Chapitre 4 : Le secteur sidérurgique

-Bonjour, les amoureux ! s'exclama Elena avec un grand sourire quand Jim descendit de sa chambre. Deux jus de fruits de la passion ?

Il avait aperçu Marina au comptoir et s'était assis à l'opposé.

-Jus d'orange, grommela-t-il en échangeant un regard tendu avec Marina.

Elena semblait ravie.

-Et un jus d'orange pour le bourreau des cœurs, annonça-t-elle en lui donnant son verre.

Jim attrapa fermement son bras et l'attira vers lui.

-Elena, dit-il entre ses dents. Je te jure que si tu n'arrêtes pas, je t'enterres jusqu'au cou au milieu des fourmis rouges avec un pot de miel sur la tête.

-Tu devrais me lâcher, répliqua-t-elle, ta chérie va être jalouse.

Elle se dégagea de lui et alla servir le bol d'algues à Marina, mais cette dernière se leva promptement et sortit de l'auberge à grands pas. Elena se tourna vers Jim :

-Tu vois ? Je te l'avais dit.

D'habitude, les sarcasmes d'Elena rebondissaient sur lui et il avait toujours de la répartie. Mais dans cette situation, ses remarques l'énervaient au plus au point et Jim ne put que lui jeter sa serviette en pleine figure en se disant que les filles étaient parfois exaspérantes. Il se leva et sortit du Benbow. Marina était sur le ponton d'amarrage, immobile devant l'un des bateaux et le regard dans le vague. Prenant son courage à deux mains, Jim la rejoignit et se posta à côté d'elle.

-Marina, dit-il doucement. On… on est partis sur de mauvaises bases, et… je serais ravi d'oublier ce qui s'est passé hier soir pour recommencer du début.

-Non, Jim, dit-elle froidement. Je vais m'en aller.

C'est ce qu'il craignait.

-Tu n'es pas obligée ! Je te laisserai tranquille si c'est ce que tu veux.

-Tu es gentil, dit-elle en levant les yeux vers lui. Mais je ne devais pas rester ici plus de deux jours, de toute façon.

-Alors pourquoi tu m'as…

-Parce que c'est comme ça que je fonctionne. Les filles des eaux sont programmées pour briser les cœurs des hommes… sauf lorsque leur cœur est déjà pris.

-Mais je ne…

-Je dois aller préparer mes affaires. Au revoir, Jim.

Elle s'approcha de lui et déposa un rapide baiser au coin de ses lèvres. Jim ressentit un froid intense qui lui glaça les lèvres. Il se sentit étrange alors que Marina s'éloignait vers le Benbow. Une question lui vint subitement à l'esprit : Qu'est-ce que Marina avait voulu dire par déjà pris ? Il voulut le lui demander mais se dit qu'il n'allait pas prendre en compte les dires d'une fille qui s'amusait à briser les cœurs. Tout ce qui lui importait, c'était de faire un tour en surf solaire pour oublier tout ce qui avait un rapport avec cette fille des eaux.

Filant à travers les nuages, Jim se laissait tomber à pic en tournant et virevoltant comme un oiseau. Il se sentait tellement libre, ici, tellement loin de ses soucis ! Il allait s'écraser au sol mais redressa le surf au dernier moment en criant à pleins poumons. Il fonça vers le secteur sidérurgique et passa la barrière sans en prendre compte. Tournant, virant entre les machines, Jim s'amusait comme un fou. Il allait repartir vers les falaises quand le bruit d'une sirène se fit entendre derrière lui.

-Oh, c'est pas vrai, souffla-t-il.

-Madame Hawkins !

-Je sais, un autre jus de pamplemousse, je m'en occupe, madame Dunwoodie ! Voilà pour vous, farandole de fleurs stéroïdes, deux éclipses lunaires, et un maxi bol de vermisseaux ouralien… Pour Crapounet !

-Génial ! s'exclama le petit crapaud tandis que Sarah se précipitait vers Delbert.

-Navrée, Delbert, c'est vraiment la folie, depuis ce matin !

-Pas de problèmes, Sarah, assura ce dernier qui lisait un énorme livre. Ah, mes crocs Médor de vénus aux graines salariennes. Miam !

Il allait savourer son plat quand une petite fille crapaud se posta à côté de lui en le fixant de ses yeux globuleux.

-Bonjour, lui dit Delbert. Qu'est-ce qui t'amène, curieuse petite… petite…

Il essaya de faire comme si de rien n'était mais le regard de la petite le dérangeait.

-Euh, au revoir ! Où sont donc passés tes parents ? Aurais-tu donné ta langue au… chat ! s'exclama-t-il alors que la petite sortit une langue immense de sa bouche en gobant ce qu'il avait dans sa cuillère.

-C'est tellement adorable à cet âge-là ! affirma Sarah en regardant la petite s'éloigner.

-Tout à fait… déplorable. Euh… Adorable, grommela Delbert en reposant sa cuillère. À propos d'enfant, que deviens donc Jim ?

-Ça va… beaucoup mieux, répondit Sarah, passablement gênée. Bien sûr, il a passé un cap difficile au début de l'année, mais je suis certaine qu'il commence à remonter la pente…

Mais la porte s'ouvrit brusquement sur Jim entouré de deux robots policiers.

-Madame Hawkins ? fit l'un d'eux d'une voix métallique.

-Jim ! s'exclama sa mère en laissant tomber sa pile d'assiettes.

-Oh… mauvaise pente, murmura Delbert pour lui-même.

-Merci de m'avoir raccompagné, les gars, dit Jim avec un effroyable culot en se dégageant de la main du robot, qui se reposa sur son épaule aussitôt.

-Pas si vite ! répliqua le policier.

-Nous avons appréhendé votre fils en véhicule solaire dans un secteur prohibé, dit le deuxième d'un ton monotone.

-Infraction à la circulation 9.04 section 15 alinéa, euh…

-…six ? proposa Jim en se frottant la joue.

-Merci.

-Y a pas de quoi, répondit Jim nonchalamment.

-Jim ! s'offusqua sa mère.

-Comme vous le savez madame, c'est une violation flagrante de mise à l'épreuve.

-Oui, je sais, tenta d'expliquer Sarah avec de grands gestes. Je veux dire, je comprends, mais…Est-ce que vous croyez qu'on pourrait…

Mais elle fut interrompt par Delbert.

-Hum, hum… Pardonnez-moi, brigadiers ? Si je puis interférer, je suis un célèbre astrophysicien, le Docteur Delbert Doppler. On vous a parlé de moi, non ? J'ai un CV…

-Êtes-vous le père du petit ?

-Bien sûr que non, dit aussitôt Delbert.

-Oh, non, s'exclama Sarah en riant. Ce n'est qu'un vieil ami de la famille.

-Bas les pattes, monsieur ! aboyèrent les policiers.

-Merci beaucoup, Delbert, je m'occupe de ces messieurs, assura Sarah.

-Bien, Sarah, si vous insistez… Ne me laissez pas recommencer ça, ajouta-t-il en chuchotant avant de filer.

-Suite à une violation répétée de l'article 15 c nous avons confisqué le véhicule, expliqua le premier policier.

-Tout nouveau délit lui vaudra un aller simple en maison de correction, continua le second.

-Au bloc des gringalets.

-En taule.

-Je vous remercie, messieurs, dit Sarah en récupérant Jim que les policiers avaient lâché. Il fera en sorte de ne pas recommencer, ajouta-t-elle à l'adresse de son fils d'un air entendu.

-On connaît ce genre de délinquants.

-Têtes brûlées.

-Sauvageons.

-Adolescents.

-Au plaisir, les amis !

-En avant toute !

Puis ils sortirent en claquant sèchement la porte. Sarah se retourna vers l'auberge. Tous les clients avaient arrêté de manger pour regarder curieusement la scène. Pris sur le fait, ils firent comme si rien ne s'était passé et retournèrent à leur assiette. Le bruit des conversations et des fourchettes reprit aussitôt.

-Cette fois, j'en ai plus qu'assez, dit Sarah en se tournant vers son fils. Tu veux vraiment devenir délinquant juvénile ? Jim, Jim… regarde-moi. J'ai suffisamment de mal à m'occuper de l'auberge toute seule sans que tu viennes…

-Maman, dit Jim tandis qu'il rassemblait la vaisselle sale. C'est vraiment rien, en plus il y avait personne, et ces flics ne veulent pas me lâcher… Laisse tomber, ajouta-t-il en voyant sa mère le regarder d'un air perplexe.

-Madame Hawkins ! protesta madame Dunwoodie. Et mon verre de jus de fruit ?

-Oui, j'arrive tout de suite, madame Dunwoodie, assura Sarah. Jim, je veux seulement t'éviter de gâcher ton avenir et de le regretter un jour ou l'autre, ajouta-t-elle avant de partir s'occuper de ses clients.

-Tu parles, quel avenir… grommela Jim dans sa barbe en apportant la vaisselle sale dans la cuisine.