Mayunaise le 20 avril 2017
Bonsoir bonsoir ! Chapitre en retard mais tout chaud et long, très long :) Je stresse un peu, c'est le grand final, j'espère que tout ça vous plaira.
Précédemment : En juin, l'Ombre de Harry agit bizarrement. Les barrières du Manoir tombent la veille de la pleine lune, le Survivant file au Ministère retrouver un Robards perturbé qui lui ordonne de rester confiné. Après l'avoir aidé à s'échapper, Lewis lui fait un debrief de la situation : le Chef des Aurors veut prendre le Manoir d'assaut et tuer le loup-garou. Harry, en Sauveur, met le cap sur le Wiltshire...
En réponse à Muntittra : L'Ombre a une nature ambiguë, elle incarne le côté obscur de Harry (haha), mais... tu verras bien :) Et oui, ce dernier chapitre est une reprise de la bataille au Château de la Bête. Bonne lecture !
LE MONSTRE DE L'AURORE
Chapitre 12 : Un voile noir devant ses yeux
Le mur était froid et humide contre son dos, le sol était froid et humide sous ses fesses. Rien d'étonnant, donc, à ce qu'en plus d'être froissée, sa robe de cérémonie soit moite. Il s'en foutait. D'ici une heure, tout au plus, ses vêtements ne seraient plus que des lambeaux de tissu anonymes.
Il pourrait attendre tout nu que le soleil se couche. Il n'était pas trop tard, il lui suffisait de défaire ses boutons, de se glisser hors de ses manches et le tour serait joué. Il n'aurait même pas à rentrer à l'intérieur, car le temps, en cette soirée de juin, était clément.
Mais l'état et la quantité de ses fringues ne lui importaient plus depuis longtemps. C'était là un point commun entre le Monstre et lui, aucun d'eux n'était matérialiste. Et puis... là où il allait, il n'avait pas besoin d'habits.
En tout cas, sa dernière tenue convenait parfaitement aux circonstances : c'était le costume que son père portait aux enterrements où il n'était invité que par convention, ceux de vagues connaissances. Une robe qui exprimait moins le deuil que de formelles condoléances.
Draco soupira. Il avait hâte que la nuit tombe et emporte avec elle sa lucidité. Pour le moment, il regardait le ciel changer de couleur, assis sur le sol de la terrasse de sa chambre, suppliant silencieusement les teintes rose, bleue et mauve de s'enchaîner plus rapidement.
Il avait cru que le spectacle du crépuscule et la brise du soir lui videraient la tête, mais des pensées indésirables n'avaient cessé de tourbillonner sous son crâne.
Harry était plus présent dans son esprit qu'il ne l'avait été durant tout son séjour au Manoir. Il n'était parti que la veille, en début de matinée, mais il lui manquait autant que s'il était parti dix ans plus tôt. Non, en réalité, il lui manquait bien plus que s'il était parti dix ans plus tôt.
Car les souvenirs étaient vifs, acérés, et c'était cela qui lui faisait le plus mal : que tout leur temps ensemble appartiennent déjà au passé. La partie de Quidditch trois jours auparavant, le brunch de l'avant-veille, les étreintes qui avaient suivi... tout cela devrait encore faire partie du présent.
Mais cela faisait trente-cinq heures que son présent, c'était l'absence de Harry. Et tout le ramenait à ça, les messes basses des objets enchantés, les preuves tangibles que l'Auror avait habité là, ainsi que les visions fugaces qui hantaient tous les recoins, ou presque, de sa demeure.
Il ne savait pas ce qui était le pire. Entendre Madame Samovar répéter à qui voulait l'entendre « pauvre petit Draco, je me souviens – il n'était à l'époque qu'un bambin – comme il avait pleuré quand les paons avaient déchiqueté sa peluche préférée ! Malgré les apparences, le Maître est un sorcier sensible... » ?
Ou bien tomber sur des gribouillages signés « HP », sur son mug favori traînant sur une table basse, sur un pull de Draco qu'il avait adopté quelque part pendant l'hiver ?
Ou encore avoir l'illusion de le voir, durant une seconde bénie, sortir de la salle de bain les cheveux mouillés, l'air détendu, sa brosse à dents à la main et avec au bout des lèvres une plaisanterie stupide ?
Peut-être que ce n'était rien de tout ça. En y pensant, le pire n'était pas que Harry lui manquait. Ce sentiment était aigre mais doux, une épine tendrement enfoncée dans sa poitrine qu'il n'arrivait pas à détester tout à fait.
Le pire était sûrement que le Monstre allait bientôt dévorer Draco et qu'il n'épargnerait pas son cœur. Dès que le dernier pétale tomberait, le lendemain à l'aurore, dès que le Monstre aurait gagné, plus personne ne pourrait témoigner de l'amour que l'héritier Malfoy avait porté au Garçon-qui-a-survécu.
xXx
– Draco... tu les as sûrement vus, mais... il y a des sorciers derrière les grilles.
– Des Aurors, précisa Big Ben. Même à ton âge, tu devrais savoir ça, Lumière. Ils sont habillés en rouge.
Le chandelier allait répliquer, puis il sembla se rappeler que l'heure n'était pas aux puériles disputes. Il sautilla jusqu'à Draco, qui était toujours avachi sur la terrasse, amorphe, les yeux dans le vague, et lui donna un petit coup hésitant de bougie.
– Ils encerclent le domaine, mais je ne comprends pas pourquoi, confessa-t-il.
– C'est simple, ils ne peuvent qu'être à la recherche de Potter. Cet imbécile n'a pas dû rentrer au bercail, renifla Big Ben, qui les avait rejoints. Moi, je ne lui aurais jamais fait confiance.
– Vous êtes si jeunes... souffla Draco, sans bouger. Hier, avant de partir, Harry m'a dit qu'il allait directement au Ministère voir son chef, cela me suffit.
– Alors pourquoi... ? balbutia le chandelier, en désignant les grilles en contre-bas, au travers des balustres du balcon.
– Ils convoitent un trophée de chasse. Harry est de retour dans le monde extérieur, mais ils n'y sont pour rien. Il leur faut un ennemi à abattre, une tête à enfiler victorieusement sur un pieu et à montrer au peuple, expliqua le blond d'une voix monocorde.
– Nous n'allons pas nous laisser faire ! s'écria Big Ben, ses aiguilles tremblantes de détermination. Draco, le temps de ta transformation, tu resteras avec l'Ombre et nous nous–
– La résistance est vaine. Laissez-les faire. De toute façon, demain matin, dans un cas comme dans l'autre, il ne restera plus rien de nous.
– Mais... protesta l'horloge, déconfite.
– Dites à tous les autres de se préparer à s'endormir pour toujours. Quand l'aurore viendra, vous ne serez plus que de simples bibelots et le Monstre aura consommé ma conscience. Ce soir, nous nous faisons nos adieux.
– Mais... protesta le chandelier, abattu.
– Je suis... désolé, dit doucement Draco, en posant ses mains sur les deux objets enchantés. Je pensais, j'espérais, que ce qu'il y avait entre Harry et moi nous sauverait, mais je me suis trompé. Cela n'a plus d'importance désormais. La lune monte, le Monstre s'agite dans mon ventre et moi, j'attends la fin.
Lumière et Big Ben retournèrent à l'intérieur en silence, fuyant la mélancolie du Maître du Manoir. Ils ne supportaient pas quand Draco parlait comme un vieil homme qui n'a plus rien à attendre de la vie, leur âge ne leur permettant pas de concevoir une telle possibilité.
Quelques minutes plus tard, Draco les entendit crier des ordres aux autres objets enchantés. Ils organisaient un front. Le blond ignora les bribes de conversation qui lui parvenaient. Ils se faisaient du mal pour rien. Leurs efforts étaient futiles.
Au moment où sa bisaïeule Lyra Malfoy, qui avait l'apparence d'un piano Pleyel 1900, tonitrua « Cette nuit, le sang coulera ! », l'Ombre de Harry vint retrouver Draco sur le balcon. Elle s'installa à ses côtés, imitant sa position assise, le haut du corps projeté sur le mur, le bas sur le sol.
Elle était étonnamment calme, comme si elle ne voulait pas le troubler, comme si, par pudeur, elle n'osait pas s'adonner à ses idioties habituelles. Elle aussi devait sentir que la fin était proche.
Mais peut-être que, sous son air grave, elle jubilait intérieurement d'excitation. Après tout, si le Monstre et elle échappaient aux Aurors cette nuit-là, le couple de l'obscurité passerait le reste de leur existence ensemble. L'Ombre obtiendrait enfin définitivement ce qu'elle cherchait depuis que Harry avait coupé les ponts avec elle : un compagnon noir comme le fond d'un puits.
xXx
Hormis les bandes les plus hautes qui tiraient subtilement sur le vert et le bleu, le ciel était désormais d'un jaune pâle aveuglant, quasiment blanc. Par derrière les collines, le soleil envoyait ses rayons autour de lui aussi fort qu'il le pouvait, recouvrant la quasi-totalité de l'azur céleste de ses chaudes couleurs. Si Draco n'avait pas mieux su, il aurait pu croire que la nuit était passée et que le jour était en train de naître sous ses yeux.
Il savait toutefois que l'aube n'était plus une option dans son futur. Il savait aussi que la forte luminosité du soleil couchant était comme le sursaut final d'un homme qui meurt, une fulgurance, une étincelle qui n'avait rien d'une promesse.
Pourquoi occupait-il ses derniers instants avec un coucher de soleil, événement anodin qui l'avait toujours profondément emmerdé ? La question aurait été légitime dans le cas où la tombée de la nuit ne lui aurait vraiment fait ni chaud ni froid. Mais en dépit de ce qu'il avait toujours pensé, il n'y était pas indifférent. Aux premiers rayons orangés, il détournait les yeux et se barricadait dans le Manoir.
Le coucher de soleil, jugé par beaucoup romantique, lyrique, poétique, bucolique et Circé savait quoi encore, lui faisait à lui l'effet d'un seau d'eau sur la tête. Les êtres humains n'en voyaient que la beauté, seuls les Monstres en comprenaient le sens.
Depuis sa morsure, chaque fois que Draco l'avait aperçu, le soleil en déclin en avait profité pour lui chuchoter de cruelles paroles – « … et encore un jour qui se termine, un jour de plus qui te rapproche de la pleine lune... ». L'ancien Serpentard n'y coupait pas ce jour-là.
« ... le jour se meurt et bientôt je laisserai à la lune le soin de veiller sur ce monde... Elle sera ronde, si ronde, qu'elle t'aspirera comme un trou noir et que tu te perdras en elle... » lui disait le soleil.
Pourtant, Draco aurait été idiot s'il s'était roulé en boule sous ses draps, enfermé dans sa chambre en attente de sa dernière transformation, alors que sa forme physique lui autorisait une ultime extravagance, celle de regarder yeux dans les yeux la lune sa meurtrière, avant de disparaître à jamais.
Pour être en forme, ça, il l'était. Barbouillé et maussade, plus à cause du départ de Harry que de la pleine lune imminente, Draco peinait à croire que, un an, six mois plus tôt, ses métamorphoses étaient précédées et suivies de plusieurs jours d'agonie. Là, il avait les idées claires et les muscles détendus. Il ne transpirait même pas.
Il supposait qu'il devait ce miracle à Harry et son Ombre. Grâce à eux, la pleine lune, qui avait un jour été le centre de sa vie, était peu à peu devenu un mauvais moment parmi d'autres, à peine redouté, très vite oublié. Avait-il remercié Harry avec sincérité ? Lui avait-il honnêtement exprimé sa reconnaissance ?
Harry serait-il heureux de le voir si serein, si mou, à un quart d'heure de la pleine lune ? Hausserait-il des épaules, gêné, si Draco lui confessait tout ce qu'il avait sur le cœur depuis plusieurs mois ?
Aucune réponse ne lui vint à l'esprit. Il se sentait somnolent, comme s'il allait s'endormir ou mourir.
« Draco, mon cher et tendre, toi qui es l'hôte de mon petit Monstre adoré, voilà que pour ta dernière nuit, tu me fais l'honneur d'être au balcon, à m'admirer ! Pensais-tu que j'aurais pitié de toi, que je demanderais à mon fils de rentrer les griffes et de fermer la gueule ? » chantonna la lune levante, à la manière de sa tante Bellatrix.
« Tu te trompes. J'ai arrêté de lutter. J'accepte ma fin. Je t'accueille, non plus comme une mère méchante, mais comme une sœur jumelle ! » pensa Draco en retour, avant de laisser la créature qu'il hébergeait prendre possession de son corps.
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Il battit des paupières, hébété. Il était à quatre pattes, sa respiration haletante emplissait ses oreilles et sa langue salivait sur le sol. Il n'y avait pas de doute, il s'était métamorphosé. Mais il ne s'en était pas rendu compte.
Il n'avait ressenti aucune douleur, sauf peut-être un léger malaise, comme lors d'un trop long trajet en Portoloin. Même si ses transformations de mai et juin avaient été relativement tolérables, rien ne l'avait préparé à une telle absence de... à une telle facilité...
Mais plus urgent. Pourquoi était-il lucide ? Pourquoi se rappelait-il encore de son identité, du nombre d'escaliers de Poudlard et du degré de myopie de Harry Potter ?
Draco tourna expérimentalement sur lui-même. Il avait un contrôle quasi total sur son corps de loup-garou. Il en était maître.
Depuis que l'Ombre lui tenait compagnie pendant la pleine lune, il avait chaque mois gagné en niveau de conscience. Harry et lui en avaient conclu que l'Ombre agissait comme un comparse Animagus. Mais cette nuit-là, elle avait carrément l'effet d'une potion Tue-Loup.
En parlant du loup… L'ombre venait de s'enrouler autour de ses pattes arrière, amoureuse, heureuse de retrouver sa bête. Draco claqua impatiemment des dents. Il n'était pas le Monstre et l'Ombre n'était pas Harry. Une telle intimité entre eux était déplacée.
La silhouette noire fit peu de cas de son irritation. Draco eut beau ruer et grogner, elle continua à le cajoler, l'enveloppant en son sein comme un voile de ténèbres. Le loup-garou laissa tomber l'affaire et, encombré de sa cape d'obscurité, il quitta le balcon et retourna à l'intérieur.
De sa perspective, sa chambre lui paraissait peu hospitalière, avec son mobilier élégant et délicat qui n'était pas adapté à une créature de son envergure. Une envie irrésistible de tout casser montait en lui et il y aurait cédé, si l'Ombre n'avait pas retenu ses mouvements.
Pour la première fois, Draco eut pitié du Monstre, pour qui chaque porte fermée était une insulte à la liberté et chaque objet fragile une invitation à la destruction. Mais l'Ombre bruissait doucement à son oreille, il ne servait à rien de s'énerver.
Vaincu, le loup-garou alla se lover sur le tapis déchiré et crasseux qui portait son odeur. Ah, blotti sur lui-même, couvert de son ombre câline, au milieu de cette pièce bien trop humaine, il se sentait enfin en sécurité…
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Son répit fut de courte durée. Un instant plus tard, il entendit des éclats de voix venant de l'étage inférieur. Ses sens alertes lui fournirent tous les renseignements nécessaires pour comprendre la situation. Une douzaine de sorciers venaient de faire irruption dans le Manoir et livraient désormais bataille contre les objets enchantés dans le Hall d'entrée.
C'était très bizarre. Draco visualisait la scène aussi nettement que s'il avait plongé la tête dans une Pensine. Là, un homme massif se battait contre un buffet, là, un de ses collègues, aussi vif qu'un Attrapeur, affrontait une armée de serpillière et là, un autre était à terre, écrasé par une bibliothèque.
Le Manoir lui-même réagissait à l'invasion. Les portes claquaient, les fenêtres tremblaient et les lattes valsaient sous les pieds des combattants. Draco écoutait tout cela avec distraction. Il ne se sentait pas concerné.
Néanmoins, sa truffe et ses oreilles n'avaient aucune considération pour son humeur apathique et elles le tenaient informé de l'avancé des opérations. Elles l'avertirent sans attendre quand elles sentirent un homme se détacher des autres hommes et elle le prévinrent aussitôt quand cet homme-là entra dans l'aile Ouest.
Draco ignorait et son nom et son dessein. Il n'en avait pas grand chose à faire. Il reposa sa tête sur ses pattes, aussi léthargique qu'un vieux chien las.
L'homme était dans le couloir. Dans trois, deux, une seconde... Voilà, il venait de faire exploser la porte de sa chambre. Le loup-garou geignit de mécontentement quand un bout de bois passa en sifflant tout près de sa nuque mais il ne se retourna pas.
– Aaaaah, mon joli, je te trouve enfin ! s'exclama l'homme d'un ton fanatique et Draco, interloqué, tourna la tête dans sa direction.
Il comprenait ce que l'homme racontait. Il saisissait le sens des mots. C'était inattendu. Jusque-là, le langage humain était aux oreilles du Monstre aussi gratuit que le bruit des vagues et le chuchotis des roseaux.
Draco ne prêtait guère attention au monologue décousu dans lequel l'homme s'était lancé, car son regard avait été attiré par l'insigne épinglée à sa robe rouge. Cet homme était le Chef du Bureau des Aurors.
Le loup-garou essaya de superposer le portrait que Harry lui avait fait de Gawain Robards, monsieur respectable entre tous, avec l'énergumène psychosé qui déblatérait des inepties à deux mètres de lui, il n'y parvint pas.
Robards puait la colère, l'insomnie et la dépression. Son incapacité à libérer Harry Potter du Manoir lui avait coûté la raison, en plus de son statut social. C'était clair comme la lune dans le ciel : il était là pour se venger.
– Prends ça, sale bête ! hurla-t-il, en lui jetant deux Sortilèges Cinglants à la suite.
Draco gémit. Son cri redoubla d'intensité quand il fut frappé d'un Endoloris.
– Tu vas danser, cette nuit... marmonna Robards, en s'approchant lentement de lui. Il paraît que tu es inoffensif maintenant, un loup-garou apprivoisé, un Mangemort en rédemption... Un bon gars, en somme... Mais même si c'était vrai, et j'en doute fort, tout le monde s'en foutrait ! Mes hommes pensent que tu as abusé de Potter pendant ces dix longs mois, que tu l'as tellement torturé qu'il ne sait plus où il en est, le pauvre. Et avec son passé, n'est-ce pas normal qu'il mélange tout, qu'il soit perdu ? L'un dans l'autre, s'il dément demain tout ce dont on t'accuse, cela ne changera rien à l'opinion publique. Mais pourquoi parler de ça, en fait, à toi qui ne verras pas la prochaine aurore ?
Il donna un violent coup de botte au loup-garou, qui laissa échapper un nouveau cri, découvrant spontanément ses canines.
– Je n'ai pas peur de tes crocs, Malfoy ! En ramenant ta tête, je serai adulé de tous, et tant pis pour Potter ! Dix mois sans nouvelles, dix mois à vivre tranquillement dans un manoir, à batifoler dans le jardin avec Malfoy Junior, tandis que nous, de l'autre côté, nous endurons la haine du peuple et nous nous escrimons à le tirer de là...
Robards pointa sa baguette sur lui et Draco crut qu'il allait mourir. Mais l'Auror n'était pas pressé. Il fit léviter le loup-garou jusqu'à la terrasse et le laissa tomber lourdement sur la rambarde, qui s'effondra sous son poids.
xXx
Draco chuta dans le vide, se cramponna désespérément à une gargouille qui partit en morceaux et atterrit finalement sur le toit d'une tourelle. Il avait des côtes cassées et la gueule en sang.
– Tu fais moins le fier, hein, espèce de monstre ? lui cria Robards, qui était lestement descendu sur le chemin de ronde. Quel dommage que tu ne puisses assister à mon triomphal retour ! Crucio !
Draco hurla. Ses pattes flagellèrent sous lui, ses griffes glissèrent sur les tuiles et il était sur le point de se laisser aller quand une forme bleutée surgit devant lui, le suppliant de tenir bon.
C'était un cerf. C'était le Patronus de Harry. Harry était revenu.
Draco rassembla toutes ses forces et bondit vers Robards. Il détruisit trois ou quatre créneaux au passage et ses pattes imprimèrent de grosses empreintes sur le sol de pierre. Un hurlement sourd sortait d'entre ses dents.
L'Auror recula, effrayé, sa baguette tendue devant lui. D'un simple coup de patte, Draco fit voler l'artefact magique. Il avança vers son adversaire sans ciller, l'acculant lentement contre une paroi, avec pour seul désir celui de le mordre.
Mais l'homme avait plus d'un tour dans son sac. Quand le Monstre écarta ses mâchoires, Robards brandit un poignard et visa sa gueule. Il rata son coup. Au lieu de lui transpercer le palais, il lui égratigna seulement la truffe, ce qui fut assez pour faire rugir Draco de douleur.
Se sentant tituber, le Monstre enfonça ses griffes dans le bras de l'homme et l'emporta avec lui. Les deux opposants roulèrent sur eux-mêmes et échouèrent sur le dôme d'une échauguette. Robards n'eut pas le temps de se relever car le loup-garou était déjà au dessus de lui, le plaquant contre le toit de ses puissantes pattes avant.
Il n'avait qu'une envie, mordre, mordre, et mordre encore. Sans l'Ombre pour le calmer, l'enivrante tentation de la chair le consumait. Cependant, une odeur diffuse mais ô combien familière distrayait ses sens, comme le vrombissement agaçant d'une mouche.
– Alors, on a le cœur qui flanche, grosse bête ? ricana faiblement Robards, en gigotant pour s'extirper de son importune position.
Les yeux exorbités, le loup-garou raffermit sa prise sur l'Auror et baissa sa gueule très, très près de son visage, si près que Robards loucha malgré lui. L'odeur du Chef des Aurors, mélange d'urine, de sueur et de sang, était si prégnante qu'elle masquait complètement celle que le Monstre avait flairée un instant plus tôt.
Mordre, mordre, mordre…
– Draco ! Dracoooo ! Nooooon !
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Le Monstre se figea, la gueule ouverte. Il connaissait cette voix et cette odeur.
– Je t'en prie, Malfoy, bégaya Robards en dessous de lui. Ecoute ce que dit Potter ! Regarde, Potter est là-bas... Potter, tu comprends ? Harry Potter !
Draco remua la tête, perturbé. Il leva les yeux et vit effectivement Harry et son Ombre lui faire de grands signes affolés, de la terrasse démolie de sa chambre.
Harry... Oui, Harry, c'était bien son parfum qu'il avait respiré tout à l'heure. Harry n'était pas loin, à quelques bonds de lui... Qu'importait l'homme en rouge sous lui, qu'importait Robards... !
Sans un regard pour celui qui était sa proie une seconde plus tôt, Draco sauta sur une muraille voisine puis sur une tour de flanquement et, à chacun de ses bonds, il se rapprochait inexorablement de Harry.
Quand il estima être assez proche pour tenter le coup, il s'élança vers la terrasse et, en se hissant dessus, il brisa les dernières balustres.
Harry était à un mètre de lui, il se tenait debout dans ce décor saccagé, sa magie tournoyante jetant ses tentacules invisibles de toutes parts. Sa présence, son parfum, son aura, tout de lui était intoxiquant. Comme Draco avait envie d'y goûter, d'y planter les crocs, de…
– Draco... souffla le Survivant sur la défensive, quand le loup-garou retroussa les babines, l'air affamé. Est-ce que tu... Oh.
L'Ombre s'était précipitée sur le Monstre pour l'entourer de ses bras protecteurs, couvrant ses yeux et ses oreilles. Le désir de sang qu'avait Draco décrût petit à petit, jusqu'à n'être plus qu'un imperceptible battement.
Il couina gentiment, appelant son ami, lui signalant qu'il n'était plus un Monstre, mais une créature soumise à son bon vouloir.
– C'est la première fois que je te vois sous cette forme, dit Harry, en le caressant timidement derrière les oreilles. Tu es si... C'est idiot mais... je te reconnais.
Draco leva les yeux au ciel, ce qui fit rire l'ancien Gryffondor.
– Le loup-garou le plus condescendant du monde ! En fait, désolé pour Robards, il est devenu dingue. Allez, viens, on va soign–
Sa phrase se termina dans un cri de détresse. Comme revenu d'entre les morts, Robards venait de planter son poignard en argent dans le dos du loup-garou.
Draco eut seulement le temps de voir passer un voile noir devant ses yeux avant de sombrer dans le néant.
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Il reprit connaissance une ou deux minutes plus tard. Robards était face contre terre, neutralisé, victime d'un Petrificus Totalus. Quant à Harry, il était penché au dessus de sa gueule, les sourcils et les lèvres tordus d'effroi.
– Merde, merde, merde, répétait-il comme une prière.
Draco avait envie de lui dire de ne pas s'inquiéter, que froncer les sourcils créait des rides prématurées, mais il se sentait vraiment très faible. Et ce n'était pas comme s'il pouvait parler.
Il sentait son sang s'écouler en dehors de lui, maculant son pelage et colorant le sol en rouge. Il avait l'impression d'avoir déjà vécu cette scène il y avait fort longtemps, dans les toilettes des filles d'un château magique... Mais à l'époque, Harry et lui étaient encore ennemis...
– Ne meurs pas, implora Harry en le voyant fermer les yeux. Draco, hey, Draco !
Constatant que le Monstre ne réagissait pas, il ne trouva rien de mieux que de l'embrasser. Il planta ses lèvres contre sa gueule fétide comme on enfonce une graine dans un champ desséché. Il lécha son museau mutilé, enfouit son visage dans sa fourrure ensanglantée, empoigna ses poils et tira dessus rudement, marmonnant continuellement des jurons et des mots d'amour.
Draco s'évanouit une seconde fois.
xXxxXxxXx
Il se réveilla en sursaut, la gorge aussi sèche que le désert. En passant sa langue sur ses lèvres, il crut qu'il allait de nouveau défaillir. Il avait des lèvres. Il avait des dents.
Draco ouvrit lentement les yeux et… oui, son champ de vision était aussi réduit que celui de n'importe quel être humain.
– Lumière ? Big Ben ? ... Harry ?
Personne ne répondit.
Draco se redressa et s'adossa contre la tête de lit. Il était en vie. Il avait forme humaine. Ces pensées lui semblaient aussi vertigineuses que le nombre de décimales de pi.
– Est-ce que Vivy peut faire quelque chose pour le Maître ? demanda un Elfe de Maison qui venait d'apparaître dans la chambre.
Il y avait un Elfe de Maison dans sa chambre. Non, Vivy était redevenue un Elfe de Maison. Oh, Merlin.
– Va... Va chercher Harry, répondit le blond, trop ensuqué pour s'étonner à vive voix. Ah, et Vivy ?
– Oui, Maître ?
– Ça fait plaisir de te revoir.
Vivy s'inclina gravement et s'évanouit dans les airs, avec un pop caractéristique. Que ce soit sous son apparence elfique ou sous celle d'un chariot de service, elle avait toujours été un peu grinçante.
Cinq minutes plus tard, Harry entra en trombe dans la chambre.
– Draco, tu es réveillé depuis longtemps ? Désolé, j'étais en pleine discussion avec ta– Oh, tu as une mine affreuse, grimaça-t-il en s'asseyant à côté de Draco, dans le lit.
– Est-ce que Vivy est la seule... ?
– Non, tous les autres ont aussi retrouvé leur apparence. La Malédiction est brisée.
– Et moi, comment… ? demanda Draco, en désignant son corps. Le poignard… Robards…
– Je me suis sacrifié pour toi, l'informa Harry, d'un ton nonchalant.
Draco haussa – péniblement – un sourcil dubitatif.
– Bon, si tu veux la version longue… Mon ombre, qui était une partie de moi – j'avais raison soit dit en passant, elle était un morceau de mon âme, une sorte d'Horcruxe – a tout encaissé. Une des conditions de la Malédiction était bien que quelqu'un t'aime au point de vouloir mourir pour toi, n'est-ce pas ? C'est ce qui est arrivé, de façon un peu détournée. J'y ai laissé un bout de moi et, j'ai embrassé le Monstre. Difficile de faire preuve d'amour plus claire.
– Ton ombre a donc disparu, dit Draco, sans rebondir sur le reste.
– Oui. Le poignard en argent l'a tuée. Cette nuit, nos parts de ténèbres, le Monstre et mon Ombre, sont mortes toutes les deux.
– Mais–
– A part d'une vilaine cicatrice dans le dos, tu es sain et sauf.
– Et les Aurors ?
– Ils sont partis peu de temps après que tu te sois endormi. Tu te rappelles de Lewis ? Je ne sais pas comment il s'est débrouillé, mais il a réussi à convaincre le Ministre que cette opération n'était fondée sur rien. Kingsley s'est déplacé en personne, il a ordonné à tout le monde de retourner au Ministère, et que ça saute ! Je pense que Robards et lui sont encore en pleine discussion à l'heure qu'il est, rit Harry.
Mais Draco n'écoutait plus vraiment. Dans le cadre de la porte, venait d'apparaître une sorcière qu'il pensait ne jamais revoir en chair et en os.
Il ne l'avait jamais vue aussi bouleversée. Il ne l'avait jamais vue aussi vieille. Il ne l'avait jamais vue aussi simplement vêtue.
Il la trouva incroyablement belle.
– Mère… appela-t-il, comme un enfant après une longue nuit d'orage, à la fois fier et fatigué.
Harry s'éclipsa avec un sourire maladroit et ému et Draco serra sa mère dans ses bras pour la première fois en trois ans.
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Draco avait refusé en bloc qu'on lui apporte à manger au lit. Il avait fait un tel caprice, menaçant d'achever le travail commencé la veille par Robards, se répandant en pathétiques lamentations entrecoupées de fausses larmes, que sa mère et Harry avait fini par ployer. C'est ainsi que Narcissa Malfoy, le Survivant et lui-même se retrouvèrent réunis pour le déjeuner dans une des salles à manger du Manoir familial.
Quand la main de Harry frôla accidentellement celle de sa mère pour attraper le sel, Draco se tenait prêt à rire. Il attendit, frétillant, que des excuses embarrassées soient balbutiées, que les oreilles des deux convives se colorent de rose ou que Harry prétexte une envie pressante pour sortir de table, mais rien de cela n'arriva.
Sa mère tendit gracieusement la salière à Harry, qui la remercia, sala son assiette, reposa le sel et se remit à manger.
– Draco, mon chéri, ne fais pas cette tête. Tu ne fais qu'accentuer tes cernes. Morgane, tu aurais dû rester couché.
– De quoi avez-vous discuté pendant que je dormais ? demanda le blond en retour.
Sa mère et Harry échangèrent un regard entendu. Un regard complice ! Narcissa Malfoy et Harry Potter ! Draco n'était pas préparé à ça. Il avait rêvé de ses retrouvailles avec sa mère, mais pas une fois il n'avait imaginé celles de sa mère avec Harry. Ces deux-là avaient manifestement signé un pacte d'amitié ou conclu un Serment Inviolable, car ne planait entre eux ni malaise ni hostilité.
– Nous avons parlé de toute sorte de choses, n'est-ce pas, Harry ?
– Oui, oui, de choses diverses et variées. Narcissa avait beaucoup de questions à propos de la société actuelle...
– … et Harry a eu l'amabilité d'y répondre.
Draco émit un petit bruit étranglé. Ses deux personnes préférées sur terre s'entendaient subitement à merveille, mais il n'arrivait pas à savoir s'il pourrait en découler quoique ce soit de bon.
Durant le reste du repas, Harry et sa mère continuèrent à plaisanter insouciamment entre eux sans faire attention à lui. Au milieu du dessert, Draco se sentait terriblement oppressé. Les choses allaient trop vite.
– Je dois voir Lumière et Big Ben, annonça-t-il sans préambule, en se levant. Où sont... ?
– Harry et moi avons réinstallé les tableaux, lui répondit sa mère, en portant sa tasse de thé à la bouche.
– Déjà ? Mais… ?
– Le Manoir nous a donné un coup de pouce, intervint Harry, il était très impatient de retrouver lui aussi son apparence originel. Tout est en ordre, tu verras. Lumière et Big Ben sont, comme avant, dans la galerie des portraits.
Sa manière de parler de la maison comme d'un être vivant était touchante, en plus d'être juste, mais Draco ne s'arrêta pas pour lui faire remarquer. Il fila, laissant Harry et sa mère en tête à tête avec une théière désenchantée.
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– Draco ! s'écria Lumière en se jetant en avant, comme s'il voulait traverser la toile sur laquelle il était peint.
Draco posa ses mains à plat sur le tableau. Dans son monde en deux dimensions, Lumière mima aussitôt ce geste, penchant la tête du même côté que lui.
– C'est étrange de te voir de si haut, après tout ce temps passé dans un corps de chandelier, dit le portrait.
– C'est étrange de revoir ton visage de bébé, après tout ce temps à discuter avec un chandelier, répondit Draco.
Le gamin dans le tableau Draco Malfoy à la chandelle recula en levant le nez, dans une parfaite imitation de son modèle. Il avait l'air ridicule. Draco avait souvent honte de lui, de son ignorance et de son snobisme revendiqué mais, en même temps, il était attaché à lui comme à un vieux doudou.
– J'ai toujours eu onze ans, même dans mon corps de chandelier. C'est l'âge idéal, celui de ta jeunesse dorée !
– Un sale gosse, bougonna Big Ben.
– Car toi, tu n'en es plus un ? s'enquit innocemment Draco.
L'adolescent dans le tableau Draco Malfoy devant l'horloge renifla hautainement en croisant les bras. Tout comme Lumière, il reproduisait très fidèlement les attitudes de son modèle.
– Seize ans, période sombre et charnière de ton existence. Tu n'es plus un enfant, tu n'es pas encore un adulte. La guerre fait rage, tu n'as pas encore été mordu. Si ta vie a eu une apogée, c'est bien au moment où j'ai été peint.
Draco soupira. Lumière et Big Ben étaient de vrais chefs-d'œuvre. Parler avec eux lui avait souvent donné l'impression de perdre la tête et ça allait être encore pire maintenant qu'ils avaient retrouvé leur apparence de tableau.
– Vous vous trompez, tous les deux. Je crois que la meilleure phase de ma vie vient tout juste de commencer. D'abord, la Malédiction est levée–
– Mais tu restes un loup-garou ! s'exclama Lumière avec dépit. Rien ne change vraiment pour toi.
– Foutaises ! Tout a changé entre hier et aujourd'hui, vous tous... notre mère, les Elfes, les serviteurs, les portraits, tout le monde a retrouvé sa nature d'origine. Harry est revenu et le Monstre créé par notre tante est mort.
– J'ai toujours pensé que cette femme était folle, sourit méchamment Lumière, les yeux plissés.
– Oh, arrête un peu ton char, qui penses-tu tromper ? le railla Big Ben en entrant dans son tableau. Tu veux qu'on parle de ta première érection ? Lumière, quand apprendras-tu à être honnête avec toi-même ?
Draco laissa ses deux portraits se chamailler, satisfait de les avoir retrouvés égaux à eux-mêmes, un peu triste, aussi, qu'ils ne l'accompagnent plus dans ses déplacements. Mais comme il leur avait dit, le meilleur était devant lui et il ne se laissa pas abattre.
Ainsi, en se baladant au hasard dans le Manoir, il s'émerveilla de pouvoir s'asseoir où il l'entendait sans se faire insulter par un ancêtre à la langue acérée et de pouvoir ouvrir les portes qu'il voulait sans se faire mordre les doigts par une serrure acariâtre.
Il salua joyeusement chaque tableau et chaque serviteur qu'il croisait, mais il s'aperçut vite qu'on ne lui répondait pas avec le même entrain. Il fallait s'y attendre. Tout était revenu dans l'ordre. Après trois années de battement, chacun avait repris sa place.
Sa mère et lui étaient de nouveau les Maîtres de la maison. Et tous les objets enchantés avaient perdu leurs enchantements.
Il n'y avait plus ni peigne doré, ni théière en porcelaine ni boîte à musique sautillant et cliquetant à ses pieds, seulement des vieilles peaux accrochées aux murs et des sujets serviles et fuyards les rasant.
Démoralisé et soudain exténué, Draco regagna sa chambre, où il trouva Harry endormi. Entre les événements de la veille et ceux de ce matin-là, le brun n'avait pas dû beaucoup se reposer, mais Draco ne pouvait pas patienter jusqu'à son réveil pour discuter avec lui.
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– Harry... Harry...
– Hum... ? marmonna le Survivant en papillonnant des yeux, désorienté.
– Reste allongé si tu veux, mais il faut qu'on parle de la Malédiction.
– Quoi ? Pourquoi... maintenant ?
Harry semblait tellement désemparé que Draco se demanda s'il se rappelait de son âge et de son groupe sanguin.
– Je te dois des explications, dit le blond, plus sérieusement qu'il ne l'aurait voulu.
Harry se frotta laborieusement les yeux, attrapa ses lunettes sur la table de chevet et se tourna vers Draco, son attention piquée et son cerveau déjà moins embrumé.
– Je t'écoute. C'est étonnant que tu veuilles en parler, il y a peine deux semaines, tu n'en avais rien à cirer... répondit Harry avec dureté.
Il n'avait visiblement pas apprécié d'être tiré aussi abruptement de son sommeil.
– C'est donc une preuve, s'il en fallait une autre, que le sort est brisé, déclara Draco. Potter, même si ton chef n'avait pas failli me tuer, je t'aurais tout de même vivement conseillé de quitter les Aurors. Tu fais un bien piètre détective. Il était évident que la Malédiction m'empêchait de parler librement, tout observateur attentif s'en serait aperçu. En effet, il était primordial que l'amant découvre le secret par lui-même. C'était une des–
– Si ça ne te dérange pas trop, Malfoy, que dis-tu de reprendre par le tout début, plutôt que de te perdre dans des digressions incompréhensibles pour le commun des mortels ? Qu'on le fasse une bonne fois pour toutes, avant de classer cette affaire.
Harry avait les yeux grands ouverts désormais, fixés dans ceux de Draco. Il voulait entendre le fin mot de cette histoire.
Draco inspira un grand coup avant de se lancer.
Il commença par parler de la famille de sa mère, les Black, tout bon récit s'ouvrant pour lui par un temps généalogique.
– Tu sais évidemment que ma mère a deux sœurs. Avant leurs mariages respectifs, Andromeda Tonks, Narcissa Malfoy et Bellatrix Lestrange étaient toutes les trois des Black, élevées sous le même toit et jouant aux mêmes jeux. Ma tante Bellatrix et ma mère ont longtemps gardé d'excellents rapports. Leurs personnalités étaient très différentes, ma mère étant calme et réservée alors que Bellatrix était beaucoup plus extravertie, mais toutes deux étaient confidentes depuis la plus tendre enfance et se connaissaient par cœur.
« Leur relation s'est détériorée pendant la seconde guerre, non, ce n'est pas tout à fait vrai, en fait, elle a dû commencer à muter des années auparavant, quand mes parents ont... fait le choix d'éviter la prison. Je pense que c'est à partir de ce moment-là que Bellatrix s'est mise à nourrir du mépris et du ressentiment pour ma famille.
« En tout cas, dans les mois qui ont suivi son évasion d'Azkaban, son opinion de nous n'a fait qu'empirer. Mon père, autrefois puissant bras droit du Seigneur des Ténèbres, était tombé en disgrâce après le fiasco au Département des Mystères. Sa baguette magique n'a pas non plus satisfait le Seign–
– Appelle-le autrement ! grinça nerveusement Harry, en passant une main dans ses cheveux. Ce titre dans ta bouche...
– A vos ordres, Monsieur Potter, tout pour vous plaire, rétorqua Draco d'une petite voix nasillarde. Je disais donc, avant que tu ne me coupes, que la baguette de mon père n'a pas été d'un grand secours à Tu-sais-qui. Bref, entre ma mère qui tirait une sale tronche dès qu'un Mangemort s'invitait chez nous, mon père qui cirait les bottes à Tu-sais-qui sans succès et moi qui... moi qui ne montrais pas autant de ferveur ni de talent que ces lunatiques espéraient, ma tante ne comprenait pas que nous soyons encore admis dans le cercle. Allez, il est temps de le dire à haute voix : c'est Bellatrix Lestrange qui a maudit le Manoir.
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– Je ne comprends pas, ça ne fait pas sens, protesta Harry, les sourcils froncés. Quand l'aurait-elle fait ? Que voulait-elle accomplir ? Pourquoi le Manoir s'est refermé sur lui-même ? Et puis elle est mor–
– Rien ne sert de t'emballer, Potter, je vais éclairer ta lanterne en mal de lumière, patience ! le rabroua Draco, irrité.
Il sourit malgré lui en surprenant la moue boudeuse de son ami. Merlin, qu'est-ce que Harry pouvait être mignon.
– La Malédiction lancée par Bellatrix est complexe, reprit l'ancien Serpentard. Même aujourd'hui je ne suis pas certain d'en avoir saisi tous les tenants et aboutissants. Mais j'en ai compris le principal. Tout d'abord, c'était un mauvais sort non-immédiat, ce qui signifie qu'il ne s'est déclenché qu'une fois une certaine condition remplie.
– Condition qui était... ?
– Tout simplement sa mort. Je suppose que selon Bellatrix son décès impliquait celui du S– de Tu-sais-qui. Morte ou vive, elle tiendrait toujours ma famille en grande partie responsable de la défaite du côté des ténèbres et avait donc décidé de nous laisser un beau cadeau appelé Malédiction. Elle a eu tout le loisir de jeter un tel sort sur le Manoir pendant qu'il servait de Q.G. Mais comme tu le sais, il est bien plus facile de maudire un lieu qu'un groupe de personnes. Aussi, fallait-il résider au Manoir pour en être victime.
– Attends, attends, c'est pour cela que ton père y a échappé, c'est parce qu'il n'a jamais quitté la prison ! s'enthousiasma Harry, les engrenages s'emboîtant les uns les autres sous son crâne. Et ta mère et toi... Tu m'as dit que vous aviez été embarqués par les Aurors après la bataille de Poudlard. Vous avez passé quelques temps à Azkaban et puis ta mère a mystérieusement disparue, mais en réalité, elle a simplement été métamorphosé en narcisse dès qu'elle a posé un orteil dans le domaine, c'est ça ?
Il faisait de grands gestes avec les mains, traçant des liens de cause à effet, ponctuant chaque illumination d'un petit cri hystérique.
– Mais... si tout le monde, les portraits, – d'ailleurs, je n'en reviens toujours pas pour Big Ben et Lumière, pourtant leur ressemblance avec toi est flagrante, tout compte fait – les Elfes, ta mère ont changé de nature, pourquoi pas toi ? Et comment cela se fait-il que les experts qui ont fouillé le Manoir après la Guerre et à la fin de ta probation n'ont rien trouvé ?
– N'oublie pas ma lycanthropie, cher Auror, le taquina sombrement Draco. Ma nature avait déjà été modifiée par Greyback. La malédiction de ma tante s'est entrechoquée et entremêlée à celle-là, rendant le tout encore plus compliqué, mais nous en parlerons plus tard. J'étais déjà maudit ! Je me suis simplement métamorphosé en monstre incontrôlable par les moyens classiques. Une version aliénée du loup-garou, en somme.
– D'accord, j'entends... Mais les experts ! Tant de magie noire ! Deux fouilles ! C'est incroyable, quand même !
– Ah, les experts, comme tu les appelles, ne sont pas infaillibles. Ils étaient les deux fois spécifiquement à la recherches d'objets et de livres maléfiques, je veux dire par là, de choses dont le cœur est fondamentalement noir. Mais les objets enchantés que tu as rencontré étaient des personnes à la base, plus ou moins nobles et agréables, mais aucun d'entre eux ne pourrait être qualifié de ténébreux. En se concentrant uniquement sur les choses, les experts sont passés à côté du sort de ma tante.
– Okay, admit Harry, comme si cela lui en coûtait. Mais les experts ont pu entrer et sortir sans problème, Lewis aussi. Pourquoi est-ce que le Manoir s'est refermé sur lui-même en août dernier ? As-tu une réponse à cette question, monsieur Je-sais-tout ?
– Bien entendu, j'étais premier de notre promotion.
– Hermione était première.
– Granger ne compte pas, elle n'est pas humaine, chuchota Draco, sur le ton de la confidence. Trêves de plaisanteries... Comme tu l'as dit, maudit ou pas, le domaine Malfoy était très ordinairement connecté au monde jusqu'à Août. Pendant ma probation, je partais au travail tous les matins et revenait le soir sans encombre. Quelque chose a changé le jour de ton arrivée et je crois... je suis sûr, même, que le Manoir a senti que l'amant était arrivé. Il a attendu que ton collègue Loris quitte les lieux puis, il a condamné ses grilles. Il a lutté contre la Malédiction à sa manière.
– C'est Lewis, le corrigea Harry. Tu es en train de dire que le Manoir a une conscience ?
– Comme tout bâtiment sorcier, sourit moqueusement Draco. Est-ce vraiment étonnant ? Si tu y réfléchis, il s'est rouvert de lui-même un beau matin, ses barrières sont tombées, comme ça, comme s'il savait que tous les éléments finaux étaient en place et que l'on n'avait plus besoin d'être enfermés l'un avec l'autre. Une chose est certaine, c'était que ses actions étaient indépendantes du mauvais sort.
– Okay, c'est plausible, c'est même plutôt logique, concéda Harry. Par contre, ça me rend progressivement fou, ta mère et toi ne cessez de faire référence à un amant. Daignerais-tu clarifier ce terme ?
Son expression était ingénue, mais Draco ne s'y laissa pas prendre. Un instant plus tard, Harry lui fit un petit clin d'œil coquin, auquel le blond répondit par un soupir faussement exaspéré.
– Harry, je sais que tu as très bien compris comment fonctionnait la Malédiction, mais comme tu as la mentalité d'un gamin de cinq ans qui rigole dès qu'on prononce le mot , et comme je suis quelqu'un qui se préoccupe du bien-être des enfants, je vais te faire la faveur de parler d'amour. Précisons que le sort devait être levé avant le jour de mon vingt-et-unième anniversaire, âge traditionnel des fiançailles. Pour ce faire, quelqu'un devait tomber amoureux de moi pour de vrai, avec des cœurs et tout le tralala, m'aimer si inconditionnellement que cette personne pourrait mourir pour moi. Bellatrix a sans doute été inspirée par–
– Le sacrifice de ma mère, souffla Harry, soudain verdâtre.
– Exactement. Si ça peut t'aider, sache qu'il n'y avait là rien d'insultant ou de dénigrant. Vois-tu, ma tante concevait l'amour absolu. Elle-même n'aurait pas hésité à se tuer pour sauver la vie de Tu-sais-qui. Mais elle avait peine à croire que l'on puisse faire de même pour moi, surtout qu'elle avait de gros soupçons à propos de... comment dis-tu déjà ? ah oui, de mon problème de fourrure. Tu comprends, pour elle, les créatures avaient encore moins de valeur que les Moldus. En tout cas, cet amour devait être réciproque. Bellatrix ne m'ayant jamais cru capable d'aimer quiconque de façon purement désintéressée.
Ces derniers mots résonnèrent désagréablement dans le silence.
– Quand tu disais que ta lycanthropie avait complexifié les choses, tu parlais des pétales, en fait ? pensa Harry à voix haute. Enfin, de leur rythme, de–
– Oui, bien joué, Potter. Je ne m'explique pas pourquoi, mais c'est ainsi que cela est arrivé. La fleur, ma mère, perdait un pétale à chacune de mes transformations l'année de mes vingt ans. Qui suis-je pour demander des comptes à la magie ?
– Nous sommes toujours l'année de tes vingt ans, ton anniversaire n'est pas encore passé, remarqua Harry. C'est... après-après-après-demain. Tu vois, je m'en souviens !
Il n'avait jamais été très doué pour changer subtilement de sujet. Heureusement, Draco n'était pas comme Lumière ou Big Ben, figé dans le temps, et il avait aujourd'hui beaucoup plus d'indulgence vis à vis de Harry Potter que pendant leur adolescence.
– Je suis toujours un loup-garou, ronchonna-t-il avec légèrement.
– Mais plus un Monstre.
– Et toi, tu n'as plus d'ombre.
– Bah, qu'est-ce qu'un petit morceau d'âme à côté d'un spécimen tel que Draco Malfoy ? demanda dramatiquement Harry, en le détaillant de haut en bas, les lèvres tirées en un sourire vicieux et taquin.
Le blond leva les yeux au ciel avant de se rouler dans le lit avec lui, bien décidé à oublier momentanément le sens du mot souci.
La veille, il avait passé sa dernière pleine lune en tant que Monstre. La veille, à la même heure, il croyait fermement qu'il allait mourir cette nuit-là, qu'il ne reverrait plus jamais Harry et sa mère et qu'il avait précipité la fin de la famille Malfoy.
Mais tandis qu'il faisait un gros câlin à Harry, ou plutôt qu'il essayait de l'étouffer dans ses bras, tout ce qu'il avait vécu ces trois dernières années lui parut relever du cauchemar. Les événements de la nuit, pourtant tout récents, lui semblaient flous, évanescents à la lumière du jour, collé contre le corps rassurant de son Auror. Et c'était tant mieux. Il s'en foutait de se rappeler en détails de cette période-là, il s'en foutait même de se rappeler de tous ses souvenirs avec Harry, car il savait qu'ils allaient vivre encore plein d'autres moments plus forts que ceux-là.
Le temps reprenait son cours. Ils avaient un avenir ensemble.
– Ta mère... ? chuchota Harry.
– Je lui ai dit que j'étais fatigué, elle ne nous dérangera pas. Tes amis ? Le Ministère ?
– Ce matin, j'ai emprunté une de tes cheminées pour faire savoir au monde que je ne rentrerai que demain. Ou après-demain. Ou après-après-demain, ou après-après-après–
– Au monde entier ? répéta Draco, exagérément outré. Le monde entier va donc passer quoi, 72 heures à imaginer que Draco Salaud Malfoy et Harry Merveilleux Potter sont en train de faire des bêtises ensemble ?
– Parce qu'on va faire des bêtises ensemble pendant 72 heures ? Et comment pourraient-ils imaginer des choses pareilles, je n'ai même pas abordé le sujet avec Ron et Herm–
– Comment ? Tu as le toupet, que dis-je, le culot, d'évoquer d'autres humains en ma présence ? Moi qui croyais être le seul être qui comptât à tes yeux ! Ô rage ! Ô désespoir ! Tu as embrassé le Monstre, tu as eu ce que tu voulais et tu vas me délaisser, tu vas m'abandonner, tu vas–
A ce moment-là, les regards des deux sorciers se croisèrent et ils se mirent à rire, rire, rire encore, aussi franchement et innocemment que deux enfants qui ont la maison pour eux tous seuls et la vie devant eux.
Pour la première fois depuis des années, peut-être même depuis toujours, Draco Malfoy et Harry Potter ne s'inquiétaient de rien. Ils avaient des papiers officiels à remplir, des témoignages à donner, des proches à recontacter. Tout cela pouvait bien attendre le lendemain. Ou le surlendemain. Ils avaient tant de bêtises à faire auparavant !
FIN
presque finale
Epilogue en ligne aux alentours du 3 mai ! Je n'ai rien de précis en tête, je prends donc des suggestions avec grand plaisir :D (hormis mariage et mpreg, thèmes qui ne m'inspirent pas trop, je suis ouverte à tout !)
Ca me ferait aussi abominablement plaisir d'avoir ton avis sur ce chapitre ! Les reviews font battre le cœur des modestes auteurs de fanfics, et que le cœur batte, c'est important pour vivre.
