Chapitre 14 : Un effort surhumain
-Quand pars-tu ? demanda-t-elle en désignant le spatioport qu'on apercevait au loin.
-Ce soir, marmonna-t-il.
Un silence s'ensuivit.
-Ouf, il était temps.
Mais ni elle ni Jim ne poursuivirent la chamaillerie. Ils n'avaient pas le cœur à rire.
-Elena… Je voudrais te dire… commença-t-il.
-Oui ?
Mais les mots ne sortaient pas. Bon sang, qui avait-il de si compliqué ?
-Eh bien, crache le morceau, encouragea-t-elle.
-Ce n'est pas facile à dire. J'essaie de te dire quelque chose de gentil.
-Oh, je vois. Venant de toi, cela doit être monstrueusement difficile.
Il ronchonna et abandonna. Il n'y arriverait pas.
-Il suffit d'articuler les syllabes les unes après les autres, dit-elle pour le taquiner. Je vais te donner des exemples : Elena, tu es si merveilleuse… que je vais construire une statue à ton effigie.
Il ne put s'empêcher de rire avec elle. Elle savait si bien le dérider. Elena continua sur sa lancée :
-Ou : Tu vas me manquer.
Jim s'arrêta de rire tandis qu'Elena continuait.
-Ou alors : Tu es vraiment quelqu'un d'important pour moi.
Etait-ce toujours une plaisanterie ? Elle avait soudain un air plus sérieux. Il donnerait son surf pour pouvoir lire dans ses pensées.
-Ou encore : Je voudrais que tu restes à mes côtés.
Jim ne savait pas quoi dire. Elena poussa un léger soupir, l'air un peu gênée.
-Ou juste… Tu es bien coiffée aujourd'hui !
Jim se rendit compte qu'il pensait tout bas tout ce qu'elle avait suggéré plus tôt.
-C'est exactement ça, murmura-t-il en plantant son regard dans le sien.
Elle l'interrogea du regard. Il continua, la voix tremblante :
-Oui, c'est vrai, Elena… Tu es vraiment…
Sa gorge se noua. Elena lui lança un regard d'encouragement. Jim voulait lui dire qu'elle était vraiment importante pour lui, qu'elle était même indispensable, qu'il se sentait bien avec elle, et qu'il voulait la garder auprès de lui pour toujours.
-Tu es vraiment bien coiffée aujourd'hui.
Elena lui fit un sourire indulgent. Après tout, c'était le tout premier compliment qu'il lui adressait sans détour depuis qu'ils se connaissaient.
Jim, lui, n'en revenait pas de son manque de courage. Lui qui venait de combattre contre des pirates sans pitié, il n'arrivait pas à prononcer une simple phrase.
-Je suis impressionnée, Jim. Cela a dû te couter de dire une chose pareille.
-Oui, ça m'a épuisé. Je crois que je vais faire une pause de compliments pendant quelques années.
-Dommage, tu te débrouillais bien.
-Oui, bon. On ferait mieux de rentrer… Vas-y, je vais ranger le surf dans la remise.
Elena se leva, regarda Jim en soupirant et fila vers le Benbow sans dire un mot. Il se sentait tellement lâche que, de rage, il envoya valser la moitié des outils quand il fut dans la remise.
-Je veux qu'elle vienne avec moi et qu'on ne se quitte plus jamais, dit-il dans le vide. Je veux qu'on se chamaille du matin au soir, je veux lui dire qu'elle est belle, je veux la prendre dans mes bras, qu'elle m'embrasse comme elle l'a fait hier soir, je veux me moquer de sa mine du réveil chaque matin, je veux la faire rire, je veux lui dire... Pourquoi je n'y arrive pas ?
Il se frotta le crâne et renversa une boîte à outils à terre. Il prit sa tête dans ses mains et calma sa respiration.
-Jim, fit une petite voix derrière lui.
Ses genoux faillirent lâcher. Il ne put même pas se retourner. Depuis combien de temps était-elle là ?
-Je venais juste te rendre ta veste.
-Merci, lui dit-il sans se retourner en faisant mine de ranger l'établi. Tu n'as qu'à la laisser.
-Où ça ?
-Où tu veux.
Il l'entendit s'approcher de lui.
-Je voudrais la laisser… dans tes bras.
Jim se questionna. Est-ce qu'Elena lui tendait des perches depuis tout à l'heure ? Car si c'était le cas, il en avait perdu, des occasions ! Mais s'il se faisait des idées ? Si ce n'était que le fruit de son imagination ? S'il s'ouvrait à elle et qu'elle le rejetait ?
-Je voudrais que tu la prennes dans tes bras, répéta-t-elle.
Tout ce que Jim réussit à faire, c'est prendre sa veste des mains d'Elena et faire semblant de ne pas avoir compris un éventuel sous-entendu.
Elena le fixa et soupira. Elle posa une main sur son épaule pour le forcer à se retourner. Mais Jim ne put se résoudre à la regarder.
-Ne pars pas ce soir en la laissant derrière-toi.
Elle fit glisser sa main sur son bras avant de tourner les talons et de sortir de la réserve.
Mais quel empoté il faisait ! « Rattrape-là, dis-lui qu'elle est la femme de ta vie et que tu veux qu'elle vienne avec toi », se disait-il. Mais ses jambes refusaient de bouger. Il avait besoin de réfléchir.
Il prit son surf et partit dans les airs. Avant de faire ce voyage, ce tour en surf lui aurait libéré l'esprit. Il aurait mis ses questions de côté puis jeté ses contrariétés aux oubliettes. Mais il se souvenait des paroles d'Elena le jour où le Benbow était parti en flammes : "C'est plus facile de filer sur ta planche que d'affronter les obstacles !" Que lui aurait dit Silver s'il était là ? « Accroche-toi, contre vents et marées, Jimbo ! ».
Jim s'arrêta dans une clairière et s'allongea plusieurs heures. Il n'avait pas fait des centaines d'années lumières pour revenir au même point qu'avant : il allait trouver Elena et lui demander de partir avec lui. Il était décidé.
-Maman ? Tu n'aurais pas vu Elena et Jess ? demanda-t-il de retour au Benbow.
-Elle sont reparties chez Madame Aiguilles. C'est elle qui les loge maintenant. Je les ai trouvées étranges ce matin, elles m'ont serré si fort dans leur bras que j'ai cru m'étouffer. Elles doivent être émues pour l'auberge.
Jim courut vers le centre de la ville et s'arrêta devant la boutique qui affichait fermé. Il était décidé, mais prit le temps de calmer sa respiration avant d'entrer. Il ne savait pas vraiment comment il allait formuler les choses, mais il était résolu à ne plus se défiler.
Il entra doucement sans faire sonner la clochette et entra dans la magasin vide. Il entendit des voix provenant de l'arrière-salle et allait s'avancer lorsqu'il entendit Elena prononcer son nom. Curieux, il tendit l'oreille.
