Mayunaise le 19 février 2017

Bonsoir bonsoir ! Merci encore pour vos lectures et reviews, c'est vraiment motivant :) Chapitre qui oscille (rien de nouveau) entre fluff et bon angst. Je préviens, possibilité que Harry soit légèrement OOC, il est bien dark...

Note (1) : Un hommage transparent à Peter Pan, une de mes histoires préférées.

(2) : Le sortilège d'extraction des feuilles de thé est une invention de Cheryl Dyson, grande dame du HPDM ! Il apparaît dans Pseudo, une très belle fanfic.

(3) : En bref, Pygmalion tombe amoureux de sa statue Galatée et Aphrodite, si généreuse, donne vie à celle-là.

Précédemment : Après la pleine lune de septembre, Harry et Draco passe une nuit pleine de confessions. La tension grimpe entre eux. Harry a pour projet de devenir un Animagus mais il galère tellement qu'il finit par simplement blinder l'aile Ouest de sortilèges de protection, ce qui modère la destruction du mobilier par le Monstre mais n'a aucun effet sur son auto-mutilation. Le plus urgent pour Harry est de trouver un moyen de tenir compagnie au loup-garou pendant la pleine lune et de vérifier l'état de la fleur.

En réponse à Muntittra : Beaucoup de monde est touché par la Malédiction oui ! Pour l'illu, j'ai dû inconsciemment (?) représenter une chandelle et une horloge mais ça n'avait aucun lien avec Big Ben et Lumière. En tout cas, merci d'avoir eu la curiosité d'y jeter un coup d'oeil. C'était un chapitre plein de confidences, et effectivement Draco a confiance en Harry, il place beaucoup d'espoir en lui, donc autant faciliter l'enquête en mentionnant le cabinet secret ;) J'espère que je ne décevrai personne avec l'aboutissement du projet Animagus... Comme d'hab, merci pour ta longue review :D


LE MONSTRE DE L'AURORE

Chapitre 8 : Un fantôme de baiser dans sa nuque


On était en mars. Le jour qui suivait la pleine lune, pour être précis. Il était six heures du soir et Malfoy n'avait toujours pas donné d'autre signe de vie qu'un message de Big Ben, qui lui interdisait de lui rendre visite avant nouvel ordre.

Harry regardait la neige fondre par la fenêtre de sa chambre, dévoilant par endroits la terre sombre des jardins du Manoir. Il n'avait pas vu l'hiver passer et pourtant, ces derniers mois avaient été loin d'être paisibles.

Tout était allé si vite, les pleines lunes s'étaient succédé sans répit, comme si tous les astres du système solaire avaient arbitrairement décidé d'accélérer leur course. Bien sûr, la lune n'était complètement ronde qu'une fois par mois, comme avant, comme depuis toujours.

Ce qui avait changé, ce n'était pas le cosmos. C'était l'intérêt que l'Auror lui portait. Désormais, son existence toute entière tournait autour des nuits où la lune était pleine. Les autres jours faisaient office de prélude et d'épilogue, ou encore de simples interludes.

Un tel rythme de vie lui donnait l'impression d'évoluer dans un rêve, dont il était expulsé par intermittence, qu'il quittait en se réveillant en sursaut, dégoulinant de sueur, et dans lequel il replongeait presque aussitôt.

Il peinait à croire que ses vieilles connaissances, ses amis, ses collègues et tous les autres êtres vivants de la planète continuaient à mener leurs quotidiens respectifs de l'autre côté des grilles du domaine.

Après avoir passé plus de six mois enfermé dans le microcosme qu'était le Manoir Malfoy, il lui arrivait de douter de la réalité du reste de l'univers. Comment s'assurer que tout n'avait pas disparu ?

Mais ce genre d'idées irrationnelles et vertigineuses ne l'inquiétaient pas tant que ça. Ce qui le terrifiait le plus, c'était qu'il ignorait s'il voulait réintégrer le monde réel ou s'il préférerait passer l'éternité dans son huis clos, là où rien d'autre n'avait d'importance que le cycle de la lune et les transformations de Malfoy.

Car, aussi étonnant et angoissant que cela puisse sembler, dans cette prison isolée de tout, rien ni personne ne lui manquait. La seule présence de Draco Malfoy lui suffisait. Avait-il en réalité jamais eu besoin de quoique ce soit d'autre ?

– Le Maître vous demande, Monsieur, annonça la Porte de la chambre de sa voix étouffée.

Harry quitta son poste d'observation pour rejoindre Malfoy dans l'aile Ouest. Le blond l'accueillit avec un sourire avenant, presque impatient, et cette simple expression était comme un bouclier contre les idées noires, un Lumos murmuré dans l'obscurité, une main tendue à un homme qui se noie. Un Patronus sous forme d'un être humain.

xXx

– Tu t'es coupé les cheveux, remarqua Harry, en s'asseyant sur le lit à sa place habituelle.

– Est-ce là ton secret ? Est-ce grâce à ton exceptionnel sens de l'observation que tu as pu entrer chez les Aurors sans aucune ASPIC ? demande Malfoy, d'un ton dramatique. Bon qu'est-ce que tu en penses ?

– C'est… commença Harry.

Du fait de sa lycanthropie, la chevelure de Malfoy, tout comme ses ongles et ses poils, poussait à une vitesse déconcertante. Il ne faisait nul doute que, d'ici quelques jours, la coupe courte et nette qu'il arborait actuellement ne serait déjà plus qu'un lointain souvenir.

Mais Harry ne comprenait que trop bien les efforts prodigués par son ami pour revêtir une apparence civilisée, car il n'oubliait pas que lui aussi avait, il y a longtemps, essayé en vain de dompter la broussaille qui voletait sur son crâne. Par conséquent, il complimenta ce rafraîchissement capillaire avec emphase.

Malfoy eut l'air satisfait.

– Maintenant que j'y pense... Potsy pourrait te faire une beauté à toi aussi, dit-il en ébouriffant la tignasse de Harry d'une main lasse.

L'Auror se dégagea avec une grimace mécontente, bien qu'il tirât un plaisir clandestin du geste affectueux. Ces derniers temps, Malfoy – qui se révélait curieusement tactile – s'autorisait toutes sortes de familiarités fantaisistes qui déstabilisaient Harry, mais que le brun recherchait paradoxalement, presque malgré lui.

– Ce serait un honneur pour Potsy de couper les cheveux de Harry Potter, Monsieur, couina une paire de ciseaux dorés posée sur la table de chevet, en faisant claquer ses lames avec enthousiasme.

– Je n'en doute pas, répondit Harry avec le plus de tact qu'il pouvait. Mais pas aujourd'hui, ni demain… A vrai dire, pas ce mois-ci, Potsy. Pas cette année-ci. Pas—

– Potsy a compris, Monsieur ! Oh Potsy ne voulait pas, elle ne voulait pas, Monsieur, blesser Harry Potter en suggérant que Harry Potter doive changer quelque chose à Harry Potter. Pour qui se prend Potsy ? Impertinente Potsy ! Harry Potter aime ses cheveux comme ils sont, Monsieur ?

– Oh, heu… Pas tout-à-fait, comment dire ? bafouilla le Survivant, pris au dépourvu, ne voulant ni mentir, ni inciter Potsy à se punir pour une effronterie imaginaire.

Merlin, la Malédiction avait peut-être changé leur apparence physique, les rendant méconnaissables à prime abord, mais elle n'avait eu aucune incidence sur le caractère des Elfes de Maison.

La paire de ciseaux dorés était en effet en train de se planter à répétition dans le bois de la table de chevet en faisant de petits bruits pathétiques.

– Potsy... gronda Malfoy en fusillant l'objet enchanté du regard.

Potsy disparut en un battement de cils, avec un cri de terreur et un « pop » caractéristique. Malfoy soupira en regardant sa table de chevet molestée avant de se tourner vers Harry avec une expression mutine.

– Ai-je bien entendu ? Harry Potter ne viendrait-il pas de dénigrer sa glorieuse toison ? C'est que, mes frères, mes sœurs, cette date restera à jamais gravé dans nos mémoires ! Tous les ans, nous célébrerons le jour où l'illustre modestie du Balafré a pris la peine de descendre parmi nous ! Acclamez-la, elle repart très bientôt ! Emouvez-vous, ses apparitions sont plus rares encore que celles de la Fée Morgane ! s'exclama Malfoy, les bras grand ouverts comme un Monsieur Loyal de second ordre, attendant apparemment des applaudissements.

Harry ne roula même pas des yeux. Les égarements hystériques de son ami ne lui faisaient plus ni chaud ni froid depuis longtemps.

– Tu es en forme aujourd'hui, Malfoy, dit-il, quand l'emballement du blond fut retombé. Montre-moi… ?

Harry fit un geste éloquent vers le torse de son hôte, mais Malfoy ne bougea pas d'un pouce, hormis pour lui faire un sourire en coin, mi-narquois, mi-aguicheur. Bref, Sa Majesté espérait que Harry allait défaire les boutons de sa chemise de nuit à sa place... et c'est ce qu'il se passa.

L'Auror déboutonna le pyjama de Malfoy en soupirant très fort et de façon très hypocrite. Depuis quand aimait-il que son hôte le traite comme un larbin, il n'aurait su le dire, mais il ne pouvait pas le dénier : Draco Malfoy le tenait à sa merci.

– Incroyable... coassa-t-il quand apparut le torse de son ami.

xXx

La peau d'une blancheur maladive était évidemment toujours couverte d'imposantes cicatrices, si épaisses, si accidentées, que parmi elles le Sectumsempra était quasiment invisible. Rien ne pourrait faire disparaître ces marques maudites et laides, si ce n'était la mort qui, en dégradant le corps, emporterait avec elle ses tissus et ses stigmates.

Toutefois, aussi enflées et disgracieuses soient-elles, toutes ces plaies étaient fermées. Il s'agissait bien de cicatrices, pas de lésions. Ce n'était pas une belle peau, elle n'était ni lisse ni douce, mais c'était une peau propre qui faisait correctement son boulot, c'est-à-dire qu'elle enveloppait la chair et la maintenait à l'intérieur.

– Je sais, je sais, c'est souvent l'effet que ça leur fait, que veux-tu ? On me surnomme l'Irrésistible Drac–

– Arrête tes charades un moment, okay ? le supplia Harry, avec la voix qu'il n'utilisait habituellement que pour raisonner son filleul. Il ne t'a vraiment rien fait du tout ? Même pas une petite griffure ? Une minuscule égratignure sur la fesse ?

– Le Monstre s'est admirablement bien tenu hier soir, comme tu peux le voir. Et avant que tu ne t'enflammes, je n'ai rien rangé avant ta visite. Je me suis juste habillé, dit Malfoy en ricanant.

Harry ignora cette dernière remarque – probablement destinée à le rendre fou – et jeta un coup d'œil attentif à la chambre. Personne n'aurait pu imaginer qu'une créature démente, pleine de haine et rancœur, y avait passé la nuit. Il y avait bien quelques indices de son passage, comme l'odeur âcre d'urine, les poils sombres éparpillés dans la pièce ou le vieux tapis élimé dans lequel elle se couchait à l'aurore, mais ces détails auraient sûrement échappé à un observateur peu scrupuleux.

Ils avaient réussi à dompter le Monstre.

– Bien qu'une hirondelle n'annonce pas le Printemps, je suis d'humeur optimiste aujourd'hui et je retire donc, de façon solennelle et officielle, tout ce que j'ai pu dire sur toi pendant... Attends, attends ! se reprit précipitamment Malfoy en voyant le sourire mesquin de Harry. Non, tout compte fait, j'admets de façon très officieuse et très informelle que tu n'es pas aussi inutile que tu en as l'air, Potter.

– Oh, je suis flatté, Malfoy. L'art des compliments et des remerciements, ça te connaît, répondit le Survivant, mi-figue mi-raisin. Mais je n'y suis pour rien… et avant que tu me refasses ton sketch sur ma célèbre et messianique modestie, je veux dire par là que tu ferais mieux de remercier mon ombre.

– Je te remercie, ombre de Potter, déclara gravement Malfoy, en levant la tête vers la silhouette sombre qui traînait au plafond. Contrairement à ton propriétaire, tu es pleine de grâce et de générosité. Tu as su distraire un Monstre enfermé toute une nuit et lui tenir compagnie jusqu'à que vienne l'Auror(e)...

L'ombre de Harry continua sa ronde. Elle ne paraissait pas avoir entendu Malfoy... mais était-elle seulement pourvue d'un système auditif ?

xXxxXxxXx

Harry ne se souvenait plus trop comment l'idée lui était venue, même s'il se souvenait très précisément du jour où il l'avait eue. La pleine lune de décembre approchait à pas de louve et il avait épuisé toutes ses ressources de patience et d'espoir vis à vis de son projet top secret « Animagus ».

Ce jour-là, il s'était mis en tête de séparer son ombre de son corps (1).

Sans surprise, sa conscience, qui avait la même voix que Hermione, s'était fermement opposée à son entreprise. « Absurde ! Malsain ! Horrifique ! Ne te rappelles-tu pas des Horcruxes ? » lui avait-elle répété en boucle, tandis qu'il épluchait la bibliothèque du Manoir, à la recherche de grimoires pouvant l'aider.

Sans surprise, Harry ne l'avait pas écoutée.

L'idée était bien plus audacieuse que celle de devenir un Animagus mais, dès qu'il l'avait eue, elle lui avait inexplicablement semblé beaucoup plus réaliste – et il s'était avéré que son petit doigt ne s'était pas trompé.

Après de longues semaines de sombres lectures et d'expériences douteuses – l'ombre du lustre de la bibliothèque ne serait plus jamais la même, ne parlons pas de celle de l'échelle du rayon « généalogies ascendantes » –, l'Auror avait réussi à détourner d'anciens sortilèges pour en inventer un.

Oui ! Il avait suivi à l'école des Aurors des cours de théorie de la Magie – où on les avait bassinés avec des notions comme le pouvoir des mots, la force de l'intention et la puissance du cœur – mais il n'était jamais parvenu à créer de sorts plus complexes que celui d'Extraction des feuilles de thé (2).

Pratique, certes, mais pas révolutionnaire.

Cependant, il n'avait à l'époque jamais ressenti la violente nécessité, comme un abîme qui se creuse au fond de lui, de produire un charme neuf. Ce n'était alors qu'un exercice scolaire ou une distraction entre amis et un moyen honteux, aussi, d'impressionner ses conquêtes d'une nuit. Il lui manquait l'orage de l'espoir, la tempête de la désespérance, enfin ! quelque chose en somme pour le motiver.

Cette fois-ci, il travaillait avec autant d'exaltation que Pygmalion sur Galatée (3). Il était debout avant le lever du soleil et il ne fermait ses grimoires que très tard dans la nuit. Et pourtant, ce qui aurait pu être achevé en trois semaines lui prit presque deux mois.

N'oublions pas qu'il passait l'après-midi avec Malfoy – la Restauration du Manoir était certes terminée, mais ils avaient toujours quelque chose à faire, comme des parties d'échec, des concours de calembours et des dégustations de carrot cakes – et qu'il dînait immanquablement avec lui.

Le fait qu'il accorde autant d'importance à ces moments triviaux et anodins qu'à son sortilège expérimental lui donnait parfois mauvaise conscience, sans qu'il comprenne réellement ce que cela révélait de ses sentiments.

Il se jugeait égoïste, il croyait ne pas prendre en considération la condition de Malfoy, il était persuadé de ne penser qu'à lui-même... S'il avait su, à ce moment-là, que Malfoy n'attendait pas de lui une solution miracle et qu'il n'en revenait déjà pas de la chance qu'il avait !

Oh, ils en auraient gagné du temps, si Harry avait su dès le début de l'année que le plaisir de sa compagnie était le meilleur des remèdes pour Malfoy ! Mais l'analyse des mouvements du cœur n'avait jamais été son point fort.

En tout cas, quand la pleine lune de février était arrivée, il était prêt à jeter le sort de son invention sur lui-même. Comme avant chaque transformation, il était dans la chambre de Malfoy. Il lui murmurait des paroles qui n'avaient aucun sens et le blond, les yeux exorbités, se tortillait dans son lit en gémissant de douleur.

Juste avant de quitter la pièce, Harry avait par habitude souhaité « bonne nuit » à sonami, qui n'était pourtant pas en état de comprendre la signification de ces mots, encore moins d'y répondre, et il avait lancé son sortilège. Puis, il avait fermé la porte blindée de sorts de protection derrière lui.

Le lendemain, Malfoy avait finalement découvert ce que Harry avait traficoté pendant deux mois.

xXx

– Tu es totalement fou, Potter, avait-il chuchoté avec fascination, en observant l'ombre de Harry voler librement sur les murs de sa chambre. Tu n'as pas conscience du danger ? Des conséquences de cet acte ?

– Quel danger ? Quelles conséquences ? avait demandé Harry en haussant des épaules. Je vais bien, merci.

– Ton ombre est séparée de ton corps ! Sé-pa-rée ! avait martelé le blond en réponse. Qu'est-ce que tu ne comprends pas là dedans ?

– Qu'y a-t-il à comprendre ? Qu'est-ce qui est assez grave pour que tu gaspilles tant d'énergie un lendemain de pleine lune, Malfoy ?

– Est-ce que tu peux au moins la rattacher à toi ? s'était enquis le blond, avec dans le regard autant de réprobation que de révérence, autant de curiosité que d'effarement.

– Je n'y ai pas pensé, je n'avais pas le temps ! Ce n'était pas la priorité ! s'était défendu l'Auror, quand il avait vu le visage décomposé de son ami. Et puis, elle ne me manque pas.

– Tu ne peux même pas la contrôler ! Elle fait ce qui lui chante, regarde-la !

Harry avait jeté un coup d'œil vers son ombre qui était en train de faire un pied de nez.

– Elle est restée sage hier soir, non ? N'est-ce pas ce la seule chose qui compte, qu'elle soit restée dans la chambre avec Lui ? Toi, regarde ta chambre, regarde ton torse !

Malfoy avait eu l'intelligence de garder le silence un instant, afin de montrer qu'il n'était pas insensible à la netteté de la chambre et de son corps.

– Mais pourquoi aller jusque-là ? avait-il demandé dans un murmure. Tu n'étais pas obligé, Potter.

A cela, Harry n'avait su quoi répondre. Pouvait-il vraiment lui dire qu'il s'en fichait de ne plus être suivi de son ombre, tant que le loup-garou ne passait plus les nuits de pleine lune tout seul, bouclé dans sa chambre ? Pouvait-il lui avouer qu'il se séparait volontiers de sa part de ténèbres, tant qu'elle tenait compagnie à celle de Malfoy ?

xXxxXxxXx

Les jours qui suivirent la pleine lune de mars ne déçurent pas Harry, qui attendait toujours la Convalescence avec une impatience aussi illicite qu'obscène. Il était sûrement la seule personne du Manoir à avoir hâte que le Monstre s'éveille et il s'en cachait comme il le pouvait.

Quand Malfoy souffrait encore de ses métamorphoses, quand Harry ne s'était pas encore séparé de son ombre, l'Auror avait le bon goût de culpabiliser et de se reprocher durement cette macabre excitation.

Ainsi, pendant les pleine lune de novembre, décembre et janvier, et même pendant celle de février, il s'était obligé à se bouffer les ongles et à tourner en rond dans sa chambre toute la nuit en geignant, dans un processus d'auto-flagellation, dans le but de se convaincre et de convaincre les objets enchantés qu'il s'inquiétait pour leur Maître.

Evidemment qu'il détestait devoir sceller toutes les portes de l'aile Ouest et abandonner le sorcier à son triste sort. Evidemment qu'il se rongeait les sangs pour le loup-garou.

Mais derrière tous ces nobles sentiments, étaient tapies d'abominables et d'obsédantes pensées : « Bénie soit la pleine lune, car elle affaiblit Malfoy ! Bénie soit-elle, car elle est une lumière cruelle qui le montre tel qu'il est ! Pleine lune, ta malédiction, moi, j'en suis tombé amoureux ! ».

Car si Harry et Malfoy avaient sympathisé au fil de leur cohabitation, s'ils agissaient en temps normal comme de bons amis, plaisantant, discutant, mangeant et travaillant ensemble, leur relation changeait du tout au tout aux abords de la pleine lune.

A ce moment-là du mois, l'astre de la nuit avait beau être à son apogée, aussi rond et brillant dans le ciel qu'un soleil blafard, il restait toujours de l'autre côté de la fenêtre, comme s'il était incapable de pénétrer dans la chambre du maître des lieux, comme si la malédiction qui pesait sur le Manoir était un trou noir absorbant toutes les lumières du monde. Que ce soit en journée ou la nuit, à cette période-là, la chambre du blond était sombre comme le fonds d'un puits, comme un cercueil.

Dans l'intimité de cette pièce, Harry et Malfoy perdaient momentanément leur statut d'êtres vivants pour n'être plus que des silhouettes, des ombres... Il n'y avait plus de conventions, il n'y avait plus de limites, il n'y avait même plus de langage. Leurs deux êtres appartenaient passagèrement aux ténèbres qui, complices, les entouraient de leurs bras bienveillants.

En effet, Harry ne manquait jamais d'être, avant et après chaque transformation, au chevet du loup-garou. Il pensait « loup-garou », car ni la chose chaude et moite, délirante, qui grognait dans le lit ni l'homme épuisé et en mal de tendresse qui cherchait de la chaleur humaine n'était Malfoy.

Le Survivant s'était d'ailleurs créé une petite fable macabre, un conte cauchemardesque autour des changements qui s'opéraient chez son ami...


« Il était une fois, un sorcier qui hébergeait un monstre dans son estomac. Il n'était pas né avec ce monstre, mais ce monstre était une nuit né en lui. Ce monstre était le fils de la lune. Il ne pouvait cependant survivre seul, aussi la lune l'avait-elle implanté dans ce malheureux sorcier.

« Mais la lune, quoiqu'on dise d'elle, n'était pas cruelle, elle ne réclamait son rejeton qu'une fois par mois. Le reste du temps, le sorcier pouvait vivre sa vie de sorcier, comme avant. Toutefois, quand arrivait la pleine lune, les tentacules de la nuit s'accrochaient à ses jambes et le faisaient tituber. La pauvre créature trébuchait à tous les coups et se cassait la gueule.

« La mâchoire arrachée et les coudes retournés, le sorcier se creusait, sous les ordres de la lune, un trou à mains nues et s'y enterrait. Une fois qu'il reposait six pieds sous terre, cette sirène de lune appelait le monstre son fils, mais celui-là lui répondait inlassablement : « Patience, Mère, notre heure viendra. Je ne suis pas encore prêt ».

« La lune, pour se consoler et pour tromper l'attente, se cachait derrière un nuage de fumée, une illusion : elle faisait jaillir un spectre de la carcasse du sorcier, un spectre qui n'était ni son fils ni le sorcier, une entité aussi torturée qu'un Horcruxe, aussi fragile qu'un reflet dans une flaque.

« Au fil des années, elle avait appris à aimer cet hybride imaginaire autant que sa propre chair et, quand elle entrait dans sa phase décroissante et que le monstre son fils retournait se blottir dans l'abdomen du sorcier, elle maintenait cet épouvantail en place, quelques jours encore. »


C'était à cet être-là que Harry Potter était corps et âme dévoué. A cette créature faible et dépendante, apeurée, qui ne demandait qu'à être réconfortée, qui savait pertinemment qu'il n'y avait sur Terre qu'une seule personne assez folle pour l'accepter et la prendre dans ses bras.

Cette chose n'était ni Malfoy, ni le Monstre, ce n'était même pas une personne réelle, seulement un fantasme. C'était comme dédaigner la chenille et le papillon car on est tombé amoureux de la chrysalide.

Un bien sale amour, en somme, un amour que le Survivant éprouvait pour cette chimère, un amour si laid, vicieux et sans espoir qu'il ne l'assumait pas. Enfin, tout cela n'était peut-être plus d'actualité...

En effet, le succès de l'opération « Ombre » changeait définitivement la donne, songea Harry en soupirant, sans savoir s'il était soulagé ou contrarié. Il caressait mécaniquement le dos de la main de Malfoy, allant de son poignet au bout de ses doigts, survolant la grosse veine verte, s'attardant sur les têtes des métacarpiens et puis sur les cuticules, avant de rebrousser chemin.

Son cerveau savait qu'ils n'étaient qu'au deuxième jour de la Convalescence, mais ses sens lui criaient le contraire. Jamais la peau de Malfoy n'avait été aussi tiède et saine, jamais ses ongles n'avaient été aussi souples, jamais son pouls n'avait été aussi lent, si tôt après une transformation.

En y réfléchissant, cela n'avait rien de bien étonnant. Etant donné que le loup-garou n'avait à guérir d'aucune blessure physique, tout comme le mois précédent, il récupérait beaucoup plus rapidement. Bientôt… le lendemain... le surlendemain au plus tard, il pourrait reprendre son train-train.

Pendant les premiers mois de leur cohabitation, Harry avait haï d'une haine sincère les plaies béantes qui défiguraient immanquablement le corps de Malfoy le lendemain de la pleine lune. Oh, comme il s'était senti impuissant, face à cette chair en charpie !

Alors pourquoi ne se réjouissait-il pas plus que ça de la réussite de l'opération « Ombre » ? Il ne souhaitait bien sûr pas la souffrance de son ami mais… il n'aimait pas l'idée que Malfoy allait retrouver son identité bien plus vite à l'avenir. Il n'aimait pas non plus l'idée que la Convalescence, période pendant laquelle ils partageaient une relation privilégiée, se voit écourtée.

Et il détestait honnêtement l'idée que Malfoy soit plus autonome.

xXx

Le temps d'une saison, l'Hiver 2000, Harry Potter avait beaucoup appris sur lui-même. Et ces choses qu'il avait exhumées du profond de son cœur, il aurait préféré qu'elles y restent enfouies à jamais. Lui qui avait toujours fui l'attention que la presse lui portait, lui qui avait tout fait pour ne pas être surnommé « le Sauveur », « l'Elu » ou pire « le Héros national », se surprenait à chercher les regards admiratifs du Malfoy convalescent.

Il appréciait le respect qu'il y lisait, il aimait y voir de l'affection, oui, il aimait moins l'homme que l'amour que cet homme lui vouait. Il aimait être le centre du monde du Monstre, son seul ami, son seul port et sa seule attache, il aimait ça, être la seule lumière, le seul phare, son ancre, le dieu sans qui le radeau se fracasse contre les rochers et le naufragé coule.

Il aimait ça, s'occuper de Malfoy, car il se sentait utile et désiré, adoré même. Draco Malfoy ne pouvait vivre sans lui ! Harry avait-il d'autre choix que de jouir de la toute-puissance qui lui était conférée ?

S'il le voulait… il lui suffisait de trouver un moyen de rattacher son ombre à son corps pour que Malfoy passe une pleine lune d'avril abominable. S'il le souhaitait, il avait le pouvoir de lui faire du mal, beaucoup de mal. Il le dominait.

Déjà, ne le trahissait-il pas chaque mois en s'introduisant dans le cabinet secret pour vérifier l'état de la fleur, dont les pétales tombaient aussi régulièrement que s'écoule le temps ? Après la pleine lune de janvier, il en restait cinq, après celle de février, plus que quatre, et après celle de ce mois-ci, plus que trois... Et Harry avait compté, il y en avait douze au départ.

Malfoy fit un petit « hmmm » plaintif dans son sommeil, comme si son rêve avait été perturbé par les ondes négatives émises par l'Auror.

– Rendors-toi, murmura Harry, en traçant des cercles dans la paume de la main du blond, plus destinés à le calmer lui qu'à calmer l'autre sorcier.

Malfoy sourit silencieusement, se détendit puis tira soudain sur le poignet de Harry, qui comprit le message. Le brun se hissa sur le lit.

– Pourquoi t'es... toujours par... terre ? marmonna l'ancien Serpentard, les yeux fermés et la bouche pâteuse, en se décalant difficilement.

– Repose-toi au lieu de râler, idiot, répondit Harry, en s'allongeant à côté du blond.

Cinq bons centimètres séparaient leurs deux corps mais Malfoy avait automatiquement attrapé sa main, comme on serre inconsciemment, pour se rassurer, un talisman ou un doudou fétiche. Depuis la pleine lune de novembre, ce genre de contact était monnaie courante pendant la Convalescence… enfin, quand Malfoy était dans le pâté.

Car Harry fuyait ces effleurements quand ils étaient tous les deux bien réveillés. Il prétendait être incommodé, il maintenait entre eux une distance convenable. Mais la nuit, les lois n'étaient plus les mêmes comme si, quand leurs paupières étaient closes, le monde aussi fermait les yeux.

Comme si tout ce qu'il se passait dans la pénombre n'avait pas lieu ou, plutôt, était annulé au matin. Pouvait-on leur reprocher un acte commis dans un rêve ? Non, répondait pragmatiquement la conscience de Harry.

Ce raisonnement stupide, qui était clairement de la poudre aux yeux, lui fournissait cependant des excuses toutes faites et c'était grâce à lui qu'il pouvait souvent s'endormir tranquille dans le lit de Malfoy, en serrant sa main dans la sienne, en respirant à plein nez l'odeur de ses oreillers humides de sueur, c'était grâce à lui qu'il cédait parfois au désir de se coller tout contre son dos et de déposer un fantôme de baiser dans sa nuque.

xXxxXxxXx

– C'était donc vrai.

– Je n'y croyais pas.

– Aussi intriguant que répugnant.

– Je ne veux toujours pas le croire.

– Tu es trop jeune pour comprendre.

– Tu n'as que quelques années de plus !

– Mais la ferme ! gronda Malfoy à l'attention de Lumière et Big Ben, qui débattaient insouciamment au pied du lit.

– Draco, nous respectons ta vie privée, dirent-ils en chœur.

– Oh oui, Salazar sait que nous la respectons, renchérit Lumière.

– Mais tout de même... Potter ! Potter et toi !

– Potter qui a refusé de te serrer la main dans le train...

– Potter qui t'a fait cette horrible cicatrice...

– Potter qui–

– …m'a sauvé la vie, finit doucement Malfoy. Mais ça, tous les deux, vous ne le savez pas, n'est-ce pas ?

– Bien sûr que si, tu nous l'as raconté, et plus d'une fois, grimaça Big Ben.

– Oh, pardon, je me suis mal exprimé. Vous le savez, mais vous ne le concevez pas. Vous en êtes incapables, c'est votre... nature qui veut ça. Maintenant, avec tout le respect que je vous dois, foutez-moi le camp.

Les deux objets enchantés lancèrent un dernier regard ahuri à Harry, n'en revenant manifestement toujours pas de le trouver dans le lit du maître des lieux, avant de disparaître sans un bruit.

Malfoy se rallongea en soufflant comme un enfant contrarié. Il cala sa tête sur l'épaule de Harry, dont la conscience étrangement laxiste décréta que ça ne comptait pas. Après tout, ils n'étaient pas encore tout à fait éveillés.

xXx

– Quels drama queens ces deux-là… Enfin, leur réaction est compréhensible, ils ont été pris de court. Ils n'étaient pas au courant pour– commença Malfoy, avant de s'arrêter net.

Il fronça des sourcils, ouvrit et referma la bouche, porta une main à son menton pour réfléchir, mais aucune fin de phrase ne semblait convenir. Devant cette scène, Harry se rendit soudain compte qu'il avait perdu l'habitude de voir l'ancien Serpentard buter sur ses mots. Avant, au tout début, l'éloquence du loup-garou dépendait complètement de la phase lunaire.

Depuis quand est-ce que l'influence de la lune sur son expression orale avait-elle commencé à décroître ? Ca s'était fait progressivement, au fil des mois, si naturellement que l'Auror ne s'en était même pas aperçu. De ce fait, impossible pour lui de dire quelle en était la cause…

D'ailleurs, si Malfoy séchait actuellement, la lune n'y était sûrement pour rien. Pas besoin d'être un génie pour deviner que l'ancien Serpentard ne savait pas comment parler de leur étrange relation, qui n'était ni amicale, ni amoureuse, et dont l'intensité variait tout du long du mois, au gré des humeurs de la lune.

– Tu ne leur en as jamais touché un mot ? demanda Harry, en partie pour tirer son ami d'embarras, en partie parce que la réponse l'intéressait vraiment.

Il avait toujours pensé qu'il n'y avait aucun tabou entre Lumière, Big Ben et Malfoy. Il était normal que des amis, et même des confidents, ne se disent pas tout, mais la relation qui liait les deux objets enchantés au maître du Manoir appartenait à un tout autre plan, comme si à eux trois ils formaient un être unique, comme s'ils partageaient la même essence.

– Comme ils l'ont suggéré, il y a des choses qui ne concernent que moi. Ils ne comprendraient pas.

– Je suis quand même surpris qu'ils ne l'apprennent que maintenant, dit Harry, en regardant d'un œil critique son ombre qui jouait à s'étendre au maximum pour recouvrir la porte de la chambre.

Elle pouvait toujours essayer.

– Comme ils l'ont dit, ils respectent ma vie privée, répondit distraitement Malfoy en se rapprochant du brun.

Il emmêla ses jambes à celles de Harry et donna un coup de nez joueur dans son cou, comme un chat. L'Auror frémit d'anticipation, même s'il savait que ce genre de gestes intimes ne signifiait rien pour Malfoy. Le blond avait besoin de compagnie, de contact, de quelqu'un, n'importe qui, et Harry Potter était là et il n'était pas réfractaire. C'était un arrangement commode, voilà tout.

Au final, qui tirait profit de qui, qui d'eux deux se faisait rouler, Harry n'en avait aucune idée.

– Je pensais qu'il n'y avait pas de secrets entre eux et t– Est-ce qu'elle fait souvent ça ? s'exclama soudain le brun d'un ton outré, quand il s'aperçut que son ombre étendue lascivement sur le mur bougeait la jambe à la manière d'une pin up.

– Ca s'est déjà vu, répondit nonchalamment Malfoy, en taquinant les côtes chatouilleuses de Harry, qui se mit à gigoter. Le mois dernier, elle m'a fait le même numéro plusieurs fois après la pleine lune. Je crois que le Monstre lui manque.

– Comment ça se fait que je ne l'aie jamais vu faire ? grogna Harry, en se demandant s'il existait une façon de rappeler son ombre à l'ordre.

Il avait honte pour elle, sacrebleu ! Mais il avait du mal à se concentrer à cause de Malfoy, qui était passé à un autre niveau de taquinerie : il traçait désormais les os de sa cage thoracique du doigt. Les flancs tendres de Harry étaient subitement si sensibles que c'en était effrayant...

– Maintenant que tu le dis... répondit Malfoy, songeur, ignorant l'effet que ses caresses irréfléchies avait sur son ami. Tu as dû remarquer que, habituellement, quand tu es là, ton ombre se cache. Je suppose qu'aujourd'hui elle est un peu à fleur de peau et puis... oui, aussi jalouse de nous voir ainsi tous les deux, alors qu'elle-même va devoir attendre encore un mois avant de revoir son Monstre. Et pour conclure notre discussion à propos de Big Ben et Lumière... tu as raison, en quelque sorte, il n'y a pas de secrets entre nous.

Harry sut qu'il ne pourrait pas en tirer plus de Malfoy. De toute manière, la question avait inexplicablement perdu de son intérêt et le brun attira son ami contre lui, dans un câlin aussi lâche que sécurisant.

Malfoy se colla à lui avec un bonheur manifeste, les yeux fermés, un sourire candide s'étalant sur son visage. Les deux sorciers passèrent toute la matinée dans les bras l'un de l'autre, sans parler, troublant de temps en temps le silence par des soupirs de contentement.

Ce matin-là, la Malédiction semblait s'être retirée et Harry et Malfoy profitaient sans vergogne de cette accalmie bénie. L'Auror oublia son morbide amour pour le Monstre. Il crut à ce moment-là aimer sincèrement et purement la part humaine de Malfoy.

Difficile de savoir ce que pensait l'autre sorcier, mais il avait l'air heureux comme un chiot folâtre alors que, d'autan, après la pleine lune, il était insupportable, irascible au possible.

Tout aurait été parfait si la vision de la fleur blanche quasiment dénudée ne flottait pas au fond de l'esprit du brun. Ils étaient en mars et il ne restait plus que trois pétales. Il ne restait plus que trois mois. La Malédiction devait être brisée avant la pleine lune de juin, c'est-à-dire avant le vingt-et-unième anniversaire de Draco Malfoy, sinon Merlin savait ce qu'il pourrait se passer...


A Suivre...


Chapitre 9 en ligne aux alentours du 5 mars : POV Draco et (j'espère) du smuuuuut, j'ai enviiiiie. Un chapitre plutôt love en somme.

Sinon, la fic comptera 12 chapitres, c'est décidé. Si je craque, j'écrirai sûrement un petit épilogue :)

~ Et n'oubliez pas que la review est le pain de l'auteur ~