Mayunaise le 3 janvier

Bonsoir bonsoir ! Laborieux de s'y remettre, j'ai perdu toute mon avance, moi qui comptais écrire pendant les vacances ;_; Sinon, chapitre en partie fluff, en partie angst. Par ailleurs, je suis désolée de ne pas avoir répondu aux reviews plus tôt.

Précédemment : Après deux semaines, Harry se sent chez lui au Manoir. Il pénètre par effraction dans l'aile Ouest et y découvre un désordre terrible, ainsi qu'une fleur blanche sous cloche de verre. Malfoy gère plutôt bien la nouvelle. En fait, ces derniers temps, il est resplendissant de santé et se révèle être de bonne compagnie. De si bonne compagnie que Harry lui propose un coup de main pour restaurer le Manoir...

En réponse à Muntittra : Le Manoir est un personnage à part entière dans cette histoire (en tout cas, j'essaye de faire en sorte que). La relation Draco/Harry fait un bond dans ce chapitre et dans le suivant, ne t'inquiète pas :) Pour la nature des objets enchantés, tu as tout à fait raison, sauf que Lumière et Big Ben sont vraiment des cas à part. Héhé, Harry va définitivement revenir dans l'aile Ouest au moment de la pleine lune, cet inconscient ! Pour la fleur, patience encore... Et merci pour ton message, en espérant que tu aies aussi passé de bonnes fêtes.


LE MONSTRE DE L'AURORE

Chapitre 5 : Toujours un tantinet mesquines


Le matin du premier jour, Harry était très nerveux. Celui du deuxième, il était déjà un peu moins stressé. Celui du troisième, il était presque tranquille. Celui du quatrième, il était plutôt impatient. Et celui du cinquième, il était carrément excité.

Jamais il n'aurait cru que restaurer le Manoir Malfoy en compagnie de son rival d'école serait une activité aussi intéressante, aussi satisfaisante. A vrai dire, ce n'était pas tant de la satisfaction qu'il ressentait à la fin de chaque journée de travail, c'était – Scandale ! Folie ! Absurdité ! –, allez, osons le dire : du pur et simple bonheur.

Les vêtements couverts de poussière, le dos en vrac d'avoir déplacé des meubles façon moldue toute l'après-midi, les cheveux gras de s'être trop passé les mains dedans, Harry Potter, Auror de profession, filait à la douche avec un sourire stupide mais heureux, avant de descendre dîner d'un pas fringant.

D'un pas fringant, car le repas du soir, autrefois si pénible, s'était transformé en un rendez-vous bienvenu, voire attendu, qui venait agréablement clore une journée bien remplie. Il semblait loin, le temps où Harry se traînait à contre-cœur dans la salle à manger et plus loin encore, celui où il refusait catégoriquement de dîner avec son hôte !

Depuis que les deux sorciers travaillaient ensemble à la reconstruction du Manoir, la conversation à table s'entretenait naturellement. Ils devisaient désormais avec désinvolture, parlant de tout et de rien, se lançant des piques et des cure-dents, comme des amis ou des collègues qui se retrouvent tous les soirs autour d'un verre et qui ne se forcent pas à combler les silences à tout prix.

Ils les laissaient d'ailleurs parfois s'installer, les silences, sans s'inquiéter. Ils profitaient d'eux pour soupirer d'aise ou boire une gorgée de café, avant de reprendre de plus belle.

En somme, ils s'étaient familiarisés l'un à l'autre, et c'était confortable.

xXx

Ce jour-là, cinquième jour de leurs grands travaux, ils avaient prévu de s'attaquer aux jardins, complètement à l'abandon depuis deux ans, mais le projet semblait compromis. En effet, onze heures trente était largement passées et Malfoy, si ponctuel, si à cheval sur l'étiquette, n'avait toujours pas montré le bout de son nez.

Impatient et un peu énervé, Harry l'attendait dans le Hall d'entrée en faisant les cent pas et en jetant de temps en temps un coup d'œil à Big Ben pour vérifier l'heure. La petite horloge lui jetait en retour des petits regards désapprobateurs. Elle n'appréciait manifestement pas qu'on l'observe avec autant d'insistance.

Lumière, lui, totalement oublieux de l'atmosphère tendue, déambulait dans l'entrée fraîchement restaurée, les trois chandelles levées, en s'extasiant régulièrement sur le travail effectué par Harry et Malfoy.

– Woaw ! Vous avez même été jusqu'à raccommoder cette vieille tapisserie ! s'exclama-t-il. J'aurais jamais cru revoir un jour le Manoir dans cet état !

– Tu es au service des Malfoy depuis longtemps ? lui demanda distraitement Harry, en comparant l'heure indiquée par sa montre à celle que donnait Big Ben.

C'était exactement la même, à savoir onze heures cinquante-sept.

– Tu m'as pris pour qui, pour Vivy ?! Je ne suis pas au service des... s'insurgea aussitôt Lumière, outré, mais le reste de sa phrase se perdit dans le néant, car tout le hall s'était subitement mis à résonner de bruits assourdissants de carillon et de coucou.

Big Ben avait fait sonner midi avec deux minutes d'avance.

– Huhum, quel beau travail vous avez fait, Draco et toi ! s'écria précipitamment la petite horloge à l'intention de Harry, quand le silence retomba dans le Hall. Tous ces meubles encombraient terriblement l'espace, non vraiment, c'est une merveilleuse initiative...

Tandis qu'il continuait dans cette veine-là, se succédaient dans la tête de Harry des questions sans réponse.

Pourquoi Big Ben se permettait-il de se référer à Malfoy en utilisant son prénom et pas le terme de « Maître » ? Et qu'avait voulu dire Lumière, quand il avait laissé entendre qu'il n'était pas logé à la même enseigne que Vivy, le chariot à deux roues qui servait le dîner tous les soirs ?

Après trois semaines d'enquête clandestine, Harry cernait désormais plutôt bien le système de castes ancestral qui avait encore cours au Manoir mais il n'arrivait toujours pas à comprendre pour quelle raison Big Ben et Lumière possédaient les privilèges qu'ils avaient.

D'accord, ils n'appartenaient pas à la classe sociale la plus basse et la plus commune, celle des serviteurs, qui rassemblaient deux sortes d'objets : ceux qui s'occupaient de Harry avec autant d'empressement que des Elfes de Maison, s'exprimaient comme des Elfes de Maison et craignaient Malfoy comme des Elfes de Maison et ceux qui, malgré leur statut de domestiques, parlaient comme des êtres humains et ne démontraient pas une peur irrationnelle du Maître.

Mais Big Ben et Lumière ne faisaient pas non plus partie de la classe sociale la plus haute, celle des objets qui allaient jusqu'à faire des reproches au maître des lieux, comme le gros fauteuil prétentieux de la bibliothèque ou le repose-pieds du salon bleu.

Toutefois, cela signifiait-il pour autant qu'ils occupaient une place intermédiaire ? Ils étaient les seuls, après tout, à discuter d'égal à égal avec Malfoy, et n'était-ce pas là un droit infiniment plus rare que celui de pouvoir le réprimander ?

xXx

Mais même si ces différences socio-culturelles intriguaient réellement l'Auror, il ne leur avait accordé depuis son arrivée que très peu de temps de réflexion. Il fallait dire que les mystères pullulaient au Manoir et qu'il ne savait plus trop où donner de la tête.

Pourquoi n'y avait-il aucun portrait accroché aux murs ? Pourquoi est-ce que des cadres désertés par leurs occupants s'amoncelaient dans la chambre de Malfoy ?

Quelle magie permettait aux objets enchantés de disparaître et réapparaître aussi soudainement que s'ils avaient emprunté une faille spatio-temporelle ? Pourquoi est-ce que certains ne semblaient jamais avoir besoin de dormir ?

Qu'est-ce qui avait mis l'aile Ouest dans cet état-là ? Pourquoi Malfoy avait-il accepté son coup de main ? Et pourquoi avait-il était si tolérant vis-à-vis de son entrée par infraction ?

Que penser des épais rideaux noirs qui recouvraient encore toutes les fenêtres deux semaines à peine auparavant ? De l'obscurité permanente dans laquelle Malfoy vivait avant que Harry n'arrive, que penser de tous ces miroirs brisés ? Et de cette mystérieuse fleur blanche ? De la force surhumaine de Malfoy ? Du mal inconnu dont il était atteint ?

Et est-ce que l'inhabituelle immobilité des pièces du Manoir – ici, contrairement à Poudlard, au 12, square Grimmauld ou au Terrier, tout restait toujours sagement à sa place – était le signe d'une maison morte ou d'une maison endormie ?

Mais alors, quelle était la force qui maintenait Harry prisonnier de la demeure et qui empêchait les secours d'entrer ? Et pourquoi diable le blond, une fois acquitté, s'était-il dépêché de lancer des sortilèges de protection sur le domaine, attirant de ce fait l'attention du Ministère, alors que le Manoir semblait se défendre très bien tout seul ?

Et pourquoi avait-il prêté sa propre baguette à son prisonnier ? Et comment cela se faisait-il qu'il utilisait si peu la magie ?

Cela faisait quelques temps déjà que l'Auror avait remarqué cette fantaisie mais il n'en avait pleinement mesuré la portée que quatre jours auparavant, alors qu'ils étaient sur le point de reconstituer les murs de la chambre de Malfoy.

xXxxXxxXx

La restauration du premier étage de l'aile Ouest signait la toute première étape de leur chantier et, à ce moment-là, ils n'avaient pas encore pris leurs petites habitudes de travail. Aussi Harry n'avait-il pas envisagé un seul instant qu'ils puissent se passer de magie.

– Malfoy, échangeons nos baguettes, okay ? Ce sera plus simple pour travailler, avait-il dit, en lançant la baguette d'aubépine vers l'autre sorcier.

– Si tu insistes, avait répondu le blond en lui tendant la baguette de houx, mais sans faire un geste pour attraper la sienne au vol.

La baguette brimée avait roulé sur le sol et atterri sous une banquette au revêtement déchiré et aux pieds rongés. A l'heure qu'il était, elle devait toujours y être, car elle n'était visiblement d'aucune utilité à son propriétaire.

En effet, sous les yeux ébahis de son invité, l'ancien Serpentard s'était saisi d'un pan de mur et l'avait soulevé à la seule force de ses bras, avec autant d'aisance que s'il était fait en carton-pâte.

– Et bien, qu'attends-tu pour ressouder le mur, Potter ? Que le Manoir s'écroule sur lui-même ou que les Canon de Chudley se qualifient pour la Coupe du Monde ? avait souri Malfoy, en soutenant le mur d'une seule main.

Il ne suait même pas. On aurait dit que ce n'était pas un mur qu'il maintenait en place du bout des doigts mais un feuillet de papier peint. Cette force n'avait rien d'humaine et pourtant, au lieu de le harceler de questions, Harry s'était simplement exécuté.

Par la suite, lui aussi s'était mis à privilégier, dès qu'il le pouvait, ses muscles au détriment de la magie. Il s'était peu à peu aperçu qu'il trouvait bien plus de plaisir dans l'effort physique que dans le lancer de sortilèges, pourtant bien plus commode... Mais c'était peut-être justement parce qu'elle était trop rapide et trop efficace que la magie ne lui procurait pas le même sentiment d'accomplissement que la manœuvre physique la plus quelconque.

Chose curieuse, Malfoy ne s'était jamais montré impatient ou condescendant avec Harry. Au lieu de soupirer devant sa lenteur et de ricaner devant ses performances ridicules, il semblait apprécier que son invité délaisse lui aussi la magie, solution de facilité, pour, comme lui, éprouver les limites de son corps.

Est-ce que n'avoir pas posé de questions au sujet de la force surnaturelle de Malfoy et avoir choisi de lui aussi se détacher de la magie équivalaient à la signature d'un pacte implicite ? Harry était bizarrement porté à le croire, tant leur binôme fonctionnait bien, bien mieux que du temps des cours de Potions de Snape.

Ils parlaient peu et cela leur convenait à tous les deux. De temps à autres, ils échangeaient des informations pratiques ou bien demandaient l'aide de l'autre pour une tâche qui nécessitait d'être deux mais, en général, ils faisaient leur popote chacun dans leur coin, sans se marcher dessus.

Les journées passaient à toute allure et, quand la nuit tombait, ils admiraient leurs travaux respectifs, épuisés, tout en se félicitant l'un l'autre à mots couverts.

Pour la première fois en deux ans, Harry n'avait rien à redire sur son partenaire. Il avait trouvé le coéquipier idéal : calme, compétent et décontracté. Dommage qu'il soit un suspect dans l'affaire en cours... et qu'il séquestrait Harry.

xXx

Mais le séquestrait-il vraiment ? En tout cas, le séquestrait-il de son plein gré ? En plus de lui avoir rendu sa baguette, Malfoy ne se comportait plus du tout en geôlier. En effet, depuis qu'ils avaient formé leur duo de professionnels du bâtiment, il n'était pas rare que son tempérament taquin prenne le dessus sur son apparente sériosité et qu'il adopte plutôt la posture d'un camarade ou même celle d'un ami.

Le deuxième jour, par exemple, pendant qu'ils s'occupaient du rez-de-chaussée de l'aile Ouest, l'ancien Serpentard avait soudain poussé Harry pour le faire tomber par terre. Il avait ensuite entrepris de l'enrouler dans le long tapis qui recouvrait le sol, le transformant en un grotesque rouleau de printemps. Amusé malgré lui par ce charmant enfantillage, Harry s'était laissé faire.

– Ha Potter... Te voir ainsi me rappelle la fois où vous nous aviez transformés en sorte de limaces répugnantes, dans le train, avait soufflé Malfoy, en plissant des yeux, comme pour graver cette vision dans sa mémoire.

A ces mots, Harry s'était immédiatement dégagé du tapis et il s'était relevé sans traîner, la main sur sa baguette. La tournure de la conversation l'inquiétait, mais le regard de l'autre sorcier ne reflétait ni haine, ni rancune. C'était le moment rêvé pour tester la bonne foi de Malfoy.

– Tu veux dire la fois où tu m'as d'abord attaqué sous prétexte de venger ton père ? avait rétorqué le brun avec une grimace.

Si Malfoy se crispait, s'il se jetait sur Harry pour lui casser le nez, alors l'Auror serait assuré que sa sympathie n'avait rien d'authentique, qu'elle était feinte, qu'il essayait finalement de le duper... mais si Malfoy réagissait bien, s'il prenait sur lui, cela voudrait dire qu'il désirait réellement bâtir quelque chose entre eux... une relation de confiance, une amitié, enfin, n'importe quoi...

La seconde de silence qui avait suivi était effroyablement tendue. Harry se tenait prêt à se battre, mais, encore une fois, il ne vit aucune animosité dans le regard de Malfoy.

– Oui, cette fois-là, Potter, avait finit par répondre ce dernier, les sourcils froncés. Je t'assure que je m'en souviendrais, si j'avais pris cette odieuse apparence deux fois dans ma vie. Quand le conducteur nous a déposés sur le quai, Mère a failli s'évanouir.

Harry avait laissé échappé un petit rire stupéfait. Il n'y avait pas eu de menaces de mort ou de testicules écrabouillés. Non, de façon extraordinaire, le regard de l'ancien Serpentard exprimait quelque chose proche de la nostalgie. Une nostalgie inappropriée, étant donné que le souvenir évoqué était loin d'être plaisant, de son point de vue en tout cas, mais une nostalgie qui en disait long.

Le fait qu'il accepte de parler sereinement de cet événement humiliant avec Harry était aussi révélateur sur sa bonne volonté que s'il avait mis un genou à terre pour lui déclarer sa flamme. Le Survivant avait été si étonné que c'était la voix cassée et le cœur battant qu'il avait demandé :

– Tu serais pas en train de dire que tu préfères être un furet qu'une limace ? Parce que tu sais, je suis certain que ça peut s'arranger, dans ta grande bibliothèque, il y a forcément un grimoire de métamorphose qui en a marre de prendre la poussière.

Malfoy avait tout d'abord dévisagé son rival d'école avant de rire brièvement à son tour. Lui aussi semblait trouver la situation surréaliste et lui aussi semblait vouloir ne pas en briser le charme. Du moins, c'est comme cela que Harry interpréta l'imperceptible tremblement de sa voix, sa légère hésitation, en bref, la maladresse de sa réplique.

Malfoy sentait qu'il était en train de se passer quelque chose d'important et de fragile entre eux et, tout comme lui, il craignait de merder.

– Heureusement que tu es toujours là pour me rappeler les bons souvenirs de Poudlard, Potter, je ne sais pas comment je ferai sans toi, avait-il bafouillé, avec un sourire presque timide.

Harry avait fait semblant de ne pas remarquer qu'il s'essuyait la paume des mains sur ses robes. Ils étaient tous les deux si gênés que ça en devenait franchement absurde. Il fallait briser la glace une bonne fois pour toutes.

– Tu sais que Ron t'a appelé « la fouine bondissante » pendant des semaines ? avait-il déclaré.

Quand Malfoy avait levé les yeux au ciel, en murmurant des obscénités, Harry avait souri de toutes ses dents. Cela ne faisait plus aucun doute : ils étaient en train de devenir amis.

xXx

Les jours suivants avaient été ponctués de scénettes similaires, toutes aussi futiles et toutes aussi tendres. La vie avait des airs de vacances d'été au Terrier ou de vacances de Noël à Poudlard.

Une activité manuelle plaisante, de bons repas, une ambiance chaleureuse et bon enfant, mais surtout, des plaisanteries, plus ou moins sophistiquées selon l'humeur du farceur, toujours un tantinet mesquines, qui rappelaient à Harry celles que les jumeaux Weasley avaient l'habitude de faire à Ron et à Ginny. Et celles que Malfoy et lui s'étaient faites durant toute leur scolarité.

Les deux sorciers piégés au Manoir étaient en somme comme deux gosses à qui on a exceptionnellement laissé la maison pour eux tous seuls. Ils étaient déterminés à en faire un immense terrain de jeux et mettaient un point d'honneur à se prouver mutuellement qu'ils étaient des garçons fort ingénieux, dans le domaine des farces et attrapes.

Imaginez la scène suivante : le troisième jour des grands travaux, Malfoy est occupé à replanter méticuleusement des cierges dans le lustre du Hall d'entrée. Harry, lui, est à dix mètres de là. Il remet une tringle de rideaux en place. Les deux sorciers ne se sont pas parlés depuis une demi-heure.

Soudain, sans raison valable, l'Auror se désintéresse de sa tache et pointe discrètement sa baguette sur l'escabeau du blond. Il le fait rapetisser de dix centimètres. Malfoy grimpe d'une marche en ronchonnant.

Quand il en a fini avec sa paire de rideaux, Harry se lance dans la réparation d'une boiserie. Mais voilà qu'il s'ennuie de nouveau. Ni une, ni deux, il fait rapetisser de nouveau l'escabeau et écoute avec délectation les plaintes de Malfoy, qui ne semble se douter de rien. Harry lui rejoue son vilain tour une dernière fois, pour le simple plaisir de l'entendre râler.

Il comprend que Malfoy s'est aperçu de la supercherie cinq minutes plus tard, quand des cierges enflammés lui tombent accidentellement dessus. Affolé, il les envoie valdinguer dans tous les sens et cause une peur bleue à Big Ben.

– Excuse-moi, Potter, ces temps-ci, mes mains glissent autant que les escabeaux rapetissent, n'est-ce pas inquiétant ? dit le blond avec un sourire angélique. Oups ! Qu'est-ce que je disais ?

– Inquiétant, oui, marmonne Harry, en attrapant le cierge de justesse.

Il éteint la flamme et relance l'offensant objet phallique à Malfoy, qui le plante sur le lustre d'un mouvement sec.

xXx

Une autre anecdote : le quatrième jour, soit la veille, les deux sorciers rassemblaient les meubles entassés de façon aléatoire dans les couloirs dans l'optique de les entreposer au grenier. C'était un travail fastidieux et ingrat, étant donné que les coffres et buffets se révélaient souvent être des objets enchantés endormis.

– Comment osez-vous ? avait hurlé un guéridon, en claquant son tiroir sur les doigts de Harry.

– Pardon, désolé, je voulais pas... Est-ce que vous–

– Je ne bougerai pas d'ici, jeune homme ! avait déclaré le guéridon, en plantant fermement ses pieds dans la moquette.

– Mais vous êtes en plein milieu d'un couloir, mad–

– Madame ? Vous alliez m'appeler Madame ? Je rêve, on marche sur la tête !

Harry commençait à perdre patience.

– Malfoy, qu'est-ce qu'on fait ? Cette petite table ne veut pas bouger de là et...

– Une table ? UNE TABLE ? s'était indigné l'objet, en tremblant de colère.

La mortification du guéridon n'intéressait cependant pas Harry, car il venait de se rendre compte que Malfoy avait disparu. Il l'avait cherché dans les pièces les plus proches, l'appelant d'une voix de plus en plus inquiète, car le Hominum Revelio ne donnait rien.

– Potter, je suis là ! avait-il finalement entendu, en provenance d'un placard.

Ce n'était pas la voix de Malfoy, mais Harry ouvrit quand même la porte, pour se trouver nez à nez avec une serpillière.

– Malfoy ? avait-il doucement appelé, sans y croire.

– Oui, c'est moi, tête de nœud !

– Oh merde, double, non triple merde...

– Trouve une façon de me rendre ma forme humaine, Potter, au lieu de professer ton penchant pour les excréments !

Cinq minutes plus tard, alors que Harry était en train de s'arracher les cheveux, tout en essayant de réconforter le balai qui se lamentait sur son triste sort, le véritable Draco Malfoy avait daigné réapparaître, triomphant. Il avait voué aux gémonies la performance du balai enchanté et ri de Harry tout le restant de la journée.

Ce soir-là, l'Auror s'était déguisé en Epouvantard, en référence à la mauvaise farce que lui avait faite le Serpentard des années plus tôt et était arrivé un peu plus tôt dans la salle à manger. Dès que Malfoy avait poussé la porte, il s'était lancé dans un petit numéro à base de râles, de robes flottantes et de souffles glacés produits par sa baguette.

– Tu m'as fait peur, Potter, bien joué, avait dit Malfoy un peu plus tard, en s'installant à table.

Harry n'en était pas si certain. Pourquoi avait-il l'impression que le blond savait qu'il l'attendait derrière la porte ? Mais Vivy le chariot apportait les entrées et il n'y pensait déjà plus...

xXxxXxxXx

Bref, leur nouvelle routine était douce et Harry aurait bien voulu qu'elle perdure, mais Malfoy, cet imbécile, n'avait pas honoré leur rendez-vous quotidien. Il était maintenant midi trente et l'Auror tergiversait sérieusement. Etait-il tracassé ou foutrement énervé ?

Sûrement les deux, quoique beaucoup du deuxième. La moindre des politesses, après tout, aurait été de le prévenir qu'il ne viendrait pas, par le biais d'un objet enchanté ou même d'un origami. Ça n'aurait pas été très compliqué à mettre en place. Ils habitaient quand même dans la même maison.

Au moment précis où Harry se faisait cette réflexion, Lumière apparut devant lui. Il ne l'avait même pas vu s'en aller, mais il fallait dire qu'il ne regardait pas vraiment non plus.

– Draco ne peut pas venir aujourd'hui, annonça le chandelier, l'air important, les chandelles fièrement dressées.

– Comment est-ce que tu le sais ?

– Il vient de me le dire, bien entendu !

– Mais quand... comment ? bredouilla Harry.

Big Ben s'interposa de nouveau, commentant cette fois-ci la splendeur des plafonds à caissons, dont les motifs floraux venaient d'être repeints. Voilà encore une chose curieuse. Big Ben semblait bien plus enclin à faire planer le mystère que Malfoy lui-même.

En effet, malgré ses menaces initiales, l'ancien Serpentard ne lui avait jamais reproché son infraction dans l'aile interdite. Il avait d'ailleurs accepté que Harry l'aide à la remettre en état, comme s'il n'en avait rien à faire, tout compte fait, que l'Auror perce les secrets de la demeure... Non, en réalité, ça allait plus loin que ça. Il voulait que Harry découvre ce qu'il se passait au Manoir.

Il ne faisait rien pour lui cacher sa trop grande force, son manque d'appétit, son indisposition pour la magie et les fluctuations de sa forme physique. Car le Survivant n'était pas idiot. Cela faisait presque quatre semaines qu'il habitait au Manoir et il s'était évidemment rendu compte que l'état de santé de son colocataire dépendait un peu trop de la période du mois.

Plus que trois jours et il pourrait vérifier sa théorie. Pour l'heure, il décida de s'atteler seul à la tâche et sortit dans les jardins.

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– Hey, Malfoy ?

Pas de réponse.

Harry toqua une seconde fois à la porte qu'ils avaient réinstallé à l'entrée de la chambre de l'ancien Serpentard. En dépit de tous leurs efforts, elle ne tenait pas parfaitement sur ses gonds et paraissait prête à lâcher au moindre coup d'épaule.

Toujours rien.

– Malfoy, je sais que tu es là, insista Harry avec sa grosse voix d'Auror.

– Je vais aller voir ce qu'il fait, dit Lumière, qui venait d'apparaître de nulle part.

– Ho non, n'y pense même pas ! C'est moi qui vais y aller, le contredit Big Ben, lui aussi apparu de nulle part.

– Pourquoi c'est toujours toi qui décides ? Parce que tu es plus vieux tu crois que tu–

– Je ne suis pas vieux, nom d'une gargouille !

– Il n'y a que les vieux pour jurer de cette façon-là !

– Et que les gamins pour...

Un instant, Harry était en train de regarder les deux objets enchantés se chamailler, l'instant d'après, il était tout seul dans le couloir. Les voix de Big Ben et Lumière lui parvenaient désormais au travers de la porte. Comment est-ce que le chandelier et la petite horloge avaient réussi à entrer dans la chambre de Malfoy sans que Harry les voie faire, le mystère restait entier.

– Vous me soûlez, tous les deux ! Et Potter, laisse-moi tranquille ! gronda une voix rauque qui appartenait irréfutablement à Malfoy mais qui était à mille lieus de sa voix habituelle.

C'était la voix qu'il avait trois semaines auparavant, le jour où Harry était venu tirer Lewis d'affaire. C'était sa voix sale, trouble, noire, sa voix brisée, qui était plus bruit que parole, comme si articuler ne lui était pas naturel, celle qui venait du plus profond de sa gorge, et même de plus loin encore, une voix qui prenait racine au fin fond de son ventre, dans son estomac.

Avec du recul, à ce moment-là déjà, Harry savait. Il savait que l'humeur, le caractère de Draco Malfoy, sa personne tout entière, changeaient au rythme des phases lunaires. Il savait que le chaos que renfermait l'aile Ouest du Manoir n'avait pu être causé que par une créature déchaînée.

Il savait que l'obscurité, les miroirs brisés, les sortilèges de protection, la crainte des objets enchantés, la folie dans son regard, sa force surhumaine, son inexplicable omniscience, son aura dérangeante, son étrange dédain pour la magie, son air sauvage et son apparence négligée, tout cela n'avait plus rien de mystérieux, à la lumière de sa théorie.

Le degré de certitude de l'Auror était tel qu'il constituait, selon lui, une preuve suffisante. Même pas besoin de vérifier que le corps de Malfoy, le soir de la pleine lune, se torde et se déforme, que son visage s'éclipse le temps d'une nuit, remplacé par une longue gueule remplie de crocs aussi jaunes que ses yeux.

Non, il n'était pas nécessaire que Harry constate de ses propres yeux que Malfoy était un loup-garou pour savoir qu'il en était un. C'était soit ça, soit Malfoy avait de sérieux troubles de la personnalité.

xXx

Malfoy passa les trois jours suivants reclus dans sa chambre. Harry lui rendit visite plusieurs fois et bien que le blond n'accepta jamais de lui ouvrir la porte de sa chambre, il ne lui demanda jamais non plus de quitter ses quartiers.

L'Auror passa ainsi de longues heures assis dans le couloir du premier étage de l'aile Ouest, à écouter, comme un abominable pervers, son hôte gémir, haleter et grogner de douleur.

Malfoy souffrait comme s'il était à l'article de la mort et l'imagination de l'Auror lui fournissait de funestes images : les cheveux plaqués sur le front, les jambes entortillées dans des draps humides, les yeux clos ou pire, vitreux, les lèvres violettes et entrouvertes, la respiration saccadée, difficile, les doigts tordus et crispés, Draco Malfoy était possédé par le plus grand des maux.

Mais cette fièvre délirante qui le rongeait corps et âme était-elle vraiment le fruit de la lycanthropie ? Après trois jours à traîner devant sa porte fermée, Harry commençait à avoir de sérieux doutes. Certes, les symptômes correspondaient plutôt bien, mais n'étaient-ils pas beaucoup trop violents ?

Pour avoir bien connu un loup-garou, Harry Potter n'ignorait pas que cette infection n'était source de sérieuse souffrance physique qu'au moment de la métamorphose. D'accord, à l'approche de la pleine lune, il n'était pas rare que Lupin perde l'appétit et que son regard, d'ordinaire franc, se voile, tourmenté par quelque chose d'invisible, mais il n'avait jamais semblé aussi mal en point que Malfoy.

Ce fut donc un étroit mélange de conscience professionnelle et de curiosité morbide qui poussa Harry, le jour de la pleine lune, à enfermer Lumière et Big Ben dans un placard afin de s'introduire en toute impunité dans l'aile Ouest.

xXx

– Potter... Oh, Potter, casse-toi... geignit Malfoy, au travers de la porte de sa chambre.

Bien que Harry ait pris toutes les précautions d'usage, il n'y avait rien d'étonnant à ce que Malfoy soit au courant de son intrusion. Les artifices et sortilèges d'un humain, aussi subtils soient-ils, ne pesaient pas le poids face à l'ouïe et l'odorat d'un loup-garou sur le point de se transformer.

– Allez... Potter ! Fais pas le c–con ! Casse-toi ! grogna encore Malfoy, le souffle aussi court et la bouche aussi sèche que s'il ne se nourrissait que de clous et de cailloux.

Sans écouter ni les jurons, ni les ordre ni les menaces du sorcier alité, Harry tourna la poignée de la porte.

Lumos ! dit-il, car la pièce était plongée dans le noir.

A première vue, rien n'avait pas changé depuis qu'ils avaient remis la chambre en état, une semaine plus tôt. Tout était aussi propre et rangé que la dernière fois, et, hormis l'occupant du lit, rien ne sortait de l'ordinaire. Absolument rien. Ce soir-là, il n'y avait pas un seul élément dans la chambre de Malfoy qui ne paraissait pas être à sa place.

La fleur blanche et son globe de verre avaient donc disparu. Cela n'avait rien d'étrange, cependant. S'il tenait un tant soit peu à cette fleur, Malfoy l'avait mise en sûreté loin, très loin de sa chambre, dans un endroit scellé, minuscule, auquel en tout cas aucune bête agressive ne pourrait avoir accès.

Harry avança dans la pièce obscure et tira le rideau d'un coup de baguette, pour y voir plus clair. Le soleil était en train de se coucher.

– Potter, mais... qu'est-ce que tu... fous... encore là ? marmonna Malfoy, pantelant. Barre-toi... Potter... Pars...

Pour inciter Harry à mettre les voiles, il fit un vague mouvement de la main qui sembla lui coûter un immense effort. Ce geste attira le regard de l'Auror malgré lui. Oh, il ne voulait pas voir, il n'aurait jamais dû entrer, mais c'était trop tard pour avoir des regrets.

Draco Malfoy était pâle comme la lune, si pâle qu'il en était presque gris, si pâle que sa peau se confondait avec ses draps trempés de sueur. Mais son extrême lividité n'était rien comparée aux traits de son visage.

Oh, ce visage, Harry ne pourrait jamais l'oublier. Aussi effrayant qu'il se l'était imaginé, peut-être même bien plus. Tout tendu, tout rigide, comme s'il n'y avait plus de chair mais seulement des os à nu, recouverts d'une pellicule visqueuse et translucide : de la sueur ou du cartilage ?

Ce visage fondu, anéanti, incapable de supporter tant de peine et de désespoir. Et de peur. Car ce qui différenciait Malfoy d'un cadavre, c'était bien cela. Il n'était pas un vestige du passé figé dans le temps, serein et imperturbable. Il était habité par une peur terrible, une peur de ce qui allait suivre. Il aurait voulu mourir sur le champ ou tomber dans le coma, mais il était condamné à rester en vie et éveillé.

Au moment où Harry croisa ce regard apeuré, il comprit. Quand il y repenserait plus tard, il se dirait qu'il avait toujours su, au fond, mais qu'il n'avait jamais eu l'intelligence de réfléchir aux conséquences que cela avait.

Dans tous les cas, c'est uniquement à l'instant où il remarqua les yeux rouges et révulsés, les ongles rongés à sang, les lèvres en lambeaux, ensanglantées, que Harry prit conscience que Malfoy ne prenait pas de Potion Tue-Loup.


A Suivre...


Chapitre 6 en ligne le 18 janvier : POV Draco, métamorphose et mélange de fluff et d'angst, encore.

La review, cette tranche de bonheur qui redonne envie d'écrire !