PREMIERE PARTIE : LITANIES
Les Anciens ont été, les Anciens sont encore, les Anciens seront toujours. On ne les voit pas mais eux nous regardent.
Igos du Ikana
Alors que je gagne enfin le droit à disposer de ma vie par mes propres moyens après des années d'enfermement, il me paraît nécessaire à la lueur de la situation actuelle de tenir un journal dans lequel je coucherai ce qu'il adviendra. J'ignore s'il constituera un moyen d'apaiser mes doutes et mes terreurs mais il sera l'ancre qui me permettra de garder un pied sur terre alors que je m'apprête à mener de front le long combat pour lequel je me suis préparée bien malgré moi. Après avoir passé toute mon existence dans un asile de fou, me voilà enfin rendue à la liberté et l'indépendance. Une sensation qui est à la foi grisante et terrifiante car le monde qui m'attend dehors me paraît à la foi si vaste et si insignifiant. Je l'ai vu uniquement à travers les fenêtres des livres que j'ai lu et aujourd'hui je saute à travers elles pour embrasser l'existence à pleines mains.
Les médecins qui m'ont auscultée affirment que mon état est stable désormais. Ou du moins que je suis dans un état mental qui ne présente aucun danger ni pour les autres, ni pour moi même et que par conséquent je n'ai plus besoin d'être enfermée, surveillée et traitée par des soins experts. Ne restent que quelques fragments de vieux réflexes de terreur et quelques murmures fugaces dans mon sommeil. Mais je suis guérie, saine et capable de démarrer enfin ma vie à presque 30 ans. Seule et sans parents, avec pour seule mémoire les atrocités sans nom qui hantent mon esprit depuis que quelques cellules se sont agglomérées dans les entrailles de ma mère pour constituer celle que je suis aujourd'hui. Il m'aura fallu du temps pour comprendre ce que j'ai vu, entendu, vécu, des années entières de solitude sans personne sur qui compter pour m'aider à saisir l'ampleur de l'innommable. Je me suis construite par mes propres moyens où plutôt ces expériences par delà les dimensions m'ont construite. D'abord j'ai tout révélé. On ne m'a jamais crue. On interprétait mes rêves comme des métaphores d'une puissance évocatrice immense ou au pire les songes d'une folle au cerveau malmené. On cherchait une signification derrière chaque symbole, chaque nom pour expliquer l'étrange affliction qui semblait convoyer mon subconscient vers ces terres inconnues et indescriptibles. Même le dialecte étrange que je psalmodiais dans mes songes turbulents a fait l'objet d'une étude poussée. Sans résultats bien sûr. La folie... je repense à ces crises de terreur et de rage qui me saisissaient.
Et aujourd'hui, me voilà devant ce monde, gigantesque et inconnu et pourtant je n'éprouve ni peur, ni doute quant à l'idée d'y vivre. Je ne le connais pas et il me paraît tellement insignifiant et fragile, une existence vaine et vouée à l'oubli. Je me sens moi-même si vulnérable moi qui suis constituée de ces os friables, de cette chair molle, ma vie se résumant au sang qui coule dans mes veines, à ces terminaisons nerveuses dans ma tête ou à ce viscère palpitant dans ma poitrine. Je suis là debout telle une tour en apparence solide mais dont les fondations sont corrompues par des briques décrépites. Comme cette vie qui m'anime me paraît fantomatique. Comme je ressens l'ignorance et l'insouciance du commun des mortels. Nous sommes effrayés par une flamme et émerveillé par une étoile alors que par delà les mondes brûlent les soleils et explosent les galaxies. Si seulement notre esprit si étroit, si obtus pouvait saisir ne serait-ce qu'une vague esquisse de ce qui par delà le temps et les dimensions guette et attend ? Mais personne ne le peut et plus que toute autre impression, c'est avant tout un gigantesque sentiment de solitude qui m'accueille alors que je fais mes premiers pas loin de la prison qui m'a retenue pendant toute ma vie. Je marche seule vers l'abîme, vulnérable mais déterminée, et j'entrevois la guerre invisible qui se profile à l'horizon, une guerre que personne ne verra mais dont les conséquences auront un impact sur cet univers entier.
Je suis libre. Et je suis seule dans mon combat face aux abysses hurlantes et aux difformités sans nom. Face aux innommables entités aussi vieilles que le temps lui-même. Face à la folie et à la mort.
Face à « eux ».
Journal d'Elwenne
