« Ce sera à la fois ta routine, et une philosophie. As-tu quelque chose contre cela ? » demanda Rémus en voyant l'air revêche d'Hermione.
Ils étaient sortis, et il lui avait demandé d'un ton autoritaire de méditer. Il avait lu beaucoup de choses à ce sujet : hormis un moyen de baisser la tension, cela pouvait permettre à la demoiselle de faire de l'introspection, de calmer la bête en elle. Il voulait créer chez elle un réactif à une sensation, un stimuli capable de la rendre plus douce et moins dangereuse lors de sa transformation. Il n'avait aucune idée de si cela allait marcher, ou si même cela suivrait la voie qu'il désirait. Si Hermione y mettait un peu plus du sien, il était certain que cela ne pourrait lui faire du mal.
« C'est une perte de temps. Je veux apprendre à me contrôler lorsque je prendrai forme de louve. Pas à ne faire qu'un avec Mère Nature » grommela t-elle dans un mépris souverain qui lui ressemblait si peu que Rémus lui lança un regard plus navré qu'agacé.
« Et crois-tu que le contrôle vienne uniquement parce que tu le désires ? Il va falloir travailler sur toi, sur tes désirs et tes émotions, afin que tu puisses te calmer quand tu le veux. Ce sera sûrement très utile quand tu seras entièrement couverte de fourrure. »
Il s'était assis, l'air fatigué, des vêtements amples sur lui. Il se sentait comme un clown, avec ce pantalon et ce sweat-shirt larges. Hermione n'avait pas daigné changer de vêtements. Il se dégageait d'elle des effluves de saleté. Elle n'avait toujours rien mangé, et la faiblesse physique se lisait sur son visage, dans la pâleur de ses traits, dans la fièvre de ses yeux.
« Mourir de faim n'arrangera pas ta situation » fit-il la remarque, en agitant sa baguette magique ; une petite nappe se déplaça sur l'herbe rase, et une théière fumante ainsi que quelques gâteaux tout chauds apparurent. Malgré elle, Hermione les observa, sa bouche salivant sous son appétit brutal. « Prends des forces, Hermione » susurra le lycanthrope, le regard doux. Elle posa prudemment ses fesses en face de lui, et dévora littéralement en deux bouchées une pâtisserie brûlante. Du jus et du beurre coulèrent sur son menton, et elle lui fit penser dans un frisson à une bête affamée.
Lorsqu'elle eut finit d'avaler toutes les friandises, et but trois tasses de thé brûlant, elle sembla en meilleure forme mais nullement plus joyeuse. Essuyant sa bouche du dos de la main, elle se redressa d'un bond, le corps tendu.
« Que dois-je faire pour battre ce monstre ? Suis-je même capable de le tuer, transformée ou non ? »
Et, debout face à lui, campée sur ses deux jambes, elle baissa ses prunelles vers Rémus. L'ancien professeur se pencha en arrière, sur ses mains, appréciant le contact terreux sous ses doigts.
« Qui sait ? Il n'est pas immortel. Personne ne l'est. »
« Vous détournez la réponse » grogna t-elle, le nez froncé. « Je veux le tuer. Je veux sentir son sang sur ma langue, voir la peur dans ses yeux. »
« Et cela fera de toi une tueuse. Non pas une femme qui combat le mal, qui répond aux cruels par la justice, mais une assassine, qui est motivée par la vengeance. Est-ce cela que tu veux ? »
« Bien sûr. Rémus, Tonks est morte. N'avez-vous pas envie de leur prendre la vie, à ces êtres qui ont ravi votre bien-aimée ? »
Elle tentait de raviver une flamme chez lui. Il se leva, mécontent, furieux même. Cette gamine, habituellement si futée qu'il la voyait parfaitement partie pour une brillante carrière de ministre plus tard, rampait aux bas-fonds de l'humanité par soif de revanche.
« Non. Tonks n'était pas ainsi. Elle n'aurait pas voulu que je me transforme en meurtrier pour elle. »
« Foutaises ! »
Il allait répliquer, mais elle l'en empêcha. La gifle retentit dans ses oreilles comme le tintement de cloches cristallines. Rémus eut un grognement aux lèvres, mais Hermione revenait déjà à l'attaque. Un flot d'injures lui coulait dessus, tout comme une pluie de coups. Sous la douleur, il tenta de mettre un sens sur les mots qu'elle criait, qu'elle vomissait.
« Il a gâché ma vie ! Vous l'avez dit vous-même, les lycans ont très mauvaise réputation ! Même si je bois votre fichue potion, que vais-je devenir ? Je veux le détruire, comme il m'a détruite, comme il a détruit la vie de Harry ou de Ron. Je veux le tuer ! Les tuer tous, ces mangemorts cruels, arrogants, assassins ! » Elle postillonnait, et ses poings repliés convulsivement frappait le torse frêle de Rémus, au point qu'il reculait, pas à pas. Il ne savait comment réagir, jusqu'à ce qu'il perçoive les pleurs dans la gorge, et les larmes sous les paupières crispées.
« Hermione, Hermione, par Merlin, calme-toi, tout ira bien » mentit-il, en la prenant par surprise dans ses bras. Il sentait déjà les bleus fleurir sur sa peau, cuisants et douloureux, mais ce n'était rien comparé à la tristesse de la sentir s'amollir contre lui en sanglotant. Elle n'était qu'une enfant, aux portes de l'âge adulte, trop rapidement poussée dans la réalité dangereuse et sombre. Il n'avait jamais su réconforter les autres, surtout quand ils pleuraient ; Tonks savait si bien le faire. Il écrasa une larme sur sa propre joue, et tapota le dos féminin, tremblant contre lui. « Tu ne sais plus ce que tu dis, ni contre qui tourner ta rage. Voldemort, les Mangemorts, Greyback ... Nous allons vaincre, car nous sommes le seul rempart entre l'enfer et ce monde-ci. Nous n'avons nul échappatoire. Nous donnerons tout ce que nous avons. Et même ce que nous n'avons plus. » Ceux que nous n'avons plus, aussi. Les rétines brûlées par les souvenirs, il inspira profondément. Hermione avait cessé de pleurer, et il retrouva un peu de l'adolescente innocente dans son air déterminé mais calme.
« Retournons méditer » fit-elle, finalement, d'une voix morne.
Deux jours passèrent ainsi. Dire qu'ils s'apprivoisaient n'aurait pas été le mot de trop : Rémus sentait l'appel de la pleine lune venir à lui. La fatigue s'alourdissait sur ses épaules comme un châle d'or fondu. Hermione, quant à elle, semblait s'être apaisée, mais il voyait encore dans ses yeux la folie lupine, la démence destructrice qui couvaient en elle. Peut-être que sa première transformation délivrerait quelque chose.
« Rémus ? » fit la voix de Sirius, en observant son ami ouvrir la porte, dans la matinée du jeudi. La pleine lune était à présent passée, et il avait parfaitement calculé son timing. Il n'était pas venu seul, le chien fou et noir : Ginny et Ron l'accompagnaient. Les deux Weasley tiraient deux têtes de trois pieds de longs, et Sirius ne put s'empêcher de grimacer en leur voyant à tous le teint livide et des cernes noires. « Rémus ? » répéta t-il, et l'ancien professeur cligna des yeux comme une chouette, avant de les laisser entrer. L'ancien détenu d'Azkaban remarqua immédiatement une claudication, et la façon de se mouvoir de son ami, comme si chacun de ses os était si sensible qu'au moindre choc il serait réduit en poussière.
Le salon fut une nouvelle fois l'assaut des invités, et thé, café et gâteaux refirent leur apparition. Le peu de conversation qui crevait le silence pesant était due à Sirius, et à ses vaines tentatives de paraître enjoué.
« Où est Hermione ? » s'enquit finalement Ginny, et Ron rougit, manifestement honteux de n'avoir pas demandé des nouvelles de sa meilleure amie.
A leur grande surprise à tous, Rémus sembla lancer des éclairs, grognant et râlant, les poings sur les hanches, soudain plus vivant que depuis leur entrée dans la maisonnée. Il grommela encore un peu, puis après avoir hésité, découvrit un pan de sa chemise : sa peau pâle portait des stigmates de griffures et de morsures. Leur sang ne fit qu'un tour, et les trois cerveaux n'eurent besoin que d'une demi-seconde pour savoir qui avait fait ça.
« Oui » fit Rémus en voyant leurs visages crispés. « Cela ne s'est pas passé comme nous l'avions convenu, ni même espéré. Hermione, elle ... Elle était devenue plus sauvage que tous ceux que j'ai vu. Greyback me semblait presque un agneau, quand elle m'a sauté dessus. La lune auréolé sa fourrure châtain, fauve, et donnait des airs féroces à ses crocs, avant qu'ils ne se plantent dans mon corps de loup. » Il soupira ; Sirius avait le visage fermé, songeant à l'allure lupine de Rémus, souffreteuse, à cause de sa grande fatigue. Une jeune louve, à peine sa première transformation achevée, n'avait dû avoir aucun mal à le balayer d'un coup de griffe. « La nuit a été longue. Je n'avais pas bu ma potion, et j'avais l'esprit confus, embrouillé par l'appel de la lune. Mais je gardais en tête une seule chose, rester près d'elle. Peut-être ne l'ai-je fait que par esprit de la meute. En tout cas ... Nous sommes vivants. C'est ce qui pouvait arriver de mieux, non ? » et son ton grinçant leur donna un frisson.
« Je veux la voir » demanda Ron, les mains crispés sur ses genoux ; Ginny hocha furieusement la tête. Tous deux fronçaient les sourcils, farouchement déterminés à voir de leurs propres yeux leur amie.
« Rien ne t'en empêche, va donc ! » grogna Sirius. Ron sursauta, mais ne demanda pas son reste ; lui et Ginny montèrent l'escalier grinçant, laissant les deux adultes seuls. « C'était si horrible ? Par Merlin ! » jura t-il, alors que Rémus retirait enfin sa chemise. Sirius comprit pourquoi il n'avait pas entièrement découvert ses blessures devant les adolescents : certaines étaient affreuses à voir, et il doutait même que cela guérisse entièrement. Il se mit en devoir, après en avoir discuté avec Rémus, de le soigner au mieux. Potions, onguents et baguettes furent prêts, et tout en prenant soin de son ami, il tenta de l'avertir. « Elle ne peut pas rester. A la prochaine pleine lune, elle te tuera. Qu'est-ce qui l'a rendue aussi agressive ? N'a t-elle pas voulu boire ta fichue potion ? Tu aurais du lui en faire avaler de force. »
« Je ne veux pas la forcer. Elle a déjà été traumatisé par Greyback. Elle doit apprendre à être elle-même et accepter de garder son contrôle, car si je l'y oblige, crois-tu qu'elle ne me filera pas entre les doigts ? La revanche, voilà ce qu'elle veut. Sur Greyback, sur les mangemorts. Elle m'a fait peur, hier. Elle m'a terrifié. Je pensais qu'avec la méditation que je lui prodiguais, elle ... Elle accepterait de boire la potion. Ou qu'elle serait plus calme. Tu parles ! »
Il grimaça, et tourna son visage vers Sirius. Le brun lui lança un regard, et eut un sourire en coin.
« C'est une gamine. On va bien trouver. Quitte à ce que, moi, je lui fasse avaler la potion de force. On l'enchaînera. Ce serait triste d'en arriver à une telle extrémité. Mais sa violence ... » Son index courut le long du dos de Rémus, en parallèle à une large griffure le long de la colonne. Un peu plus, et elle atteignait moelle, os, nerfs. Elle avait failli le tuer. C'était clairement visible. Rémus se tenait voûté, épuisé.
« Peut-être que la présence de Ron et Ginny va l'aider ? » espéra l'ancien professeur, en remettant finalement sa chemise à gestes précautionneux.
« Je ne veux pas vous voir ! » gronda la Gryffondor, le regard noir. Ginny et Ron se tenaient dans l'entrebaîllement de sa porte. La rousse se cachait délibérément derrière son frère, seul son visage dépassant d'un bout d'épaule. Mais Ron, l'air buté, restait droit comme un I.
« Raconte nous ce qui s'est passé. Pourquoi tu as fais du mal à Rémus ? Il est notre ami. Il veut simplement t'aider - même moi je le sais » releva t-il d'un ton obstiné. Hermione continua de le toiser, assise sur son lit, le corps tout avachi. « Tout ira bien, on va t'aider, d'accord ? » fit la petite voix de Ginny, mais Hermione tempêta aussitôt, les lèvres retroussées. Son calme, gagné durement les derniers jours grâce à sa méditation de Rémus, semblait envolé. Dissipé.
« Tout ira bien ?! Comment cela peut-il aller bien ? J'ai failli tuer celui qui veut m'apprendre à être une louve ! Si il ne peut même pas se mesurer à moi, comment va t-on faire ? Et vous, vous tentez de garder la face, mais je sais que vous êtes anéantis par la mort de Molly ! Vous devriez avoir, comme moi, la rage au coeur ! Et vous êtes là, calmes, tranquilles, à attendre que je vous raconte ma jolie histoire de ma balade sous la lune ! »
« Je t'interdis de dire tout ça ! Comment oses-tu penser que nous ne voulons pas venger notre mère ?! » s'écria Ginny comme un chat échaudé, entrant soudain dans la pièce d'un pas conquérant, les joues cramoisies. « Tu t'es couverte de fourrure, la belle affaire ! Tu devrais t'estimer heureuse d'avoir encore tes deux parents, quelque part au dehors ! Plutôt que de faire des efforts, tu cries sur Rémus, sur tout le monde ! Sirius en a parlé, au QG. Il dit que tu es devenue odieuse, depuis la morsure de Greyback. Grandis un peu ! Cela ne fais de toi qu'une louve-garou deux, trois nuits par mois ! Le reste du temps, tu es toujours notre Hermione ! Mais je vais finir par croire que le loup l'a mangé » tonna Ginny, les yeux emplis de larmes de colère.
Et, sur ces mots, elle descendit l'escalier quatre à quatre, laissant un Ron parfaitement immobile, comme mort, sur le pas de la porte. Il hésita, esquissant un pas à l'intérieur, puis alla à la suite de sa soeur jusque dans le salon. Il n'avait pas encore le courage d'affronter cette Hermione au caractère si méchant. Il n'avait pas encore digéré ses propos sur sa mère. Il ne voulait pas être cruel envers elle, mais il ne pouvait s'empêcher de penser que Ginny avait bien fait de dire tout ça. Déjà, Ginny s'asseyait près de Sirius, l'air buté. Peut-être qu'Hermione viendrait s'excuser, avant qu'ils ne partent.
Elle ne vint pas.
