« Exact. Les Mangemorts ont été vu à Londres. La presse ne parle plus que de cela, mais je suis certain que ces assassins vont faire taire ce qu'ils désirent camoufler. Voldemort a vaincu - tu verrais la tête de Harry » se désola Sirius, les pieds sur la table basse, la mine de papier mâché. Il serra les dents, et but une gorgée de café comme un chien mordant la main d'un maître cruel.
« C'est désastreux que Harry et Albus n'aient pu arrêter Voldemort. Il perdait son sang, Sirius - c'était horrifiant. Et Ron ? » demanda t-il en tentant de changer de sujet. Imaginer que Voldemort avait réussi à trancher, au-delà d'une main, la conviction et l'espoir de l'Ordre était une enclume dans son estomac. Il aurait préféré parler d'un thème plus joyeux, mais il souhaitait se tenir au courant. L'air de Sirius ne s'améliora guère. Il soupira, secouant son visage émacié.
« La mort de Molly a dévasté les Weasley. Les jumeaux sont devenus l'ombre d'eux-même, et la petite, Ginny, ressemble à un chat sauvage. Les deux grands sont partis après l'enterrement, mais Ron ... Il semble ... Comme si son corps était là, mais plus son esprit. »
Ils se turent une seconde, les yeux dans le vide. L'odeur de café était si forte qu'elle était presque palpable dans leurs bouches. Rémus les resservi, blotti dans un fauteuil près de la cheminée. Tout contre son cou, la chaîne de Tonks, lourde, comme un rappel constant de sa propre perte.
« Et Hermione ? Ca a été, hier soir ? Tu as réussi à la faire manger ? »
Rémus secoua la tête, au désespoir.
« Je suis tout aussi inquiet que toi. Tout comme Harry, elle semble avoir hérité de cet évènement d'une rage violente. Ce n'est pas la revanche qui l'anime, au contraire de ton filleul. C'est plus subtile. Une animosité bestiale. J'ai bien peur qu'elle soit difficile, lors de la prochaine pleine lune. »
Sirius soupira encore une fois. Il se pencha en arrière sur sa chaise, le visage tendu en une grimace blasée.
« Est-ce que tu le sens, toi aussi ? Cette temporalité où nous nous engluons, comme de la mélasse toxique. Je ne sais pas si l'Ordre réussira à se relever. Dumbledore est aux abonnés absents. Tout Londres fourmille de détraqueurs, et les sorciers s'enferment chez eux. Qui sait ce qui peut se passer, dans un climat aussi tendu et explosif ? Que Merlin fasse qu'il ne se décide pas de suite à attaquer la société magique ! Ou même moldue ! Nous ne pourrions pas y faire face. Harry est notre symbole ; dans son état, il n'est plus rien du tout. »
Il y avait une colère vibrante dans sa voix, sans que Rémus sache contre qui elle était dirigée. Peut-être contre lui-même, de n'avoir su protéger son filleul. Rien n'était arrivé comme cela aurait dû. Harry avait, après tout, été piégé à cause de son amour pour Sirius. L'animagus devait s'en vouloir plus que jamais d'avoir failli à son devoir envers le père de Harry.
« Souhaitons qu'il ... »
Rémus se tut, immobile, les yeux tournés vers la silhouette d'Hermione. Elle se tenait droite, les cheveux hirsutes, dans entrebâillement de la porte. Sirius suivit son regard, et ils restèrent un instant sans rien dire, attendant qu'elle bouge. Rémus finit par se lever à gestes précautionneux pour son corps sensible et vieilli avant l'âge.
« Désires-tu te joindre à nous ? »
Il indiqua de l'index un autre fauteuil, à l'oppose du sien, à gauche de Sirius. Ce dernier avait les yeux brillants dans la pièce éclairée par le feu et la vague lumière du dehors, une lumière sale, grise, synchrone avec le temps pluvieux. Hermione s'approcha sans rien dire et s'assit, les genoux contre la poitrine, sur le tapis épais à leurs pieds. Rémus, après un rapide coup d'oeil à Sirius, servit une tasse de thé du bout de sa baguette après avoir fait apparaître le récipient de porcelaine. Hermione la but avidement, en jetant des regards noirs à Sirius.
« Tu n'es pas heureuse de me voir ? » grogna ce dernier, mi-figue mi-raisin, un sourire carnassier aux lèvres.
Elle fronça le nez sans répondre, alors il haussa les épaules. Il comprenait son choc, mais appréciait peu d'en être le dindon de la farce. Il sentait l'injustice à être la victime de sa colère, mais ne savait comment y remédier. Aussi décida t-il de l'ignorer. Il appréciait Hermione, mais avait d'autres détails plus importants à régler - la main tranchée de Harry, par exemple. Nul sortilège, nulle potion ne pouvait la faire repousser, car le sort de Voldemort y veillait.
« Je te laisse à ton baby-sitting, Rémus, mon ami » lança t-il, désagréable.
Rémus l'accompagna, le regarda s'éloigner puis transplaner, et revint pour mettre de l'ordre dans son salon. Hermione n'avait pas bougé. Il termina le café froid, le regard dans les flammes. Sirius lui laissait sur les bras un problème plus important qu'il n'aurait cru. Il n'avait jamais eu d'enfant, et Hermione était une adolescente intelligente, futée et sage - en temps normal. Il n'avait pas l'habitude de la voir en une bête sauvage, les cheveux en bataille, habillée des vêtements de la veille et chiffonnés.
« Comment vont les autres ? »
Sa voix était hachée, difficile. Il ne bougea pas, comme face à un animal que le moindre mouvement pourrait faire fuir.
« Harry a perdu sa main. Ron doit faire face à un deuil difficile. » Il lui fit la liste des autres blessés moins graves, et des morts également. Sa bouche buta sur le nom de Tonks, mais il ne flancha pas. Il était adulte, et il se devait d'être courageux. Qu'elle s'inquiète de ses amis prouvait qu'elle était sur la bonne voie, celle de la guérison.
« Comment se passera la transformation ? »
Il baissa ses yeux pâles vers elle. Leurs regards se heurtèrent dans le silence qui suivit. Il hésita, puis répondit d'une façon douce, lente.
« Douloureusement. Difficilement. Mais tu es presque ... Tu es adulte » réévalua t-il, après avoir douté. Après une telle situation, elle avait indéniablement grandi. Mûri. « Je serai là pour te guider. Avec ma potion habituelle, ce sera moins ... violent que cela devrait l'être. »
« Le genre de potion que ne prend pas Greyback. » Elle avait craché ces mots avec un mépris mâtiné d'une fièvre brutale. Le regard de Rémus se fit interrogateur. Bien entendu, que Greyback ne prenait pas ce genre de breuvage. « Je lui ferait ravaler ses crocs, avec lesquels il m'a mordu » grinça t-elle. Avait-elle besoin de vider son sac ? Rémus fronça les sourcils.
« Peut-être devrais-tu te concentrer sur tes lunaisons, avant de songer à la revanche. Greyback ne ... »
« Ne me dites pas de repousser mes rêves de revanche ! » cria t-elle en se redressant, furibarde. Elle lui arrivait au menton, et ses yeux lançaient des éclairs, tout cernés qu'ils soient. Il s'était trompé - Hermione, tout comme Harry, songeait à vengeance. « Il m'a marqué ! Il a porté ses crocs, ses babines sur moi ! Il a fait couler mon sang, en maudissant mon être tout entier de sa bête ! » continua t-elle en tirant sur son tee-shirt sale. Elle dévoila une épaule amaigrie, à l'os pointant de sous une peau pâle comme la cire. Et, rosées, les marques de morsure. Rémus eut un frisson.
« Je suis navré, Hermione, mais ... »
« Pas de mais. »
Il retrouva, avec brusquerie, le ton de la Miss-je-sais-tout qu'elle était. Sa colère flamboyait dans ses yeux, et elle tendit un index accusateur vers sa poitrine, où le bout du doigt frôla sa chemise bleue. Rémus baissa les yeux, médusés.
« Vous allez m'apprendre. Mais pas à être un gentil chiot inoffensif. Je veux devenir une bête, moi aussi. Je veux apprendre à me contrôler. Et si vous ne le faites pas, j'irai voir ailleurs. »
La menace était aussi réelle et tangible que sa présence. Rémus était estomaqué et lécha ses lèvres, soudain mal à l'aise par la perspective qu'elle soulevait si simplement.
« Hermione, tu es intelligente, tu sais que cela ne fonctionne pas comme ça. Tu ne peux pas vivre sous la lune en ayant ta conscience humaine. »
Le feu ronflait près d'eux, et Rémus se sentait soudain fiévreux, malade, sous le regard d'Hermione. Il se recula d'un pas et s'assit, sans plus de force qu'un nourrisson. Il essayait de mettre de l'ordre dans ses idées, mais il devinait chez la gryffondor un air buté qu'il connaissait bien, et qui ne mènerait à rien de bon.
« S'il te plaît, ne prends pas de décisions à la légère, en te basant sur tes sentiments brutaux. Tu n'es pas aussi violente, habituellement, Hermione. T'en rends-tu compte ? Réfléchis quelques secondes, ne suis-je pas le mieux placé pour savoir ce qui est pour toi ? »
Elle secoua la tête ; déjà, elle se rasseyait sur le tapis, les jambes allongés et nues devant elle, maigrelettes. Sa jupe plissée était souillée de boue, sur sa cuisse gauche.
« Vous êtes sûrement le mieux placé pour vous planquer sans agir » répliqua t-elle méchamment. « Vous n'avez pas osé affronter le regard des parents, en troisième année, alors que vous étiez notre meilleur professeur. Ne me dites pas quoi faire - vous n'avez aucune autorité sur moi. Votre seule solution, pour être rassuré quant à mes agissements, est de m'aider à parvenir à mon but. Sinon, comptez sur moi pour vous fausser compagnie. Et comme vous l'avez dit, je peux être sacrément intelligente. »
Qui était cette jeune femme si assurée, si butée ? Où était le caractère sage et doux de la Hermione qu'il connaissait ? Elle le mettait pied au mur. Si il refusait, il ne doutait pas un instant qu'elle lui filerait entre les doigts. Elle était assez futée pour brouiller ses pistes. Il secoua la tête, l'air mécontent.
« Je ne peux rien te promettre. Je ne sais pas moi-même comment faire - me transformer en me contrôlant. Nous verrons. Cela te convient ? »
« Il faudra bien. »
Il lui jeta un coup d'oeil, et frissonna. Les lueurs du feu donnaient des allures de fauve à ses airs féminines. Elle était d'une sublime colère, comme seuls les adolescents savent en subir. Il eut soudain peur pour elle. La morsure de Greyback, tout comme l'attaque de Bellatrix sur Ron, n'avait pas uniquement laissé des séquelles physiques. Hermione, tout comme Ron, avaient été traumatisés.
Subsisterait-il encore quoi que ce soit de leurs consciences, quand leurs blessures physiques seraient totalement remises ? Rémus n'était pas prêt à y parier, hélas.
