Chapitre 6 – Meurtre À L'Usine
''Knightley mon ami, que fais-tu ici ?''
Jacob Frye avait descendu les escaliers de l'immeuble avec hâte, non sans regret d'avoir laissé Mayline derrière lui. Qui sait jusqu'où ce moment de pur bonheur aurait pu les mener? Il en avait une petite idée, mais il préférait ne pas le savoir, question de le découvrir lors d'une de leur prochaine ''altercation''. Il allait y avoir une prochaine fois, il en avait la conviction. Pour l'heure, il focalisa car Georges Knightley, son lieutenant chargé de diriger l'usine d'ornement qu'ils avaient repris aux Blighters, se trouvait devant lui, alors qu'il avait reçu les consignes très claires de demeurer à l'usine, auprès des enfants et des autres Rooks. Quelque chose d'assez grave avait dû se produire pour qu'il déroge à son commandement en se rendant ici. Elisabeth, qui l'avait suivi dans les escaliers, se plaça à ses côtés.
''Mr. Frye.'' Dit Georges en s'avançant vers lui et en lui tendant la main, l'air sérieux. Jacob lui rendit sa poignée de main et le pressa de parler.
''Il y a eu un meurtre Monsieur. À l'usine.'' Lâcha le lieutenant sans détour.
''Quoi ? Un meurtre!'' Répéta le chef des Rooks en se tournant vers Elisabeth qui lui rendit un regard stupéfait. Il se demanda si ses oreilles ne lui avaient joué un tour. ''Nous avons nettoyé cette usine pas plus tard que ce matin, comment une telle chose a pu arriver ?''
''Il s'agit d'un autre problème, aucun d'entre nous n'a été témoin de la scène. Les enfants dormaient et les Rooks terminaient leur ronde quand nous avons entendu un fracas dans l'entrepôt. Une fois sur place, nous n'avons pu que constater qu'un homme avait été écrasé sous une plate-forme de barils suspendue.''
Knightley fit une pause et ne tarda à continuer avant que Jacob ne lui pose d'autres questions.
''Mais ce n'est pas tout.'' Georges fit un pas vers lui et parla presqu'en chuchotant. ''À peine quelques minutes après cette macabre découverte, deux voitures de police se sont pointées à l'usine. Et vous ne devinerez jamais qui a débarqué de l'une d'entre elle… le Sergent Aberline, et nul autre que Victor Lynch.''
''Aberline et Lynch? Mais qu'est-ce que tout cela signifie ?'' Demanda Jacob en se sentant submergé par toutes les informations qu'il recevait, toutes plus alarmantes les unes que les autres.
''Je ne peux pas vous en dire plus chef, car je ne sais pas grand-chose d'autre. Mais vous feriez mieux de vous rendre à l'usine sans attendre. Quand je suis parti pour vous prévenir, Aberline commençait à inspecter les lieux, et Lynch le suivait à la trace.''
Jacob se mit à réfléchir à cent milles à l'heure. Certes, il devait se rendre immédiatement à l'usine, mais il avait tant de question à demander à Mayline qu'il n'avait encore pris le temps de lui poser. Il lui faudrait calmer ses ardeurs s'il voulait avancer à quelque chose. Il se tourna alors vers Elisabeth, qui était demeurée silencieuse à sa droite. Elle se redressa vivement, prête à recevoir ses ordres.
''Eli, va chercher Mademoiselle Mayline en haut et ramène la moi. Pendant ce temps, je vais faire préparer deux voitures, tu en mèneras une avec Barkley et Radwell, et je prendrai l'autre avec Mayline.''
Puis il se mit en route vers sa tâche sans se rendre compte du regard assassin qu'Elisabeth lui jeta derrière son dos. Tout en l'observant s'éloigner, elle serra les poings et se dirigea vers les escaliers de l'immeuble. Elle fulminait tandis qu'elle grimpa les marches une à une. Elle prit une profonde inspiration pour retrouver son calme et se retenir de malmener la jeune fille. Jacob allait s'en rendrait compte si elle se défoulait sur elle.
Une fois dans l'embrasure de la porte, Elisabeth s'arrêta pour scruter Mayline qui se trouvait penchée à la fenêtre. Elle était petite comparée à elle, et très menue. Elle avait tenté de recoiffer sa tignasse blonde mais plusieurs mèches tombaient encore sur son cou. Sa robe blanche ne l'était plus et le jupon principal était déchiré à plusieurs endroits au niveau de la taille. Elle se retourna soudainement vers elle, même si elle n'avait pas fait de bruit et Mayline lui offrit un sourire timide. Eli se retint de grimacer quand elle détailla son visage de poupée des lèvres roses foncés, quasiment rouges, des yeux verts brillants, presque trop grands pour être réels et une taille fine, parfaite même dans une robe à ce point gâchée. Cette fille était un danger public, la tentation même, pas étonnant qu'elle soit tombée dans l'œil du chef des Rooks. Elle soupira et fit quelques pas vers elle. Certes, elle était extrêmement jolie, mais qu'en était-il de ce que sa tête contenait ? Elle se donna pour mission de le découvrir.
''Mr. Frye veut te voir, milady.'' Commença t-elle sur un ton condescendant. Mayline fronça les sourcils et s'avança aussi vers elle.
''Appelez-moi Mayline, je vous en prie. Je n'ai rien d'une lady.'' Répondit-elle sérieusement mais avec une gentillesse qui agaça Eli immédiatement. Elle ignora sa demande et continua à parler.
''Mais comment une fille de ton rang a bien pu atterrir ici, au QG des Rooks?''
''Oh, plusieurs infortunes qui nous vous concernent en rien madame.'' Rétorqua Mayline en levant le menton, désormais suspicieuses vis-à-vis les intentions de son interlocutrice.
''Tes… infortunes, comme tu le dis, n'ont pas empêché Mr. Frye de se réfugier ici avec toi. Tu dois être bien importante, milady, pour qu'il ait osé t'emmener au cœur du Quartier Général de notre bande. Ce n'est pas dans les habitudes de notre chef.'' Eli croisa ses bras sur sa poitrine, satisfaite et avide d'entendre ce qu'elle avait à dire pour sa défense.
''Je n'ai rien à voir avec les décisions que votre chef choisit de prendre, et apparemment vous non plus, puisqu'il n'a pas jugé pertinent de vous en informer.''
Si la fumée qui sortait des oreilles d'Elisabeth avait été réelle, la pièce se serait emboucanée en seulement quelques secondes. Petite insolente, pensa t-elle, elle insinuait que Jacob ne lui accordait pas la moindre importance. Elle franchit la distance qui les séparait et approcha son visage si près du sien, qu'elle put distinguer son odeur de lavande, typique des petites pimbêches destinées à la vie complaisante d'intérieur, se dit-elle.
''Je te préviens, ne met pas ma bande et mes amis dans l'embarras, compris? Et même si Jacob semble s'être entiché de toi, sache que tu n'es pas la première que je vois passer dans son lit, pour disparaître de sa vie quelques semaines plus tard. Comme toutes les autres, tu seras une idylle, rien de plus.'' Siffla t-elle entre ses dents et en la fixant rageusement dans les yeux.
Mayline respira frénétiquement devant sa taille menaçante et sa carrure plus imposante que la sienne. Elle n'était pas plus grande que Jacob, mais elle la dominait tout de même sans effort. Elle se garda une contenance, et lui répliqua
''Alors je ne vois pas pourquoi vous vous trouvez ici, devant moi, en train de perdre votre temps à me reprocher une situation à laquelle vous semblez déjà familière. À moins que celle-ci ne soit différente…''
Mayline n'eut pas le temps de terminer sa phrase qu'un homme de la bande apparut dans le cadrage de la porte, à bout de souffle. Il avait apparemment grimpé les escaliers rapidement.
''Eli, qu'est-ce que tu fais ? Mr. Frye t'attend, les voitures sont prêtes.''
Elisabeth ne quitta pas Mayline des yeux puis pinça les lèvres, comme pour se retenir de répliquer quoi que ce soit. Elle se retourna finalement, et se dirigea vers les escaliers, suivi de près par Mayline, cette dernière soulagée que leur joute verbale ce soit ainsi abrégée.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
''Allez-vous enfin me dire où vous m'emmenez Mr. Frye? Je croyais que vous aviez dit que les routes étaient trop dangereuses suite à votre affrontement avec les Blighters.''
Assise sur la banquette avant de la voiture à la gauche de Jacob, Mayline resserra sur ses épaules le châle en laine vert qu'on lui avait prêté. La nuit était froide et la lumière des réverbères étaient légèrement estompée par une brume discrète. Elle lui jeta un coup d'œil mais il conserva les yeux sur la route.
''À l'usine.'' Lui dit-il sans cérémonie.
''À l'usine!?'' S'exclama t-elle avec un peu trop d'enthousiasme.
''Moins fort mademoiselle.'' Chuchota t-il avec impatience. Mayline ne l'avait jamais vu aussi sérieux depuis leur première rencontre.
''Oui je vous emmène à l'usine, mais avant, j'ai des questions à vous poser.'' Continua t-il en parlant doucement.
Elle baissa la tête, appréhendant la discussion qui allait venir.
''Oui bien sûr.'' Répondit-elle en retrouvant son calme.
Jacob garda le silence quelques secondes, réfléchissant à la première chose qu'il souhaitait lui demander.
''Qu'est-ce que c'est que cette histoire de mariage arrangé avec Victor Lynch? Vous savez qu'il s'agit d'un homme vicieux et violent.''
Elle soupira, ne sachant par où commencer.
''Oui, je sais.'' Admit-elle. ''J'ai pu le constater vivement lors de notre première rencontre cet après-midi.''
Il se tourna vers elle, l'air inquiet.
''Il vous a fait mal ?''
''Non, non, il ne m'a pas fait mal. Il m'a… brusqué. Un peu.''
Jacob se racla la gorge, visiblement contrarié.
''C'est votre oncle qui vous y oblige ?'' Poursuivit-il, les dents serrées.
''Oui. Oncle Thomas ne supporte pas de nous avoir à sa charge, Sebastian et moi. Il a envoyé mon frère aux usines, et si je n'avais pas résisté aussi longtemps, je serais probablement déjà marié à vieil homme riche.''
''Et où sont vos parents? N'avez-vous pas d'autre famille ?''
''Non, enfin pas à ma connaissance. C'est notre oncle, le frère de ma mère, qui nous a recueilli après la mort de mon père. Ma mère est morte quelques jours suivants la naissance de mon frère, il y a six ans.''
''Que savez-vous au sujet des Blighters ? Quel est le lien avec Saddler ?''
''À ce propos, je n'ai pas grand-chose à vous dire. Je ne connaissais pas l'existence de ce gang avant de vous rencontrer. Certes, je les avais souvent aperçut dans la demeure de mon oncle, mais je ne savais pas qu'ils se faisaient appeler les Blighters. J'ai cru comprendre que vous étiez le chef d'une bande similaire.''
Jacob se renfrogna.
''Les Rooks n'ont à voir avec les Blighters.''
Mayline baissa la tête, un peu honteuse de sa gaffe.
''Nous y voilà.'' L'entendit-elle murmurer avant de tirer doucement sur les rênes. Les chevaux ralentirent la cadence puis s'arrêtèrent après quelques instants. Elle leva les yeux et aperçut l'immense usine qui occupait à elle seule l'espace de plusieurs pâtés de maisons. Avant de débarquer de la voiture, il se tourna vers elle et la regarda droit dans les yeux.
''Vous devez savoir qu'il y a eu un meurtre ce soir à l'usine. Rassurez-vous, il s'agit d'un homme, pas d'un enfant.'' S'empressa t-il d'ajouter devant son regard affolé.
''La police est déjà sur place. Vous allez entrer avec moi et chercher votre frère pendant que j'irai constater l'étendue des dégâts. Une fois que vous l'aurez retrouvé, ramenez le immédiatement à la diligence, et retournez au QG avec les autres Rooks.''
Mayline l'écoutait attentivement malgré le fait qu'elle avait du mal à assimiler tous ce qu'il était en train de lui raconter. Elle hocha docilement de la tête et il parut inquiet.
''Bien. Restez près de moi, nous nous séparerons avant d'entrer.''
Ils mirent les pieds à terre et elle le rejoignit devant les chevaux. Sans même y penser, ils se prirent la main et marchèrent côtes à côtes sur le trottoir sombre. Peu avant d'atteindre l'entrée, Jacob se tourna vers elle et posa ses mains sur sa taille.
''Les enfants dorment à l'étage, dans les salles de repos situées tout près du bureau du contremaître. Prenez l'escalier du fond et ne faites aucun bruit. Soyez prudente.''
Il se pencha et effleura ses lèvres brièvement avec les siennes, avant de se retourner pour continuer son chemin vers l'entrepôt. Mayline soupira en le regardant partir et ne bougea que lorsqu'elle le vit disparaître dans la pénombre de l'usine. Elle s'engouffra à l'intérieur et localisa rapidement l'escalier du fond.
XXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXXX
''Freddy, mon vieil ami, comme on se retrouve.''
Jacob s'avança vers le Sergent Aberline d'un pas nonchalant et leva les bras avant de lui taper amicalement une épaule.
''C'est Sergent Aberline.'' Rectifia t-il non sans lui adresser un regard presqu'amusé. ''Que faites-vous ici, Mr. Frye ?''
''Il semblerait qu'il y ait eu un accident, dans mon usine, alors n'est-il pas légitime que je m'y déplace, malgré cet heure si tardive, pour constater les dégâts.'' Répliqua Jacob sur le ton de l'évidence.
Aberline le fixa avec suspicion, ne semblant pas comprendre un traitre mot de ce qu'il lui disait. Il émit un petit rire nerveux et joignit ses mains derrière son dos.
''Votre usine, dites-vous ? Mais il s'agit de l'usine de Mr. Lynch. Et ce qui s'est passé ici ce soir n'est pas un accident, mais un meurtre. Nous avons déjà pu constater que la corde du palan avait été tranchée avec une arme blanche. La coupure est trop nette pour qu'il en soit autrement.''
Le chef des Rooks se crispa et chercha Lynch du regard. Knightley lui avait bien dit que Lynch était descendu de la diligence en compagnie d'Aberline, alors il devait être quelque part dans les environs. Comme si Jacob avait révélé ses pensées à voix haute, il vit un mouvement sur sa droite et Victor Lynch sortit de la pénombre en tenant un enfant par l'épaule, le forçant à avancer.
''Sebastian.'' Lâcha Jacob dans un souffle.
''J'ai trouvé le coupable Sergent Aberline !'' S'exclama Lynch de façon théâtrale. ''Il se cachait près du bureau du contremaître, avec ceci dans sa main.''
Il brandit devant lui un long couteau à la lame acérée. Jacob serra les dents et sentit la colère monter en lui. Mais ce n'était rien comparé au désarroi qu'il ressentit quand il vit apparaître Mayline, non loin de la position de Lynch. Ses épaules s'affaissèrent et il regarda la scène, impuissant.
''Arrêtez, il n'a rien fait !'' S'écria t-elle en s'avança vers eux. Lynch se tourna vers elle et écarquilla les yeux.
''Et bien qui voilà, ma tendre et douce Mayline. Désolée ma chère, mais ce jeune homme semble vraisemblablement avoir commis un meurtre. Les preuves sont inéluctables.'' Répliqua t-il sans émotions.
''Mr. Lynch s'il vous plait, il s'agit de mon frère. Jamais il ne ferait une chose pareille.'' Supplia t-elle en soutenant son regard. Un sourire déformé prit naissance sur les lèvres de Victor Lynch, puis il se tourna vers Aberline.
''Emmenez ce jeune homme je vous prie Sergent. Comme nous avons pu le constater un peu plus tôt, il s'agit bien du cadavre de Thomas Saddler qui se trouve gisant sous ce tas de barils. Et comme il s'avère que cet enfant soit son neveu et qu'il entretient des motifs évidents d'avoir voulu lui enlever la vie, il me parait encore plus claire que c'est lui le coupable.''
Aberline le fixa, l'air intimidé puis se dirigea vers eux avant de prendre Sebastian par le bras.
''Allez viens petit, nous allons discuter de tout cela en cellule.''
''Non !'' Cria Mayline en se mettant à courir vers son frère. Brusquement, Lynch la retint dans son élan et l'entoura dans ses bras.
''Toi tu ne vas nulle part.'' Lui dit-il tout bas en la retenant avec force.
Jacob fit mine de se diriger vers eux, mais Lynch tendit le bras vers lui et lui cria de s'arrêter.
''Une dernière chose Sergent Aberline.'' Lança t-il vers le policier. ''Maintenant que Saddler est mort, c'est moi qui suit le tuteur de cette charmante demoiselle. Vous auriez bien l'obligeance de nous escorter, question que ce malautru ne nous suive pas jusqu'à ma résidence privée.''
Mayline se retourna vivement vers lui, toujours prisonnière de son étreinte.
''Quoi ? Mais vous n'êtes pas mon tuteur voyons!''
Il se pencha à son oreille et lui murmura
''Oh que si ma chérie, j'ai fait signer les papiers à votre oncle il y a seulement quelques heures. Il croyait que je vous échangeais contre mon usine, une bien bonne affaire, vous ne trouvez pas ?''
''Espèce d'ordure !''
En entendant sa voix s'élever, Jacob se précipita vers eux, mais avant qu'il n'ait pu faire quoi que ce soit, deux policiers se jetèrent sur lui et le retint par les bras.
''Lâchez moi ! Freddy, fait quelque chose.''
Aberline poursuivit sa route sans se retourner.
''Sergent Aberline !'' Beugla Jacob en se débattant. Il tourna son regard vers la droite quand il vit Lynch passer devant lui en forçant Mayline à avancer.
''Au revoir, Mr. Frye.'' Lâcha t-il en lui offrant un sourire diabolique. Même quand il fut disparu de sa vue, Jacob pu entendre encore raisonner les échos du rire machiavélique de Lynch résonner sur les murs de l'usine.
