Mayunaise le 30 novembre 2016
Bonsoir bonsoir ! On passe en POV Draco pour ce chapitre. Si j'y arrive, ce sera une fois sur trois.
Notes : (1) Les vers luisants vivent tout au plus 4 semaines. Bien entendu, ils ne font pas de nid.
(2) Quand je dis que Harry a un nez busqué, c'est que j'associe étrangement ce type d'appendice (avec bosse) au mufle d'un lion, allez savoir...
(3) Les séraphins sont des créatures ailées associées à la chaleur, à la lumière et à l'amour. Ils servent autour du trône du Dieu monothéiste.
Précédemment : Après avoir libéré Lewis Caldwell, Malfoy confisque ses affaires à Harry, lui prête sa baguette d'aubépine brimée et l'installe dans une chambre confortable, mais à l'ambiance aussi pesante et étrange que le reste du manoir. Croyant que le plan de Malfoy consiste à négocier de nouveaux droits avec le Ministère, l'Auror refuse de coopérer et de dîner avec lui. Il découvre alors que les objets du manoir sont enchantés et en oublie momentanément que les secours tardent vraiment à arriver...
En réponse à Muntittra : Je trouve que c'est exactement ça qui est intéressant dans la Belle et la Bête ! C'est que le château est à la fois enchanté et maudit... Tu vas voir que Malfoy n'a effectivement pas de raison de craindre l'arrivée des Aurors ! Et puis la fleur a son importance, comme dans le conte originelle. Est-ce que Draco est furieux que Harry ait loupé le dîner ? Oh oui ! Quant aux meubles, rappelle-toi que dans le conte, ils ne sont pas de simples meubles ;) Pour l'aile Ouest, un peu de patience, ça ne saurait tarder... En tout cas, merci pour ta lecture et ton mot, Muntittra !
LE MONSTRE DE L'AURORE
Chapitre 3 : Ruminer les mêmes pensées obsédantes
Cela faisait presque un quart d'heure que Draco Malfoy arpentait de long en large la Salle à Manger Sud et, à chaque fois que l'horloge lui indiquait qu'une minute de plus avait passé sans que son invité daigne faire son apparition, son impatience montait d'un cran.
La robe formelle qu'il avait enfilée avant de descendre dîner volait derrière lui comme la traîne d'une mariée ou la queue d'une mésange. Quand il tournait sur lui-même, le tissu rigide claquait sèchement et ce son résonnait un instant dans l'oppressant silence de la pièce.
Il avait fait allumer un feu, alors que l'été n'était pas encore terminé. Il avait fait dresser la table avec le service que sa mère avait toujours réservé aux grandes occasions. Il était même allé jusqu'à faire monter des caves leur meilleure bouteille de vin des Elfes, celle que son père ne s'était jamais décidé à ouvrir.
Tout cela, il l'avait fait pour Potter. Et Potter osait être en retard !
– Lumière ! appela Draco, sans dissimuler son irritation. Lumière !
Lumière, le chandelier à trois branches, se laissa tomber avec regret du haut du secrétaire où il était perché et sautilla en direction du Maître, non sans adresser un dernier sourire contrit à la plume de paon avec qui il était en train de flirter.
– Oui, tu m'as appelé ? dit-il nonchalamment à Draco, tout en repositionnant une de ses bougies, celle qui penchait inexplicablement sur la gauche.
Quand il s'aperçut que, par malheur, une goutte de cire avait atterri sur le tapis de Hamedân qui couvrait le sol de la salle à manger, le chandelier se plaça précipitamment sur la tâche, arborant l'air innocent dont seuls les coupables sont capables.
Son manège n'avait évidemment pas échappé au Maître mais, heureusement pour lui, la propreté du manoir n'était à ce moment-là pas une des priorités de Draco.
– Est-ce que tu peux aller voir ce que fabrique Potter ? grogna ce dernier. Il a déjà un quart d'heure de retard.
– Mais j'étais en train de–
– Ne discute pas, nom d'une chouette, fais ce que je te dis ! cria le blond. Et amène Big Ben avec toi.
– Pour quoi faire ? râla l'insolent Lumière. Sa compagnie m'importune.
Draco n'eut pas le temps de remettre le chandelier à sa place : une petite horloge avait déboulé à toute allure dans la pièce, attrapé Lumière par une chandelle et l'avait entraîné dans le couloir, tout ça sans un mot.
Draco écouta un moment Big Ben et Lumière se chamailler sur le chemin vers la chambre de Potter mais il se lassa vite de leur conversation et recommença à tourner en rond, impatient comme un chat dont la gamelle est vide.
A sept heures trente, comme il avait l'impression que s'il faisait une fois de plus le tour de la table à manger, il allait développer un TOC, il se résolut à s'asseoir face à une assiette et à une chaise désespéramment vides.
xXx
Draco manqua de sursauter quand la porte de la salle à manger grinça. Ce n'était pourtant pas comme s'il n'avait pas entendu Lumière et Big Ben arriver de loin – avec ses oreilles, personne ne le prenait jamais au dépourvu – mais il s'était laissé emporter par ses pensées et, un instant, il avait mis de côté bruits et odeurs pour se retrouver enfermé sur lui-même.
Au tout début, il y avait plus de deux ans déjà, il aurait ri si on lui avait dit qu'il serait un jour capable d'un tel repli. Ses sens incroyablement aiguisés le distrayaient en permanence. A cette époque, réfléchir dans un environnement bruyant et mouvementé équivalait pour lui à avoir la tête plongée dans un chaudron bouillonnant et à tenter de respirer calmement, envers et contre tout. C'était l'enfer et c'était sa nouvelle vie, sa nouvelle nature.
Il avait passé des nuits à prier Merlin pour crever de ce trop-plein d'informations. Sa mort par indigestion sensorielle lui paraissait de toute façon un événement inévitable, alors autant ne pas se faire plus de mal et mourir le plus tôt possible. Combien de fois s'était-il forcé à tendre l'oreille, à ouvrir grand les yeux, à écarter les narines, attendant que son cœur encore humain, trop humain, n'en puisse plus et, simplement, lâche ?
Mais son traître d'organisme avait tenu bon et, au fil des mois, Draco s'était habitué malgré lui à ses nouvelles facultés. Il avait maudit ce miracle, œuvre sans aucun doute du démon, et il s'était maudit lui-même aussi. S'habituer, recommencer à vivre, arrêter de se lamenter et de ressasser inlassablement son désespoir, cela signifiait accepter le Monstre et faire le deuil définitif de son humanité. Et c'était hors de question.
Alors, même si son quotidien était bien plus tolérable sans images trop vives, sons trop clairs et odeurs trop prégnantes, il s'obligeait à regretter la migraine permanente des premiers temps. Il s'attachait à chaque bizarrerie – le parfum des diverses variétés de pommes de terre, le bruit des paupières qui se ferment, la teinte écœurante des pores qui constellaient sa peau –, comme si le fait de buter sur tous ces détails prouvait que le Monstre qui vivait dans son ventre n'était et ne serait jamais lui.
Pour toujours, s'était-il juré, le Monstre serait un étranger, le Monstre serait un parasite, le Monstre serait une présence envahissante et indésirée : un cancer !
Et puis, les saisons avaient passé. Un soir, épuisé, Draco Malfoy s'était endormi en oubliant de tenir son Monstre à distance. Le Monstre en avait profité pour se glisser dans ses bras et se blottir sur son torse, comme un vieux chien ou une ombre affectueuse, une maladie qui pèse sur la cage thoracique mais qui, à force, est devenue une présence familière. Cette nuit-là, l'homme et le monstre avaient partagé les mêmes songes et rien, aucun murmure, aucune lueur, aucune fragrance, n'avait troublé leur sommeil.
Maintenant, faire abstraction des messages sensoriels que son corps s'évertuait à lui envoyer ne demandait plus aucun effort à Draco. Cet exercice tenait autant de la méditation que de l'Occlumencie et il lui faisait se sentir simultanément très accompli et très vide. C'était reposant, comme se rouler en boule dans une baignoire pleine et se faire aussi petit que la perle d'une huître, mais aussi angoissant car, quand un bruit ou une odeur le tirait de sa rêverie, il ne savait pas s'il bénissait ce retour à la réalité ou si, au contraire, il le haïssait de toute son âme.
Que cherchait-il, en se coupant de son corps de Monstre et en plongeant au plus profond de lui-même ? Cherchait-il l'immersion ou la noyade ?
– Tu sais pas quoi ? Potter est en train de pleurer ! annonça Lumière, aussi fier que narquois.
Depuis que Big Ben et Lumière étaient de retour dans la salle à manger, la plume de paon, toujours juchée sur le secrétaire, tentait en vain d'attirer l'attention du chandelier par de langoureux mouvements. En vain, car Lumière n'avait d'yeux que pour le Maître.
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Draco leva un sourcil. Il ne croyait pas un mot de ce que racontait Lumière et l'expression exaspérée de Big Ben ne fit que confirmer ses doutes. Le chandelier était un fieffé menteur.
– Je déplore l'humour de Lumière, soupira la petite horloge d'un ton réprobateur, en fronçant ses aiguilles et en tapant du socle.
– Et moi, j'aimerais bien déplorer ton sens de l'humour, le problème, c'est que tu n'en as pas, rétorqua derechef le chandelier, en agitant ses cierges d'un air supérieur.
– Ton problème à toi, c'est que tu n'en as pas assez eus, des problèmes. Mais ne le prend pas mal. Je t'envie, quelque part, répondit amèrement Big Ben.
– Ton problème à toi, c'est que tu t'en inventes, des problèmes ! Tu es toujours si renfrogné !
– Tu n'as pas assez vécu, Lumière. tu ne peux pas comprendre.
– Ce n'est pas parce que tu as quelques années de plus que...
La dispute aurait pu continuer éternellement – ce n'était pas le temps qui manquait à Lumière et Big Ben – mais Draco n'avait pas que ça à faire. Il s'accroupit devant Lumière et approcha son visage si près de lui qu'il se brûla les poils de nez.
– Pourquoi est-ce que Potter n'est pas avec vous ? demanda-t-il doucement.
Son souffle fit frémir les flammes du chandelier, qui adopta aussitôt une expression soumise et apeurée, si douce aux yeux de Draco. En effet, même si Big Ben et Lumière aimaient se croire ses alter ego à lui, le Maître, jamais ils ne seraient sur un pied d'égalité avec lui. Tout comme le Monstre, ils faisaient partie de lui, mais ils n'étaient pas lui...
– Tu ressembles beaucoup trop à Père, grommela Lumière, avant de raconter, avec moult détails, comment Harry Potter les avait solennellement envoyés se faire foutre.
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Humilié et furibond, Draco se dirigeait d'un pas rapide et lourd vers ses quartiers, où il comptait s'enfermer toute la nuit pour se ronger les ongles à sang et s'arracher les cheveux par poignées en toute tranquillité. A tous les sujets qu'ils croisaient, il donnait l'ordre de n'apporter de nourriture à Potter sous aucun prétexte et de ne le laisser quitter sa chambre que pour descendre dîner.
Potter aurait pu passer une agréable soirée en sa compagnie. Une bouteille d'exception et des plats raffinés, un hôte qui s'était promis de se comporter le plus civilement possible et qui avait même envisagé la possibilité de s'excuser pour tout un tas de choses, voilà qui augurait un bon moment. La langue déliée par l'alcool, ils auraient pu discuter.
Ivres, ils auraient pu balayer d'un geste de main ou d'un haussement d'épaule des années d'animosité et se jurer que tout était pardonné. Ils auraient pu aller jusqu'à conclure un Serment Inviolable de fraternité éternelle et, au fur à mesure, ils auraient tous deux fini par oublier que Potter ne séjournait pas au Manoir Malfoy de son plein gré. Ils seraient tombés dans les bras l'un de l'autre, larmoyant mais heureux et le cœur de Draco aurait été gonflé d'espoir et de soulagement. Il se serait dit : tout n'est pas perdu.
En tout cas, tout n'aurait pas été perdu si Potter avait daigné descendre. Mais Potter était resté là haut et, enfermé dans sa chambre, il était sûrement loin d'éprouver de la compassion pour son rival d'enfance... Et pourtant, c'était forcément son rôle, à lui, Harry Potter, ça ne pouvait être que lui, le Sauveur, celui qui les libérerait, celui que Draco n'attendait plus ! N'avait-il pas été envoyé par Merlin ? N'était-il pas le Messie tant attendu, une apparition providentielle, un signe que tout se finirait bien ?
Mais l'ancien Serpentard se berçait peut-être d'illusions. Peut-être, sûrement. D'accord, le Manoir avait laissé entrer l'Auror Caldwell et Potter. Et il refusait de libérer le Survivant, alors qu'il avait laissé filer Caldwell sans problème. Mais est-ce que cela voulait vraiment dire quelque chose ? Le Manoir avait-il réellement reconnu Potter comme étant la solution ? Ou était-ce simplement un caprice de vieille bâtisse ?
De toute manière, même si le garçon-qui-en-connaissait-un-rayon-en-matière-de-malédiction était vraiment capable d'aider Draco, ce qui n'était pour le moment qu'une hypothèse, il n'était visiblement pas disposé à le faire. Comme du temps de l'école, Potter ignorait lois et règlements pour n'en faire qu'à sa tête.
Mais si le brun voulait se la jouer princesse effarouchée, il aurait ce qu'il méritait. Il ne mangerait pas du tout, il serait bel et bien séquestré dans sa chambre, où il pourrait pleurer toutes les larmes de son corps avant de se pendre à ses rideaux de velours.
Draco avait fait un effort pour que leur cohabitation involontaire se passe bien. Il l'avait installé dans une belle chambre, il lui avait même prêté sa propre baguette magique. Il l'avait invité à dîner. Bref, il lui avait tendu la main. Mais il semblait que Harry Potter, à onze ans ou à vingt ans, n'en avait que faire de son amitié.
Draco n'était pas pressé. Il lui restait encore un an. Il pouvait bien perdre quelques jours à jouer au chat et à la souris avec l'Auror Potter.
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Les trois soirs suivants, le même sketch se répéta et il ne faisait toujours rire personne.
A six heures trente, la Porte de la Chambre de Potter informait l'Auror qu'il était attendu à sept heures dans la Salle à Manger Sud.
Quand sept heures sonnait, Draco, coiffé, bien vêtu et les nerfs en pelote, faisait déjà les cent pas autour de la table. Parfois, il s'accroupissait devant le feu et, pensif, se laissait hypnotiser par les flammes chaudes et dansantes, mais son apaisement ne durait jamais plus de quelques minutes et il reprenait vite sa marche dénuée de sens.
Chaque soir, il donnait arbitrairement trois quarts d'heure à Potter pour se pointer. Au moment où l'horloge indiquait huit heures moins le quart, il retournait dans l'aile Ouest, enragé, pour y prendre une collation en solitaire et ruminer les mêmes pensées obsédantes.
Demain, songeait-il, demain, Potter viendra. Et si ce n'est pas demain, ce sera après-demain.
Tôt ou tard, Potter, le ventre creux et gargouillant, serait bien forcé de jeter sa dignité dans la cuvette des WC, de tirer la chasse et de descendre dîner. Draco ne savait pas combien de temps un être humain pouvait se passer de nourriture, mais il supposait que trois jours sans manger, c'était déjà beaucoup.
Il n'avait pas souvenir d'avoir déjà manqué un repas avant, quand il était encore... humain. Même pendant la guerre, même quand le Seigneur des Ténèbres habitait chez eux, sa mère s'était toujours assurée qu'il s'alimente matin, midi et soir.
Ce n'était évidemment plus pareil depuis que le Monstre vivait dans son estomac. Même avant sa première transformation, il avait déjà abandonné l'idée de manger trois fois par jour. Il ne se nourrissait plus que quand le Monstre avait faim et tant pis pour son horloge interne.
Mais les humains ne pouvaient pas se permettre de jeûner comme lui le faisait. Ce n'était plus qu'une question de temps avant que Potter brandisse drapeau blanc. Le repas, placé sous le signe d'une savoureuse victoire, ne promettait-il pas d'être des plus doux ? Comme Draco avait hâte !
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Le quatrième soir, à sept heures cinq, Draco poussa la porte de la salle à manger avec réluctance. Sa truffe canine savait la pièce déserte mais son cerveau humain était persuadé que Potter l'attendait là dedans, boudeur et farouche, avec l'air de vouloir être n'importe où sauf là, mais là quand même.
Une fois encore, les sens du Monstre ne le trompèrent pas. Comme les soirs précédents, il n'y avait personne dans la salle à manger Sud. Draco, sans se décourager, décida de patienter encore une fois jusqu'à sept heures quarante-cinq. Après tout, Potter n'était pas réputé pour sa ponctualité.
Cinq jours sans manger ! Cinq jours sans manger, pour un humain, cela faisait beaucoup trop. Potter s'était peut-être évanoui sur le sol de sa chambre, vaincu par la famine. Ses douleurs d'estomac étaient peut-être telles qu'il n'avait pas la force d'appeler à l'aide et que, le visage enfoncé dans la moquette, il agonisait depuis des heures, des jours entiers...
Allons bon, c'était insensé. La Porte ou n'importe quel autre de ses sujets se serait empressé de l'avertir, s'il était arrivé quoique ce soit à leur prisonnier. Mais l'inquiétude avait fait son bout de chemin dans l'esprit de Draco et, quand il fut huit heures moins le quart, le blond ne retourna pas bouder dans ses quartiers. Il était déterminé à aller voir par lui-même de quoi il en retournait.
Dans les escaliers de l'aile Est, il croisa Lumière et Big Ben qui allaient en sens inverse. Le chandelier et la petite horloge marchaient à toute vitesse, l'air inquiet, mais Draco ne s'arrêta pas pour leur demander des comptes.
– Potter ! hurla-t-il en tapant violemment sur la Porte de la Chambre de Potter. Potter !
Personne ne lui répondit, mais il resta calme. Selon le Monstre, il y avait un être humain derrière la Porte et cet être humain était en vie.
– Potter ! Je sais que tu es là !
– Hey, c'est bon, Malfoy, je suis pas sourd ! cria en retour l'Auror, d'un ton étrangement défensif, comme un adolescent que l'on appelle pour dîner alors qu'il est en train de se masturber.
Sa voix avait une odeur déplaisante, mélange de culpabilité et d'anxiété, qui évoquait les chemises humides de sueur et les bobards mal ficelés. Mais il y avait aussi une autre odeur... Un parfum puissant, presque agressif, qui n'était pas inconnu aux narines de Draco mais qui n'appartenait pas au Manoir, un parfum qui sortait de nulle part et qui tentait de dissimuler ou d'étouffer quelque chose...
– Pourquoi est-ce que ça sent les agrumes ? demanda l'ancien Serpentard, la main crispée sur la poignée de la Porte, qui chouina faiblement mais n'osa pas protester plus.
– J'ai pas le droit de faire le ménage, Malfoy ? De parfumer un peu ma cellule ? répliqua Potter d'une voix étranglée.
Et soudain, Draco comprit. Les sortilèges de nettoyage bernaient l'odorat humain mais, malheureusement pour Potter, ils n'étaient pas assez efficaces sur les Monstres. S'il faisait abstraction du parfum citronné du Tergeo, Draco reconnaissait aisément les odeurs toute fraîches du pain de campagne, du basilic et de la soupe de tomate, mais aussi des senteurs plus lointaines, comme celles du thé noir, des toasts grillés et des pêches, ou bien celles du caviar d'aubergine, des légumes rôtis et des pommes de terre en robe des champs, et beaucoup d'autres fragrances encore, qui flottaient dans les airs, insaisissables comme des spectres.
Bref, faisant fi de ses ordres, ses sujets avaient apporté de la nourriture à Potter dès sa première nuit. Tous les soirs, pendant que lui tournait en rond dans la salle à manger comme un dragon à qui on aurait coupé les ailes, Potter festoyait insouciamment dans son lit à baldaquins, avec à ses pieds une cour qui se pâmait devant ses yeux verts et sa cicatrice en forme d'éclair.
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– Entendons-nous bien, Malfoy. Je ne mange pas avec toi par plaisir mais afin d'éviter que les objets enchantés aient des ennuis par ma faute. Et tu as intérêt à tenir parole et à ne pas les punir, sinon–
– J'ai compris, Potter. En fait, j'avais compris la première fois.
– Je veux que ce soit bien clair. En aucun cas je n'ai p–
– Peur ? Perdu ? Je n'en ai rien à faire de tes états d'âme, tu sais !
– Alors pourquoi tu insistes tant pour qu'on mange ensemble, si je t'intéresse si peu ? Pourquoi pas m'enfermer dans ma chambre et me foutre la paix ? On serait tous les deux gagnants, dans l'histoire !
Ça commençait bien. Ils n'étaient même pas arrivés à la salle à manger qu'ils étaient déjà en train de se disputer. Malgré son statut d'Auror et son titre de pourfendeur de Mage Noir, Potter se comportait avec lui exactement comme quand ils étaient encore à Poudlard. Difficile de croire que ce sale gosse teigneux était le même homme que celui qui apparaissait régulièrement dans les journaux avec une expression digne et sérieuse.
Les deux sorciers s'assirent à la grande table en silence, leurs expressions meurtrières miroirs l'une de l'autre. Le feu de cheminée ronflait dans le dos de Draco mais la pièce était aussi froide que le fond de l'océan. Les sourcils froncés, l'air renfrogné, Potter croisait les bras, sa baguette d'emprunt en évidence dans sa main droite. le blond dut rassembler le peu de patience qu'il possédait pour lui répondre poliment.
– A quoi est-ce que cela m'avancerait de te laisser bouder dans ta chambre ? Nous sommes contraints de cohabiter pour une durée indéterminée, autant faire en sorte que cela se passe bien, en faisant par exemple semblant de nous entendre. A force de jouer le jeu, peut-être allons-nous finir par nous y prendre. Tu préfères quoi comme entrée ? Une soupe froide ou une salade ?
– Mais à quoi est-ce que ça t'avance de manger avec moi ? La salade c'est mieux, je n'ai pas très faim, j'ai assez mangé tout à l'h–mais ne punie pas les objets enchantés ! se reprit aussitôt Potter, paniqué. Big Ben était tout flippé, je t'assure, Lumière aussi. Les autres, et bien, ils considéraient que leur devoir était de me nourrir, mais leur intention première, bien sûr, n'était pas de te désobéir. Je te préviens, Malfoy, si tu oublies notre marché–
– Je sais, Potter ! Il ne leur arrivera rien, okay ? Si tu te répètes encore une fois, tu dormiras dans l'abri des paons ! le menaça Draco, exaspéré. Vivy, deux salades.
Un chariot de service en métal, avec deux grosses roues à l'avant, apparut immédiatement dans la pièce, chargé d'un saladier rempli à ras bord, de deux assiettes creuses et d'une demi-douzaine de pots de sauce.
– Les deux salades de Maître Draco et Monsieur Potter, dit Vivy le Chariot de Service, en remplaçant les assiettes vides des deux convives par des assiettes pleines.
– Ne me dis pas que les assiettes qu'il y avait sur la table n'étaient là que pour faire joli ? Ne me dis pas que ta vie est aussi superficielle ? s'exclama Potter, scandalisé.
La cohabitation n'allait pas être facile.
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Mais bien que vivre avec quelqu'un que l'on n'apprécie pas et que l'on comprend encore moins n'était pas facile, une routine fragile s'installa néanmoins entre les deux sorciers, à leur insu.
Draco ne mangeant jamais le matin, il avait autorisé que l'on serve le petit-déjeuner au lit à leur prisonnier, chose qui ravissait tous les objets enchantés et qui ne déplaisait pas non plus à Potter, grand amateur de pancakes et de jus de fruit frais. Et comme il déjeunait rarement, il avait aussi accepté que Potter grignote un morceau dans sa chambre aux alentours de midi.
L'après-midi, Potter, qui avait désormais le droit de sortir de sa chambre, explorait le Manoir sous l'escorte de Lumière et de Big Ben, qui faisaient après coup un rapport détaillé au Maître. Draco écoutait distraitement leurs commentaires sur l'insupportable caractère de l'Auror et, de temps en temps, quand il n'avait rien à faire, ce qui était souvent le cas, il s'amusait à traquer l'odeur de son invité dans les couloirs, reconstituant mentalement sa ballade de la journée et se plaisant à imaginer sa perplexité, son étonnement ou son inquiétude.
Car malgré ses apparences désinvoltes, Potter était un Auror avisé. Il avait déjà dû remarquer toutes les anomalies, toutes ces choses qui manquaient, toutes ces barrières infranchissables, autant d'indices qui chuchotaient « malédiction... malédiction... ». Cela ne gênait pas Draco. Il voulait que Potter découvre le secret du Manoir, sans avoir à subir l'humiliation de lui demander de l'aide. Dès que Potter aurait compris, son cœur de Gryffondor ferait le reste du travail.
Ainsi, fidèle à sa parole, Draco le laissait se promener à sa guise. Une fois ou deux, alors qu'il profitait sur un balcon des derniers rayons de soleil estivaux, il l'avait surpris dans le jardin, agitant la baguette d'aubépine avec acharnement, criant tous les sorts qu'il connaissait, dans l'espoir manifeste de briser les enchantements qui l'empêchaient de quitter les lieux.
C'était peine perdue, évidemment, mais cela, Potter l'ignorait, ou ne voulait pas encore l'admettre. Devant ces spectacles affligeants de stériles tentatives, Draco avait pitié. Il tirait beaucoup moins de satisfaction à voir l'Auror se démener pour s'enfuir qu'il ne l'aurait cru. En réalité, cela le dérangeait que Potter n'ait pas encore accepté la situation. Lui s'était fait une raison à l'instant même où le Survivant avait franchi les grilles du manoir.
Mais il fallait aussi prendre en compte le fait que, contrairement à Potter, lui avait tout à gagner dans cette histoire.
Finalement, la seule chose que Draco exigeait de l'Auror, c'était qu'il se pointe tous les soirs à sept heures dans la salle à manger, pour partager un repas. Selon leur humeur, la conversation était tendue, glaciale ou carrément houleuse. Encore fallait-il qu'il y ait à proprement parler une conversation. Un soir mémorable, ils avaient dîné dans un si grand silence qu'ils donnaient l'impression de jouer à un jeu.
Cependant, durant dix jours d'affilé, les deux sorciers ne manquèrent jamais leur rendez-vous du soir, comme s'ils s'efforçaient de se prouver l'un l'autre qu'une trêve était possible, comme s'ils voulaient y croire. Du moins, était-ce ainsi que Draco envisageait les choses.
Potter, lui, n'en avait sûrement rien à cirer de faire ami-ami avec son ennemi d'école. Il ne répondait présent au dîner que dans le but de protéger les objets enchantés des représailles du maître des lieux. Qu'il préfère la compagnie d'une théière, d'une penderie et d'une serviette de bain plutôt que la sienne, cela ne faisait déjà pas du bien à son amour-propre. Mais qu'il croit que Draco était un tyran qui maltraitait ses sujets, c'était un coup de poignard qui réduisait sa self-esteem en lambeaux. Il le prenait définitivement pour un monstre.
Que dirait-il, s'il venait à le croiser une nuit de pleine lune ?
xXx
Un soir, lassé de remuer ses carottes à l'ail et d'imprimer sur sa rétine les motifs du tapis qui lui faisaient mal au crâne, Draco se retrouva à observer méticuleusement l'homme en face de lui. Il fit comme s'il ne s'agissait pas de Harry Potter, un sorcier qu'il connaissait depuis quasiment une décennie, et le regarda comme s'il était une œuvre d'art devant laquelle il n'arrivait pas à décider, au juste, de si elle lui plaisait ou de si elle était laide.
Car le Sang-Pur ne pouvait concevoir être séduit par quelque chose qui ne soit pas beau. C'était la beauté qui attirait le regard et qui faisait frémir le cœur, c'était la beauté, uniquement la beauté, qui méritait d'être aimée et désirée.
Toute son enfance, cette compréhension de l'esthétique avait agréablement flatté son ego. Il avait passé des heures à admirer sa peau douce, ses cheveux fins, ses poignets délicats. Il était un bel enfant, l'amour que ses parents lui portaient était donc légitime, voilà tout. Mais la guerre avait remplacé son reflet parfait par l'image d'un adolescent brisé et désemparé. Et ce qui était arrivé à la fin de la guerre avait achevé de le défigurer, en plaçant dans son ventre, la tanière putride d'un Monstre.
La guerre avait ravagé la famille, la vie et le corps de Draco Malfoy. Avait-elle été aussi dure avec le Survivant ?
Potter ne se douta pas un seul instant que son hôte le détaillait sans vergogne. Quand il mangeait, son précepte de vigilance constante, hommage à Fol'Oeil, passait malgré lui à la trappe. Il se tenait mal, les coudes sur la table, les yeux baissés sur son assiette, oublieux de son compagnon et du reste du monde.
Dans son dos, les rideaux des fenêtres étaient tirés comme d'ordinaire, empêchant toute lumière de passer et, opaques et noirs, ils avaient l'air de robes funéraires. En toute logique, les cheveux d'encre de l'Auror auraient dû se confondre avec cette étendue de tissus sombres, mais il n'en était rien. Ses mèches folâtres attrapaient la lueur orangée du feu de cheminée et brillaient avec l'insolence de la lune qui, certaines nuits, se prend pour le soleil, ce qui faisait que Potter semblait avoir sur la tête un nid de lucioles, supposé que les lucioles vivent assez longtemps pour faire nid (1).
Mais il n'y avait pas que ses cheveux luisants qui se découpaient sur le décor. Le visage connu de toute la communauté magique, même baissé, dégageait quelque chose de grandiose, de magique, quelque chose avec quoi tous les rideaux et toutes les tapisseries de la Terre ne pourraient rivaliser. Ses lèvres pleines, son regard franc, son nez busqué et ses épais sourcils étaient placés sur son visage comme autant d'évidences : jamais la figure de Harry Potter n'aurait pu être disposée autrement (2).
Devant un tel faciès, impossible de rester indifférent. On ressentait forcément un mélange de révérence, d'intimidation et d'admiration. Car ce visage s'imposait sans le savoir, car ce visage était agressif sans le vouloir, car ce visage appartenait à un homme qui n'avait pas besoin de parler ou de gesticuler dans tous les sens pour signaler sa présence. Harry Potter n'occupait pas beaucoup de place dans l'univers et il n'était constitué que de peu de matière, mais il rayonnait inconsciemment de tout son être, comme un ver luisant ou comme un séraphin (3).
Et tout son corps était ainsi fait, en tout cas, c'était ce que supposait Draco, car du reste de Potter, il ne voyait que ses mains osseuses aux phalanges tordues. Enroulées autour des couverts comme des serpents, elles tenaient fourchette et couteau avec une aisance populaire, presque grossière, sans se soucier, contrairement à lui, des convenances. Leurs manières de liane ou de tentacule l'émouvaient : il avait toujours eu un faible pour les formes fluides et hypnotisantes, insaisissables, celles qui donnent l'illusion qu'elles ne sont pas de ce monde.
De ce fait, les beaux habits fournis par l'Armoire de la chambre de Potter, au lieu de le sublimer et de le faire passer pour un convive apprêté, digne de la table des Malfoy, avaient des airs d'injures. Quelle folie que d'affubler cette sauvage jeunesse, cet élan vital primitif, de robes strictes et tristement classiques ! Quelle honte, en réalité, que de maintenir captif un tel jaillissement, un astre solaire miniature ! Potter n'allait-il pas mollir, se ratatiner puis mourir, s'il traînait plus longtemps entre les murs du manoir putréfié ?
Mais si Potter était conscient que sa fin était proche, il n'en laissait rien paraître. Il mangeait sans se presser. En dépit du silence et de la froideur de son hôte, en dépit des vêtements rigides qui entravaient ses mouvements et de la situation improbable dans laquelle il s'était fourré, il semblait encore avoir goût pour la nourriture. A chaque bouchée, ses yeux verts se plissaient légèrement, ses lèvres s'étiraient en un infime sourire et sa fourchette s'attardait dans sa bouche, comme si cela allait rendre son plaisir éternel.
Cet homme-là était Potter, sans nul doute. Alors pourquoi Draco ne le reconnaissait-il pas ? Il était pourtant tout Potter, rien que Potter, avec ses mimiques de Poudlard, ses cheveux en bataille, sa façon imprécise de faire des gestes et son air incroyablement juvénile, malgré les horreurs qu'il avait vues et vécues. Il était toujours aussi prétentieux, toujours aussi royal. Toujours aussi lumineux, toujours aussi suprême, avec une authenticité, un naturel, que Draco n'avait jamais pu égaler. Il était tout ce que l'héritier Malfoy avait détesté de lui du temps de l'école.
Mais, même s'il restait Potter, il était différent du souvenir que Draco avait gardé de lui. Comment était-ce possible ? Il suffisait d'un battement de cils au blond pour se retrouver tout à coup face à face avec un étranger. Derrière les traits familiers, il décelait des choses qu'il ne connaissait pas, une sorte de profondeur nouvelle, un genre d'abîme insondable, qui aurait poussé en Potter pendant les deux ou trois ans où ils ne s'étaient pas vus.
Et Draco se sentit violemment trahi, comme si, sous la surface plane et rassurante d'un lac qu'il aurait pratiqué toute l'enfance, il découvrait soudain des courants d'eaux troubles et noires. Il n'était que révolte et incompréhension devant cet absurde changement.
Potter avait-il tout simplement grandi ? Étaient-ce là les marques de l'âge adulte, les stigmates de la fin de la guerre et de l'adolescence ? Cette lueur qui vacillait dans son regard, ces fantômes qui hantaient les ombres de ses joues, s'étaient-ils accroché à lui le jour de la Bataille de Poudlard, quand il avait vu les cadavres de ses amis étendus dans la Grande Salle ?
Ou est-ce que cet air d'enfant perdu qu'aucune étoile ne guide avait toujours été là, mais Draco n'avait jamais regardé assez longuement, trop aveuglé par sa haine et son mépris ? Malgré son auréole d'or et son cœur plein de fougue, Harry Potter avait-il toujours abrité tant de mélancolie ? Mais était-il seulement au courant qu'il était triste ?
Quand Draco s'endormit ce soir-là, il n'appréciait toujours pas Harry Potter mais, pour la première fois de sa vie, il questionna le bon fondement de son sentiment.
A Suivre...
Chapitre 4 en ligne le 17 décembre
Un petit mot pour votre auteure préférée (héhé) ? :D
