Chapitre Un

Lilly, la servante personnelle d'Eva, avait dix huit ans, bientôt dix neuf. Grande, rousse flamboyante et pulpeuse, son beau corps était caché sous une vieille robe froissée, terne et informe. Elle avait des yeux bleu lagon, grands et ourlés de longs cils noirs et raides. Lilly était d'une grande délicatesse malgré sa condition. Elle avait un air de reine, douce et gentille avec ses sujets, attentive aux besoins d'autrui. Mais ce n'était qu'une carapace qui cachait une jeune femme au caractère bien plus sombre. Née dans une famille très, elle avait appris très tôt à se défendre seule face à la cruauté du monde. A dix ans, sa mère voulu l'envoyer dans un bordel, mais on décida de l'envoyer travailler chez une famille de nobles pour gagner son pain. Elle fut remise à Eva, qui avait alors six ou sept ans. Son ancienne servante personnelle avait pris peur en découvrant les étranges pouvoirs de l'enfant. Mais Lilly, elle, n'avait pas peur. Elle était juste intriguée par cette petite fille seule, face à l'indifférence et la peur de ses parents.

Elles devinrent alors très amies. En secret, bien sûr. Si Angora apprenait que Lilly, elle, petite servante pauvre et sans avenir, s'amusait avec sa fille, la jeune fille serait virée et contrainte – pour de bon – à devenir une putain. Ou bien elle serait tuée par le père d'Eva.

L'année de ses quinze ans, Angora chercha un bon parti pour sa fille, malgré les conflits et les tensions présents entre Eva et sa famille.
C'était une belle adolescente, avec des cheveux d'un brun-roux foncé et entièrement bouclés, coupés à la garçonne, à la sainte horreur d'Angora. Très petite, menue et un peu ronde des hanches, une peau pâle, un nez rond et des petits yeux marrons chocolat, paraissant plus grands grâce à des cils délicatement courbés.
Elle avait un air mutin, accentué par le regard effronté et rieur qu'elle lançait alentours à chaque instant, comme si elle défiait le monde de venir lui chercher des noises.

C'est cette année qu'elle le rencontra. Il avait un visage qui lui plu aux premiers abords. Il était grand. Et elle l'aimait. Elle était curieuse. Jamais elle n'aurait cru qu'elle deviendrait si fleur bleue. Elle garda cela pour elle-même et commença à la fréquenter un beau jour de juin, alors qu'il venait d'avoir quinze ans. Il s'appelait Ethan.

« Et donc, tu vas travailler pour mes parents ? Lança-t-elle quelques heures après leur rencontre, alors qu'il déchargeait des caisses d'un navire majestueux.

- C'est ça. Mais vous ne devriez pas traîner ici, princesse, où nous seront sévèrement punis tous les deux... »

Elle frotta son arcade sourcilière, là où le seau de charbon avait laissé une cicatrice trois ans plus tôt. C'était devenu un tic, quand elle réfléchissait.

« T'en fais pas pour ça. »

Eva et Ethan continuèrent de se voir discrètement, durant trois mois, hors des heures de travail du jeune homme. Angora, qui ne se préoccupait guère de sa fille depuis bien longtemps, ne remarqua rien. Son mari, lui, était bête comme ses pieds. C'était un grand homme musclé avec du rien d'autre que du plomb dans la cervelle. C'est à peine s'il se souvenait de l'âge de sa fille, tant il se concentrait sur son propre nombril avec application. Il ne soupçonna donc rien non plus. Seul Thomas remarqua le brusque changement de comportement de sa sœur.

Elle semblait constamment sur le vif – enfin plus que d'habitude. Elle marchait silencieusement dans les couloirs, comme un fantôme oublié, et longeait les murs. Il ne la voyait plus l'après-midi, exerçant son don de la nature dans le grand jardin fleuri.
Environ un mois après, Thomas craqua. Il interrogea Lilly, qui lançait un regard neutre au jeune maître de maison.

« Que souhaitez-vous savoir, jeune maître ? Demanda-t-elle avec un petit sourire en coin dont elle seule avait le secret.

- Ne joue pas à ça avec moi, et dis-moi la vérité. Que se passe-t-il avec Eva ? Exigea sèchement Thomas en fermant la porte de la cuisine.

- Je ne sais pas, maître. Ma maîtresse ne se confie pas à moi (son sourire s'effaça, mais son regard riait toujours). Mais il me semble l'avoir aperçue en compagnie d'un jeune homme, ce matin alors que je me rendais au marché. »

A ce moment, Eva tenait pour la première fois la main d'un homme autre que son frère, dans une tentative d'échapper à la foule au marché de Marie-Joie. Elle était vêtue d'une robe simple, rouge foncée, qui lui tombait à mi-mollets. Elle observait les nobles qui l'entouraient, pour la plupart enveloppés d'une combinaison et d'un scaphandre, accompagnés de leurs esclaves en piteux état.
Bien qu'habituée à cette vue, elle détourna la tête, dégoûtée par le comportement de ses semblables.

Semblables...

Pouvait-elle vraiment les qualifier de « semblables » à elle ? Certes, elle ne traitait pas toujours les esclaves de la maison avec gentillesse, mais elle n'était pas abominable à ce point. Elle faisait tout pour bien traiter Lilly en étant discrète sur ses opinions. Elle tenait à rester silencieuse, un fantôme, comme depuis qu'elle avait quatre ans. L'accident avait changé sa vision du monde dans lequel elle vivait. Ses parents la dégoûtaient désormais. Elle ne ressentait envers eux plus aucune tendresse, ni aucun amour. Ses sœurs, elle les oubliait. Seul Thomas méritait encore son attention, selon elle. Il était sa dernière parcelle d'amour et de famille dans cet environnement hostile.

Elle paraissait forte aux yeux d'Ethan, qui lui, voyait bien à quel point Eva était mise à l'écart dans sa famille. Pourtant, l'adolescente, sous cette carapace, n'était qu'une enfant en manque d'amour et effrayée par ce fossé, qui finirait un jour par la séparer à jamais de Thomas. C'est pourquoi elle serra plus fort la main d'Ethan, et lança son habituel regard provocateur. Une petite flamme au milieu d'un environnement qu'elle n'aimait pas, seule lueur au milieu de nobles au cœur bien sombre.
Mais elle ne se doutait pas encore qu'Ethan serait sa lumière à elle.

Ils se rendirent au bord la mer, et elle lâcha la main de son ami pour écarter les bras et profiter du vent frais et fort. Il soulevait ses courts cheveux dans tous les sens, l'aveuglant dans une ribambelle de mèches auburn. Ethan écouta son rire, clair et doux comme l'eau des montagnes sur son île natale. Il l'écouta fredonner une chanson au timbre très doux aussi.

« Qu'est ce que c'est ? »

Elle tourna la tête.

« De quoi ?

- Ta chanson.

- C'est le Chant de la Mer.

- Le chant de la mer ?

- Je l'ai trouvée dans un livre très ancien à la bibliothèque. Je la chante à ma manière. »

Puis elle chanta un peu plus fort, et Ethan eut la chair de poule. Eva s'évadait, respirant l'air marin comme si c'était une bénédiction. Comme si c'était une drogue.

« Un jour, je prendrais la mer et je partirais loin d'ici, dit-elle en souriant à la mer et au soleil qui se couchait.

- T'es noble tu sais, t'es destinée à te marier bientôt et-

- Je n'ai rien à voir avec ces imbéciles ! Je refuse d'avoir des esclaves, des belles robes et de beaux bijoux. Je me fiche d'être respectée, au point de s'en écorcher les genoux en s'agenouillant face à moi. Je veux juste vivre ma vie, libre et tranquille. Avec une personne qui m'aimerait pour ce que je suis, et pas pour les richesses que j'ai derrière moi. »

Eva regardait Ethan droit dans les yeux. C'étaient de beaux yeux noirs en amande, un regard volontaire. Ses cheveux d'encre bouclaient dans sa nuque. Il était grand. Plus grand encore en cet instant. Le vent se fit beaucoup plus frais, avec octobre qui approchait. Une vague s'écrasa. Ethan enlaça l'adolescente, et elle se laissa faire à l'étreinte, trop heureuse de profiter de la chaleur d'un amour pour la première fois depuis longtemps. Elle avait oublié ce que c'était, l'amour d'une famille. Mais après tout, elle n'en avait pas besoin.
Elle releva la tête, attrapa Ethan par la nuque et l'embrassa avec fougue en entremêlant ses doigts dans les boucles d'encre.

Non loin de là, Thomas serra le poing en se promettant de ne rien dire. Il n'avait rien vu, rien entendu. Il allait laisser sa petite sœur vivre sa vie, et il allait vivre la sienne. Le jeune homme rentra donc au palais, le soulagement allégeant ses épaules d'un poids trop longtemps soutenu.