« Ginny était livide de colère. Ron n'a plus dit un mot. Qu'est-ce que tu leur a dit pour les faire fuir ainsi ? » déclara Rémus, immobile dans l'air pesant de la petite chambre.
Hermione s'était allongée au sol. Au moins s'était-elle changée. Rémus ne comprenait pas ce qui lui passait par la tête ; avait-elle ce qu'on appelait la crise de l'adolescence ? Ou la morsure et la transformation l'avaient-elles rendu totalement folle ? Il avais les yeux baissés vers elle, plus sombres à cause du manque de lumière à l'extérieur. Elle avait ses paupières fermées très fort. Tout son corps était raide, dans sa robe noire à rubans à la ceinture.
« Tu devrais faire attention à ce que tu dis à tes amis » continua t-il, et remarquant un tressaillement à la commissure des lèvres de la demoiselle, de surenchérir : « Et tu devrais prendre garde à ne pas te perdre toi-même. » Il hocha la tête par devers lui, et allait partir quand elle le retint, littéralement : une main enserra sa cheville. Il ne sursauta pas, et fronça les sourcils devant la force qu'elle déploya pour l'empêcher de s'en aller. Les yeux de la demoiselle brillaient d'une lueur qu'il n'aurait su comprendre entièrement.
« Pourquoi est-ce que je suis devenue aussi brutale ? Qu'est-ce qui m'arrive, Rémus ? J'ai peur, je n'arrive pas à me contenir, et si tes leçons de méditation m'ont aidé, elles ont été balayé comme poussière au vent. C'est comme si nous étions deux, à présent ; la bête en moi prend dominance, je sens son joug violent en moi. »
Elle s'était assise, les jambes repliées sous elle, les yeux papillonnants. Rémus s'en voulut d'être aussi dur avec elle : elle n'avait même pas seize ans, et la voilà qui se retrouvait avec de tels évènements sur le dos. Il s'accroupit, et caressa son visage ; elle se raidit mais le laissa faire. Il crut voir une lueur mordorée, dans ses yeux bruns, comme si la bête appréciait son geste.
« Peut-être devrions-nous voir alors notre situation du point de vue d'un loup. Nous sommes de la même meute. Tu es peut-être plus forte, plus jeune que moi, mais mon expérience m'a apprit ce qui était bon, pour toi comme pour moi. »
« Ce qui est bon pour toi ne l'est peut-être pas pour moi » glissa t-elle avec une pointe de rancoeur. Il réfléchit quelques secondes, avant de venir s'accorder à son avis.
« Tu as raison. Même en tant qu'ami, en tant que tuteur, je ne devrais pas avoir à choisir ce qui est bon pour toi. Mais peut-être puis-je te faire partager mon point de vue. » Elle hocha la tête tout contre son torse. Elle s'était rapprochée, jusqu'à se blottir contre son corps frêle. « Tu ne sais pas encore te dominer, et tu laisses la louve faire ce qu'elle désire, même sous ta peau de femme. Tu ne m'écoutes pas, tu ne veux pas que quiconque t'oblige à suivre une voie, mais tu ne sais même pas prendre de décision. Je suis désolé de t'apprendre qu'il va falloir que tu choisisse : souhaites-tu mon enseignement, quitte à ne pas forcément avoir ce que tu désires ? Ou préfères-tu t'en aller ? Je pourrais te dire que tu seras livrée à toi-même, mais je ne me ferai aucun souci, tu es forte. Cependant ... J'apprécierai que tu restes. » Pour ton propre bien, faillit-il ajouter, mais il se retint.
« Vont-ils m'en vouloir encore longtemps ? » demanda t-elle après un long silence, le ton penaud. Rémus manqua de rire - elle se souciait enfin des autres ?
« Pas si tu mets de côté ton caractère buté pour aller t'excuser. Hermione ? »
Elle leva la tête. Il caressa de sa main rêche ses cheveux emmêlés ; sa peau calleuse accrocha ici et là quelques mèches. Ils se regardèrent quelques secondes en silence, et il lécha ses lèvres ; des yeux mordorés le regardaient attentivement, avec un air scrutateur.
« Acceptes-tu d'être mon élève, de nouveau ? »
Il avait l'impression de sceller un pacte, avec elle. Mais quand il la vit sourire doucement, timidement, à son propos, il sentit son coeur se tordre devant la douceur de cet instant. Oubliées, les blessures mortelles qu'elle lui avait infligé. Oubliés, les mots durs, les insultes et les cris. Il n'y avait plus qu'elle, cette adolescente en fleur, ou plutôt en fourrure, aux yeux aux reflets de louve.
« J'essaierai d'être sage » fit-elle, et un léger éclat de rire ponctua son propos. Il n'y avait pas eu de rire depuis longtemps aux oreilles de Rémus ; plus de rire aussi beau, qui annonçait non une paix, mais un désir de paix. Et c'était un pas vers la rédemption.
Hermione avait tenue sa promesse. Elle n'était pas douce comme une biche à chaque instant du jour, mais elle était somme toute devenue de plus agréable compagnie. Rémus avait demandé à Sirius de revenir, avec d'autres membres de l'Ordre, mais ils étaient fortement occupés à mener une enquête à propos d'une taupe dans l'Ordre. Deux de leurs actions contre des mangemorts avaient été sabotées. Rémus avait presque guéri de ses blessures de la pleine lune précédente, et il prenait un peu plus de plaisir chaque jour à converser avec la jeune Hermione. Elle fêterait ses seize ans en septembre, mais elle semblait plus vieille, plus adulte. Souvent, quand elle requérait le calme, auprès du feu qui ronflait malgré l'été dans la cheminée, assise tranquillement, elle lui faisait penser à Lily. Ses pensées étaient alors tristement tournées vers un passé conquis, vaincu et mort. Il rejetait toutes les réminiscence qui lui venait, de peur de craquer ; Tonks avait toujours su le réconforter, avec sa douceur, sa voix dynamique, son optimisme. Elle lui manquait à un point qu'il n'aurait pas cru. Sa chère Nymphadora.
« Rémus ? Tout va bien ? »
Elle avait réussi à dompter en partie la louve. Si elle avait encore des éclats et des accès de violence, telle une panthère en furie, Hermione était redevenue l'élève modèle qu'il avait eu il y avait cela plus de deux ans. Elle lui inspirait de nouveau ce respect infini pour son intelligence vive et sa culture, mais aussi pour son caractère redevenu celui qui était le sien. Il n'avait jamais eu d'enfant, et il se sentait étrangement paternel, protecteur ; peut-être avait-il ancré en lui ses propres paroles : une meute.
« Oui, merci. »
« Est-ce vos côtes qui vous font souffrir ? » demanda t-elle d'une voix inconsolable ; elle les lui avait fêlé, lors de sa première transformation. La prochaine pleine lune, moins de quinze jours plus tard, la mettait dans un état d'angoisse pesant. Elle avait accepté, à contrecoeur, de prendre la potion ce soir-là.
« Non, non, ne t'inquiètes pas » dit-il en rougissant vaguement ; lorsqu'elle s'était calmée, et qu'il avait fait inconsciemment la liste de ses blessures à un Sirius à distance parlant grâce au feu de cheminée, elle avait absolument voulu le soigner comme l'avait fait son ami. Rémus avait refusé, détestant l'idée qu'elle ne voit son corps délabré. De plus, cette intimité était inconcevable. Elle était mineure, et si il n'avait aimé que Tonks, il craignait que ce genre de gestes ne les amène à une situation délicate, gênante et qui détruirait ce qu'ils construisaient. Il était de dix sept ans son aîné, et se postait en père de substitution.
« Souhaiterais-tu sortir un peu en ville ? Nous ne sommes quasiment pas sortis de cette maison depuis que tu es là. Tu voudrais aller dans un salon de thé ? Ou t'acheter des vêtements ? Ou une librairie ? » demanda t-il avec un léger sourire. Il avait vu son regard s'éclairer à l'idée de s'échapper un peu de ces quatre murs. Non pas qu'il la maintienne prisonnière, mais l'ébullition de Londres et des mangemorts, du retour de Voldemort, avait chamboulé tout le monde extérieur. Pourtant, il devait se rendre à l'évidence : une balade ne leur ferait pas de mal.
« Nous pourrions nous arranger une sortie » fit-il doucement ; il devrait sûrement en parler à Sirius tout d'abord. Le chemin de traverse était-il sûr ? Les mangemorts en étaient-ils à déjà couvrir de leur pouvoir tout Londres, ou pouvaient-ils encore sortir sans craindre pour leurs vies ? Sirius saurait. Il viendrait sûrement avec eux. Rémus la laissa continuer de lire, mais ne put s'empêcher de noter le rose délicat à ses joues.
« Sirius, tu en es sûr ? »
Rémus grimaçait doucement. Ils se tenaient tous les deux dans le hall du QG de l'ordre, square Grimmaurd. La maison de Sirius sentait le renfermé, l'humidité, et les toiles d'araignées auraient fait le bonheur d'une acromentule. L'animagus éclata d'un rire semblable à un aboiement, et ils passèrent dans le salon. Au-dehors, il faisait étrangement froid et gris pour une journée d'été.
« Tout ira bien. Tu les crois vraiment assez fous pour attaquer un tel endroit ? De plus, les Aurors s'assurent de la sécurité du chemin de Traverse. Allons, mon ami, tu ne peux vivre claquemuré chez toi. »
Rémus sentait chez Sirius le besoin de mettre le nez dehors. Peut-être devrait-il prendre sa forme de chien noir, mais cela ne l'arrêterait pas. Il désirait un peu d'action, et Rémus doutait à présent que sortir soit une bonne idée. Certes, il n'aurait pas imaginé que Sirius lui mente : des Aurors envoyés par le ministère devaient effectivement faire des rondes. Mais les Mangemorts pouvaient attaquer. Pourtant, son vieil ami avait raison : il ne pouvait rester à trembler jusqu'à ce que quelqu'un règle le problème pour lui.
« Je pense que passer à Fleury & Bott lui fera plaisir » glissa t-il sous le regard inquisiteur et sombre de Sirius.
Hermione avait monté l'escalier ; à l'étage se tenaient Harry, Ron, Ginny, les jumeaux Weasley. Il espérait qu'elle ne ferait aucune bêtise. Mais elle s'était beaucoup calmé depuis l'altercation chez lui. Il s'installa dans un fauteuil défoncé, en remuant d'un air gêné. Il n'avait plus l'habitude de ne pas l'avoir sous les yeux. Ils avaient quasiment vécu l'un avec l'autre jour comme nuit pendant presque un mois. Son absence lui formait comme une gêne physique. Comme si on lui avait enlevé sa main directrice.
« Est-ce que vous voulez bien m'excuser ? » demanda t-elle, les yeux baissés, sous le regard inquisiteur de ses amis. Harry était assis dans une grande chaise de bois noir, et il lui avait fait penser à un roi déchu, son moignon bandé tenu contre son torse par une attelle magique. Les jumeaux étaient l'un contre l'autre, adossés à un mur, où des tentures sombres et déchiquetées faisaient penser à un château dans un film d'horreur. Tout semblait mangé aux mites, vieux et sale. Enfin, Ginny et Ron étaient installés sur un vieux matelas au sol ; la jeune femme était assise en tailleur et regardait obstinément le sol, quant à Ron il l'observait, mais avait l'oeil brillant et lointain.
« Ainsi donc, ils n'ont pas exagéré » tonna Harry d'une voix grave d'outre-tombe, et s'attirant par-là même le regard de reproche des deux Weasley ayant subi la tempête d'Hermione.
Elle inspira et secoua la tête, les mains crispées le long de son corps tendu. Elle releva doucement le regard, et croisa celui de Harry. De ce vert si beau, hérité de sa génitrice, ses yeux étaient devenus d'un vert sombre, comme pour s'allier à l'humeur du survivant. Il avait maigri, et son corps avait subi le contrecoup de la perte de sa main droite. Il allait devoir apprendre à se servir de sa baguette de la main gauche - chose plus compliquée qu'elle n'en avait l'air.
« Rémus m'aide à apprivoiser ma bête » tenta t-elle pour expliquer son humeur de la dernière fois. Elle songea à la satisfaction malsaine qu'elle avait ressentie, à jeter de tels mots méchants aux visages de ses amis. « Je suppose que, vous comme moi, nous ne pouvons qu'avancer, à présent. » Ron détourna les yeux, et Ginny hocha la tête sèchement. « Suis-je encore votre amie ? » Les mots avaient franchis ses lèvres, et le silence qui suivit la terrorisa. Elle avait espéré, follement, vainement, qu'ils la rassurent à la première seconde où elle aurait posé son interrogation. Qu'ils se mettent à rire de son désespoir, qu'ils trouvent cela idiot qu'elle ait pu douter d'eux. Les voir hésiter, réfléchir à cette hypothèse lui creva le coeur.
« Nous ferons avec ton changement, comme tu te feras aux nôtres » prononça Harry, sentencieux.
« Comment vas-tu ? Comment allez-vous, tous ? La vie doit être difficile, au QG » marmonna t-elle avec embarras.
Les murs devaient être la prison de leur tristesse, le rappel sans cesse de leur échec. Elle avait la chance de vivre dans une maison accueillante, chaleureuse, où elle s'était mise à participer à la cuisine et au ménage. Rémus était sage, calme et parfois distant, mais il n'était pas un rappel incessant de sa condition - même si il était un lycanthrope, elle ne songeait pas forcément à cela quand elle posait les yeux sur sa carrure maladive. Elle pensait à lui comme à un mentor, à un homme intelligent, qui lui tendait une main amicale dans un moment difficile.
« Nous levons la tête haute, pour ne pas montrer aux mangemorts qu'ils nous ont blessé. Nous préparons une contre attaque. Nous cherchons à les atteindre durement. » La voix de Harry aurait pu avoir des crocs tant elle était agressive. Il serra convulsivement son moignon contre son torse. Ginny se leva et, s'immobilisant derrière Harry, ses deux mains sur les épaules du survivant, elle toisa enfin Hermione, de son regard le plus dur.
« Peut-être ne devrions nous pas lui en parler. Elle et Rémus doivent se concentrer sur sa guérison. »
Hermione fronça les sourcils. Ginny avait toujours été son amie ; pourquoi décidait-elle de la dédaigner ainsi ? A cause de la dernière fois, de son éclat stupide ? S'être excuser ne suffisait-il pas ? Hermione ne pouvait rien faire d'autre, et impuissante, elle regarda ses amis décider tacitement de la laisser en-dehors de leurs rêves de vengeance. Les poings crispés, elle s'autorisa à élever la voix, la colère lui montant au nez comme la moutarde.
« Je veux les détruire, moi aussi ! Greyback, Malfoy, Crabe, Goyle, Voldemort ... Je veux leur mort, autant que vous ! »
La bête se dévoilait sous son phrasé rauque, et elle se tut, apeurée qu'elle ne puisse prendre le contrôle. Elle secoua la tête, doucement, lentement.
« Ne me tenez pas à l'écart. Je pourrais vous aider à monter un plan ? »
Harry cligna des yeux, renifla et secoua la tête ; sa main valide fouetta l'air, et Hermione ressentit ce geste comme une claque. Par ce mouvement fluide et méprisant, il la congédiait ? Le regard de Harry avait changé de lueur. Elle n'aimait pas cette étincelle dans ses yeux. Elle semblait vouloir signifier qu'il la tenait à présent pour une moins-que-rien. Il ne pouvait pas lui faire ça !
« Tant que tu vis avec Rémus, il nous sera difficile de compter sur toi. Je ne dis pas que tu nous seras inutile, mais ... » Hermione sentit son coeur cesser de battre. « Tant que tu apprends à contrôler ta partie de louve, tu seras un danger pour nous. Sous toutes tes formes. »
Elle grimaça, voulut hausser les épaules, mais c'était trop important pour feindre que ça ne l'était pas. Elle aurait voulu pleurer. L'idée d'aller se promener à Fleury et Botts n'avait plus rien d'attirant. Elle délaissa ceux qu'elle avait appelé amis, alors que les jumeaux prenaient sa défense mollement. Elle descendit l'escalier rapidement et rejoignit Rémus dans la salle à manger. Elle interrompait apparemment une conversation, mais elle s'en fichait. Le regard pâle de Rémus se leva vers elle, curieux, et elle vit la compréhension se faire dans ses yeux. Elle ne le supporta pas.
« Je suis fatiguée, je t'en prie, rentrons » supplia t-elle en ignorant le regard acéré de Sirius.
Rémus hésita une seconde seulement, avant de se lever, le plus sérieux du monde.
« Allons, mon ami, vous pouvez rester ici, et ... »
« Non, elle a raison, je me sens harassé également. Nous reviendrons bientôt, après sa deuxième lunaison. »
Sirius semblait ébahi qu'il suive docilement Hermione. Mais Rémus, si il ne connaissait pas la teneur de l'évènement, avait compris d'instinct qu'Hermione avait un besoin crucial d'être seul. Il préférait froisser Sirius plutôt que de mettre à bas tous ses efforts pour apprendre à Hermione à se contrôler. Après avoir fait des adieux plutôt froids, ils retournèrent chez Rémus. La porte passée, Hermione se laissa tomber dans un fauteuil ; elle aurait voulu fondre en larmes, mais elle n'en avait pas la force.
« Souhaites-tu en parler ? »
Elle secoua la tête, heureuse qu'il n'insiste pas.
« Demain, nous travaillerons pour ta prochaine pleine lune. Elle approche à grands pas. »
