, il a la tête ailleurs et a besoin de distractions, c'est tout. Il va se trouver quelqu'un… » Elle jeta un œil vers la salle et vit Laurence qui retournait vers elles. « … Le voilà qui revient… »

Marlène leva les yeux vers le miroir au dessus de la tête d'Avril et vit effectivement le commissaire s'avancer vers elles dans le reflet, un léger sourire destiné à Alice aux lèvres. Marlène ouvrit une bouche ronde et se retourna brusquement vers Laurence qui s'était immédiatement repris, innocent comme l'agneau qui vient de naître. Marlène fronça les sourcils, en voyant ses soupçons se confirmer. Le policier prit place et les regarda tour à tour.

« Ça va ?... »

Il n'y eut aucune réponse. Il sentit la tension nouvelle entre les deux amies et en soupçonna tout de suite la raison. S'étaient-elles enfin parlé ?

« Vous ne me cacheriez pas quelque chose toutes les deux ? »

Marlène prit une mine pincée.

« J'ai plutôt l'impression que c'est vous deux qui me cachez quelque chose… » Dit-elle, vexée.

« Marlène ? » Demanda Laurence, perplexe.

« Vous avez un comportement bizarre depuis quelque temps, je trouve. C'est comme si vous partagiez des trucs ensemble, en m'excluant... C'est parce que je suis avec Tim, c'est ça ? »

« Bien sûr que non, Marlène, on est juste heureux pour vous deux et on respecte votre désir d'indépendance. » Tenta de la rassurer Laurence. « On se voit un peu moins, c'est tout. »

« Non, je vois bien ! Ce n'est plus pareil ! » Insista la secrétaire. « Vous avez changé tous les deux ! »

Laurence et Avril échangèrent un regard. Ce fut lui qui surprit Alice lorsqu'il posa sa main sur la sienne et la serra tendrement. Marlène ouvrit des yeux ronds, puis les regarda tour à tour… Alice respira un bon coup et se lança :

« Marlène, Swan et moi, on a un truc à te dire… »

oooOOOooo

Comme ils l'avaient décidé dès le départ, ils continuèrent à vivre au jour le jour, cultivant leur curieuse relation tout en respectant l'indépendance de l'autre, jusqu'au moment où Laurence éveilla sérieusement la jalousie d'Avril.

Il y avait belle lurette que Laurence ne regardait plus les autres femmes. De son point de vue, il avait trouvé en Alice la parfaite compagne de jeu et il n'éprouvait pas l'envie d'aller voir ailleurs. La gente féminine en revanche était toujours attirée par ce séduisant quinquagénaire et déployait toute une panoplie de charmes pour l'attirer dans ses filets. Suivant son humeur, l'intérêt des femmes pour sa personne flattait l'ego de Laurence et il s'en amusait en entrant parfois dans leurs jeux, ou bien il se montrait totalement indifférent, voire cruel, face aux tentatives. Les limites étaient cependant claires pour lui. Aller plus loin aurait été trahir Avril et la confiance qu'elle plaçait en lui.

Même si Alice savait pertinemment que Laurence finissait par décourager les prétendantes, voir toutes ces femmes tourner autour de son homme - en sa présence parfois ! - l'agaçait prodigieusement. Un jour, alors que l'une d'entre elles se montrait un peu trop sûre de son fait et entreprenante, elle n'y tint plus et décida de marquer son territoire. Un Laurence goguenard et fier comme un paon assista à leur crêpage de chignon, tout en sachant d'avance qui en sortirait vainqueur. Devant la perdante déconfite et médusée, Laurence passa un bras autour de la taille d'une Alice encore furibarde, et l'entraina en riant comme si c'était la meilleure des plaisanteries... A la suite de quoi, Alice bouda et décida d'ignorer le policier pour lui faire bien sentir qu'elle n'avait pas apprécié la légèreté de son attitude. Laurence joua l'indifférent, mais il avait parfaitement compris le message…

Il goûta d'ailleurs à son propre traitement et se révéla un odieux jaloux lorsque ce fut Alice qui fut courtisée par un charmant collègue. Journaliste comme elle, il partageait avec elle de nombreux points communs. La journaliste le considérait seulement comme un ami, mais avouons-le, elle savourait l'idée de rendre la monnaie de sa pièce à Laurence. Cela jeta malheureusement un froid sur leur relation et Alice crut bien avoir perdu le policier quand il ne voulut plus la voir… Ce furent des heures sombres, d'où ils ressortirent meurtris.

Chacun mesura alors à cette occasion l'importance que l'autre avait prise dans sa vie. Chacun de leurs côtés, ils prirent conscience qu'ils avaient non seulement besoin de la présence physique de l'autre, mais aussi de son soutien, de son amour... Le mot fut enfin lâché entre eux un soir alors que, malheureux, ils tentaient de se réconcilier et de se donner une dernière chance. Cette épreuve se révéla au final salutaire. Ils s'aimaient plus que tout et aucun des deux ne pouvaient envisager de vivre sa vie sans l'autre. Cette admission mutuelle les apaisa et renforça les liens qu'ils avaient tissés à leur insu.

Comme bien souvent entre eux, ce fut sur l'oreiller qu'ils se réconcilièrent et exprimèrent leur affection. Pour la première fois depuis qu'ils étaient ensemble, des promesses furent faites et chacun de son côté s'engagea silencieusement à les tenir.

oooOOOooo

« Nerveux, Commissaire ? »

« Oh, tais-toi… »

Timothée Glissant eut un rire bref et inspira, puis souffla lui aussi pour se détendre.

« J'ai un de ces tracs… Elles vont nous faire attendre encore longtemps, tu crois ? »

Laurence secoua la tête par ignorance, clairement perturbé.

« Tu as les alliances ? » Demanda-t-il.

« Et toi ? »

Ils vérifièrent leurs poches pour la énième fois. A cet instant, une vieille femme noire d'une soixantaine d'années ouvrit la porte de la pièce où les deux hommes attendaient.

« Hep, les garçons ! C'est l'heure ! »

« On arrive, maman ! Prêt, Laurence ? »

« Non. J'ai l'impression que je fais la plus grosse bêtise de ma vie. »

« Vois les choses du bon côté, mec. Tu l'aimes ou tu ne l'aimes pas ? »

« Au point où j'en suis, je ne suis plus sûr de rien. »

Glissant éclata de rire en poussant Laurence hors de la pièce. Les deux hommes se frayèrent un chemin, acclamés par la bruyante et nombreuse famille de Tim en couleurs chatoyantes. Tout ce monde… Laurence était mal à l'aise. Sur son passage, une très vieille dame adressa à Laurence un clin d'œil plutôt appuyé.

« Tu plais à Tante Célia, on dirait... » Lui glissa Tim à l'oreille, moqueur.

« C'est ce que je crois comprendre... » Répondit Laurence, amusé.

Le policier s'avança et aperçut brièvement Alexina, sa mère, qui lui souriait, ravie. Elle était assise au premier rang des convives et lui adressa un petit signe de la main. Pour une fois, elle paraissait presque sage au milieu de toute cette joyeuse assemblée, mais ça ne durerait pas...

Le maire invita les deux hommes à venir le rejoindre et il fit un signe vers le fond de la salle. Les portes s'ouvrirent. Les deux hommes attendirent et les aperçurent enfin.

Un Tricard tiré à quatre épingles et fier comme un paon, remonta l'allée avec, à ses bras, deux jeunes femmes, toutes de blanc vêtues dans leurs magnifiques robes en dentelles incrustées de perles blanches. C'était Marlène qui les avait choisies et les avait fait confectionner sur mesure pour elles deux. Sur leurs passages, la famille et les amis applaudissaient et s'extasiaient devant leurs beautés.

Sous leurs voilettes, Marlène et Alice souriaient et observaient respectivement leurs futurs maris. Ils portaient tous les deux la même jaquette noire sur un gilet gris perle et un pantalon gris foncé rayé à pinces. Une chemise blanche et une cravate grise à jabot complétaient leurs tenues, sans oublier les hauts-de-forme gris souris qu'ils tenaient à la main. On aurait dit des figures de mode tellement ils avaient fière allure.

L'élégance naturelle de la haute silhouette de Laurence contrastait avec celle plus massive mais non moins élégante de Timothée Glissant. Alice trouva son futur mari irrésistible. Elle ignorait que l'intéressé pensait exactement la même chose de sa future moitié, dont les cheveux roux avaient été disciplinés en chignon sous son petit chapeau. Laurence était captivé par la transformation d'Alice avec son léger maquillage qui illuminait son teint, au point d'en oublier Marlène, qui devait pourtant attirer tous les regards... Alice était juste resplendissante avec son visage mutin. Il sut à cet instant précis qu'il avait fait le bon choix et lui adressa un sourire fier et heureux.

Le maire attendit que les mariées rejoignent leurs futurs conjoints et fit asseoir l'assistance qui fit le silence peu à peu. Enfin, il prit la parole :

« Je suis heureux de vous accueillir en ce jour, mesdames et messieurs, dans notre bel Hôtel de ville de Tourcoing afin de célébrer l'union de Marlène Leroy avec Timothée Glissant, et celle d'Alice Avril avec Swan Laurence. Aujourd'hui, nous ne célébrons pas uniquement deux unions des cœurs, mais nous honorons aussi la belle amitié qui unit ces deux hommes et ces deux jeunes femmes...

« En tant qu'officier de l'état civil, c'est toujours avec honneur et plaisir que je reçois, sous le toit de la République, les futurs époux qui ont choisi la voie de l'engagement mutuel. »

« En effet, choisir le jardin du mariage pour y planter votre amour et le voir s'épanouir, grâce à l'attention quotidienne que vous lui apporterez, relève bien de l'engagement. Un engagement civique et moral qui suppose pour les époux un respect réciproque, une assistance de chaque jour et une relation de fidélité. »

« Je pense pouvoir parler au nom de vos familles, de vos amis et de tous ceux qui vous sont chers et qui ont choisi d'assister à la célébration de vos unions aujourd'hui en vous souhaitant de nombreux jours ensoleillés sous le ciel de notre belle région du Nord... Mais chacun sait qu'il y aura aussi des jours de pluie et c'est dans ces moments-là que la force, l'amour, la constance et l'implication de chacun dans la relation qu'il choisit aujourd'hui d'officialiser, prendront toute leur valeur. Il m'incombe, par ma fonction, de rappeler ces valeurs qui sont celles du mariage et que vous vous engagez à honorer. »

« Pour conclure, car je sais combien cette journée exceptionnelle est aussi une journée euphorique mais fatigante, je tiens à vous féliciter chaleureusement et à vous souhaiter une longue et heureuse route commune. Je remercie également toutes les personnes pour leur présence significative aujourd'hui. »

« Nous allons à présent procéder au volet administratif du mariage de mademoiselle Marlène Leroy avec monsieur Timothée Glissant... »

Le maire récita les formules d'usage pour s'assurer de l'identité des contrevenants, puis procéda à l'union de Marlène avec Tim. Il y eut un tonnerre d'applaudissements pour saluer le couple nouvellement uni.

La cérémonie se poursuivit avec le second mariage. Quand le moment fatidique arriva et que le maire interrogea Alice, elle eut un moment de panique et il y eut soudain un silence, rompu au bout de quelques secondes par l'intervention orale de Tante Célia...

« Hé, chérie ? Si tu veux pas de son p'tit cul de blanc, moi j'en veux bien ! »

Des rires éclatèrent dans l'assemblée. Âgée de plus de quatre vingt ans, la vieille dame noire trouvait Laurence à son goût… L'intéressé se mit à rire de bon cœur et interrogea ironiquement Avril du regard. Quand Alice retrouva enfin son sérieux, elle répondit enfin distinctement :

« Je le veux. » Puis se tourna vers l'assistance. « … Désolée, Tante Célia, je ne partage pas ! »

Les rires reprirent de plus belle et le maire tâcha de calmer les esprits tapageurs, avant de poursuivre :

« Et vous, Monsieur Swan Andrew Laurence… Voulez-vous prendre pour épouse, Mademoiselle Alice Avril ci-présente ? »

« Je le veux. » Répondit-il sans hésitation, sans quitter Avril des yeux.

« En vertu des pouvoirs qui me sont conférés, je vous déclare mari et femme. Vous pouvez embrasser la mariée... »

A nouveau, un tonnerre d'applaudissements explosa alors que Laurence levait la voilette et déposait un chaste baiser sur les lèvres d'Alice.

Le couple se sépara enfin, et Tim et Marlène les serrèrent dans leurs bras pour se féliciter les uns, les autres. Ils serrèrent les mains du maire et de son adjoint, puis allèrent signer les registres, le tout dans un joyeux brouhaha.

Les félicitations s'enchaînèrent. Quand tout fut terminé, Marlène réussit à attirer Alice dans un coin discret.

« Alice, j'ai un truc à te dire… »

« Quoi ? »

« Je suis enceinte. »

Le visage d'Alice s'illumina soudain.

« C'est vrai ? »

« Oui. Je suis dans mon quatrième mois. »

Les deux jeunes femmes s'enlacèrent.

« Tu peux pas savoir comme je suis heureuse pour vous deux… » Alice eut un rire. « … C'est trop génial ! Tu vas être une maman formidable, Marlène ! »

« Merci, Alice. »

« Tu n'es pas trop fatiguée ? »

« Si, heureusement Tim m'a dit que ça allait bientôt passer. »

« Il doit être aux petits soins ? »

« Tu peux pas savoir ! Une vraie mère poule ! »

Elles éclatèrent de rire. A quelques mètres d'elle, Alice aperçut son mari qui la dévisageait avec un sourire arrogant aux lèvres, une expression qu'elle lui connaissait bien, celle du prédateur prêt à fondre sur sa proie. La veille, il lui avait promis une nuit de noces à nulle autre pareille et elle attendait ça avec impatience… Rien ne semblait éteindre le brasier qui accompagnait leurs étreintes, placées désormais sous le signe de l'amour et d'un attachement profond.

« Et toi, un enfant… Tu y penses ? » Demanda Marlène.

« Un enfant ? Non... Avec le succès de mon livre, l'écriture du suivant… » Elle eut un haussement d'épaule et un sourire lorsqu'elle admit : « ... Swan… On est un couple plutôt exclusif. Je vois l'arrivée d'un enfant comme le début de la fin de notre relation, pas l'aboutissement logique de notre amour. »

« C'est dommage. »

« Je n'ai pas de regrets à ce sujet, crois-moi. »

« Du moment que tu es heureuse avec lui. »

« Il me rend heureuse, pas d'une façon que j'aurai cru possible, mais il comble mes attentes, comme je comble les siennes... Sinon, je ne l'aurais pas épousé. »

Marlène soupira.

« C'est quand même fou comment vous vous êtes trouvés tous les deux... »

Avril eut un sourire en coin. Si sa meilleure amie savait qu'elle était à l'origine de sa relation avec Laurence, elle tomberait des nues…

« Alors, les filles, on papote ? » Demanda Swan en arrivant derrière Marlène.

« On parlait de toi justement… » Répondit Alice.

« En mal, j'espère, sinon ça n'a aucun intérêt... »

« Evidemment ! »

Laurence glissa un baiser sur la joue d'Alice. A présent, même en public, il affichait son affection pour elle avec de telles marques d'attention.

« Tu es prête ? Alexina nous attend. »

« Vous partez déjà ? » Demanda Marlène.

« Swan nous fait une surprise. Tu crois que je devrais me méfier ? »

Marlène eut un sourire et secoua la tête. Alice déposa un baiser sur sa joue.

« Essaie de profiter du reste de la journée et amuses-toi bien. »

« Marlène, tu es splendide… » Laurence la serra dans ses bras et murmura : « … Félicitations pour le bébé. Je sais combien c'est important pour toi. Ménages-toi et profites-en pour te faire dorloter, hein ? »

« Merci, Swan, tu es gentil… Faites bon voyage. »

oooOOOooo

Alexina Laurence se demandait si sa mémoire lui jouait encore des tours. Le paysage qu'ils traversaient en voiture lui semblait vaguement familier depuis quelques temps et lui rappelait une époque révolue, une première vie dans laquelle elle avait été heureuse, entourée de son premier mari et de leur petit garçon, plus de quarante ans plus tôt.

Se faisait-elle des idées ou bien l'impression persistante allait-elle en se confirmant ? Elle sentit la tension monter en elle et se tourna vers son fils au volant.

« Swan, vers où nous conduis-tu à la fin ? »

Ce n'était pas la première fois que la question était posée. Laurence avait résisté à la curiosité des deux femmes de sa vie pendant tout le trajet. Malgré les demandes incessantes de sa mère et d'Alice, il avait gardé le silence et elles avaient fini par se taire pour l'une, par bouder pour l'autre.

À mesure qu'ils touchaient au but de leur voyage, il doutait. Etait-ce finalement une bonne idée de les avoir emmenées ? Était-ce une bonne idée tout court ?

Il jeta un regard vers sa mère et aperçut son visage tendu. Comment allait-elle réagir quand elle allait être mise devant le fait accompli ?

Les derniers kilomètres défilèrent et il se prit à ralentir sous le coup d'une angoisse nouvelle, comme pour retarder l'inévitable. Une main se posa sur son épaule... Alice. Leurs regards se croisèrent dans le rétroviseur. Sa femme - il s'amusait de l'appeler ainsi - le connaissait bien et lisait sa tension dans la crispation de sa mâchoire.

« Mon dieu… »

Alexina venait de parler en regardant droit devant elle, émue. Quand elle tourna la tête vers Laurence, elle avait les larmes aux yeux.

« Quelle folie as-tu faite ? »

« Ça va aller, maman. »

Ses propos rassurants s'adressaient autant à Alexina qu'à lui même. Du moins c'est comme ça que l'interpréta Alice qui les observa tour à tour. Elle ignorait ce qui était en train de se jouer entre la mère et le fils mais elle sentait que c'était d'une importance vitale.

La voiture s'arrêta devant une grille en fer forgée qui ouvrait sur une allée boisée, plongée dans la pénombre. Laurence s'apprêta à sortir pour l'ouvrir quand sa mère le stoppa en lui prenant le bras.

« Attends ! Tu veux ma mort, c'est ça ? »

Alexina était si pâle qu'Alice crut que la vieille dame allait faire un malaise. Elle portait sa main à la poitrine et respirait avec difficulté.

« Swan, fais quelque chose ! Donne-lui un petit remontant ! »

Laurence obtempéra, soudain inquiet, et sortit la flasque à alcool qu'il gardait dans la boîte à gants au cas où.

« Maman, ce n'est vraiment pas le moment de nous faire une crise d'angoisse ! »

Alexina avala une large rasade et toussa. Pourtant, peu à peu, elle retrouva des couleurs et se ressaisit.

« Tu en as de drôle !... C'est ta faute. Pourquoi m'as tu amené ici ? »

« Parce que c'est chez nous. »

« Quoi ? Tu délires, mon fils ! »

« J'ai acheté la maison à son ancien propriétaire. »

« Pourquoi ? » Alexina le regarda sans comprendre. « C'est là que ton père… »

Elle se tut, incapable de continuer et baissa la tête. Alice mourrait d'envie de savoir ce qu'il se tramait mais elle sentit que ce n'était pas le moment de les interroger.

« C'est ici que nous vivions tous les trois… » Reprit lentement Laurence. « … Ici que j'ai grandi. Ici que tu étais heureuse... »

« Ici qu'il est mort, seul… »

La colère avait déserté la voix de sa mère, nota Laurence. Pendant longtemps, très longtemps, Alexina en avait voulu à son mari de les avoir quittés lâchement en les laissant, Swan et elle, seuls face à la ruine. C'était aussi une colère teintée de culpabilité, celle de n'avoir rien vu venir et de rien avoir pu faire pour éviter l'irréparable.

« Pardon, j'oublie que tu étais là… »

« J'ai fait la paix avec ça, maman. »

C'était du moins ce qu'il croyait. Avec ce qu'il s'apprêtait à faire, la boucle serait peut-être bouclée ? Il y eut un long silence.

Alice, qui soupçonnait un drame familial, remua de façon inconfortable à l'arrière.

« Euh… On pourrait peut-être entrer ? »

Laurence hocha la tête et sortit ouvrir le portail. Il redémarra la voiture et ils roulèrent pendant une centaine de mètres sous le couvert des arbres. Puis Alice la vit.

C'était une superbe villa de style anglo-normand, au milieu d'un petit parc ombragé. Elle s'élevait sur deux étages avec des toits pointus en tuiles. La petite tour carrée sur l'aile gauche donnait tout son charme à la façade blanche, bardée de colombages noirs apparents.

Laurence roula sur le gravier, puis arrêta la voiture devant le perron. En silence, ils descendirent de voiture et contemplèrent la maison.

« Mon dieu, rien n'a changé. » Murmura Alexina, bouleversée.

« L'ancien propriétaire l'a entretenue et conservée dans le respect de ce que père avait voulu. »

« C'est magnifique... » Souffla Alice, sous le charme.

« Saint-James, le père de Swan, en a dessiné les plans et en a supervisé la construction… » Alexina eut un sourire. « … C'est ici que votre mari est né, Alice. »

Avril repensa à la photo en noir et blanc dans le salon de Swan : un homme au visage austère posait assis, avec un petit garçon sur ses genoux. C'était Saint-James Laurence - ou plutôt Lawrence avec un w à l'époque, comme elle l'avait découvert sur un vieux passeport de Swan. La francisation de son nom de famille datait de la guerre, avait-il expliqué, quand il était entré dans la Résistance. Cela avait été une bonne couverture : pendant longtemps, la Gestapo avait cru avoir affaire à une femme... Le nom était ensuite resté quand il avait rejoint les services secrets français.

Alice prit soudain conscience que tout un pan de la vie de Swan venait de se révéler. Il avait toujours été réticent à parler de ses activités avant, pendant et après la guerre. Elle avait compris à mi-mots ce qu'il avait fait et pourquoi il était finalement entré dans la police. Il était né pour être un enquêteur, mais les trente premières années de sa vie restaient un mystère total… Peut-être qu'elle allait enfin savoir ?

Laurence ouvrit la porte et laissa les deux femmes entrer dans le hall. Un large escalier devant elles montait aux étages. Alice vit qu'Alexina tournait la tête et fixait une double porte sur la gauche avec émotion. Swan posa une main sur l'épaule de sa mère et la guida vers la porte de droite.

Ils pénétrèrent dans un salon meublé avec goût. Alexina promena son regard sur la pièce pendant que Swan la menait vers un large canapé où il l'aida à s'asseoir.

« C'est joliment décoré, très différent de mon souvenir… »

« Ça te plaît ? »

« Oui. »

« L'ancien propriétaire a confié toute la décoration intérieure à un spécialiste. L'agencement de certaines pièces a même été revu… »

« Le bureau de ton père ?... »

« … est devenu une agréable bibliothèque moderne. »

« Tu as réussi à y retourner ? Jamais je ne pourrai ! »

« Tu n'es pas obligée, maman. »

« Swan, je ne sais pas comment tu fais... »

« Quand tu te sentiras prête, je vous ferai visiter le reste de la maison… Vous m'excusez un moment ? Je vais voir si Marie et Grégoire sont à la cuisine et je reviens vous les présenter. »

Laurence sortit et Alice vint prestement s'asseoir aux côtés d'Alexina, sa curiosité prenant enfin le dessus.

« Que s'est-il passé ? »

« C'est une longue histoire… »

« J'ai tout mon temps... »

Alexina se posa quelques secondes avant de commencer :

« J'ai rencontré le père de Swan avant la première guerre mondiale. C'était un bel homme, so british... un être réservé, calme, très cérébral, avec un humour décapant et décalé… Tout le contraire de ce que j'étais ! Je suis tombée irrémédiablement amoureuse de lui... »

Alice eut un doux sourire en voyant l'expression rêveuse dans les yeux bleus d'Alexina, même plus de cinquante ans après les événements.

« Nous nous sommes mariés, j'étais déjà enceinte de Swan. Il était dans l'industrie et ses affaires prospéraient, en France notamment. Nous sommes venus nous installer ici. Nous étions heureux… »

« Et puis, un jour, Saint-James a fait confiance à un individu qui s'est révélé être un escroc... Sur les conseils de cet homme, il a placé une grosse partie de sa fortune... » Elle fit un geste de la main en l'air. « … sur du vent ! Je suppose qu'il était trop tard quand mon mari s'est rendu compte qu'il était au bord du gouffre… Par fierté, il n'a rien dit. Les dettes se sont accumulées, les créanciers ont menacé de le poursuivre… Je n'étais pas au courant de la situation matérielle catastrophique dans laquelle nous nous trouvions... »

Alexina resta silencieuse quelques secondes.

« Swan n'avait que dix ans... C'est lui qui a découvert le corps sans vie de son père, après qu'il ait entendu le coup de feu dans la maison… »

Un suicide… Alice ouvrit la bouche avec incrédulité.

« Mon dieu… Swan... »

Bouleversée, la jeune femme tourna instinctivement la tête vers l'endroit où il avait disparu. Alexina prit la main d'Alice dans la sienne et la serra.

« Une femme se doit de sentir quand son mari fait face à des difficultés, quelles qu'elle soient… Saint-James maîtrisait tellement ses émotions que je n'ai rien soupçonné, rien vu venir. Je n'ai pas pu lui offrir mon soutien dans ces moments de difficultés et Swan en a payé le prix fort… »

Alice n'osait pas même imaginer ce qu'ils avaient tous vécu, et surtout le traumatisme que Laurence avait subi.

« Comment vous en êtes-vous sortis tous les deux ? »

« Nous avons été obligé de vendre cette maison pour éponger les dettes… Je me suis remariée et ça a été la plus belle erreur de toute ma vie, croyez moi... Mon nouveau mari a immédiatement exigé que Swan parte en pension. C'était un vrai crève-cœur mais je n'ai pas eu le choix. Mon fils est devenu un adolescent meurtri, taciturne, refermé sur lui-même qui s'est mis à m'en vouloir à mort en croyant que je l'abandonnais pour vivre de façon frivole... La réalité était toute autre. Son beau-père le traitait avec dureté, mais avec moi, il était odieux et violent. J'ai supporté cet homme jusqu'à ce que Swan parte aux Etats-Unis après avoir reçu son diplôme universitaire. »

« Vous n'avez jamais rien dit à votre fils ? »

Alexina secoua la tête.

« Swan avait suffisamment souffert comme ça... J'ai consenti à ces sacrifices pour qu'il puisse continuer à avoir une bonne éducation. C'était ça le plus important. Qu'il ait les armes pour réussir une vie trop tôt endeuillée par un drame. »

Alice mesura l'amour d'une mère prête à tout pour que son fils soit heureux, ainsi que toutes ces années perdues et l'incompréhension qui empoisonnait leur relation. Si seulement…

« Et ensuite, vous l'avez rejoint en Amérique ? »

« Non. J'avais besoin de me reconstruire, seule. Et puis, Swan était toujours fâché avec moi. Nous ne nous sommes pas vus pendant dix ans, à peine un coup de fil pour se souhaiter la bonne année. Il me manquait tellement… »

La voix de la vieille dame se brisa. Alice la serra dans ses bras pour lui apporter un peu de chaleur et tenta d'imaginer l'éclatement d'une famille, la solitude d'une mère rongée par la culpabilité et le désir de tout faire pour le bien de son fils.

Avril leva les yeux et son regard rencontra celui de Swan. Depuis combien de temps était-il là ? Qu'avait-il entendu exactement ? Elle n'aurait su le dire. Il semblait figé, troublé par les révélations de sa mère. Il sortit de sa transe, leva un sourcil inquiet et Alice secoua la tête imperceptiblement.

« La famille, c'est ce qui nous ancre, nous donne de la force, de l'espoir, Alice, et je sais que vous le savez, parce que vous l'avez appris de la façon la plus cruelle en en étant privé. Il n'y a rien de plus important que d'être entouré des siens, de communiquer son amour, de se soutenir dans les moments difficiles, de partager les peines et les joies… »

À l'image de ce qu'elle était dans la vie, une battante qui avait surmonté des épreuves, Alexina balaya ses larmes et son humeur changea brutalement. Elle eut un premier sourire franc.

« C'est le jour de votre mariage. Je n'ai pas le droit de gâcher ce moment qui vous appartient. Ce devrait être une fête, pas la revue morbide d'une vie ratée. »

A cet instant, Swan posa une main sur l'épaule de sa mère. Elle sursauta légèrement et se retourna. Il était tendu mais il y avait tant d'émotions dans ses yeux qu'Alexina retint la remarque qu'elle voulait faire.

« Tu n'as pas raté ta vie, maman. C'est mon stupide comportement égoïste qui a tout gâché. »

Alexina le dévisagea avec ébahissement.

« Mais non… J'ai eu aussi ma part de responsabilités avec mon attitude tapageuse et outrancière. »

« Tu essayais juste d'attirer mon attention. »

« Je t'exaspérais. »

« J'ai toujours refusé de prendre la perche que tu me tendais et de t'écouter. J'étais aveuglé par mon orgueil et la colère. »

« Swan, mon chéri… »

Il y avait tout dans ces trois mots, l'amour et le pardon. Mère et fils venaient pour la première fois d'échanger et de briser le silence qui les entourait depuis trop longtemps. Alexina se leva et Laurence ouvrit ses bras. Ils se serrèrent l'un contre l'autre, trop émus pour parler.

« Maman, tu aurais dû me dire, m'expliquer… »

« A quoi bon ? On ne parlait pas de ces choses-là à cette époque. Et puis, c'était mon choix. Tu avais ta vie à construire. »

« Tu m'as protégé alors que c'est moi qui aurait dû être là pour toi quand tu en avais besoin. Je n'ai pensé qu'à moi en oubliant combien tu avais souffert de la mort de papa. J'ai cru… Je suis un imbécile... Je suis désolé pour tout le mal que je t'ai fait. »

Alexina secoua la tête avec un sourire.

« Ce n'est rien à côté de la joie que tu m'apportes aujourd'hui, que vous m'apportez tous les deux... » Elle regarda Avril. « Oh, Alice, il ne faut pas pleurer... »

Alice essuya maladroitement des larmes qu'elle n'avait pas senti couler sur ses joues. Elle se mit à rire.

« Je ne sais pas ce qui m'arrive. Trop d'émotions fortes pour une seule journée sans doute… »

Alexina eut un sourire entendu.

« … Ou trop d'hormones. Alice, vous ne seriez pas enceinte, par hasard ? »

« Hein ? »

Il y eut un moment de flottement entre Avril et Laurence qui s'entre-regardèrent, effleurés par le doute, soudain perturbés par cette idée.

« Euh… Non, non, ce n'est pas ça... » Répondit la jeune femme, soudain perplexe.

« Oh !... Vous vouliez me faire la surprise, c'est ça ? C'est ça ? »

« Maman, ne t'emballe pas. »

« Je vais être grand mère ! Merci ! »

La vieille dame embrassa une Alice dépassée, qui lança un regard empli d'incompréhension vers son mari. Swan n'eut pas le temps d'esquiver sa mère qui l'enlaça à son tour.

« C'est le plus beau cadeau que tu puisses me faire, mon chéri ! Des petits enfants ! »

« Maman… »

Il y avait une mise en garde dans le ton de Laurence, qui la regardait à présent, le visage tendu.

« Swan, tu as promis ! » Reprit Alexina, malgré l'avertissement.

« … Pitié, on ne va pas recommencer à avoir cette discussion… »

Alice les regarda tour à tour sans comprendre.

« Qu'est-ce que tu as promis ? » Demanda-t-elle à son mari.

« Rien ! »

« Menteur ! Quand je faisais semblant d'être dans le coma à l'hôpital, Swan a promis qu'il me donnerait au moins un petit enfant ! »

Laurence leva les yeux au plafond et soupira. Alice ouvrit la bouche et le regarda, sidéré. Elle qui prenait pour acquis qu'il n'en voulait pas… Il s'énerva.

« J'ai dit ça dans un moment de faiblesse ! C'était du chantage ! »

« Je ne t'ai forcé à rien du tout. Tu l'as dit volontairement. »

Alice haussa les sourcils et inclina la tête en observant son mari, qui semblait pour le moins embarrassé. En réalité, ils n'avaient jamais eu de vraie discussion à ce sujet. Il était peut-être temps que ça change, mais pour l'instant, elle n'avait pas envie de se disputer avec lui en ce jour si particulier.

Laurence savait qu'il allait devoir faire face à des explications prochainement mais cela ne concernait que son couple, pas sa mère. Il décida de changer de sujet pour sauver les apparences.

« Je voudrais vous montrer la maison et les travaux que j'ai prévus de faire. Vous êtes prêtes ?

Alice regarda sa belle-mère. Quoiqu'avec réticence, Alexina finit par hocher la tête. Ils visitèrent le rez-de-chaussée, dont le futur bureau de Swan, celui d'Alice (si elle ne souhaitait pas s'installer dans la bibliothèque) et la cuisine ultra-moderne équipée. Il présenta le couple de gardiens qui allait préparer leur dîner de célébration.

Ils poursuivirent ensuite par les étages. Alexina retrouva avec émotion la chambre qu'elle partageait avec son mari, pendant qu'Alice découvrait avec émerveillement leur suite, comme la qualifiait Laurence. D'autres chambres étaient en attente "d'être aménagées", précisa Laurence, ce qui lui attira des regards moqueurs de la part de sa mère, et une nouvelle remarque, sur les désirs d'enfants de son fils.

Quand la visite fut terminée, ils redescendirent au salon et s'y installèrent pendant qu'Alice donnait son point de vue et discutait avec Swan. La jeune femme fut surprise d'apprendre que son mari quitterait probablement la police dès l'âge de la retraite atteint - cinquante deux ans, dans son cas - pour devenir détective, autrement dit, un consultant de luxe, bien mieux rémunéré que le simple fonctionnaire de police qu'il était.

Ce qui amena des questions de la part d'Alexina sur le financement de son achat. Comment avait-il pu se payer cette maison ?

« J'ai fait quelques placements judicieux sur le marché de l'or, notamment. Mais surtout, je possède depuis pas mal d'années des parts dans une mine de diamants en Afrique du Sud. On a découvert un filon il y a trois ans. »

« Et ça rapporte ? » Demanda Alice, surprise par les révélations de son mari.

« Oui, enfin. »

Alexina le regarda de façon suspicieuse.

« Il n'y a rien d'illégal là-dedans, j'espère ? »

« Maman… C'est un ancien associé. »

« Un de tes barbouzes donc ! Une espèce de mercenaires qui va se vendre au plus offrant et qui va chercher à t'escroquer ! Méfies-toi, Swan… »

Laurence soupira et fit preuve de patience.

« Je sais parfaitement dans quoi j'ai mis les pieds. »

« Tes relations avec le milieu m'étonneront toujours… »

Laurence préféra ne pas faire de commentaires et serra la mâchoire. Alice décida de mettre fin à leur ping pong verbal qui commençait à tourner au vinaigre.

« Ça fait longtemps que tu pensais acheter cette maison ? » Demanda-t-elle avec curiosité.

« Oui. »

« Je sais que tes affaires ne me concernent en rien, mais tu aurais pu m'en parler, non, ne serait-ce qu'au moment où nous avons pris la décision de nous marier ? »

« J'avais déjà acheté la maison… Mais tu as raison : j'aurais dû t'en parler plus tôt. »

Alexina soupira et observa la pièce.

« Pourquoi, Swan ? Pourquoi as-tu fait tout cela ? »

« Cette maison m'a poursuivi toute ma vie. Il y a trois ans, un accident au cours d'une enquête m'a ouvert les yeux… Enfin, façon de parler… »

Alice hocha la tête. Elle se souvenait parfaitement de sa cécité psychogène.

« J'ai… j'ai fini par comprendre que mes cauchemars récurrents venaient du fait que je n'arrivais pas à surmonter certaines… peurs… liées au passé et, notamment, à cet endroit. J'ai pris la décision de les affronter. Je devais me réapproprier cette maison, la faire mienne, pour être apaisé… Je sais, ça peut paraître fou... »

« Non, c'est tout ce qu'il y a de plus normal. Je crois que j'ai entendu la voix de Saint-James dans notre chambre à coucher tout à l'heure. C'était comme s'il me souhaitait la bienvenue… Peut-être que c'est lui qui t'a suggéré de l'acheter ? »

« Maman, tu ne vas pas commencer avec tes esprits… »

« N'empêches que… »

« S'il-te-plaît ! Plus un mot ! »

Alexina se tut, mais elle n'en pensait pas moins.

« Il y a aussi une autre raison… »

« Oui ? »

« Un jour, Alice m'a dit que les personnes auxquelles on tenait n'était pas éternelles et qu'il fallait leur dire combien on les aimait avant qu'il ne soit trop tard. »

Avril haussa les sourcils et fut surprise qu'il s'en souvienne. C'était à cause de cette remarque que leur histoire d'amour avait commencé ce premier soir. Alexina se tourna vers elle avec un sourire affectueux.

« La voix de la sagesse, ma belle-fille. »

Alice se sentit rougir. Swan eut un rictus amusé et ne put s'empêcher de ricaner :

« Il faut faire du tri. Quatre vingt dix neuf pour cent du temps, Alice raconte n'importe quoi. »

« Dis donc ! Retire ça tout de suite ! »

Alexina les observa avec un sourire entendu. Ils se chamaillaient souvent comme ça, avait-elle noté, jamais bien méchamment et désormais teinté d'une ironie bienveillante. Dans son expérience personnelle, c'était la base d'un couple sain et solide qui se faisait confiance et s'aimait profondément. Avec un soupir nostalgique, elle repensa à celui qu'elle formait avec le père de Swan, tout aussi dissemblable et complémentaire.

Elle leur prit chacun la main et les fit taire par ce simple geste.

« Mes enfants, je suis tellement fière de vous. Du fond du cœur, je vous souhaite tout le bonheur possible. Puissiez-vous vivre heureux jusqu'à la fin de vos jours et entourés par ceux qui vous aiment. »

Alice et Swan se dévisagèrent en souriant, perdus l'un dans l'autre. Alexina comprit qu'il était temps de prendre congé.

« Je vais me retirer dans ma chambre pour me reposer. Toutes ces émotions m'ont épuisé ! Vous m'appellerez pour le dîner ? »

Il n'y eut pas de réponse, alors elle sortit discrètement en les laissant seuls.

« Je suis fière de toi… » Commença Alice.

« Je dois dire que… moi aussi, je suis fier de moi… »

Alice secoua la tête en souriant.

« … Mais je n'y serai pas arrivé sans toi… » Ajouta-t-il.

« Swan… »

« Merci… Merci de m'avoir ouvert les yeux sur la stérilité de mes actions, merci de m'avoir fait sortir de ma tour d'airain, de m'avoir changé en quelqu'un de moins détestable et égoïste… »

Elle posa un doigt sur ses lèvres et parla à son tour :

« Merci à toi de m'avoir donné ta confiance et ton amour en me poussant dans mes retranchements. J'ai tellement appris à tes côtés et gagné en assurance. Tu es mon ami, mon premier lecteur et critique - Dieu sait que tu n'es pas tendre avec moi sur ce point - mon premier supporter, mon mari et mon amant. Tu ne peux savoir combien ça compte pour moi... »

Laurence eut un sourire et déposa un baiser affectueux sur les lèvres de sa femme... Sa femme… Il leva leurs deux mains jointes et regarda leurs alliances en or pour se convaincre que c'était bien réel. Avec un petit rire, il embrassa Alice à nouveau. A chaque baiser qu'il lui donnait, elle répondait sur le même mode...

« Madame Laurence, notre malle... nous attend dans notre chambre… »

« Notre malle ? »

Pourquoi lui parlait-il de leur malle ? Ils continuèrent à s'embrasser de plus en plus fiévreusement, éveillant des désirs de plus en plus difficiles à réfréner...

« Ta robe de soirée… Mon smoking… Nous avons un mariage à fêter, je te rappelle... »

« Mais c'est encore loin le dîner… Comment allons-nous occuper notre temps ? »

« J'ai bien une idée… mais elle implique une chambre et un lit justement… »

« Tu ne veux pas attendre… notre nuit de noces ? »

« J'ai déjà trop longtemps attendu… »

Sans efforts, Laurence la souleva dans ses bras pendant qu'elle poussait un petit cri et se mettait à rire. Il l'entraîna dans l'escalier et lui fit franchir ainsi le seuil de leur chambre à l'étage… avant de la jeter négligemment sur le lit, où elle éclata de rire en rebondissant. Il se coucha près d'elle et commença à la déshabiller.

« J'ai remarqué que tu avais choisi la chambre la plus éloignée de celle de ta mère. »

« Alexina a l'oreille fine et mon épouse n'est pas discrète… »

« Je saurai me contrôler. »

« Surtout pas… Ne te retiens jamais quand tu es mes bras, mon amour. »

« Jamais. »

Ils scellèrent leur accord par de nouveaux baisers qui enflammèrent leurs sens. Bientôt, les soupirs cédèrent la place aux gémissements, puis à des vocalises plus sonores jusqu'à l'apothéose finale...

Alexina ne put dissimuler un sourire en ne les entendant soudain plus. Les yeux dans le vide, comme si elle s'adressait à quelqu'un qu'elle était seule à voir, elle parla à voix haute :

« Tu vois, Saint-James, tu n'avais pas à t'inquiéter… Ils ont fini par se trouver, comme nous deux finalement... »

…/…

Environ un an plus tard, une chère petite tête blonde fit son apparition chez les Laurence, comblant des parents totalement dépassés et une grand-mère, enfin aux anges !

FIN.

L'histoire ne dit pas si Swan et Alice en eurent quatre, comme l'avait prédit Alexina, lors de sa première rencontre avec la jeune femme !… A vous d'imaginer ce que vous voulez !

Voilà, c'est terminé pour cette fic. J'espère que vous avez l'aimée et que vous continuerez à suivre les aventures de Laurence et d'Avril. Je vais bientôt reprendre « les Quatre » que j'avais mis entre parenthèses pendant l'écriture de celle-ci. N'hésitez pas à laisser des commentaires et à vous manifester. Merci pour votre fidélité, ce fut un plaisir de vous faire plaisir.

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