BOURG-CLOCHER :

Bourg-Clocher finissait de s'éveiller sous un ciel matinal coiffé d'une étoffe de nuages gris qui promettaient peut-être de la pluie pour aujourd'hui ce qui ravit Lizbeth car elle adorait le bruit des gouttes qui martelaient délicatement la surface des fenêtres et du toit quand elle travaillait au poste, les subtiles odeurs qui se levaient de la terre, des herbes et des arbres et la délicate caresse de filets d'eau qui couraient sur sa peau. Elle n'avait jamais compris la réticence des gens pour ce genre de temps. Elle même ne le qualifiait jamais de « mauvais ». La pluie sous un ciel gris qui arrosait délicatement une immense plaine, le délicat murmure du vent dans les herbes et le doux bruissement de la pluie étaient un moment qui lui procuraient un immense apaisement. Et quand le soleil, caché derrière ces murs d'un gris moutonneux, faisait resplendir leurs flancs et crevait leurs ventres de ses rayons d'or, la vision était pour elle sans doute le seul moment à sa connaissance où elle se sentait contempler l'oeuvre du divin dans toute son absolue perfection. Mais si elle restait incertaine quant à l'existence d'un démiurge sur cette terre, elle doutait profondément de sa possible bienveillance. En particulier après qu'il ai tenté de faire s'écraser la lune sur le monde. Ce qui ne l'empêchait pas d'apprécier ses œuvres célestes. Ce qui lui fit songer à prendre un congé post-carnaval pour retourner à nouveau courir le monde en solitaire à pied, peut-être franchir l'océan pour explorer les terres au delà. Puis la voix de Carlton l'ancra à nouveau dans la réalité :

« Hé, tu rêves encore ?

Elle sursauta. Ils étaient maintenant sur la grande place et descendaient le long de la Tour de l'Horloge.

-Oh je pensais à l'après-carnaval, répondit-elle. J'avais envie de me caler quelques jours pour moi afin d'aller vadrouiller par-ci, par-là. Mes petites vapeurs de rêveuse invétérée en gros.

-On en reparle après le Carnaval si tu veux, ça te va ? J'essayerai de voir ce que je peux te proposer.

-Merci, j'apprécie ».

Dix ans de paix avaient permis à Bourg-Clocher de s'étendre de façon spectaculaire. Dans un grand élan de motivation des esprits, le Conseil des Notables avait décidé que l'extension de la ville permettrait d'en développer le potentiel économique... et accessoirement sa démographie. Aussi quelques sacrifices furent fait : la place principale fut agrandie, des quartiers résidentiels furent déplacés et aménagés, les murailles de la ville furent repoussées aussi loin que possible sur la plaine. On se dota de structures comme des hôpitaux, des casernes pour les gardes urbains ou encore des écoles. Très rapidement une grand ville naquit bien qu'on persista à l'appeler Bourg-Clocher. Mais cette subite croissance ne plut pas à tout le monde : beaucoup se plaignaient du manque d'intimité et de chaleur humaine qui étaient pourtant présent dans l'ancien temps. Et bien d'autres choses encore...

« Hé, fit Carlton en donnant un léger coup de coude dans les côtes à Lizbeth.

-Oh merde... Soupira-t-elle. C'est reparti... Bouge-toi le derche ! »

Non loin de là deux femmes s'agrippaient furieusement en plein milieu d'un attroupement de badauds qui oscillaient entre hilarité et indignation. Carlton et Lizbeth se jetèrent dans la foule, se taillèrent un chemin à force de bousculades et empoignèrent chacun une des deux femmes. Malgré leur poigne de fer elles continuaient à copieusement s'insulter. Celle de Lizbeth portait un haut d'un rose violacé, un pantalon de velours crème et des espadrilles mauves. Son nez saignait et ses joues rouges avaient été giflées. L'autre portait une grande robe jaune à épaule bouffantes et volants. Elle avait un beau coquard à l'œil gauche et saignait de la lèvre inférieure. Toutes deux allaient sans doute faire la joie de leur coiffeur respectif.

« Si vous arrêtez pas de bouger, je vous en fiche pour trois jours d'affilé à toutes les deux, hurla Carlton en raffermissant sa prise.

Sa prisonnière finit alors par s'arrêter et l'autre fit de même. Lizbeth profita de l'accalmie pour se tourner vers les badauds.

-La fête est finie, fit-elle à leur intention. Veuillez vous disperser mais restez dans le secteur au cas où nous aurions besoin de vous ! »

Alors que la foule se désagrégeait, un éclat de lumière fit baisser les yeux de Carlton vers le sol : il découvrit un poignard effilé gisant non loin d'eux. Il regarda Lizbeth et constata qu'elle aussi l'avait aperçu. Et à en juger par sa tête, elle en avait tiré les même conclusions que lui.

« Bon, fit cette dernière. On va maintenant vous libérer mesdames mais vous êtes prévenues : au moindre geste violent ou équivoque, à la moindre insulte, à la moindre remarque, c'est la prison. C'est clair ?

Les deux femmes se contentaient de se fusiller du regard sans rien dire.

-Hé j'ai posé une question ! Cria Lizbeth. Si vous répondez pas c'est la tôle direct ! Je déconne pas !

-Ca va pour moi, fit la femme en haut mauve.

-Moi aussi... » Répondit l'autre.

Lizbeth regarda Carlton qui acquiesça. Tous deux relâchèrent leur étreinte. Lizbeth fila tout de suite récupérer la dague. Carlton se posta devant les deux femmes.

« Avant de procéder à l'interrogatoire, on va mettre une chose au point ! Fit-il d'un ton jupitérien qui les fit frémir. Quand ma collègue vous donne un ordre, vous ne l'ignorez pas, vous l'exécutez ! Refusez d'obtempérer encore une fois et c'est la prison ! J'ai été clair ? Parce que j'en ai marre que moi et ma collègue on le répète. Ca fait déjà trois fois et y'en aura pas de quatrième.

Les deux femmes se contentèrent d'acquiescer en silence.

-A laquelle d'entre vous appartient cet objet? Fit Lizbeth en revenant et levant la dague devant leurs yeux.

Les deux autres regardèrent l'arme sans rien dire pendant quelques secondes, puis :

-C'est à moi, fit la femme en robe jaune.

Lizbeth porta immédiatement ses yeux vers elle.

-On peut savoir ce que vous faites avec une arme sur la voie publique ? Demanda-t-elle.

-C'est une dague ornementale qui appartient à ma famille, répondit la femme. Je voulais la porter pour la faire nettoyer de ses impuretés.

-Qui doit s'en charger?

-Monsieur Tolbioni.

-Le coutelier ? Vous aviez rendez-vous ?

-Oui... Vous pourrez lui demander si besoin...

-C'est à deux pas, je vais aller voir, fit Carlton.

Il s'esquiva d'un pas rapide et disparut dans une ruelle non loin d'ici.

-Si c'était vraiment une arme ornementale pourquoi elle se retrouve par terre ? Demanda Lizbeth.

-Elle a essayé de me poignarder avec ! Répondit la femme en pull mauve.

-Saleté de menteuse ! Hurla l'autre. C'est vous qui m'avez agressée !

-J'ai posé une question claire : que fait cette dague par terre ? Répéta Lizbeth d'un ton sec.

-Elle est tombée pendant que nous nous débattions je pense et...

-Ou plutôt pendant qu'elle essayait de me la passer à travers la gorge !

-Retirez-ça !

-Bon ! Cria Lizbeth ce qui ramena le calme. On va se calmer. Tout le monde en prison au retour de Carlton !

Le calme retomba immédiatement. La force physique quasi herculéenne de Lizbeth était de notoriété publique et personne n'osait contredire la réputation.

-Ca va je me calme, fit la femme en robe jaune d'une voix mal assurée.

-Pareil, fit l'autre. S'il vous plaît on promet qu'on se tiendra bien cette fois.

-J'attends que Monsieur Carlton revienne, fit Lizbeth. Et on décidera à ce moment ».

La femme en robe jaune voulut ouvrir la bouche mais se ravisa. Lizbeth était remontée comme jamais et mieux valait calmer le jeu avant qu'elle ne le fasse. La tension retomba considérablement.

« Pourquoi cette bagarre ? Demanda Lizbeth. Encore cette histoire de « déserteurs » et de « fidèles » ?

Chacune des deux femmes baissa légèrement les yeux.

-Vous croyez franchement que ça suffit pas vos conneries ? Fit Lizbeth avec un soupir las. J'en ai marre de ramasser vos restes à cause de vos histoires d'égo. C'est fini le cataclysme ! S'agirait d'évoluer vous croyez pas ?

Carlton revint enfin en courant.

-C'est bon, Tolbioni était au courant, fit-il à Lizbeth.

-Ah ! Fit la femme en robe jaune.

-Ca va elles se sont bien tenues ?

-Ca a failli dégénérer à nouveau, fit Lizbeth. On est à quatre rappel. Normalement elles devraient être derrière les barreaux. Mais elles ont juré qu'elles recommenceraient plus. Donc ?

Les deux femmes regardèrent Carlton avec un air plus qu'inquiet. Il soupira et se mit à réfléchir en les jaugeant chacune à leur tour.

-Amende pour trouble à l'ordre public, annonça-t-il. 2 000 rubis chacune. Interdiction de protester, de négocier ou de faire je ne sais quelle réflexion où je montre à 3 000. On vous a assez supportées et c'est généreux de ma part. Lizbeth ?

-D'accord mais la conversation n'est pas terminée, répondit-elle. Je garde l'option prison jusqu'à ce qu'elle le soit car y'a tout de même quelque chose qui va pas.

Les deux femmes leurs jetèrent un regard chargé de fiel mais se contentèrent de garder le silence.

-En outre, hors de question de vous rendre cette dague, fit Carlton. Elle sera confisquée pendant un certain temps jusqu'à ce que les choses se calment.

-C'est une dague qui appartient à ma famille ! Protesta la femme en jaune.

-Et qui s'est retrouvée au sol pendant une bagarre ! Fit Lizbeth. Excusez-moi mais votre excuse est quand même légère ! Qui me dit que vous n'avez pas effectivement tenté de vous en servir ? C'est ça que je voudrais savoir.

-C'est votre parole contre la mienne !

-Je ne crois pas non, fit Carlton. La scène est accablante et vos excuses trop légères. Si nous le souhaitons, vous pouvez être mise en état d'arrestation le temps de déterminer si oui ou non vous avez réellement cherché à vous servir de cette dague. Et c'est bien mon intention.

-Ce dont nous doutons vous connaissant car on sait qu'en temps normal vous ne posez aucun danger, fit Lizbeth. Mais on ne peut rien laisser au hasard. Donc a moins qu'une preuve miracle débarque...

-Et vous comptez faire quoi ? Fit la femme en pull mauve.

-Il y avait des spectateurs, fit Carlton. Je vais leur demander un récit complet de la rixe. Et dans ce cas il y aura deux possibilités : la première, ils confirment que madame la propriétaire de la dague a tenté de s'en servir et dans ce cas elle sera en état d'arrestation pour violence avec arme et tentative d'homicide.

La femme en robe jaune pâlit horriblement.

-Par contre, fit Lizbeth, s'il s'avère que Madame ici présente ne s'en est jamais servie et qu'elle lui a échappé pendant le combat... dans ce cas elle pourra porter plainte pour diffamation.

Cette fois-ci ce fut la femme en haut mauve qui blêmit.

-Je vous laisse une dernière chance de tout nous dire, fit Lizbeth. Après quoi, vous prendrez vos responsabilités selon les résultats de l'enquête. Et ça va aller très vite.

-Je n'ai pas menti pour ma part, fit la femme en robe jaune. Je suis prête à...

-C'est bon, j'ai menti, fit l'autre en baissant les yeux, furieuse. J'étais dans une rage folle. Je n'ai pas réfléchi. Je retire mon accusation. Mais je ne m'excuserai pas pour cette femme.

L'autre la regarda avec un mépris réel.

-Vous ne méritez rien de toutes manières, fit-elle. Ça ira pour moi aussi tant que vous ne croisez plus ma route.

-Il vaudrait mieux, fit Carlton. Parce que si c'est le cas et que ça dégénère encore une fois, je me contenterai pas de menacer cette fois. Ce sera 72 heures au frais !

Les deux femmes acquiescèrent.

-Vous serez prévenue de la restitution de votre dague quand nous estimerons que cela sera possible, fit Lizbeth à la propriétaire. Inutile de venir nous la réclamer ou d'envoyer vos relations. Nos décisions sont irrévocables et nous intouchables. D'ici là nous en prendrons soin, soyez-en assurée.

-Le paiement de l'amende devra se faire dans la semaine, fit Carlton. Faute de quoi j'applique une majoration de 10%. Pas de négociation. Maintenant veuillez quitter les lieux sans faire d'esbroufe ».

Les deux femmes se jetèrent un dernier regard venimeux avant de partir chacun de leur côté. Bientôt elles disparurent dans la foule. La place centrale était redevenue calme, uniquement bercée par le brouhaha de la population qui allait et venait, écrasant les mosaïques de pavés colorés sur le sol. Lizbeth soupira.

« Pas possible, fit-elle. D'abord mon coup d'un soir foireux et maintenant ces deux mégères. Y'a un concours de connerie prévu pour le Carnaval ou quoi ? Parce que va y avoir des pointures là !

-Ouais, fit Carlton en regardant la dague. Tu penses qu'on aurait dû les coffrer pour l'exemple ?

-Si on devait faire des exemples à chaque rixe, on y verrait plus clair dans les rues et le poste serait beaucoup plus animé. Il va falloir régler ça un jour ou l'autre. Ces tensions sont vraiment minables ».

Elle se remémora la période de la reconstruction de Bourg-Clocher, partiellement endommagée par la chute de cette lune grotesque. Tout le monde, porté par la joie d'avoir survécu, avait mis la main à la pâte pour reconstruire la ville. Puis ceux qui avaient fui étaient revenus et les problèmes étaient rapidement survenus, divisant la foule en deux catégories : ceux qui avaient fui Bourg-Clocher puis étaient revenus dans l'espoir d'un nouveau départ. Et ceux qui étaient restés pour défier la lune tombante et qui affirmaient à corps et à cris que la ville leur appartenait pleinement. Au début ça se limitait à quelques échauffourées de quartier. Puis voyant que la sauce montait dangereusement et pouvait conduire au pire, le Maire avait tenté de régler la question en établissant que ceux qui avaient quitté la ville l'avaient fait à la lueur de circonstances d'une extrême gravité et que cela n'était en rien un crime. En conséquence leurs bien leurs appartenaient toujours et ils pouvaient librement en disposer. Pour autant les rancoeurs persistaient, allant jusqu'à devenir un élément culturel chez certaines familles. On commençait déjà à entendre les gamins parler de ceux qu'ils ne voulaient pas fréquenter parce que papa et maman le leur avait interdit.

« Allez, fit Carlton en donnant une tape dans le dos de Lizbeth. Allons-y avant que la mère Amora nous châtre pour notre retard.

-Je risque pas grand chose à ce niveau, fit Lizbeth. Par contre toi...

-Ce sera une grande perte pour la gente féminine tu sais.

-Ben voyons... Fit-elle en riant. Le jour où tu te trouveras une femme, on fera un carnaval rien que pour ça ».

Ils reprirent la route vers la Mairie fendant la marée humaine sans noter d'avantage d'incidents mis à part les regards en biais entre certaines personnes, les messes basses qui se tenaient dans certains recoins et les écrits sur certains murs.

« Cette ville... tout fout le camp j'te jure... Grogna Carlton. Tu sais ce qu'il y a d'ironique ? C'est qu'elle a survécu à la tombée de la Lune et qu'elle va peut-être mourir empoisonnée par l'imbécillité de sa population...

-Il aurait peut-être mieux valu qu'elle s'écrase... »

Il ne répondit pas. Lizbeth ruminait des choses dans sa tête. Pas les plus belles. Elle était propre à la violence. Aussi bien physique que morale. Quelque chose qu'il compensait par son caractère beaucoup plus détendu et relâché. Mais il restait inquiet des excès d'humeur de la jeune femme. Elle inspirait le respect mais aussi (et même surtout dans certaine cas) la crainte. Dans le regard de tous les gens qu'il avait vu l'observer, les deux étaient généralement présents. Ah oui... sauf dans le cas de...

« Bon on arrive, fit Carlton en remarquant subitement que la Mairie était juste là devant eux. C'est parti pour la séance de prise de tête...

-Oh bon sang... Soupira Lizbeth. Comme je les veux ces vacances... ».

Ils aperçurent le facteur coiffé de sa casquette rouge déposer une enveloppe dans la boîte aux lettres avant de repartir d'un pas marathonien. Au moins un qui ne se laissait pas gagner par la morosité ambiante. Professionnalisme jusqu'au boutiste. Décalage complet avec le monde réel. Heureux les simples d'esprit et tout ça. Quelque part ils étaient enviables ces gens qui se contentaient de peu ou se donnaient à fond dans ce qu'ils aimaient. Avec un soupir, Lizbeth ouvrit la porte d'entrée de la Mairie et y pénétra avec Lizbeth.