CARLTON ET LIZBETH :

Sept heures du matin hurlèrent dans l'oreille de Carlton ce qui le tira d'un rêve dont il n'arriva même pas à se souvenir malgré tous les efforts du monde que put faire son cerveau encore embrumé pour le recomposer. De frustration il fit taire le réveil d'un geste brusque. Puis décida qu'après tout merde c'était lui son propre patron et qu'il avait encore un peu de temps devant lui. Raison suffisante qui justifiait à ses yeux de s'autoriser un petit extra d'une heure. Après tout vu les jours qui s'annonçaient il n'aurait pas souvent l'occasion de communier avec l'onirisme comme il aimait le dire si souvent. Puis quand sa volonté s'éveilla à son tour et qu'un concert de voix lui reprochèrent d'un ton ferme de ne pas la jouer sérieux, il daigna enfin virer sa masse du lit qui grinça de soulagement. Il s'était couché tôt hier et sans doute avait-il un peu forcé sur la bouteille chez Barten. Mais c'était inévitable avec Lizbeth qui sifflait les bouteilles comme on bouffait des bonbons quand on était gosse. Il l'avait laissée sur place et il se demanda à quelle heure elle avait regagné l'auberge d'Anju. Il s'étira et sentit ses articulations grincer. La douche fit le reste pour le réveiller complètement. Fin prêt à passer à l'attaque, Carlton enfila une chemise blanche, un pantalon de velours brun fermé par une ceinture, des chaussettes en laine et des chaussures en cuir. Il avait salement envie d'un bol de lait, légèrement sucré, vanille, frais. Dernier millésime. Celui que Romani faisait depuis que sa sœur lui avait appris les ficelles du métier. Excellente motivation qui le poussa jusqu'à l'escalier qu'il dévala jusqu'au rez-de-chaussée, là où se trouvait le bureau du poste du Burgrave. La pièce rectangulaire comptait un bureau pour deux personnes avec deux chaises, une grande armoire juste derrière, une table alignée contre le mur dont les fenêtres donnaient sur la rue, des bancs confortables, un canapé-lit et une table basse. Il faisait sombre si ce n'était la lampe de bureau élégante dorée à abat-jour à motif de vitrail en acier brossé, chrome et verre. Il tira la petite cordelette de laiton qui pendouillait à côté de l'ampoule et avec un clic elle répandit sa douce lumière dans toute la pièce. Puis il ouvrit la porte d'entrée sur l'extérieur baignant dans la lueur du matin : le petit sac en papier se trouvait sur le seuil comme à l'accoutumée. Il s'en saisit et constata qu'il était tout chaud, donc Anju était passé il y a très peu de temps. Peut-être même qu'il l'avait manquée d'un rien. Il ouvrit aussi la boîte aux lettres et récupéra le courrier. Puis il rentra et referma la porte. C'est là qu'il entendit la voix guillerette.

« Tiens salut ! »

Il se retourna surpris. Lizbeth se tenait assise sur le banc adjacent à la porte d'entrée, jambes croisées, et sa tenue était tout sauf réglementaire : elle ne portait pour tout vêtement qu'une robe de chambre de soie blanche très ouverte sur le devant laissant deviner les courbes de sa généreuse poitrine Une vision mémorable digne d'une merveille du monde complétée par l'apothéose d'une interminable paire de jambes superbement fuselées et aux cuisses bien galbées. Mais question formes, Carlton était plutôt intrigué par celles qui se trouvait sous les quelques épaisseurs de draps du canapé-lit. Configuré justement au format lit. Et a moins que Lizbeth n'ait laissé prendre l'air à ses penchants de garçon manqué bien plus qu'à l'accoutumée, les fringues au sol n'étaient certainement pas les siennes. Ces dernières reposaient en fait juste à côté. Pas la peine d'en dire plus. Il s'avança vers le lit, souleva le drap en poussant un soupir las. Un type entièrement nu et accessoirement plutôt beau gosse faisait semblant de dormir. Exagération de la respiration, yeux qui n'étaient pas totalement fermés. Très mauvais acteur décidément. Le genre qui serait incapable de donner l'heure sans passer pour un imbécile. Il reporta ses yeux vers Lizbeth qui détourna la tête, légèrement irritée et gênée comme une petite fille qu'on venait de prendre la main dans le sac pendant une grosse bêtise.

« Lizbeth qu'est ce que je t'ai dit ? Fit-il d'un ton las. Pas au boulot, bon sang !

Elle se contenta de maugréer et entre quelques ronchonnements contenus (ça ressemblait un peu à rongnongon) il put comprendre qu'elle n'avait apparemment pas eu envie de remonter jusque chez elle pour faire ça car c'était trop loin à ce moment et que c'était pressant. Avec un nouveau soupir, il administra une gifle au gars qui sursauta en couinant.

-Et puis merde on est plus au travail passé 20 heures non ? Protesta-t-elle sans colère.

-Toi le morpion debout ! Ordonna Carlton au gars. Et fringue toi en vitesse ou je te jette dehors à poil et je donne tes affaires à bouffer aux chiens du quartier.

-Écoutez inspecteur, fit le gars en levant les mains paniqué, je vais vous expliquer ! C'est pas ma faute c'est elle qui...

-Deuxième et dernière sommation... »

Le gars s'exécuta prestement, sauta sur son pantalon et commença à se rhabiller fébrilement.

« T'as entendu, Lizbeth ? Fit Carlton sans cesser de regarder le type. C'est ta faute apparemment. T'as pas honte de toi ?

-Ouais... Répondit Lizbeth avec mépris... Le pauvre t'aurais du le voir lutter pour ne pas venir. Je parie que quand il m'a soulevée pour me jeter sur le lit avant de me sauter dessus pour m'arracher mes vêtements et me bouffer les seins c'était un geste d'auto-défense désespéré face à une épouvantable agression physique, pas vrai mon lapin ?

L'autre respirait bruyamment, dévoré par le stress et commença à enfiler sa chemise sans les regarder.

-Hé ben... Fit Carlton. J'espère que t'en a plus au lit le lagomorphe.

-Queue dalle... Fit Lizbeth avec un gloussement. Et y'a pas meilleure façon de le dire. C'est pourtant pas faute d'avoir tenté de le motiver. Mais rien à faire, monsieur n'est pas un réactif. Je pense en toute franchise que j'aurais pris plus de plaisir avec la plante à pot... Tu sais la minuscule avec des feuilles toutes molles?

Piqué au vif le type se saisit vivement sa veste et se dirige d'un pas rapide vers la porte mais d'un geste de la main Lizbeth l'attrape par le col, l'immobilisant net sur place.

-Dis donc mon lapin tu crois tout de même pas que tu vas t'en tirer comme ça hein ? Fit-elle sèchement. Va falloir que tu m'expliques un peu pourquoi en une nuit t'es passé de l'état masculin à l'état mollusque.

-Écoute je veux pas d'emmerdes, fit le gars en essayant de la regarder mais en détournant de suite le regard. Bon ça... ça marche pas. Voilà. T'as bien vu cette nuit ? Et...

-T'as bien dit que c'était ma faute là ? Fit Lizbeth en se tournant vers lui, ses yeux d'acier hameçonnant les siens. Alors ? Explique-moi maintenant ! C'est quoi le souci ? J'suis plus grande que toi et tu complexes ? J'ai les seins beaucoup trop gros ? C'est le maillot pas épilé ? J'me suis mal occupée de ton asticot ? Pourtant j'ai pas utilisé mes dents hein... Alors c'est quoi le problème, bichon ?

-Les piles sont mortes va savoir... Fit Carlton en se dirigeant vers son bureau pour y poser le petit sachet en papier et les lettres. Enfin t'as pris du grade, faut noter le miracle ! T'es passé officiellement de lapin à caniche ! Dommage que les carottes t'aient pas rendu plus poli, Fifi...

Il essaya de lutter. Pitoyablement. Il avait clairement envie de mettre le plus de distance entre lui et Lizbeth mais il n'arrivait pas à se dégager de son étreinte. En fait c'était pire que cela : il n'osait pas. La peur le figeait sur place comme un piquet de tente. Le regard de Carlton pesait dans son dos. Pas de la bonne manière.

-Trois jours que tu me tournes autour, fit Lizbeth, je te donne ta chance de faire tes preuves et voilà comment tu te comportes ? Tu m'as prise pour une tranche de viande ou quoi?

-Lâche-moi ! Cria-t-il.

Il regretta immédiatement de s'être exclamé ainsi quand la main de Lizbeth se referma d'avantage sur son cou, tel un étau de fer. Elle avait une force colossale et il crut bien qu'elle allait lui briser les cervicales.

-Des excuses... Murmura Lizbeth d'une voix d'une douceur qui paradoxalement le terrorisa. Des excuses et tu es libre de partir. Avec tes couilles intactes.

Elle lui saisit les parties de l'autre main et serra fort. Il poussa un hurlement qu'elle parvint à faire grimper dans les aigus. Il tenta de se débattre mais en vain, Lizbeth le tenait fermement. Il s'écoula bien dix secondes avant qu'il hurle d'une voix de Soprano à quel point il était désolé, que ce n'était pas sa faute, qu'il avait été incapable de faire quoique ce soit et que cela n'était sa faute à elle qu'il était juste bourré de complexes qu'il venait d'une famille qui le rabaissait constamment qu'après tout il en avait marre qu'on le traite comme un môme et...

-Bon ça va on va pas y passer la journée fit Carlton avec un soupir et un geste irrité de la main. Finis-moi cette baudruche avant qu'il attaque le couplet sur sa maman qui allaitait son petit frère plus que lui. On a du boulot Lizbeth.

Elle approche la tête du type près de la sienne. D'une voix douce dans laquelle pourtant transparaît toute la fureur du monde elle lui dit :

-Quand tu passeras cette porte tu as intérêt à oublier mon existence. Car si je te revois ou que j'apprends que tu parles de moi en des termes qui ne me plaisent pas, j'oublierai que je représente les force de l'ordre rien que pour toi. Et là je te promets de me donner à fond, mon p'tit cochon.

-Je te suggère de pas la sous-estimer quand elle a ses nerfs Porcinet, crut bon d'ajouter Carlton à la dérobade tout en ouvrant le courrier sur son bureau. Chaque fois qu'elle met ses menaces à exécution les agents municipaux chargés du nettoyage prennent leur retraite au soleil et les chirurgiens de l'hôpital se construisent des châteaux à la campagne ».

Il baragouine un minuscule oui et elle a tout juste le temps d'enlever la main de ses parties avant que l'humidité qui s'y répand ne la touche. Elle le lâche et lui claque les fesses de la main ce qui le fait partir comme une fusée. Elle referme la porte et soupire.

« C'est de pire en pire tes fréquentations, fit Carlton en la regardant à nouveau.

-J'avais un peu bu... Fit-elle en posant les mains sur les hanches. On s'est aperçus. On a commencé à parler. On s'entendait bien. On s'amusait. Puis aujourd'hui je lui ai donné sa chance. La suite tu la connais : le bon vieux coup classique. Enfin... pas ce « coup » là... Celui qui déçoit bien.

-La gueule de bois est toujours dure.

-Tu dois te dire que j'ai été conne de dire oui à un crétin pareil, pas vrai ?

Carlton ouvrit le petit sac en papier dont il tira deux croissants. Il en tendit un à Lizbeth. Elle s'approcha et s'en saisit tout en s'asseyant sur le fauteuil face à lui.

-Mais non voyons, fit Carlton en accompagnant le mot d'un geste de la tête et d'un sourire. T'es juste encore tombée sur un connard. Voilà. C'est à la mode en ce moment,. C'est pas ta faute.

-J'me suis encore gourée...

-Ouais mais mais là encore c'est pas ta faute, fit Carlton en amenant deux bouteilles de lait. J'te dirais bien de retenir la leçon mais ça serait bien que les connards dans le genre de ton trouillard apprennent aussi le respect. On peut pas toujours blâmer les même hein, faut que les responsabilités soient un peu partagées...

-On est bien d'accord.

-Il est d'ici ?

-Nan, il était de passage apparemment. Je risque pas de le revoir. Tant mieux.

-Oui je me fais pas de soucis.

-Quand je vois les cas que je me trimballe je sais un peu plus à chaque fois pourquoi je veux pas me caser...

-Je sais pas si la gente masculine y perdra où si on contraire notre avenir est assuré rien que grâce à ça. Enfin bref, passons. Mange donc ton croissant pendant qu'il est chaud.

-C'est ceux d'Anju ? Fit-elle en le regardant.

-Ouais, fit-il en remuant le sien entre ses doigts. Tu sens tes pauvres doigts étouffer sous le gras ? »

Anju était la meilleure amie de Lizbeth. En particulier depuis qu'elle avait épousé Kafei : Lizbeth avait été en effet un soutien moral indéfectible qui l'avait aidée à dissiper ses doutes (et avait accessoirement donné un peu plus de piment à sa vie de couple). Elle se souvient que la première année avait été difficile, Anju pensant qu'elle ne serait pas à la hauteur malgré les attentions et la patience de son mari. Lizbeth lui avait offert ses oreilles, ses conseils, parfois ses bras, faisant de son mieux pour la garder à flots. Finalement tout s'était passé pour le mieux. Un couple harmonieux et sans histoire si ce n'est le petit bébé qu'ils élevaient depuis un peu plus de deux ans. Entretemps, Anju trouvait le moyen de fournir Lizbeth et Carlton en croissants pour accompagner le lait du matin.

« Bon, fit Carlton, quand faut y aller faut y aller hein. On va espérer qu'elle ait eu la main plus légère sur le beurre ?

-J'ai toujours quand même l'impression que je vais me boucher une artère rien qu'en le reniflant, répondit Lizbeth en regardant son croissant sous tous les angles avec une grimace. J'adore Anju et je déteste quand je parle d'elle comme ça mais bon...

-Ouais c'est dans ces moments là que tu saisis l'ampleur de la sacralité de l'amitié. Bon on se lance ?

-Faudra penser à clouer la balance au sol avant d'aller se peser... histoire qu'elle se barre pas en hurlant en nous voyant... ».

Ils mordirent dans le croissant et mâchèrent les yeux levés au ciel. Puis grimacèrent.

« C'est pas possible ! Grogna Carlton. Elle a foutu la vache entière dedans... »

Il remit le croissant dans le sac, imité aussitôt par Lizbeth qui tentait avec difficulté d'avaler son morceau. Ils firent passer le tout avec une rasade de lait.

« Pauvre Kafei, fit Carlton. En voilà un qui risque pas de prendre de l'embonpoint.

-M'en parle pas, fit Lizbeth. Enfin bref : on s'occupe des préparatifs du Carnaval aujourd'hui ?

-Ouaip. On va filer à la mairie voir un peu ce qui a été décidé. La grosse réunion a eu lieu hier et théoriquement ils ont déterminé comment vont s'organiser les festivités. D'après ce que j'ai cru comprendre, il va falloir peut-être mobiliser plus de cohortes urbaines pour sécuriser les points stratégiques. Ils veulent voir grand cette année.

-On va pas chômer donc.

-Pas de raisons que ça se passe mal. Les autres années ça a été correct. On va juste devoir se montrer plus sévère avec ceux qui font dans l'excès.

-C'est pas le principe d'un carnaval l'excès ? Fit Lizbeth avec un sourire entendu.

-Toi je te vois venir hein ! Profite pas des accalmies pour te laisser aller. J'ai besoin que tu sois au top cette année.

-Si tu parles de l'année dernière c'était juste parce que tout allait bien ! T'avais même dit que je pouvais relâcher la pression !

-On peut dire que t'as pas relâché que la pression. Les hormones ont eu le droit à leur petit tour dehors.

-C'est dans ma nature d'être épicurienne ! Et puis c'est le carnaval bordel ! On se déchaîne ! »

Le dernier carnaval s'était déroulé sans absolument aucun accroc à part une main un peu trop baladeuse et un joyeux luron qui avait un peu trop sifflé d'alcool et s'était mis à beugler des chansons dont la nature égrillarde risquait de donner aux jeunes enfants des idées un peu trop prématurées sur les rapports homme/femme. Carlton avait du coup autorisé ses hommes à relâcher la pression. Lizbeth de même. Elle avait sauté sur l'occasion et pas que sur elle. Il l'avait retrouvée trois heures plus tard étalée sur un lit dans sa chambre de l'auberge d'Anju avec deux autres hommes. Deux ou trois bouteilles de vin et de la nourriture jonchaient une table juste à côté. Elle était entièrement nue si ce n'était le loup élégant dont elle avait paré son visage, sa longue chevelure recouvrant à peine sa poitrine et un pan du drap pour cacher juste ce qu'il fallait de son intimité inférieure. Elle dégustait tranquillement un bol de fraises à la crème, fraîche comme un gardon tandis que ses deux partenaires, étalés juste à côté, passablement dévastés par leurs échanges corporels avec elle, écrasaient sévère en ronflant comme des cochons.

« Tu vas retrouver tes deux étalons de la dernière fois ? Demanda Carlton.

-Étalons ? Fit-elle avec une moue. T'es mignon toi... Ils tenaient plus du boeuf que du taureau ! Cinq fois seulement j'ai pu le faire avec eux avant qu'ils s'étalent comme des flétans ! Et en plus ils se sont plaints d'avoir des crampes et des courbatures! J'te jure... alors que j'étais parée pour dépasser les dix fois...

-Ca explique donc pourquoi t'étais ronchon et énervée... Enfin, tout le monde n'a pas ton endurance tu sais.

-Ouais... toutes façons j'vais te dire, les mecs c'est comme les ballons : t'as beau les faire grossir en soufflant dedans, ça se dégonfle encore plus vite quand tu lâche le tout... faudra que je retente les filles cette année voir, tiens... Bon allez, je vais aller m'habiller avant d'attraper froid ! »

Elle attrapa ses vêtements, quitta la pièce, grimpa à l'étage d'un pas leste. Carlton se rejeta sur son siège et s'étira longuement. Puis il passa ses mains derrière sa tête et appuya cette dernière dessus. Le nez levé vers le plafond, il laissa ses pensées filer dans sa tête. Le Carnaval. Bourg-Clocher. Les gens qui comptaient sur lui et Lizbeth. Le temps qui passait inlassablement. Lui dont la vie avait littéralement changé depuis qu'il avait débarqué ici, quittant les terres inhospitalières de sa contrée natale pour suivre des vents plus favorables. Il s'était depuis aménagé une petite vie pépère et sans fioritures. Un travail, un foyer, un célibat qu'il avait pleinement embrassé et du temps libre pour se consacrer à ce qu'il aimait le plus savoir ses longues ballades dans la nature sauvage et verdoyante de Termina. Son tempérament solitaire lui interdisait toute relation amoureuse voire même amicale. Seule Lizbeth était l'exception. Ils étaient amis. Les meilleurs au monde. C'est à dire qu'ils se faisaient chier au boulot quand rien ne se pointait à l'horizon, s'envoyaient des piques, s'engueulaient pour des questions de méthode de travail et finissaient le soir par s'envoyer un verre au Milk Bar de Barten tout en se lançant des blagues à faire rougir un pilier de bar avant de se séparer en se serrant dans les bras l'un de l'autre. Il n'y avait pas d'amour avec un grand A entre eux. Il n'irait jamais dire qu'il la considérait comme sa propre fille ou un membre de sa famille. C'était de l'amitié pure, la plus pure qui soit, qui s'affranchissaient du carcan de l'amour avec un grand A et des liens du sang pour ne laisser qu'une simple et immense tendresse les lier à jamais. L'un et l'autre étaient des morceaux essentiels de leur vie mutuelle, des pièces indispensables dans le grand puzzle de leur existence. Un lien indestructible comme on en voit rarement en somme. Carlton était mâte de peau et taillé comme une armoire, tout en muscles. Sur son visage à la mâchoire carrée était planté un nez fort et aquilin, surmonté par deux yeux d'un bleu perçant. Une chevelure d'un roux flamboyant se déversait sur ses épaules. Il portait une barbe de trois jours. Lizbeth avait la peau pâle, les yeux bleus ciel et des cheveux blonds interminables. Elle portait généralement pour seul maquillage qu'un eye-liner et un rouge à lèvre d'un rose très discret. A les regarder, on aurait presque cru voir le père et la fille. On pensait d'ailleurs qu'un lien de cet acabit les unissait. Mais ils préservaient l'un et l'autre le jardin secret qui abritait l'arbre de leur amitié. Lizbeth finit enfin par redescendre. Elle avait enfilé son uniforme : toute de bleu marine vêtue, elle portait une chemise dont elle tentait de refermer les boutons malgré la pression de sa poitrine (rétrécissement au lavage disait-elle ce à quoi Carlton répondait que son buste avait l'alphabet généreux), un pantalon serré par une ceinture noire et des bottines à talons. Ils enfilèrent leurs vestes respectives, en cuir doublé de fourrure blanche. En silence ils quittèrent le local qu'ils occupaient pour s'engouffrer dans les artères de Bourg-Blocher.