Chapitre 15 : Une confidence

-Jim Hawkins ? Il est immature, borné, égocentrique, inconscient, irresponsable, m'as-tu-vu, feignant, indiscipliné, et colérique. Quelle chance qu'il s'en aille !

Jim eut la nausée. Il fit demi-tour aussi sec et se précipita hors de la boutique. C'était donc ça qu'elle pensait de lui ? Dire qu'il avait failli se ridiculiser à lui dire qu'il l'aimait… Elle lui aurait ri au nez !

Il courait sans but quand il repensa à sa décision de ne plus se défiler, et à Silver. Il rebroussa chemin et entra en trombe dans la boutique avant de sauter sur Elena en la défiant du regard :

-Tu vois, Elena, j'allais filer à l'anglaise après avoir entendu ce que tu avais dit de moi… Mais après tout, en bon égocentrique colérique borné et immature, je vais finalement te dire ce que je pense avant de disparaître pour de bon. Figure-toi que j'étais venu t'avouer mon amour pour toi. Oui, j'allais te demander de venir avec moi car tu es la femme de ma vie. Ou plutôt, tu l'étais, car visiblement, je vais devoir me faire une raison. Sincèrement, je ne comprends pas, tout ce qu'on a vécu ensemble, tout ça ne compte pas pour toi ? Je ne pensais pas que tu me méprisais autant. J'avais… j'avais confiance en toi, Elena…

Elena se releva de la chaise où elle était assise, blanche comme un linge. Madame Aiguilles et Jess, qui avaient assisté à la scène, retenaient leur souffle.

-Jim, arrête… murmura Elena.

-Oui, tu as raison, j'arrête. J'arrête de rêver. Tout ça n'était qu'un rêve. Je rêvais que tu étais ma meilleure amie, celle sur qui je pouvais compter, celle à qui j'aurais pu confier ma vie, celle pour qui j'aurais pu me battre, mais je suis loin du compte. Tu n'es…

-Jim, je t'en prie, arrête…

-Tu n'es qu'une fouineuse, menteuse, prétentieuse et manipulatrice. Tiens, tu veux savoir ce que ça fait de se sentir trahi ? Voici un exemple : tu pensais que personne n'avait deviné ton petit secret, que tu ne savais ni lire ni écrire ? Je l'ai toujours su, mais jamais je ne m'en suis servi contre toi, je te respectais trop pour ça. Eh bien, aujourd'hui, je m'en sers contre toi. Voilà ce que ça fait, la trahison, très chère.

Elena passa du blanc au rouge pivoine, ses yeux se remplirent de larmes. Elle le gifla, folle de rage.

-Comment peux-tu m'honorer puis m'insulter la phrase d'après ?

-Ça n'a plus d'importance, nous ne nous reverrons plus jamais. C'est préférable, non ? Tu ne voudrais pas ajouter « amoureux transi » à la liste de mes défauts. Et je ne pense pas être capable de te côtoyer de nouveau sans en souffrir.

-C'est « gougeât » que je devrais ajouter, dit-elle en serrant les poings. Et je vais moi aussi arrêter de rêver. J'ai cru qu'on arriverait à grandir, tous les deux, mais visiblement nous n'y arrivons pas. Jess, va chercher les valises, on y va.

-Mais… protesta la petite fille.

-Tu ne discutes pas ! Va chercher les valises !

"Les valises ? se demanda Jim. Quelles valises ?"

-Mais… dit à son tour Madame Aiguilles.

-Non, Madame Aiguilles, coupa Elena, ne dites rien, je vous en prie. Ce serait encore plus douloureux. Jess et moi, nous allons prendre le premier cargo spatial et partir le plus loin possible d'ici. Plus rien ne nous retient, à présent, ajouta-t-elle en lançant à Jim un regard froid.

Jess redescendit avec deux grosses valises. Jim n'y comprenait rien. De toute façon, il s'en fichait. Seule sa tristesse l'envahissait.

-C'est drôle, je ne pensais pas vouloir un jour te dire adieu, grinça-t-il entre ses dents.

-C'est drôle, dit-elle sur le même ton que lui, je ne pensais pas souhaiter un jour ne plus jamais te revoir.

Tout se passa très vite. Jim ne vit même pas les larmes qui inondaient le visage d'Elena lorsqu'elle passa devant lui pour sortir en trombe de la boutique, Jess la suivant à contrecœur.

-Vous êtes Jim Hawkins ? demanda Madame Aiguilles après un moment.

-Oui, et alors ? vociféra-t-il.

-Vous êtes un idiot.

-Vous aussi, vous allez vous y mettre ?

Sans lui répondre, la vieille dame le saisit par le bras et l'entraîna au fond de l'arrière-boutique où trônait un bazar incommensurable. Elle déplaça deux ou trois cartons à la hâte, manipula fébrilement un petit écran de surveillance et le poussa pour le forcer à regarder. On y voyait Elena qui discutait avec Madame Aiguilles :

-Jim Hawkins ? Il est immature, borné, égocentrique, inconscient, irresponsable, m'as-tu-vu, feignant, indiscipliné, et colérique.

-Je vous remercie de retourner le couteau dans la plaie ! s'exclama Jim à la vieille dame.

-Silence ! ordonna Madame Aiguilles avec véhémence en lui donnant une tape sur la nuque.

En effet, Elena poursuivait sa phrase :

-C'est ce que j'aurais répondu avant qu'il fasse ce voyage… J'étais trop orgueilleuse pour m'avouer la vérité. M'avouer qu'il est aussi courageux, loyal, juste, généreux, dévoué, affectueux et drôle. C'est en son absence que j'ai compris à quel point je l'aimais. Et c'est lorsqu'il est revenu que j'ai compris à quel point il m'aimait. Nous ne sommes plus des enfants qui ont besoin d'un ami pour se défouler. Ce voyage l'a transformé en homme, mais je ne sais pas quelle est ma place dans sa vie à présent.

Le crâne de Jim se fendit en deux.

-Nos valises sont prêtes, à Jess et à moi. Je rêve qu'il passe cette porte et me demande de partir avec lui. Je sens qu'il est prêt. Je ne peux pas croire qu'il parte sans me le dire. S'il ne vient pas ou part sans moi, je crois que je n'aurais pas le cœur de rester sur Mandragore et attendre son retour qui n'arrivera peut-être jamais.

-Où iriez-vous ? demandait alors Madame Aiguilles.

-Je ne sais pas, je prendrais le premier cargo spatial avec Jess, souhaiterais à Jim tout le bonheur du monde et essaierais de refaire ma vie ailleurs.

Jim se vit alors débouler dans la boutique sur l'écran de contrôle :

-Tu vois, Elena, j'allais filer à l'anglaise après avoir entendu ce que tu avais dit de moi

« Non ! » pensa-t-il tout haut en s'entendant vociférer sur Elena. Il recula d'effroi et en perdit l'équilibre contre un carton pour se retrouver les deux fesses par terre.

-Qu'est-ce que j'ai fait ?

-Vite, vous n'avez pas un instant à perdre, maugréa Madame Aiguilles en le relevant et le bousculant vers la sortie.

Le cerveau de Jim mit trois secondes pour réfléchir : Elena. Cargo. Courir.

Il courut comme jamais il n'avait couru de sa vie. Et s'il était trop tard ? Si Elena était déjà à bord ? Il ne saurait même pas où la chercher, et jamais il ne la retrouverait dans le vaste Univers. Arrivé sur le port, ses yeux tombèrent sur un énorme cargo qui se préparait à mettre les voiles. Il allait courir jusqu'à ce navire, ouvrir les portes et la récupérer. Mais il arrivait trop tard. Le cargo quittait déjà le quai et un des passants le retint de force alors qu'il tenta de sauter pour l'atteindre.

-Où s'arrête ce cargo ? s'époumona-t-il en se débattant. Il y a la femme de ma vie à l'intérieur !

-Mon pauvre ami, il fait deux cent vingt-trois arrêts et navigue à la vitesse de la lumière, vous ne la rattraperez jamais. Désolé, mon vieux.

-Non, murmura-t-il en s'appuyant contre la rambarde. Mon Elena… Reviens, je ne suis qu'un pauvre imbécile… un idiot… un… un…

-… un immature, borné, égocentrique, inconscient, irresponsable, m'as-tu-vu, feignant, indiscipliné, et colérique ? fit une voix derrière lui.

Jim se retourna en un éclair et sourit jusqu'aux oreilles. Un miracle venait de se produire. Il s'agenouilla devant Elena et lui prit les mains.

-Tu oublies courageux, loyal, juste, généreux, dévoué, affectueux et drôle.

Elle souriait du coin des lèvres.

-Elena… Je suis un idiot. Je regrette tout ce que j'ai dit. Il faut que je te parle.

Elle le força à se relever.

-Oui, Jim ?

-Il me semble que tu es redevable envers moi depuis que je t'ai sauvée de Thomas.

-C'est vrai, admit-elle d'un air surpris. Ne me dis pas que c'est pour ça que tu as failli sauter sur un cargo en marche pour me rattraper.

-Si. J'ai trouvé un moyen de t'acquitter de ta dette.

-Je t'écoute.

-Pars avec moi et ne nous quittons plus jamais.

Elena lui fit un sourire radieux tandis qu'il serrait ses mains plus fort encore.

-Et nous serons quittes ? demanda-t-elle d'un air malicieux.

-Oui.

-Je vais étudier ta proposition.

-Quand me donneras-tu ta réponse ?

-La voici.

Elle l'embrassa tendrement. Jim poussa un soupir d'allégresse avant de lui demander :

-Heu… Tu veux bien répéter, je n'ai pas bien entendu…

Elena rit aux éclats avant de répéter son baiser.

-Bien joué, mon gars ! s'exclama le passant qui l'avait empêché de sauter.

-Eh bien, il était temps ! se fâcha Jess en s'affalant sur les valises.

-Uranus soit loué ! dit Madame Aiguilles un peu essoufflée, car elle avait accouru pour connaître la suite.

-Elena… chuchota Jim. Je crois que j'ai bien trouvé un trésor, mais ce n'est pas celui auquel je m'attendais en embarquant sur le RLS Héritage