Chapitre 7 : Banane et perce-oreille
Les préparatifs étaient terminés. Jim et Delbert étaient dans le charter qui les emmenait au spatioport de Mandragore. Sa mère l'avait étreint tellement fort qu'il avait encore mal aux côtes. La petite Jess lui avait promis de lui faire un magnifique dessin et même les domestiques de Delbert, Rose et Marie, avaient agité leurs mouchoirs en partant. Mais Elena n'avait pas montré le bout de son nez. D'ailleurs, Jim ne l'avait pas vue durant toute la période des préparatifs depuis la nuit de l'attaque des bandits. Elle était restée dans sa chambre ou avait guetté les allers-retours de Jim pour le croiser le moins possible.
Jim regardait au-dehors par la vitre sale. Il essaya de mémoriser toutes les images de Mandragore qu'il ne reverrait peut-être pas avant un bout de temps. Ils finirent par arriver au spatioport, un lieu bondé de monde affairé. Alors que Delbert tentait malheureusement de faire la conversation, Jim essayait de trouver le navire en demandant à des dockers. Il arriva alors sur un quai où était amarré un somptueux trois-mâts. Delbert n'avait pas ménagé son financement ! Le docteur, qui s'était lancé dans un débat sur son scaphandre, lui rentra dedans, surpris que Jim se soit arrêté. Levant les yeux, il s'exclama :
-Oh ! Jim, c'est notre bâtiment ! Le RLS Héritage !
-Wow, murmura Jim en s'avançant, émerveillé.
Il suivit Delbert qui montait sur le navire, mais…
-Jim ! fit une voix qu'il reconnut aussitôt.
Ce dernier se retourna et aperçut Elena qui jouait des coudes dans la foule compacte pour arriver jusqu'à lui.
-Elena ? s'exclama-t-il en cachant sa joie. Comment as-tu…
-J'ai fait du stop, répondit-elle, essoufflée. Il fallait… Il fallait absolument que je te donne ça.
Elle lui tendit une feuille de papier. C'était un dessin de Jess qui représentait Jim sur un bateau, bien qu'il lui semblât au premier regard qu'il s'agissait d'un perce-oreille sur une banane brunâtre.
-C'est, bredouilla Jim, le cœur étrangement serré. C'est… très gentil, vraiment.
-Écoute, je suis vraiment désolée pour mon attitude, dit-elle précipitamment, je ne sais pas ce qui m'a pris, et je suis très contente que tu fasses ce voyage.
-C'est… c'est pas grave, dit Jim, trop heureux de voir que tout s'arrangeait. N'en parlons plus.
Elena semblait victime d'un dilemme émotionnel car elle se balançait d'un pied sur l'autre et mordillait sa lèvre inférieure.
-En fait, pour tout te dire, je suis passée devant une boutique de souvenirs en venant, et j'ai pris quelque chose pour toi.
Elle sortit de l'intérieur de sa veste un paquet plat et rectangulaire assez coloré. Jim ne savait pas quoi dire. Curieux, il regarda l'inscription sur le paquet et poussa un cri d'horreur.
-C'est… une bouée intergalactique motorisée…!
-Surmontée d'une tête de canard, s'il te plaît. Orange à pois rouges, pour qu'on te repère facilement.
-Je savais que je ne partirais pas sans subir une dernière fois tes sarcasmes, ronchonna Jim.
-Tu me fais beaucoup de peine, Jim ! Regarde bien, il est écrit : Silencieux, d'une forme aérodynamique et d'un design étudié, la bouée intergalactique est équipée d'un moteur possédant une batterie d'une autonomie de 2 heures, ainsi qu'une commande directionnelle. Du jamais vu !
-Oui, il est aussi écrit : De trois à dix ans, répliqua Jim.
Elena ignora sa remarque et regarda autour d'elle d'un air inquiet.
-Sache que le vendeur me poursuit depuis Mandragore, il est persuadé que je lui ai volé quelque chose uniquement par ce que je suis partie en courant de sa boutique !
Il y eut un moment de silence, puis Elena eut soudain la mine sombre et déglutit avec difficulté.
-En fait, euh… dit-elle après un moment d'hésitation. Je suis entrée par hasard dans un magasin de marine, et… Je me suis dit que la bouée ne te plairait peut-être pas, alors, euh…
Elle sortit un deuxième paquet de sa poche, plus petit et cubique cette fois-ci.
-Je me suis dis que ça pourrait te servir, continua-t-elle en lui posant précipitamment dans les mains.
Jim fronça les sourcils, méfiant. Elena regardait ses chaussures.
Jim hésita à l'ouvrir. Était-ce encore une farce ? Cédant à la curiosité, il ouvrit la petite boîte et découvrit une boussole magnifiquement ouvragée posé sur un coussin de paille et en resta bouche bée.
-Mais… Elena, ça a dû te coûter une fortune ? Et… tes économies, la robe… ?
-Tu vois, là, montra-t-elle en l'ignorant. Tu tournes les petits boutons pour indiquer ta destination, et la boussole te montre automatiquement la direction à prendre, j'ai trouvé que c'était utile. Et puis comme ça, où que tu sois dans l'Univers, tu sauras toujours dans quelle direction se trouve le Benbow.
Jim ne savait pas quoi dire. Il resta longtemps à regarder Elena qui fixait la boussole. Ne sachant pas d'où lui vint cette audace, il prit Elena par les épaules et dit sans réfléchir :
-Pars avec moi.
Elena consentit à lever les yeux vers lui et lui lança un regard mêlé d'étonnement et de tristesse.
-Jim... Non, je ne peux pas. Je ne peux pas laisser Jess. Et ta mère a besoin de moi pour reconstruire l'auberge.
-Ce n'est pas la peine, quand je reviendrai, on sera riche !
Elena ferma les yeux et fronça les sourcils, comme si elle se retenait de pleurer.
-C'est ton rêve, Jim. Il faut que tu parles seul.
-J'aurais voulu que tu en fasses partie.
Un silence gêné s'installa. Pour le briser, Jim ajouta nonchalamment :
-Qui est-ce que je vais martyriser, maintenant ?
Elena pouffa. Elle allait lui répondre quand une voix tonitruante provenant de la foule la fit sursauter.
-CHAROGNE !
Elena fit volte-face en poussant un cri étouffé et plaqua une main sur sa bouche. Jim jeta un coup d'œil et aperçut au loin un géant moustachu qui dépassait les autres d'au moins deux têtes, brandissant une massue en bois avec l'une de ses nombreuses tentacules.
-Ne me dis pas que c'est le vendeur du magasin de souvenir, demanda Jim.
-Le bougre, s'exclama Elena. Il m'a suivit jusqu'ici !
Elle le regarda dans les yeux un instant, l'air affolé, et, avant que Jim ne puisse faire quoi que ce soit, Elena se dressa sur la pointe des pieds en prenant appui sur ses épaules et déposa un rapide baiser sur sa joue.
-Bon voyage, dit-elle en le regardant une dernière fois.
Et, en un éclair, elle tourna les talons et courut au milieu de la foule, pour enfin disparaître derrière un muret. Jim toucha sa joue qui lui semblait s'être enflammée, l'air hébété. Il resta un moment ainsi la main sur sa joue, le visage écarlate et la bouche entrouverte, jusqu'à ce que Delbert pose une patte sur son épaule, l'air amusé.
-Que t'est-il arrivé, mon pauvre Jim ?
Jim sortit soudain de son rêve et regarda Delbert.
-Je… Elle a, hum… Rien, allons-y, dit-il avec détermination en s'engageant sur la passerelle menant au RLS Héritage.
Avant de poser le pied sur le pont, il se retourna et scruta le quai un instant, puis sauta à bord du navire qui allait bientôt l'entraîner dans l'aventure la plus fantastique de toute son existence.
