« Comment te sens-tu ? Tendue ? »

Hermione retint une grimace. Son dos lui faisait mal, mais surtout sa féminité s'était fait présente trois jours plus tôt. Elle détestait être une femme, surtout en ce moment important ; cela éveillait en elle maintes questions. Saignerait-elle sous sa forme de louve ? Comment fonctionnait le système reproductif des lycanthropes ? Et leur gestation, sous forme de loup ? Elle secoua la tête, et fit rapidement une tresse de ses cheveux bouclés en bataille. Rémus se tenait assis sur un rocher dans le jardin, près d'elle. Il avait fait monter des cages, dont les barreaux avaient été renforcés par la magie. Près d'eux, un chaudron fumait. Rogue leur avait fourni de quoi boire ; il n'y avait plus qu'à réchauffer.

« Est-ce que ce sera à chaque fois aussi douloureux ? »

« Ton corps s'habituera au bout d'un moment, mais cela prendra quelques années. »

Elle détourna les yeux pour observer les alentours. Rémus avait la chance de vivre dans un petit coin près d'une forêt, à plusieurs kilomètres du premier village anglais. Mais Hermione avait promit de prendre la fichue potion. Rémus avait insisté, et elle avait décidé d'être docile. Pourtant, alors que le jour tombait et que l'air frais remontait du sol, la faisant frissonner, elle sentait percer en elle cette volonté bestiale de fuir sa future condition de louve tranquille. Elle aurait voulu galoper, chasser, trouver d'autres lycans - l'esprit de la meute s'insérait dans son esprit comme un serpent vicieux.

« Est-ce que ça a mauvais goût ? » demanda t-elle à contrecoeur, comme gênée d'y voir une certaine importance. Ses cils baissés, elle regardait obstinément l'herbe à leur pied, vaguement roussi par le soleil.

« On ne peut pas dire que ce soit bon » répondit Rémus avec un petit rire, qui surprit Hermione. Elle leva le regard, et cilla en voyant le visage du lycan métamorphosé le temps de quelques secondes, faisant disparaître la fatigue, la maigreur, la vieillesse précoce sur ses traits. Elle aimait quand il riait. C'était un son agréable, qui lui mettait du baume au coeur.

« Allons-y » déclara t-il après quelques minutes. Le firmament s'assombrissait, et Hermione se redressa, tendue. Il y avait cette pression, en elle, qui montait comme un ras-de-marée. La potion allait-elle calmer cette gêne ? Hermione attrapa le récipient en terre cuite que lui tendit son aîné et, lorsqu'il se fut servi, il lui fit un clin d'oeil et ils burent à l'unisson. Le goût amer, très fort, manqua de la faire vomir ; elle calma son haut-le-coeur en toussant et en appuyant sur sa poitrine, comme si elle pouvait y garder sa nausée.

« Tout ira bien, d'accord ? »

Rémus la regardait d'un air soudain plus vif, plus sérieux. Elle frissonna. Puis, l'attrait de la lune la happa. La douleur la fit sienne. Et la transformation commença.


Elle ouvrit les yeux. La douleur avait disparue. Tout son corps, jeune, dynamique, agile, souhaitait courir, galoper, se dépenser. Hermione se contenta, pour l'instant, de se redresser - était-elle tombée ? Son être tout entier était couvert d'une jolie fourrure châtain, et elle sentait la moindre odeur. Celle qui l'amena à tourner les yeux des alentours fut celle de Rémus, un effluve musqué, masculin. Son corps était bien plus maigre que le sien, et sa fourrure semblait plus éparse. Elle sentit une bouffée de pitié pour cet homme, qui méritait mieux que cet ersatz de loup et d'homme. Etait-ce sa lycanthropie qui était défaillante, qui le rendait malade, fatigué, qui l'empêchait d'être fort ?

Rémus tourna son museau vers elle, renifla à son tour ; une légère étincelle alluma ses yeux, et il se détourna. Hermione ressentit la gêne en lui, l'embarras, et comprit que leurs émotions émanaient d'eux comme des hormones. Ils étaient incapables de mentir. Ils étaient des bêtes, ils étaient vrais. Elle s'approcha de lui, à moitié sur deux pattes, et frotta son museau garni de crocs nouveaux contre lui, sans le mordre, en léchant la fourrure de son cou. Elle ne lui ferait pas de mal, cette fois, elle se contrôlait. Rémus se tourna, lécha à son tour le haut de son crâne, et s'éloigna, l'invitant à venir.

Ils marchèrent, sous la lune qui, à présent, semblait être le regard d'une mère, maternelle, bienfaitrice, douce. Hermione avait envie de courir, de se rouler en boule et de sentir l'esprit de la meute, contre elle, comme des bêtes entremêlées. Elle sentait la louve qui s'émerveillait de cette nuit si belle. Mais elle n'était pas réellement libre. Elle le regrettait passablement - un bout d'elle le regrettait.

Rémus la fit s'allonger près de lui, tout en haut d'une colline. Ils avaient dévoré les kilomètres, et elle avait ré-évalué son opinion sur son mentor : sa forme avait beau paraître frêle, il semblait avoir lui aussi cette vivacité lupine. Ils se blottirent l'un contre l'autre, mélangeant leurs odeurs, observant calmement la ville en contrebas. Les lumières lointaines formaient comme un réseau d'étoiles éparses, dans cette nuit déjà bien avancée. La lune nimbait le reste du paysage d'étincelles argentées. Hermione se sentait bien. Elle se sentait protégée, bizarrement - Rémus n'avait rien d'un guerrier, selon elle, mais il avait, depuis le début, tout fait pour l'aider. Elle le remercia mentalement d'un coup de langue sur l'oreille, et se blottit plus fort contre lui.

Peut-être finit-elle par s'endormir, épuisée par leur longue marche, par la douleur de sa transformation.

Lorsqu'elle se réveilla, elle était allongée sur un matelas. Rémus, avachi sur une chaise, dormait avec un léger ronflement. Fronçant les sourcils, elle réalisa que son retour sous forme humaine avait été nettement moins douloureux, au point de la laisser dormir. Elle s'approcha de son mentor et, d'un coup de baguette léger, le fit tomber sur le lit doucement. Il n'avait pas à dormir sur une chaise, à veiller sur elle. Hésitante, elle s'allongea dos à lui. Pourtant, elle ne pouvait le nier : comme lorsqu'ils étaient loups, elle était rassurée de le sentir contre elle, sa chaude présence, et, dans un reniflement, elle sentit son odeur à lui par les derniers vestiges de son odorat exacerbé. Elle sourit et, alors que les premières lueurs de l'aube rayonnaient dans sa chambre par un rideau ouvert, elle sombra à nouveau dans le sommeil.


Ses bras rencontrèrent le vide. Elle papillonna des paupières, s'étira, et se souvint de son geste de l'aube ; une gêne pointa le bout de son nez, et elle fut reconnaissante à Rémus de s'être simplement éclipsé lorsqu'il s'était levé. Une odeur agréable de café et de nourriture chaude, de viennoiserie peut-être, embaumait la maison ; elle se dépêcha de prendre une douche brûlante, de laver ses pieds et ses mains pleins de terre, et de se changer. Elle dévala les escaliers, et faillait heurter Rémus qui montait avec un plateau. Ils sourirent, et allèrent s'installer devant la cheminée, endroit devenu leur préféré.

« Bien dormi ? »

La question semblait innocente, mais Hermione y vit le sous-entendu embarrassant, la question gênante de la présence de Rémus dans son lit, littéralement. Elle rougit, et bafouilla, cherchant une excuse plausible, jusqu'à gémir à moitié la vérité :

« Je ne voulais pas que tu dormes sur ta chaise, cela aurait été inconfortable, tu aurais mal dormi ... »

Rémus, en train de servir le café et le thé, lui lança un coup d'oeil surpris, puis hocha la tête, un peu sèchement.

« Merci. »

Il alla chercher le petit déjeuner dans la cuisine, laissant Hermione s'installer dans son fauteuil. Il était presque midi, ils avaient énormément dormi, mais même si elle s sentait encore cotonneuse de son sommeil, la journée s'annonçait agréable. Elle mordit dans un croissant encore chaud, appréciant le goût prononcé de beurre, la chaleur sur sa langue, le croustillant. Rémus partagea avec elle le petit déjeuner, curieusement très calme. Les cernes de ses yeux avaient été encore creusées. La jeune femme hésita, puis en posant sa tasse de thé, prit sa décision.

« Qu'est-ce qui te fatigue autant ? Ta transformation ? Tu ... Tu sembles toujours si affaibli. Même ton loup. »

Pointer ainsi du doigt sa faiblesse semblait dangereux, blessant. Le regard pâle de Rémus la piqua, et elle rougit de nouveau tout en soutenant son regard. Elle refusait d'abandonner. Elle voulait aider Rémus. Elle voulait lui offrir cette vivacité à laquelle il avait droit. Il n''était pas vieux. Il n'avait même pas quarante ans ! Il n'aurait pas dû être aussi las, aussi rompu.

« C'est simplement ma constitution. Je vieillis mal, et ma lycanthropie pompe mon énergie. Ma transformation est donc bien peu agréable, pour moi comme pour ceux qui la regardent, car je manque cruellement de vigueur. »

Il semblait vidé, en disant cela - regrettait-il d'avoir un corps aussi traître ? Hermione nota clairement chaque mot dans son cerveau, afin de pouvoir chercher pour après un remède. Elle se demanda si, en trouvant un remède contre ce manque d'énergie, contre cette fatigue constante, Rémus sourirait et rirait plus souvent. Elle l'espérait. Elle croisa le regard de Rémus, hocha la tête à son explication. Ils nettoyèrent les vestiges de leur repas, puis vaquèrent à leurs occupations. Hermione en profita pour faire une petite pile discrète de livres. Tous sur la médicomagie.


« Sirius ? Que fais-tu ici ? Je ne t'attendais pas. »

Hermione leva les yeux de son livre, son attention détournée. Sur le pas de la porte, un Sirius pâle, les cheveux en bataille, essoufflé. Rémus le laissa entrer, et il s'adossa au mur, apparemment épuisé.

« Ils ont attaqué le QG. » Sa voix était hachée. « La taupe était Mondingus. Mais on l'a découvert trop tard. Ils ... Ils ont profité de la nuit ... Nos défenses ont été balayées .. Harry ... »

Il s'effondra su le tapis de l'entrée, et une tâche sombre s'étiola sur le tissu.

« Sirius ! »

Rémus poussa un cri étranglé. Sa baguette sortie, il essaya d'arrêter le saignement : le flanc de Sirius avait été blessé, comme déchiqueté. Alors que Rémus tentait vainement d'arrêter le flot de sang, Hermione, sur le pas de la porte, la main sur la bouche pour ne pas hurler, sentait les larmes couler sur ses joues.

Et la fleur sombre continuait d'étirer ses pétales sanglants, sur le tapis.