Mayunaise le 17 décembre

Bonsoir bonsoir ! Mes premières vacances scolaires depuis longtemps, nom d'une pipe !

(1) : Par "appartenir à un lieu" j'entends littéralement "belong somewhere", c'est une traduction pas très heureuse, je vous l'accorde.

(2) : Je vous invite à vous renseigner sur les siphonophores, c'est fascinant ! Ils peuvent atteindre 40 mètres de long.

(3) : J'assume totalement le mot "brouillamini", c'est adorable.

Précédemment : Espérant que Potter soit la solution à ses énigmatiques problèmes, Draco se montre cordial avec lui. Les deux sorciers dînent désormais ensemble tous les soirs, mais les mystères semblent de plus en plus nombreux...

En réponse à Guest : Merci pour ton message !

En réponse à Hanahime : En espérant que la suite te plaise tout autant, et merci pour tes compliments :)

En réponse à Muntittra : Et oui, il y a bien une malédiction ! Et le Manoir, effectivement, filtre les entrées et sorties... Sinon, pour le délai d'un an, c'est vraiment pour coller au conte. La malédiction qui pèse sur la Bête lui donne jusqu'à ses 21 ans, jour où la rose se fanera, pour être aimé d'un amour véritable. Je te remercie pour ta belle review.


LE MONSTRE DE L'AURORE

Chapitre 4 : Jonché d'éclats de bois, d'objets cassés, de bris de verre


Le matin de son quinzième jour au Manoir Malfoy, Harry se réveilla l'esprit particulièrement embrumé, les bras engourdis et les paupières collées. Il n'eut pas besoin de jeter un coup d'œil à sa montre ou à la fenêtre pour comprendre qu'il était trop tôt pour se lever. Le silence inhabituel qui régnait dans sa chambre suggérait en effet une heure indécemment matinale : même les objets enchantés, qui dormaient pourtant très peu, étaient encore en train de somnoler.

Après s'être fait cette réflexion, l'Auror se rendormit aussitôt. Il s'était accoutumé à son nouveau quotidien à une vitesse effrayante, au point qu'il dormait bien mieux dans ce lit à baldaquins ancestral que dans le beau lit moderne de l'appartement londonien qu'il louait depuis deux ans.

En seulement deux semaines, le Manoir Malfoy – ancien QG des Mangemorts, théâtre de tortures nauséabondes et de meurtres monstrueux – s'était fait dans son cœur une place de choix, aux côtés de Poudlard elle-même.

Très rapidement, trop rapidement, la méfiance et l'aversion de l'Auror pour la vieille bâtisse s'étaient muées en une sorte d'affection perverse et interdite, qui ressemblait à un mélange de déférence et de fascination, sans être tout à fait ces choses-là non plus. En effet, peut-on vraiment respecter et être attiré par un lieu auquel on appartient ? Ne serait-ce pas s'adonner de façon détournée au narcissisme, que d'aimer un endroit qui est un reflet de soi ?

Car Harry appartenait désormais au manoir. Il faisait partie de lui, il entrait en résonance avec lui, il était transcendé par lui, exactement comme l'étaient les objets enchantés, exactement comme l'était Draco Malfoy (1). Il n'aimait pas plus le Manoir qu'il n'aimait son propre corps. Dans les deux cas, il se contentait d'y être, sans se poser plus de questions.

Cette impression de symbiose mystique ne l'effrayait pas, bien au contraire. Elle était plutôt douce et réconfortante, car elle faisant écho à de vieux souvenirs...

Enfant, quand sa tante et son oncle l'amenaient au confessionnal de leur paroisse, alors qu'il aurait dû avancer à reculons, honteux et intimidé, il passait les grandes portes de bois sans hésiter, marchait sereinement le long des bancs d'église et jamais il ne baissait les yeux, même pas dans le petit cabinet sombre réservé au pénitent en confession, car trop avide de tout voir, de tout ressentir, trop réceptif à l'aura sacrée de la maison divine. L'église accueillait Harry et Harry accueillait l'église en lui.

Aussi loin qu'il s'en souvienne, il n'avait jamais vraiment cru en Dieu. Mais il n'avait jamais pensé que les lieux de culte, construits par des mains humaines et animés par des cœurs humains, étaient des bâtiments ordinaires.

Tous ceux qui s'étaient recueillis et tous ceux qui se recueillaient encore dans ces édifices laissaient une part d'eux-mêmes derrière eux et tous ces fragments d'âme faisaient vibrer colonnes, voûtes et statues, à la manière d'une rivière souterraine qui fait frémir le sol, à la manière du sang invisible qui circule sous la peau.

Que les portes soient fermées ou pas, il y avait donc toujours en ces lieux un souffle délicat : les temples, les chapelles, les mosquées, les sanctuaires, les pagodes étaient des endroits vivants, imprégnés par la foi d'une multitude d'anonymes, foi qui était si grande qu'elle devenait Magie. Et à cette époque-là, la magie du petit Harry cherchait tout naturellement à se connecter à celle beaucoup plus vaste, beaucoup plus diffuse, qui coulait dans les murs des églises.

Mais c'est évidemment en arrivant à Poudlard que le sorcier avait vécu sa plus grande extase architecturale. L'immense château était bien plus qu'un simple endroit, il aurait été totalement absurde, d'ailleurs, de le qualifier comme tel. Il était une entité avec une volonté unique et des désirs multiples, une entité gigantesque aux délimitations aussi floues que celle des siphonophores, ces superorganismes marins composés de milliers de polypes arrangés en une immense chaîne traînant dans l'océan (2).

Les pièces, les escaliers, les tours mais aussi les habitants et leurs animaux, les fantômes et les portraits, tout cela formait un ensemble cacophonique mais harmonieux, un ensemble qui n'arrêtait jamais de se mouvoir en tout sens et qui se réorganisait sans cesse, comme s'il avait peur de l'immobilité, comme si arrêter de bouger c'était immédiatement mourir, mais un ensemble, aussi, dont chaque partie et individu, même minuscule, était essentiel. Si un seul élément était touché, c'était le château tout entier qui était touché.

Tout heureux d'avoir quitté les Dursley pour une si chouette maison, Harry Potter avait de bonne grâce confié son corps et son âme au château. Toutefois, après avoir avalé le garçon et après l'avoir gardé au chaud au fond de son ventre pendant six ans, Poudlard l'avait digéré.

Poudlard n'était plus qu'un souvenir, un rêve, un fantasme, un monde imaginaire dans un coin de son crâne. Harry y avait un jour eu son lit, son dortoir, sa maison, mais il ne pourrait plus jamais y revenir, en tout cas, il ne pourrait plus y revenir en tant que résidant. Autant dire qu'il n'y retournerait jamais, car être un étranger chez lui ? C'était hors de question.

Après la guerre, Harry Potter avait cru qu'il n'accepterait jamais totalement de n'avoir été qu'un sorcier de passage pour l'immortelle Poudlard. Par conséquent, il s'était fait à l'idée qu'il ne se sentirait chez lui nulle part pour le reste de sa vie. Et puis, il était arrivé au Manoir.

A bien des égards, la maison de Malfoy n'avait rien à voir avec une chapelle ou avec Poudlard. Elle était hostile, froide et immobile. Elle était dans un sale état, remplie d'ombres, et on ne s'y sentait pas en sécurité, on y était angoissé, même, la paranoïa nous guettait à chaque tournant. Tout y était sombre, altéré, maudit.

Mais malgré tout, le Manoir Malfoy avait encore un charme fou. Un charme fou, terrible, qui avait su conquérir Harry Potter.

xXx

– Monsieur... Il est onze heures et demi... Monsieur... Monsieur... chuchota un bibelot en porcelaine.

– Laisse-moi faire, tu es trop fragile, pas étonnant que tu sois seulement décoratif. Monsieur Harry ! cria le Porte-manteau, en enfonçant une de ses patères dans la joue du sorcier endormi.

Ce dernier ouvrit les yeux en protestant faiblement. Dès que les objets enchantés constatèrent qu'il était réveillé, ils se mirent en effervescence. Peigne, verre d'eau, gant de toilette s'activèrent autour de leur invité, faisant disparaître les marques d'oreiller de ses joues et l'odeur désagréable qui sortait de sa bouche. Harry se laissa faire et, cinq minutes plus tard, on lui apporta le petit-déjeuner, qu'il engloutit de bonne grâce.

Au Manoir, toutes les journées commençaient comme un dimanche matin. La vie elle-même était un dimanche sans fin. Il était si facile de perdre la notion du temps et de regarder, oisif, serein, filer les heures ! Harry n'avait en effet aucune obligation, si ce n'était celle de dîner le soir avec Draco Malfoy.

Il se levait quand il le désirait, se laissait dorloter par les objets enchantés et mangeait avec appétit tout ce qu'on lui présentait. Il baignait ainsi dans une indolence et une insouciance délicieuses, au goût d'enfance dorée et de grandes vacances éternelles.

A quand remontait la dernière fois où il n'avait vraiment rien eu à faire de ses journées ?

Après la guerre, il était entré à l'Académie des Aurors et, après sa formation, il s'était dévoué corps et âme à son travail. Pendant ses jours de repos, il courait à droite et à gauche et rentrait chez lui plus épuisé encore que la veille. Il devait de fait partager son temps libre entre ses différents amis, Andromeda et Teddy, mais aussi se rendre aux réceptions officielles où son statut de Héros National l'obligeait à paraître et enfin, quand il en avait la force, s'occuper du 12, Square Grimmauld.

Quand était-ce la dernière fois où il n'avait eu à s'occuper que de lui et de son bien-être personnel ? Est-ce que cela était seulement déjà arrivé ?

Et comment cela se faisait-il que ce soit au Manoir Malfoy, pendant une mission qui avait mal tourné, alors qu'il était prisonnier d'un lieu manifestement maudit, qu'il se rappelait soudain qu'il était libre ?

Bien entendu, même s'il prenait un plaisir coupable à dormir, manger et flâner, Harry Potter n'avait pas oublié que le Manoir Malfoy n'était pas un centre de villégiature. Cependant, jusqu'à ce jour, aucune de ses tentatives d'évasion ou de contact avec l'extérieur n'avait abouti. Les cheminées étaient toutes condamnées, les limites du Manoir infranchissables même par voie aérienne ou souterraine, il n'y avait pas un seul hibou sur tout le terrain et sa baguette brimée refusait toujours de produire quoique ce soit d'identifiable.

L'Auror avait donc fini par abandonner l'idée de s'enfuir. De longues journées de cogitation intensive et d'enrageants essais infructueux l'avaient mené à la conclusion suivante : ce n'était pas des sortilèges de protection ordinaires qui le maintenaient captif et qui empêchaient les autres Aurors de le secourir, ce n'était même pas des sortilèges.

Tout se passait plutôt comme si le Manoir était coupé du reste du monde par une force surhumaine, contre laquelle sa baguette de houx et ses gadgets d'Auror ne pourraient rien faire. En revanche, il ignorait tout de cette force mystérieuse.

Selon son petit doigt, qui n'avait pas pour habitude de se tromper, c'était la seule possibilité envisageable. Dommage que son petit doigt soit incapable de lui révéler le but de cette force mystérieuse ainsi que la raison pour laquelle Lewis et lui avaient pu pénétrer sans encombre dans le domaine deux semaines plus tôt. Et, par dessus le marché, pourquoi est-ce que Lewis avait été autorisé à partir mais pas lui...

Bref, ne pouvant quitter les lieux et ayant décidé de ne pas chercher à retrouver ses effets personnels, confisqués par Malfoy, Harry s'était mis en tête d'en dresser un plan et de recenser, au passage, toutes les anomalies qu'il y avait rencontrées depuis son arrivée. Et des anomalies, il y en avait à la pelle. Il y en avait tellement, et de types si différents, que l'Auror se demandait bien comment il allait pouvoir résoudre le mystère sans interroger Draco Malfoy à un moment ou à un autre...

xXx

L'après-midi de son quinzième jour au Manoir, l'Auror arpentait le bâtiment en solitaire, sa carte à moitié établie dans une main, la baguette brimée de Malfoy dans l'autre. Il avait semé Lumière et Big Ben au détour d'un couloir du premier étage, en leur demandant, en toute innocence, ce qu'ils pensaient de Viktor Krum.

Il avait en effet très vite découvert que le chandelier et la petite horloge, tous deux fervents amateurs de Quidditch, avaient en la matière des opinions diamétralement opposées.

Ce qui était plutôt curieux. Car, sur de nombreux points, Lumière et Big Ben se ressemblaient de façon troublante. Ils étaient liés comme des frères et se connaissaient comme des frères. Ils avaient les mêmes mimiques – si on pouvait dire que des objets avaient des mimiques – et employaient les mêmes expressions indélicatement fleuries.

Cependant, là où Lumière était crâneur et puéril, plein de joie et de confiance en lui, Big Ben était amer et grincheux, pessimiste voire désabusé, ce qui ne l'empêchait pas d'être un insupportable donneur de leçons.

Mais même si la petite horloge jouait au frère aîné, Harry les voyait plutôt comme des jumeaux, ou comme deux versions d'un même être, tellement ils étaient semblables. Tout cela n'avait cependant aucun sens et, si l'Auror y pensait trop longtemps, il se mettait à échafauder des théories sans queue ni tête et finissait inéluctablement par dériver sur une autre source inépuisable de questionnements pour lui : la relation que Lumière et Big Ben entretenaient avec le maître des lieux.

Car Draco Malfoy ne traitait pas tous ses sujets de la même façon. A la majorité d'entre eux, il se contentait de donner des ordres brefs, sans dire merci ni merde, comme à des domestiques, en somme. Mais certains des objets enchantés avaient droit à des formules de politesse et d'autres à des démonstrations explicites et incongrues de respect. Une fois, Harry avait vu le blond esquisser une courbette devant un fauteuil !

L'ancien Serpentard était en tout cas beaucoup plus intime avec Lumière et Big Ben qu'avec tout le reste du Manoir et l'Auror était persuadé que cette proximité n'avait rien d'anodine, sans qu'aucune de ses hypothèses ne lui semble jamais vraisemblable.

Plongé dans ses pensées, le sorcier mit quelques secondes avant de s'apercevoir que ses pas l'avaient mené au pied des larges escaliers qui menaient à l'aile Ouest, la fameuse aile interdite d'accès par Malfoy...

Jusque-là, il fallait l'admettre, l'Auror avait lutté contre la curiosité de façon remarquable, évitant de s'aventurer aux abords des quartiers du propriétaire du Manoir pour ne pas céder à la tentation. Etant donné qu'il avait accepté que son matériel professionnel et sa baguette magique ne lui seraient d'aucune utilité dans sa situation, il n'éprouvait plus la même urgence à les retrouver.

Néanmoins, bien que la confiscation de ses affaires ne le tourmentait plus autant, son imagination et sa conscience professionnelle n'avaient pas arrêté de le travailler. Pourquoi Malfoy lui avait-il interdit l'aile Ouest ? Qu'y cachait-il ? Quelque chose de dangereux ? D'illégal, peut-être ?

Oh, jusque-là, il avait fait des efforts pour aller dans le sens du blond, mais il n'y avait personne alentour et les portes étaient sous son nez... Un coup d'œil, rien qu'un coup d'œil, et Malfoy, malgré ce qu'il prétendait, n'en saurait jamais rien !

S'étant arrangé avec sa conscience morale, l'Auror lança – laborieusement – quelques sortilèges élémentaires de détection et de révélation avec sa baguette d'emprunt. Ils furent tous négatifs. Ragaillardi, Harry grimpa expérimentalement sur une marche, prêt à déguerpir au moindre signal d'alerte, peu désireux de se mettre Malfoy à dos, mais rien, absolument rien, ne se passa.

Il le savait, il l'avait toujours soupçonné : Malfoy avait bluffé, quand il avait affirmé que Harry ne pourrait jamais entrer en douce dans ses quartiers !

Tout guilleret, ravi d'avoir eu le courage de braver l'interdit édicté par son rival d'école, l'Auror monta les escaliers à toute vitesse et poussa la porte de l'aile Ouest.

xXx

A l'intérieur, c'était le noir total.

Au bout de six jours, Malfoy, à bout de nerfs, avait finalement cédé aux supplications des objets enchantés – qui avaient le bien-être de leur invité à cœur – et accepté qu'on ouvre chaque matin les lourds rideaux noirs qui occultaient les fenêtres du Manoir. Dans sa grande magnanimité, il avait aussi autorisé à ce qu'on allume cierges et lustres à la tombée de la nuit, ce qui rendait la demeure nettement plus chaleureuse, aux yeux de Harry.

Apparemment, l'ancien Serpentard n'avait pas jugé nécessaire d'étendre ces nouvelles normes à l'aile Ouest, qui était aussi lumineuse et accueillante que des catacombes. Ou la Cabane Hurlante.

N'y voyant que tchi, l'Auror prit la décision de ne pas rester dans les ténèbres à attendre que Malfoy, furax, déboule et lui démonte la tronche. Il jeta un Lumos faiblard, qui illumina à grand peine le couloir où il venait d'entrer. Il mit un pied devant l'autre, puis encore un pied devant l'autre et miracle ! il avançait lentement dans l'étroit corridor, en faisant tout son possible pour ne toucher à rien, sa méfiance actuelle écho de celle qui lui collait à la peau, quand il avait pénétré par effraction dans le Manoir Malfoy, deux semaines plus tôt.

Et quand il pensait que le désordre qui régnait à ce moment-là dans le hall d'entrée l'avait laissé pantois, il avait envie de rire.

Le brouillamini dans l'aile Ouest était indescriptible (3). Le sol du couloir était jonché d'éclats de bois, d'objets cassés, de bris de verre, de livres déchirés, de lambeaux de tissus, de bougies fendues, de bouts de parchemin et, çà et là, de grosses touffes de poils. Ce ramassis indistinct et désolant recouvrait quasiment tout le tapis, qui était de toute manière dans un état lamentable, taché, râpeux et lacéré.

Les murs de pierre nue étaient abîmés, beaucoup plus abîmés que dans les autres parties du Manoir. On aurait dit qu'une horde de félins furieux y avait fait leurs griffes et leurs crocs, ou bien qu'on avait enfermé dans ce couloir étroit et obscur plusieurs personnes nyctophobes qui, folles de détresse, avaient anxieusement gratté les murs dans l'espoir d'y creuser une sortie.

Les portes qui s'égrenaient le long de cet oppressant couloir étaient pratiquement toutes condamnées par de larges planches de bois et nombreuses étaient celles qui présentaient en plus de ça une peintures écaillée, des gonds disloqués, des trous béants à la place des poignées et des ornementations si massacrées qu'on n'était plus certain de si elles étaient figuratives ou abstraites.

La baguette de Malfoy eut l'amabilité d'informer Harry qu'aucune des pièces condamnées n'était protégée par un quelconque sortilège. L'Auror en fut très étonné mais il ne chercha pas pour autant à y entrer, pour deux raisons tout ce qu'il y avait de plus valables.

De un, forcer une porte, même si c'était pour lui redonner magiquement par la suite son aspect originel, reviendrait à laisser plus de traces de son infraction dans les quartiers du maître qu'il n'était nécessaire, ce qui n'était clairement pas le but recherché.

De deux, il n'était pas spécialement tenté par la visite de ces salles, la simple idée qu'il se faisait de ce qu'il y avait derrière ces portes lui suffisant largement. En effet, l'aile Ouest était à l'origine l'aile principale du Manoir Malfoy, celle où se situaient les appartements des membres de la famille et les pièces à vivre les plus utilisées.

C'était donc là que Voldemort s'était installé pendant la guerre, c'était là que se trouvait la salle à manger où Charity Burbage avait été assassinée puis dévorée par Nagini, et c'était là, dans une des pièces fermées qui faisaient face à Harry, que Hermione avait été torturée. Pas étonnant que Malfoy n'en fasse plus usage.

Les portes qui n'étaient pas condamnées donnaient toutes vers des petites pièces sans grand intérêt. Il y avait un boudoir au canapé retourné, aux fauteuils estropiés et aux coussins éventrés. Il y avait un cabinet de toilette au miroir fracassé et au lavabo pulvérisé. Il y avait aussi un salon d'attente aux tapisseries arrachées et au lustre répandu sur la moquette.

Des escaliers permettaient de descendre aux cuisines mais comme il n'avait pas exactement tout son temps devant lui, Harry passa directement à l'étage, tout aussi dévasté que le rez-de-chaussée, peut-être même plus.

xXx

A ce stade-là, on ne pouvait même plus parler de couloir ou de pièces, seulement de ruines. Des pans entiers de murs étaient tombés, ayant été percutés, semblait-il, par une petite boule de démolition en acier. Selon Harry, certains comptaient suspicieusement parmi les murs porteurs, ce qui impliquait que les enchantements natifs du Manoir tenaient encore la route, même après plusieurs siècles. Jamais une construction moldue n'aurait pu continuer à tenir debout, avec si peu de matière.

Cependant, en promenant autour de lui sa baguette illuminée, l'Auror remarqua vite que le capharnaüm du premier étage n'était pas du même genre que celui d'en dessous. Il y avait bien d'énormes morceaux de plâtre éparpillés par terre, mais il n'y avait pas de poussière. La majorité des objets étaient hors d'usage, mais quelques uns avaient été rafistolés et d'autres rassemblés en tas un peu partout dans la pièce. Et le grand lit à baldaquins, au milieu de tout ce fatras, était intact, les draps faits, les oreillers frais et la couverture sagement rabattue.

Autre chose curieuse, un amoncellement de tableaux occupait toute une partie du sol. Intrigué, Harry s'approcha pour les observer de plus près et, à la lueur de la baguette de Malfoy, il remarqua que tous les cadres avaient été désertés par leurs habitants. Il ne restait plus que des décors désolés et des fonds de toile grisâtres et c'était curieux, tout de même...

Mais un reflet lui fit brutalement lâcher le portrait vide de Junius A. Malfoy (1652-1689). C'était une cloche de verre, posée sur une petite table ronde à côté du lit, qui avait attiré son attention. Et dans cette cloche de verre, il y avait une fleur, une fleur blanche dont la paracorole jaune était bordée d'un filet de rouge, une fleur prétentieuse, qui lévitait silencieusement, et à laquelle il manquait deux pétales.

Hypnotisé par cette charmante vision, l'Auror s'apprêtait à soulever la cloche qui le séparait de la fleur, quand une chose massive entra sans prévenir en collision avec son dos. Le sorcier trébucha et tomba sur le ventre.

Il se débattit comme un animal dont la patte a été prise dans un piège à loup, donnant des poings et des pieds, mais la chose au dessus de lui ne bougea pas, lourde comme un bloc de marbre, l'écrasant comme un rouleau compresseur. A force de gigoter, Harry réussit à extirper son bras de l'emprise de la chose, s'apprêtant à la griffer, à la mordre s'il le fallait, quand il entendit un soupir familier dans sa nuque.

Malfoy. La chose, c'était Malfoy.

Harry arrêta de bouger dans tous les sens et l'autre sorcier se releva tranquillement, comme s'il ne venait pas de plaquer un Auror au sol. Le Survivant se releva d'un bond à son tour, prêt à se battre, mais l'ancien Serpentard ne semblait pas intéressé par un second round.

– Potter, dit Malfoy, d'un ton étonnamment détaché, pour quelqu'un dont le prisonnier a désobéi à ses directives.

Il alla se poster devant une fenêtre masquée, inévitablement, par un rideau noir, les mains croisées dans le dos. Ses cheveux blonds, presque blancs, se détachaient sur les tissus sombres comme ceux d'un fantôme ou comme la flamme d'une bougie.

– Je croyais t'avoir interdit d'entrer dans l'aile Ouest. Je ne veux plus jamais te voir ici, c'est clair, Potter ?

Sans répondre ni demander son reste, Harry fuit les quartiers de Draco Malfoy, terrifié, ignorant ce qui l'effrayait tant, tel un enfant qui, la nuit, n'oserait pas poser un pied sur le sol de sa chambre mais qui est incapable de dire de quoi, au juste, il a si peur.

xXxxXxxXx

– As-tu passé une bonne journée, Potter ? demanda aimablement Malfoy, en se coupant un morceau de pain frais.

Trois jours étaient passés depuis leur altercation dans l'aile Ouest. Ni Harry ni l'ancien Serpentard n'avaient évoqué cet incident, tous deux agissant comme si l'Auror n'avait jamais désobéi à son geôlier, comme s'il n'avait jamais failli toucher à la mystérieuse fleur blanche, celle à laquelle Malfoy tenait tant...

Dire que Harry avait craint pour sa vie ! Dire qu'il s'était attendu à ce que Malfoy le jette aux cachots, comme il l'avait fait pour Lewis ! Mais non, c'était incroyable, c'était tout à fait incompréhensible, mais le blond ne s'était jamais comporté aussi civilement avec lui que ces derniers temps. Comme si cet événement avait déclenché un processus dont l'Auror ignorait les tenants et aboutissants, comme si l'ancien Serpentard avait attendu tout ce temps que Harry viole l'interdit et entre dans l'aile Ouest, où régnait un désordre monstre et où une fleur blanche était enfermée dans un globe de verre.

A l'heure du repas, Malfoy faisait des efforts visibles, pathétiques même, pour entretenir la discussion et, une fois mémorable, Harry s'était laissé prendre au jeu, se retrouvant à débattre avec son rival d'école de la difficulté d'exécution de la feinte de Wronski.

Les deux sorciers passionnés de Quidditch avaient ainsi bavardé avec enthousiasme tout du long du dîner, oubliant presque qu'ils n'étaient pas amis et que Harry ne vivait pas au Manoir de son plein gré. L'Auror s'était d'ailleurs senti si bien ce soir-là qu'il s'était même attardé à table après le dessert, prétextant avoir besoin de digérer un peu avant de se lever, comme s'il voulait repousser le moment où ils allaient chacun retourner dans leurs quartiers.

C'était idiot, bien entendu. Harry n'avait jamais trouvé de plaisir en la compagnie de Draco Malfoy et ce ne serait sûrement jamais le cas. Il y avait eu beaucoup trop de sales coups du temps de Poudlard, certes, mais surtout, il y avait eu Sectumsempra, puis la guerre et le Feudeymon, mais aussi les Procès des Malfoy...

Malfoy ne tisserait pas un semblant d'amitié avec une personne qui avait témoigné en sa faveur au Tribunal, il était trop fier pour cela. Il croyait probablement que Harry avait eu pitié de lui et de sa mère. Il n'éprouvait et voudrait jamais éprouvé de sentiments positifs envers l'ancien Gryffondor. Preuve, s'il en fallait une : la manière dont il l'avait reçu, deux semaines et demi plus tôt.

Pourtant, le sorcier avec qui Harry dînait tous les soirs n'avait plus grand chose à voir avec la boule d'animosité et de rancœur qu'il avait rencontrée dans les cachots. L'homme sauvage, qui aboyait plutôt qu'il ne parlait, qui marchait de manière malaisée, comme un pauvre animal de cirque pour qui la station debout ne serait jamais naturelle, avait petit à petit disparu.

Ce n'était pas seulement qu'il avait recommencé à se laver et se brosser les cheveux ou qu'il s'était remis à porter des vêtements qui n'auraient pas paru déplacés le jour d'un couronnement. Cela aidait, mais le changement était plus profond, il touchait à son essence même, en tout cas, c'était l'impression que Harry avait.

Il avait meilleure mine, il alignait de nouveau des mots complexes sans sourciller, il avait retrouvé son pas élégant, en bref, il n'avait plus l'air souffrant. Mais comment était-ce possible ? Le mal dont il était atteint n'avait pas eu l'air de ceux qui, au bout d'une semaine, s'en vont d'eux-mêmes sans laisser de séquelles. Enfin quoi, Harry s'en serait aperçu si Malfoy avait eu un vulgaire rhume ! Encore un mystère...

Dans tous les cas, même s'il n'appréciait pas de manger tous les soirs avec son geôlier, Harry préférait largement ce Malfoy-là, au teint frais et à la verve facile, à celui qui s'était jeté sur Lewis et sur lui dans les escaliers des cachots, moins de trois semaines plus tôt. Leurs conversations légères, leurs badinages sans importance ni conséquence étaient bien plus agréables que leurs longs duels de regard, leurs menaces laissées en suspens et les sous-entendus méchants qui avaient été, au début de leur cohabitation, leur lot quotidien.

Pourvu que ce fragile équilibre dure...

– Une journée tranquille, répondit nonchalamment Harry. Et toi, Malfoy, qu'est-ce que t'as fait aujourd'hui ?

Le blond leva les yeux, surpris.

– Ça t'étonne tant que ça que je te retourne la question ? demanda l'Auror, sur la défensive, regrettant déjà d'avoir témoigné si explicitement de l'intérêt pour l'emploi du temps de Malfoy.

Après tout, il était un Auror en mission retenu de force, désarmé. Il n'avait aucune raison de sympathiser avec l'ennemi... mais Malfoy était-il vraiment un ennemi ?

Plus le temps passait, plus Harry se posait des questions. Il avait des éléments, beaucoup éléments, mais ce n'était pas non plus demain la veille qu'il résoudrait le mystère du Manoir. Néanmoins, les éléments dont il avait connaissance lui permettaient d'affirmer que, contrairement à ce qu'il pensait auparavant, Malfoy n'était ni responsable, ni coupable de quoi que ce soit. Au contraire, tout portait plutôt à croire que Malfoy était l'une des victimes de la malédiction.

Car il y avait définitivement une malédiction, et celle-ci ne jouait pas en la faveur du propriétaire du Manoir.

– Je te prie d'excuser ma temporaire stupeur, dit lentement Malfoy, un sourire narquois flottant sur ses lèvres. J'ignorais que tu avais connaissance des règles de politesse les plus élémentaires.

Harry chercha du mépris dans ce sourire familier mais il ne trouva que de la malice. Durant sa scolarité, il avait eu le temps d'apprendre que Draco Malfoy était d'un caractère facétieux – les badges "Potter pue" restaient malgré lui gravés dans les annales – mais il n'avait jamais eu l'occasion d'apprécier ses plaisanteries, car elles étaient constamment accompagnées d'une bonne dose de malveillance.

Ce soir-là cependant, Malfoy n'était pas moqueur mais joueur, un peu comme Lumière, le chandelier à trois branches. Et ce n'était pas du tout désagréable, Harry ayant toujours lui-même affectionné les réparties bien senties – après tout, restait aussi dans les annales la réplique "Il n'est pas nécessaire de m'appeler "monsieur", professeur".

– Mais pour répondre à ta question, je me suis occupé du Manoir aujourd'hui. Quelques-uns des murs de l'aile Ouest avaient besoin d'être renforcés.

Ce fut au tour de l'ancien Gryffondor d'avoir l'air médusé. Il y avait longtemps qu'il n'avait pas entendu un tel euphémisme. Si on écoutait Malfoy, on avait l'impression qu'il avait négligemment lancé deux ou trois sortilèges pour prévenir l'usure naturelle du Manoir, plus par superstition que par nécessité, pas qu'il avait eu affaire à des murs réduits en miettes par une force démoniaque.

– Tu as besoin d'un coup de main ? Harry s'entendit dire.

Cette fois-ci, les deux sorciers exprimèrent leur étonnement à l'unisson.

– Un coup de main ? répéta le blond, comme si ces mots n'avaient aucun sens.

– Un coup de main, confirma le brun, comme si ces mots n'étaient pas les siens.

– Un coup de main... dit doucement le blond, comme s'il méditait vraiment cette proposition.

– Un coup de main, affirma le brun, comme s'il avait à cœur cette proposition.

– D'accord, Potter. Demain, tu me donneras un coup de main, conclut le blond, comme s'il était dans leurs habitudes de se donner des coups de main.

Et c'est aussi simplement que cela que Harry et Malfoy convinrent qu'ils ne se verraient pas le lendemain uniquement à l'heure du dîner mais aussi dans l'après-midi, pour restaurer l'aile interdite.

xXxxXxxXx

– Une vraie chochotte, Potter ! le moqua Lumière, en le pointant d'une chandelle.

Harry ne répondit pas. Il ferma les yeux, espérant étrangement que le maître des lieux arrive au plus vite. Malfoy saurait remettre le chandelier à sa place.

– Tu m'as entendu ? Une vraie choch–

– Mais la ferme ! dirent Big Ben et Malfoy en même temps.

Lumière se retourna lentement, beaucoup moins fier. Dès qu'il aperçut le visage fermé du Maître, il attrapa Big Ben par une aiguille et les deux objets enchantés disparurent en un clin d'œil. Ce n'était pas une image, ils semblaient vraiment s'être évaporés. Harry battit plusieurs fois des paupières, se demandant comment le chandelier et la petite horloge avaient pu déguerpir aussi vite.

– Pardonne Lumière, Potter. Il est un peu jeune, dit doucement Malfoy, avant de pousser sans effort la lourde porte d'entrée de l'aile Ouest. Ce n'est pas sa faute, le pauvre manque de... maturité, si tu vois ce que je veux dire.

Il n'avait pas tellement l'air en colère. Au contraire, ses yeux étaient plein d'affection, comme l'auraient été ceux du père d'un enfant turbulent mais qui n'a pas mauvais fond. Harry ne voyait pas spécialement ce que le blond voulait dire mais il ne lui demanda pas de précision et lui emboîta le pas en silence.

Il n'avait pas envie pas découvrir trop vite tous les secrets du Manoir. Tel un fervent lecteur tombé sur un chef-d'œuvre, il grignotait parcimonieusement le mystère, avançant à petits pas dans l'histoire, se forçant à ne pas trop analyser certains détails, de peur de se gâcher le plaisir.


A Suivre...


Chapitre 5 en ligne le 3 janvier (je suppose que vous aurez vous aussi autre chose à faire au Nouvel An !) : petits moments de fluff entre les deux chouquets, qui reconstruisent ensemble l'aile Ouest et avancée dans l'enquête !

Je vous souhaite à tous de joyeuses fêtes ! :)

N'oubliez pas de laisser un petit mot avec des cœurs pour réchauffer le mien.