Chapitre 5 : Une conversation

Jim, sur le toit de l'auberge, lançait des cailloux d'un air morne. La tête appuyée contre le mur, il regarda les étoiles et les galaxies visibles depuis Mandragore et tenta de trouver le nom de chacune. Il avait déçu sa mère, une fois de plus. Il aurait voulu qu'elle soit fière de lui, et il regrettait maintenant sa virée en surf solaire. Il entendit alors un grognement qui le sortit de ses pensées. Tournant la tête, il aperçut Elena, qui semblait avoir des difficultés à sortir de la fenêtre de sa chambre pour le rejoindre.

-Mais qu'est-ce que tu fais ? s'étonna-t-il en riant.

Elena se força à ne pas regarder en bas et s'approcha, l'air crispé.

-C'est la question que je suis en train de me poser, figure-toi ! aboya-t-elle. Sur le toit, non mais vraiment…

Elle arriva enfin à sa hauteur.

-Jim, il faut que je te parle. J'ai entendu ce qui s'est passé, tout à l'heure, et…

-Si c'est pour me faire des reproches, ce n'est vraiment pas le…

-Ça suffit ! dit-elle en le poussant pour s'asseoir à côté de lui. J'en ai assez de vous voir vous quereller, tous les deux, ou je crois que je vais devenir folle !

-Tu ne l'es pas déjà ?

-Écoute, dit-elle en soupirant. Je sais que tu as de la peine de voir ta mère te réprimander. Mais sache qu'elle se fait énormément du souci pour toi, parce que tu ne lui parles pas. Si tu pouvais seulement… se mettre à sa place une fraction de seconde ! Elle aimerait que vous discutiez, même si c'est pour dire n'importe quoi ! Ouvre-toi un peu à elle, c'est ta mère, tu peux tout lui dire !

-Pourquoi tu me dis ça ? demanda Jim, suspicieux.

Elena lui répondit, l'air furieux :

-Je m'efforce d'arranger les choses… Et comme je te l'ai déjà dit, je vais devenir folle si tu continues à ne pas profiter de la chance que tu as, toi, d'avoir une mère !

Jim se sentit mal à l'aise. Il n'avait jamais demandé à Elena pourquoi elle n'avait pas de parents. Elena continua :

-Il fallait que je te le dise, c'était plus fort que moi.

Elle s'apprêtait à partir quand Jim entendit la voix de Delbert à travers la vitre. Il retint Elena par le bras et lui fit signe d'écouter :

-Je ne sais vraiment pas comment vous y arrivez, Sarah, disait Delbert. Tenter de gérer un commerce tout en élevant un bandit comme… un bandit, non, un petit… comme Jim !

-Comment j'y arrive ? répondit Sarah. Je suis pratiquement au bout du rouleau. Depuis que son père est parti, il ne s'est jamais vraiment remis… Vous savez à quel point il est brillant. Il a construit tout seul son premier surf solaire à huit ans ! Malgré ça il ne s'intéresse pas à l'école. Il a continuellement des ennuis, et quand je lui parle, j'ai l'impression de parler à un étranger. Je ne sais plus où j'en suis Delbert, je suis vraiment…

Jim lança un regard entendu vers Elena.

-Si tu faisais un effort, aussi ! protesta-t-elle. Tu ne lui parles qu'avec des grommellements et… et ne prends pas cet air de chien battu !

-Je ne prends aucun air, c'est juste que… Oh, de toute façon elle ne comprend rien, et toi non plus tu ne comprends rien.

Elena fronça les sourcils et sembla se retenir de hurler de colère.

-Mais oui, tu es un incompris du monde, Jim ! s'emporta-t-elle. C'est tellement facile de voir que tu t'isoles parce tu ne veux pas partager tes problèmes, tes doutes ou tes questions… Tu ne sais pas où tu vas, c'est ça ton problème ! C'est pour ça que tu détestes tant l'école, si tu pouvais seulement avoir un soupçon de projet pour ton avenir ! Mais tu ne sais pas quelle porte prendre, il y a trop de choix ! Et tu préfères attendre que ça se passe et voler sur ta planche pour te libérer de ces questions qui te posent problèmes, et en passant rembarrer tout ceux qui essaient de s'approcher de toi. Mais plus le temps passe sans que tu ne fasses rien, et plus les portes se referment, Jim ! C'est toi qui ne te comprends pas, pas les autres ! Mais bien sûr, tu n'en as rien à faire de ce que je dis, comme toujours ! Tu n'en as rien à faire des conseils des autres, tu te sens incompris, au-dessus d'eux, c'est bien ça ? Eh bien laisse-moi te dire que tu te trompes lourdement, espèce de prétentieux colérique. Tout le monde a compris sauf toi ! Mais vas-y, tu n'as qu'à fuir sur ta planche, c'est tellement plus facile que d'affronter les obstacles !

Elle avait dit tout ce qu'elle avait sur le cœur et ça lui avait fait du bien. Tant pis si Jim ne l'avait pas écouté, elle avait soulagé sa conscience. Il ne se rendait donc pas compte de la chance qu'il avait de pouvoir aller en cours ? D'avoir le choix de son avenir ? Elle le trouvait si égoïste de sécher l'école alors qu'elle aurait tout donné pour y inscrire Jess ! Complètement hors d'elle, Elena détourna la tête pour ne plus le voir, et imagina sa tête coincée dans la moulinette à purée. Un silence s'installa et Elena s'attendit à tout : que Jim s'en aille sans dire un mot, qu'il se moque d'elle, qu'il se mette en colère, ou même qu'il la pousse. Mais qu'il pose une main sur son épaule, jamais elle n'y aurait pensé. Et pourtant, c'est ce qu'il fit. Elle le regarda, surprise, et s'aperçut que Jim la regardait d'un air effaré.

-Je… Je ne savais pas que ça te contrariait à ce point, dit-il.

Jim semblait mal à l'aise. Elena s'expliqua alors :

-Écoute, Jim. Excuse-moi de m'être emportée, je ne pensais même pas que tu écouterais.

-Tu me prends pour un insensible ? s'offusqua Jim.

Elena fit mine de réfléchir et répondit avec éloquence :

-Oui.

Jim rit légèrement mais reprit rapidement une mine sombre en fixant Elena. Jim hésita, mais prit son courage à deux mains et demanda d'un air nonchalant en regardant au loin :

-Elena ? Où sont… où sont tes parents ?

-Eh bien… Maman est morte à la naissance de Jess. Papa ne l'a pas supporté. Le jour où il a levé la main sur Jess, je me suis enfuie en l'emmenant avec moi.

Elena avait dit tout cela très vite, et un silence s'installa.

-Je suis désolé, dit-il sincèrement.

-Oh, ne le sois pas ! dit-elle en souriant légèrement. Tu sais, je garde les meilleurs souvenirs d'eux.

Jim admira la façon dont Elena voyait les choses. Il se dit qu'elle avait dû faire face à tant de choses si jeune qu'elle avait dû grandi trop vite. Tous deux regardèrent au loin silencieusement, et Jim réfléchit à ses propres parents. Son père était parti et sa mère se tuait au travail depuis son départ. Il soupira en se disant qu'il devait rendre la vie bien dure à sa mère et se sentit soudain extrêmement malheureux. Il décida de briser le silence en changeant de sujet :

-Et toi, Elena ? Tu me parles d'avenir et de projets, mais toi, tu sais où tu vas ?

-Oh, dit Elena d'un air surpris. Moi, tu sais, j'ai déjà choisi ma porte… Celle du Benbow, ajouta-t-elle en se forçant à sourire.

-Tu ne comptes pas travailler au Benbow toute ta vie !

-Je sais que ça te ferait énormément plaisir que je m'en aille, dit-elle en riant, mais je n'ai pas vraiment le choix. Je veux économiser assez pour premièrement inscrire Jess à l'école. Et secondairement m'offrir la robe de Madame Aiguilles.

Jim imagina le Benbow sans Elena et se rendit compte à quel point il serait vide sans elle. Elle pensait donc qu'il la détestait à ce point ? Il allait lui poser cette question quand elle parla la première :

-Mais… toi, tu es doué en mécanique, tu pourrais t'orienter dans ce domaine ?

-Oh, doué, c'est vite dit. Il n'y a rien de bien compliqué à serrer un boulon…

Elena rit et ils se regardèrent un moment en se souriant, ce qui ne leur arrivait pratiquement jamais.

-C'est drôle, je me rends compte que… dit Elena en regardant Jim d'un air étonné. Enfin, je crois que c'est la première conversation qu'on ait depuis six ans qu'on se connaît.

Jim la regarda, surpris. Vu sous cet angle, Jim réalisa que leur discussion avait surtout été des altercations, disputes et autres prises de bec.

-Oui, et c'est franchement agréable, avoua-t-il avant de rajouter précipitamment : Je veux dire, plus agréable que d'habitude.

C'était trop tard. Elena avait déjà écarquillé les yeux de surprise. Jim se sentit idiot.

-Jim ? demanda Elena après un moment d'hésitation. Tu parleras à ta mère de tes projets ?

Jim poussa un soupir agacé, mais se résigna à approuver Elena. Après tout, elle avait peut-être raison, et il se sentait mal d'être la source des ennuis de sa mère. Elena sembla ravie de sa décision et sourit d'un côté de la bouche. Un nouveau silence s'installa, mais cela ne les gêna pas. Ils se souriaient, agréablement étonnés d'avoir eu une vraie conversation, et, sans qu'ils s'en rendent compte vraiment, se rapprochaient l'un de l'autre. Ils avaient l'esprit vidé, et un sentiment étrange les envahit, comme si le temps s'était arrêté, comme si une bulle s'était formée autour d'eux et que rien ne pouvaient les atteindre. Ils se rapprochaient toujours, silencieux. Jim se concentra sur les yeux brillants d'Elena et se sentit comme engourdi. Quand à elle, elle n'avait qu'une envie : se rapprocher encore plus de Jim…

Leur nez allaient se toucher quand un bruit d'explosion les fit sursauter, les sortant de leur rêverie. Un vaisseau spatial venait de passer au-dessus d'eux, le réacteur fumant, et alla s'écraser en catastrophe sur le ponton du Benbow.

-Rentre à l'intérieur, conseilla Jim à Elena avant de glisser sur les tuiles pour porter secours au vaisseau.

-Monsieur ! appela-t-il. Monsieur, est-ce que ça va ?

Toussant et crachant, un vieil homme sortit de son vaisseau et attrapa Jim par le col.

-Je sais qu'il va venir, grogna-t-il. Tu ne l'entends donc pas ? Avec ses rouages et ses engrenages clinquants et claquants comme le diable en personne !

-Euh… Vous êtes sûr que vous vous êtes pas cogné la tête ? demanda Jim, perplexe.

-Ils veulent mon coffre… continua le vieillard en cherchant quelque chose dans son vaisseau. Ce cyborg démoniaque et sa bande gougeât et… Mais il faudra qu'ils le prennent au cadavre fumant de ce vieux brigand de Billy Bones avant que je…

Mais il fut pris d'une quinte de toux et Jim le saisit par le bras.

-Oh, laissez-moi vous aidez. Comme ça, dit-il en le hissant du sol. Maman va adorer ça, ajouta-t-il tandis que la pluie se mettait à tomber.

De l'intérieur, Delbert ouvrit porte et Jim vit sa mère se lever brusquement, une main sur le cœur.

-James Pleiades Hawkins ! Qu'est-ce que tu…

-Il est blessé ! l'interrompit-il en allongeant le vieil homme sur le sol. C'est grave !

-Mon coffre, petit… Il va bientôt venir, dit-il en tapant le code pour l'ouvrir. Ne le laisse pas trouver ça.

Il sortit une petite sphère entourée d'un chiffon.

-Qui doit venir ? demanda Jim.

-Le cyborg, répondit le vieillard en l'attrapant par le col. Méfie-toi du cyborg…

Et dans un coup de tonnerre spectaculaire, le vieillard rendit son dernier souffle avant de s'écrouler sur le sol. Ils n'eurent pas le temps de dire quoi que ce soit qu'un vaisseau atterrit devant le Benbow. Jim alla regarder par le store et vit la silhouette de plusieurs hommes armés.

-Vite, il faut partir ! s'exclama-t-il en saisissant sa mère par le bras, suivi de Delbert qui cria la même chose, paniqué.

Il entendit les hommes entrer dans le Benbow tandis qu'Elena accourrait vers eux, affolée.

-Qu'est-ce qui se passe ? J'ai entendu…

-Va chercher Jess ! ordonna-t-il.

Elena ne se fit pas prier. Elle rentra dans la chambre et ressortit aussitôt, Jess dans ses bras. Jim la prit par la main et l'entraîna avec lui. Delbert avait déjà ouvert la fenêtre au fond du couloir et appelait Galina, sa brave limace géante, en lui ordonnant de ne surtout pas bouger. Il prit Sarah par le bras et la fit monter sur le rebord de la fenêtre.

-Ne craignez rien, Sarah, je suis expert en science physique, très chère.

-Non, non, non, gémissait Sarah tandis que Jim et Elena les rejoignaient en courant.

-On y va ! encouragea Delbert. À trois ! Un…

-Trois ! s'exclama Jim en les poussant, entraînant le groupe avec lui.

Ils crièrent tous de frayeur, avant de tomber lourdement dans la voiture. Delbert fit galoper sa limace et ils s'enfuirent tous loin du Benbow. Sarah se retourna, apercevant avec horreur les flammes qui consumaient l'auberge où elle avait grandi, travaillé et élevé son fils. Elle prit son visage dans sa main, abattue, tandis que Jim, mal à l'aise, porta son attention sur la sphère ornée d'étranges motifs.