Andria se retourna brusquement en sentant un courant d'air derrière elle. Le brouillard de fumée du transplanage semblait rester en suspension dans l'air tandis que la Serpentarde et les deux Maraudeurs retenaient leur souffle. La respiration rauque et profonde du Lupin-garou était le seul bruit audible dans la pièce.
La vague silhouette se découpa plus nettement et sortit du nuage de fumée d'un pas nonchalant. Andria haussa les sourcils et regarda la bougie au centre de la pièce. Eteinte. Le sortilège du bouclier l'avait protégé de la patte de Remus mais pas d'un simple courant d'air. Elle se massa entre les deux sourcils en soupirant.
Dumbledore regarda Andria d'un regard bienveillant.
« Tu t'es bien débrouillée, Andria. Si tu n'avais pas essayé de délibérément enfreindre les règles que je vous avais fixé, j'aurai presque pu te dire que j'étais fier de toi. Belle démonstration d'esprit stratégique. J'ignorais que tu connaissais la magie japonaise. »
Andria poussa un profond soupir. Oui, elle connaissait des contre sorts japonais, mais au final, ça ne lui avait servit à rien. Ils l'avaient tous dans l'os, James allait rester coincé ici avec Lucius et Lupin, et eux allaient devoir rentrer à Poudlard et subir une punition pour leur escapade en toute illégalité. Ils étaient grillés, simplement parce qu'elle avait tenté un plan trop risqué. A cause d'elle, ils allaient tous payer. La jeune fille se mordit la lèvre.
« Mademoiselle Merton, Monsieur Black, je vais immédiatement vous renvoyer à Poudlard. Ne vous faites pas de soucis pour votre ami Potter, il sera de retour demain à la première heure. Quand à Messieurs Malefoy et Lupin, nous attendrons d'avoir la certitude qu'ils soient à nouveau en état. Cependant, vous pourrez venir prendre de leurs nouvelles dès que vous le désirerez, dans mon bureau. Je pourrai même envisager de vous organiser une visite si vous arrêtez vos tentatives de fraude. »
Avant qu'Andria, Sirius ou James n'aient le temps de répliquer, Dumbledore avait déjà saisi les bras des deux adolescents.
« Au revoir, Monsieur Potter. Portez-vous bien. »
Dumbledore, Andria et Sirius se volatilisèrent dans un craquement bruyant. Le drap noir disparut de devant le miroir.
C'était la première fois qu'Andria se retrouvait dans le bureau de Dumbledore. Elle trouvait très étrange qu'ils se soient matérialisés ici. Elle avait toujours entendu qu'il était impossible de transplaner dans l'enceinte de Poudlard.
Sirius, lui, ne s'attardait pas sur des questions aussi vaseuses. Il s'inquiétait pour Remus et James. C'était la première fois que ça cafouillait comme ça. Désormais, deux Serpentards connaissaient leur secret, et il savait que Lucius ne manquerait pas d'utiliser ça contre eux. Mais pire que tout, il réalisait à quel point Andria comptait pour lui. En arrivant, la première chose qu'il avait fait était de se retourner brusquement à sa droite pour s'assurer qu'elle allait bien. Il s'étonnait lui-même. Il n'avait jamais ressentit ça pour qui que ce soit. Et il n'était pas sûr d'apprécier de découvrir ça pour elle.
« Bon, les enfants, maintenant, j'aimerai que vous regagnez vos dortoirs respectifs et que vous terminiez votre nuit normalement. Ne vous inquiétez pas pour Monsieur Potter. Tout rentrera dans l'ordre demain matin. Bonne nuit. »
L'index du professeur désigna la porte de sortie. Andria emboîta le pas à Sirius et ils sortirent du bureau sans un mot. Evidemment que si, ils s'inquiétaient pour James. Il n'avait rien du tout, pourquoi devait-il rester à Sainte Mangouste ? A peine arrivé en bas de la volée de marches menant au bureau du professeur, Sirius se retourna vers Andria.
« Sans rire, on est d'accord. On va pas retourner dans nos dortoirs respectifs et terminer notre nuit normalement, c'est pas faisable. »
Andria dévisagea le jeune homme. Elle se demandait ce qu'il avait derrière la tête. Retourner à Sainte Mangouste, c'était pas jouable, et ça ne les avancerait à rien. Papoter toute la nuit de ce qui allait arriver quand l'histoire se serait tassé, que Lucius redeviendrait Lucius et Remus Remus, ça ne les avancerait à rien non plus. Tout juste à se dire au revoir ; Les choses allaient rentrer dans l'ordre. Demain matin, James et Sirius redeviendraient les Maraudeurs, et elle redeviendrait une Serpentarde à éviter parmi tant d'autres. Elle ne répondit pas.
« Arrête, Andria. Tu sais comme moi que demain, tout redeviendra normal. Alors personnellement, j'ai envie de profiter de nos derniers instants d'anormalité. »
Andria le regarda sans comprendre. Le garçon s'approcha d'elle et attrapa tout doucement sa main. La Serpentarde se sentit rougir et n'avait jamais été aussi heureuse d'être en pleine nuit. Il l'embrassa. Il l'embarrassa. Ca ne ressemblait pas aux baisers précédents, des baisers de provocation. Ca ressemblait à un baiser… un baiser d'amour. Andria cligna des yeux plusieurs fois dans l'obscurité. L'histoire commençait à déraper. Et à lui échapper. Elle avait horreur que les choses lui échappent. Mais elle avait beau vouloir repousser Sirius, le corps ne suivait pas. Elle passa ses bras autour de son cou. Merde. C'était pas logique, elle s'en fichait, de ce mec. Elle s'efforça de penser à James, mais elle n'arrivait pas à se souvenir de son visage. James Potter n'était plus qu'une tâche noire suspendue au dessus d'un barbouillis rose chair orné d'une paire de lunettes. Elle ferma les yeux. La main de Sirius descendit le long de ses reins. La jeune fille se raidit un peu. La main passa sur sa hanche.
Andria se dégagea de l'étreinte de Sirius.
« Arrête. On est en train de merder. C'est plus simple si on en reste là. Ca nous avancerait à rien. »
Le jeune homme fit la moue. Effectivement, il avait merdé. La Serpentarde ne ressentait rien pour lui. Et maintenant, il venait de lamentablement foirer toutes ses maigres chances. Il avait un énorme nœud dans le ventre et un encore plus gros lui tordait la poitrine.
« Bonne nuit, Merton. »
Sirius s'éloigna d'un pas leste, sans laisser le temps à la jeune fille de réagir. Il l'avait appelé Merton. C'était un signe. L'échiquier se remettait en place. Chacun chez soi. Elle n'avait plus rien à voir avec eux. Andria s'efforça de penser à James. Son visage était de plus en plus net, mais l'arrête de son nez était plus effilée, ses cheveux plus longs et sa mâchoire plus fine. La jeune fille ne savait plus vraiment où elle en était. Elle avait commis une erreur, c'était une certitude, sinon ils n'en seraient pas là. La question était où.
Andria partit dans la direction opposée, sans un regard pour la silhouette de Sirius qui s'éloignait à grand pas. Lui, il s'était retourné. Mais c'était que dans les films, cette scène sublime où les deux héros partent chacun de leur côté et se retournent en même temps avant de courir l'un vers l'autre et de s'embrasser. Andria s'éloignait, sa démarche habituellement élastique engourdie par la fatigue. Il contempla un instant sa frêle silhouette qui ondoyait puis repartit vers la Tour Gryffondor. Queudver était probablement resté debout à trépigner pendant toute la nuit pour avoir droit à un récit de première main des évènements. Pour la première fois de sa vie, Sirius se prit à penser qu'il aurait bien aimé être un Serpentard.
Andria se prit à penser qu'elle aurait bien aimé être une Gryffondor. Mais ce n'était pas la première fois. Si Lucius avait été là, il lui aurait donné une claque sur l'arrière de la tête et elle aurait retrouvé en un clin d'œil toute sa fierté de Serpentard. Mais Lucius n'était pas là. Et elle, elle pataugeait. Les visages de James et Sirius se confondaient dans son esprit et elle ne parvenait pas à se souvenir des deux visages distincts. Elle s'était aussi surprise en train de passer la langue sur ses lèvres, comme pour retrouver le goût du baiser du Maraudeur. Elle ne s'était jamais sentie aussi bête. Elle savait qu'elle avait laissé passer une chance inouïe que rien ne soit plus jamais comme avant, simplement à cause d'un soupçon de fidélité. A qui ? James, l'homme qui ne lui avait jamais autant accordé d'attention que quand elle avait embrassé son meilleur sous ses yeux ? Lucius, celui qui se servait d'elle pour occuper les préfets et les Maraudeurs pendant qu'il préparait un philtre d'amour à une Sang de Bourbe ?
Jamais la porte de la crypte et le couloir principal ne lui avait semblé aussi proche. Ses pas l'avaient guidé naturellement devant le tableau du dragon. Elle prononça machinalement le mot de passe et maudit mentalement le mur dont les dalles mobiles produisaient un vacarme atroce dans le château silencieux. La salle commune était vide. Tant mieux. Elle n'avait pas envie de voir du monde. Elle était mieux seule, à ruminer tout ce qui s'était passé aujourd'hui pour chercher la faille, l'erreur qui lui avait faire perdre toutes ses chances. Elle se vautra sur un des canapés en cuir de dragon et suivit les coutures du bout du doigt. Elle se sentait dépassé par les évènements. Et puis, pourquoi ne parvenait-elle pas à se souvenir du visage de James ? Rien ne se passait comme prévu. Elle s'endormit sur le sofa, les pieds à quelques centimètres des braises qui crépitaient encore dans la cheminée.
« Andria ? Qu'est-ce que tu fais là ? Pourquoi n'es-tu pas rentrée hier soir ? Jérémia et moi t'avons cherchée partout ! »
Andria se frotta les yeux. Elle avait mal partout. Et se faire réveiller un dimanche matin par Narcissa Black alors que la veille, on a repoussé les avances de son cousin, entres autres épisodes mouvementés, ce n'était définitivement pas le genre de chose dont elle avait pu rêver.
« Et tu ne devinera jamais quoi. » continua Narcissa sans prêter attention à son amie qui soupirait bruyamment entre deux bâillements. « Lucius aussi a disparu. »
Le soupir d'Andria se fit plus marqué. Bizarrement, si, elle aurait pu deviner.
« Vous étiez ensemble ? demanda Narcissa, la voix inquiète.
- Si c'est ce que tu demandes, non, Lucius et moi ne sortons pas ensemble. »
Andria poussa un peu son amie et se leva brusquement. Elle épousseta sa jupe du revers de la main et se dirigea vers son dortoir. Sérieusement, Narcissa avait le don de l'exaspérer. Elle avait beau être en cinquième année, son quotient intellectuel devait plafonner au niveau 'huître chaude' que même les premières années de Poufsouffle atteignaient rarement. Alors elle était bien gentille, mais c'était pas le moment. Andria ne se sentait pas vraiment d'humeur à encaisser ses jérémiades sur l'absence de Lucius et ses « Je suis sûre que tu sais où il est, dis-le moi dis-le moi dis-le moi ». La Serpentarde pénétra dans le dortoir vide et s'approcha de son lit. Elle tira sa malle d'en dessous et l'ouvrit dans un grincement. Elle en sortit un chemisier noir à fines rayures blanches et un pantalon en velours vert qu'elle enfila rapidement. Son uniforme ne ressemblait plus à rien. Les aventures de la veille l'avaient un peu abîmé… Elle soupira à nouveau. Elle se sentait destinée à pousser beaucoup de soupirs, aujourd'hui.
Quand la jeune fille ressortit du dortoir, Narcissa avait disparut. Seuls quelques deuxièmes et troisièmes années, par petits attroupements, révisaient leurs cours de sortilèges ou de métamorphoses. Le soleil dehors devait être rayonnant. Elle tapota le mur de sa baguette et il se sépara en deux.
Tandis qu'elle marchait dans les couloirs désertés par les élèves, Andria croisa un miroir. Elle n'aurait pas vraiment pu se justifier si on lui avait demandé ce matin-là pourquoi elle avait un trait de khôl noir sous ses yeux joliment ombrés de vert et d'argent, ou pourquoi ses longs cheveux platine étaient relevés en un chignon artistiquement déstructuré qui dégageait sa nuque. Mais au final, elle se trouvait assez jolie. La question était plutôt pour qui elle avait fait ça. Elle était un peu perdue.
A travers tout le parc étaient disséminés des élèves des quatre Maisons, vaquant à leurs occupations. Andria se prit à chercher les Maraudeurs du regard. Elle secoua la tête et se dirigea vers Jérémia Somerset et Kathryn Brianson qui jouaient aux cartes en riant aux éclats. Une paire de Serpentardes pure souche. Elle devait se remettre les idées en place. Arrêter de rêver. Reprendre sa vie, sans penser à la veille. C'était un consensus. Aujourd'hui serait une journée comme les autres.
« Salut les filles.
- Salut Andy ! Une petite partie ? Poker. Mise obligatoire. »
Andria leva imperceptiblement les yeux au ciel. Elle reprenait pied avec la réalité. Sauver les Sangs de Bourbe de Gryffondor dans les buanderies, c'était fini. Ses pieds étaient à nouveau cloués au sol.
Elle n'avait plus pensé à Malefoy depuis la veille avant que Narcissa ne lui en parle. Et même maintenant, elle n'y pensait plus. Derrière le consensus, quelque chose avait changé.
« Vas-y. Distribue, je vais vous faire ravaler votre fierté. »
Kathryn et Jérémia échangèrent un regard complice. Elles le savaient, leur amie était de retour. Même à contrecœur, et même si on voyait à son allure qu'elle n'oubliait rien. Elles ne lui transmettraient pas le message que Potter leur avait donné. Elles ne voulaient pas la perdre à nouveau. La préfète de Serpentard distribua trois jeux et regarda le sien.
« Servie. » déclara-t-elle d'une voix assurée.
« J'en change deux, répondit Kathryn.
- Pour moi, ce sera trois. »
Andria regarda son jeu. Full de Rois par les Dames. C'était assez drôle. Trois Rois, deux Dames. James, Sirius, Lucius, Lily et elle. Elle secoua la tête. N'importe quoi. N'importe quoi lui rappelait la journée d'hier. Jamais elle n'avait vécu d'expérience plus difficile à oublier. Elle jeta un regard circulaire au parc. Le saule, sous lequel étaient vautré James et Sirius, le muret devant lequel James avait humilié Severus, la petite meurtrière de la buanderie, le lac qu'elle revoyait couvert de shampooing… Elle secoua la tête. Concentre-toi sur le jeu, Andy.
« J'ouvre de quatre, lança Jérémia.
- Je me couche, personnellement. »
Kathryn reposa son jeu par terre et replia les genoux contre elle.
« Cinq. »
Jérémia sourit largement. Du sourire de celle qui se sait déjà gagnante.
« Six.
- Sept.
-
Huit.
- Neuf.
-Dix.
- Mise maximale quinze, rappela Kathryn.
- Quinze », conclut Andria d'un ton sans appel.
Jérémia posa son jeu dans l'herbe en souriant. Carré de valets. Andria manqua de s'étouffer. Elle venait de perdre avec un Full. Mais surtout, elle interprétait ça dans une symbolique digne de Narcissa Black où leur magnifique quintet se faisait vaincre. Elle secoua à nouveau la tête et jeta un peu trop brutalement son full dans l'herbe. Puis elle sortit quinze noises de sa poche et les jeta à côté de ses cartes. Elle soupira. Elle le savait, que ce serait une journée à soupir. Elle se reprit à chercher les Maraudeurs du regard. Mais elle n'était pas la seule.
« Andria, arrête, tu te fais du mal. Oublie les, les Maraudeurs. Tu crois vraiment qu'ils accueilleraient une Serpentarde à bras ouverts ? Aussi jolie soit-elle », ajouta-t-elle après un regard à la coiffure de son amie.
Andria se sentait doublement ridicule. Effectivement, ça coulait de source. Si elle s'était faite belle, c'était probablement dans l'espoir inconscient de croiser les Maraudeurs. La jeune fille soupira devant ce comportement inconsciemment pathétique. Nouveau soupir. La journée serait longue.
« Je n'y penses plus du tout », affirma-t-elle d'une voix trop assurée pour être crédible.
Jérémia soupira à son tour. Elle se sentait presque coupable, maintenant, de ne pas transmettre le message de James. Mais elles l'avaient décidé ensemble avec Kathryn. C'était mieux comme ça.
« Andy, en fait… Potter nous a laissé un message pour toi. »
Jérémia se retourna brusquement vers Kathryn. Celle-ci avait les joues très roses et se mordillait nerveusement la lèvre. Elle supportait moins bien la culpabilité, apparemment.
« Il voulait te voir dès que possible, il t'attend du côté du terrain de Quidditch. »
Andria se leva d'un bond et se mit à courir, gratifiant ses amies d'un grand geste de la main et du sourire le plus rayonnant qu'elle ait fait depuis longtemps. Elle devait avoir l'air stupide. Elle ressemblait de plus en plus à Narcissa…
Jérémia rendit son sourire à la jeune fille puis glissa à Kathryn d'un ton complice : « Je suis contente que tu es craqué avant moi, tu ne pourra pas m'accuser d'être une traîtresse. »
Andria bifurqua à l'angle du bâtiment des vestiaires et se précipita vers le terrain. De l'autre côté, elle voyait un attroupement, le genre typique d'attroupement qui cachait les Maraudeurs habituellement. Elle continua à courir dans leur direction, sans prêter attention aux doigts qui se pointaient sur elle. Arrivée au niveau de l'amas de personnes, elle se fraya un chemin à coups de coude jusqu'au précieux cœur du groupe. James et Sirius. Et moins précieux, Pettigrow, qui se curait le nez et les dents avec une régularité plus que suspecte.
« Et bien, Merton, tu as l'air bien pressé de nous voir ! » lança Sirius d'un ton narquois.
Tout était rentré dans l'ordre. Andria ressentit une vive douleur dans la poitrine. Tout était redevenu comme avant. Elle tourna le regard vers James. Après tout, c'était lui qui lui avait demandé de venir.
Le visage de James la frappa comme une étoile. Il était impossible d'imaginer qu'elle ait pu l'oublier. Il rayonnait. Andria fit son possible pour contenir un sourire d'admiration. Inimaginable qu'une seconde auparavant, elle ait pu se morfondre sur Sirius Black. Sans prendre la peine de répondre à ce dernier, elle se planta face à James et demanda d'une voix assurée :
« On peut savoir pourquoi tu voulais me voir ? »
James soupira. Le manque de tact de cette jeune fille était impressionnant. Au moins, tout était rentré dans l'ordre, ou presque. Elle avait renfilé sa tenue de Serpentarde et reprenait goût à la langue de vipère.
« Viens. On va pas parler comme ça, au beau milieu du 'bas peuple'. » Sourit le jeune homme.
Il se leva d'un mouvement nonchalant, imité rapidement par Sirius, tout aussi élégant, et Pettigrow, qui faisait encore plus tâche que d'habitude entre ses deux amis. Andria emboîta le pas aux trois garçons, non sans se réjouir intérieurement des regards envieux qui les suivaient avec insistance. Quelques obstinés les suivirent sur quelques mètres, mais les regards condescendants de James et Sirius suffirent à les faire s'arrêter en pestant.
Ils marchèrent ainsi jusqu'à l'orée de la Forêt Interdite. Un instant, Andria avait cru que c'était leur destination, mais en réalité, les Maraudeurs voulaient juste s'en approcher suffisamment pour dissuader les autres élèves de trop les approcher. Ce qui était très efficace. Même Pettigrow avait hésité à les suivre en remarquant leur
direction. Il s'était rapproché de James et avait pourtant poursuivit sa route à petits pas saccadés.
James posa la main contre le tronc du premier des arbres de la forêt, appuya un peu comme pour tester sa résistance. Puis, il s'assit et cala son dos entre deux racines proéminentes. Sirius s'assit en tailleur, les coudes calés contre les genoux. Pettigrow se laissa brusquement tomber par terre pour être le plus près possible de James. Andria s'assit par terre en prenant son temps. Elle replia un peu les jambes, posa les mains sur ses genoux et le menton sur les mains. Elle jeta un regard circulaire aux garçons. Tous la dévisageaient intensément. Même Pettigrow avait consenti à décoller son regard de Potter pour l'occasion. Ca avait quelque chose de gênant.
« Hum… Je pourrais savoir ce qui se passe ? »
Sirius prit soudain un air beaucoup plus grave. Il entrouvrit la bouche, mais il n'en sortit qu'un son vague et un peu rauque. Andria vit déjà défiler mentalement le scénario romantique déjà vu un demi milliard de fois, où là, poussé par ses meilleurs amis, Sirius allait lui déclarer sa flamme. Il se racla la gorge. Elle rougit un peu. Vu et revu, mais quand même, on a beau dire, ça fait quelque chose.
« Malefoy est mort. »
Andria s'étrangla. Elle sentit les larmes lui monter aux yeux. Et dire qu'elle s'attendait à une déclaration d'amour…
« Non, ce… C'est pas possible… »
Sa voix se cassa. Une énorme boule était en train de prendre possession de sa gorge. De devenir sa gorge. Elle avait de plus en plus de mal à respirer. Elle suffoquait. Mort. Le mot résonnait à ses oreilles au rythme des battements de son sang à ses tempes.
« Non, je déconne. »
Andria fronça les sourcils. Le nœud qui tordait ses poumons se défit tout d'un coup et une extraordinaire quantité d'air vint lui déchirer la poitrine.
« Qu... Quoi ? »
Un grand sourire barrait le visage de Sirius. Un sourire un tout petit peu plus crispé animait celui de James. Celui de Pettigrow exprimait l'idôlatrerie totale, mais il était à nouveau tourné vers James. Andria manqua de s'étouffer. Tu parles d'une blague pourrie. Et elle avait gobé, évidemment.
Une idée fugace traversa son esprit.
Il avait toujours été de notoriété publique que Sirius se moquait de tout le monde et qu'il n'aimait personne. Alors peut-être que son amour n'était qu'une moquerie de plus ? Elle déglutit avec difficulté et dévisagea le jeune homme.
Son visage mince et pâle avait la dureté de celui d'un cadavre, mais il était illuminé par deux joyaux au sombre éclat émeraude. La commissure de ses lèvres était retroussée en un sourire goguenard. Rien en lui n'exprimait autre chose que le mépris et la condescendance. Rien en lui ne laissait paraître le fait qu'hier soir, il l'avait embrassé juste devant le bureau de Dumbledore.
Il la répugnait, purement et simplement.
Andria sentit un pincement au cœur mais n'en tint pas vraiment compte. On venait de lui faire croire que son meilleur ami était mort, elle s'accordait donc quelques pincements au cœur comme marge de manœuvre.
« Non, un tout petit peu plus sérieusement, on voulait te voir par rapport à ce qui s'est passé hier. Par rapport à Lunard et Malefoy. » déclara James d'un ton encore amusé. Vraisemblablement, elle était la seule à ne rien trouver d'amusement à la plaisanterie de Sirius.
Cependant, ce qu'il venait de dire était assez intriguant.
« De quoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Rien de grave, j'espère ? Lupin n'a pas attaqué Lucius, au moins ?! »
Andria remarqua que James se mordait la lèvre. C'était la première fois qu'elle le voyait gêné. Rien ne gênait James Potter.
« Précisément, si, répondit Sirius. Mais pas depuis qu'on les a quitté. »
Là, Andria commençait à être larguée. Elle ne voyait pas vraiment où Sirius voulait en venir.
« Tu te souviens de l'aspect de ses plaies ? »
La vision du visage atrocement tuméfié de son meilleur ami était à jamais gravée dans la mémoire de la jeune fille. Elle serra les dents.
« Et bin.. Ce matin… James nous a expliqué le pourquoi du comment. »
Sirius se retourna vers son propre meilleur ami. Celui-ci leva les yeux au ciel, comme brutalement passionné par un corbeau posé sur une des branches de l'arbre leur servant de dossier. Il se mordillait toujours la lèvre nerveusement. Le regard insistant de son ami lui dit baisser les yeux. Il poussa un long soupir qui en disait long sur la joie que lui provoquait le fait de raconter à nouveau cette histoire.
« Hum… Voilà, je suppose que tu as compris que Lunard, enfin Lupin, est un loup-garou. Et bien il se trouve que… Le philtre d'amour qu'il a avalé n'a pas eu aussi peu d'effet que ce à quoi on s'attendait. Dumbledore suppose que ce soit le lait de femme qui ait décuplé ses instincts destructeurs… Enfin, toujours est-il que Dumbledore, Madame Pomfresh et moi n'avons pas suffit à le contrôler. Dumby ne voulait pas user d'un Maléfice du Saucisson, ni même d'un Eclair de Stupéfixion sur lui, des fois que ça ait des répercussions encore plus fâcheuses. Et il était clair que je ne pouvais pas me métamorphoser à l'infirmerie. Et de toute façon, sans Patmol, pardon, Sirius, je n'aurais pas pu faire grand-chose. Enfin. Toujours est-il que Remus a fini par bondir sur Malefoy. Il était toujours inconscient à ce moment-là, mais Dumbledore nous a interdit de lui lancer un sortilège, des fois qu'il n'atteigne aussi Lucius. Enfin… Madame Pomfresh a réussi à éloigner Remus de lui en l'appâtant avec un bol de viande crue, mais bon. Malefoy ressemblait déjà à un steak tartare… Et Merlin sait que les blessures de loups-garous sont extrêmement délicates à soigner. Elle a fait tout ce qu'elle a pu, mais ils ont été obligés de le transférer à Sainte Mangouste quand même. S'il a mis aussi longtemps à y être envoyé, c'est à cause de Pomfresh, en fait. Etant donné que l'hôpital est en surpopulation en ce moment, ils ont été obligés de le mettre dans la même chambre que Remus-garou. Et elle ne pouvait pas s'y résoudre avant qu'ils ne lui aient administré une quantité suffisante de calmants. Mais pour réduire les risques d'attaques, ils ont été obligés de le mettre sur une étagère, histoire qu'il soit au maximum hors de sa portée. La suite, il me semble que tu la connaîs. »
Andria était sans voix. Qu'aurait-elle pu rajouter ? Qu'elle comprenait que James soit gêné ? Qu'elle s'en voulait de l'avoir accuser à tort de maltraiter Malefoy pendant son coma alors qu'il se battait contre son meilleur ami pour l'aider ? Rien de tout cela n'aurait eu de sens. Sirius se taisait, James se taisait. Même Pettigrow semblait s'être rendu compte que l'heure n'était plus à ses habituels marmonnements admiratifs. Tous les regards convergeaient à nouveau vers elle.
Elle entrouvrit la bouche, mais aucun son ne semblait décidé à en sortir. Elle ravala sa salive, faisant de son mieux pour refreiner les afflux sanguins qui partaient vers ses joues. Elle ne s'était jamais sentie aussi bête. En réalité, elle avait absolument tout compris de travers… Et maintenant, elle ne voyait pas vraiment comment s'excuser de son erreur et de son agressivité.
Soudain, James se pencha vers elle. Son visage se rapprochait de plus en plus. Andria devint littéralement cramoisie. Elle repensa en un éclair au nombre de fois où elle avait rêvé de cette scène. Elle sentait déjà le souffle du jeune homme sur son visage. N'y tenant plus, elle approcha à son tour son visage et déposa ses lèvres sur celle de James. Il avait trouvé le meilleur compromis pour qu'il la pardonne, et qu'en plus, l'histoire se termine bien. Elle ferma passionnément les yeux et passa les bras autour de lui.
Le cou du garçon frémissait entre ses bras. Non.
Le garçon s'agitait vraiment. A vrai dire, on pouvait même dire qu'il se débattait. Elle rouvrit les yeux et le libéra de son étreinte. James se recula brusquement et s'essuya la bouche plutôt deux fois qu'une. Sur son visage était suspendue une expression entre la surprise et le dégoût pur.
« Et bin ! La prochaine fois qu'un bourdon te tourne autour, je le laisserai faire ! »
Andria était persuadée d'avoir atteint le summum de la honte en entendant le récit de James. Erreur. Elle aurait voulu disparaître, rentrer sous terre comme une taupe et rejoindre sa crypte. Elle était si rouge qu'elle semblait sur le point d'exploser. Ses yeux se mouillaient de larmes et sa lèvre inférieure était en pleine crise de spasmophilie. Jamais elle n'avait été aussi humiliée. Elle se remit sur ses jambes d'un bond et partit en marchant de l'air le plus digne qu'elle pouvait conserver.
Dès qu'elle arriva dans le Hall d'entrée entièrement déserté, elle fondit en larmes. Non, James ne ressentait rien pour elle. Alors qu'elle repensait au goût de miel de ses lèvres, l'expression qu'il avait après le baiser lui revint en mémoire. Elle secoua la tête pour chasser cette image, mais elle n'en fut que plus tenace. Les yeux brouillés de larmes, elle courut dans les couloirs et dévala l'escalier menant aux cachots. Le moment le plus attendu de toute sa maigre vie avait été un fiasco total. Elle défit rageusement son chignon et jeta l'élastique par terre en pestant. Elle s'essuya les joues et reconnut sur ses mains le rimmel qu'elle avait mis. Pour lui. Pour eux. Elle se mordit la lèvre. L'image de Sirius s'imposa devant celle de James. Andria n'aurait pas su dire laquelle était finalement la plus déplaisante. Au final, elle ne savait pas ce qu'il pensait vraiment, lui. Elle ne savait pas si désormais, elle était une « bonne blague » des Maraudeurs. Le genre de truc qu'on raconte pour faire rire ses potes quand on a un peu trop bu. Le genre d'anecdote que tout le monde aime et dont personne ne voudrait jamais faire partie. Arrivée devant le mur du cachot, elle étouffa un sanglot et lâcha le mot de passe d'une voix étranglée. Les pierres se séparèrent dans leur fracas habituel. Bien cachés au fond de ses poches, Andria croisait les doigts. Que personne ne soit dans la salle commune…
Le vacarme du mur qui s'ouvrait en deux n'était rien comparé à celui qui régnait dans la salle commune. Sur les sofas étaient affalés Jérémia Somerset, Mikaël Johnson, Terence Cliffer, Sebastian Hellsington, Johnny Warrick et Marvin Wayne, et tout autour fourmillaient des Premières Années portant des cannettes de Bièraubeurre, des éventails et des assiettes de petits fours en tout genre. La préfète appela son amie à grands renforts de bras. Elle tapota la place à côté d'elle sur le canapé et la gratifia d'un grand sourire.
Andria s'essuya un peu plus les yeux, dans l'espoir assez infime de masquer ses larmes. Mais elle alla tout de même rejoindre son amie et accepta de bon cœur une cannette de Bièraubeurre. Elle la décapsula et en descendit une longue gorgée cul-sec.
« Alors ? En forme pour tout à l'heure ? » Lui demanda Jérémia d'un ton un peu bourru. Elle savait bien que la meilleure façon pour qu'Andria oublie ses larmes était de ne pas les lui rappeler. Elle ne s'en formalisa donc pas et fit comme si de rien n'était.
« De quoi, tout à l'heure ?
- Regarde autour de toi. A ton avis, pourquoi on est chouchoutés comme ça, tous les sept ? »
Andria passa en revue tous les gens affalés sur les canapés avec elles. Merlin ! Ils avaient un match de Quidditch cet après-midi…
« Allez, sèche tes larmes et vas te laver le visage, Andy ! Je tiens pas à me prendre un Cognard dans la face parce que t'as pas la vue bien nette ! » Lança Jérémia en lui prenant la cannette des mains. Elle poussa son amie et pointa la salle de bain commune du doigt.
Andria se dirigea vers le miroir avec des allures de condamnés à mort. L'image qu'il lui renvoyait n'était effectivement pas des plus glorieuses. Ses longs cheveux platine étaient tous emmêlés, elle avait de longues coulées de rimmel noir sur les joues, les vaisseaux de ses yeux étaient particulièrement gonflés et sa lèvre était toujours d'humeur tremblotante. Elle s'aspergea le visage d'eau et se débarbouilla efficacement.
Le match de cette après-midi était le premier de la saison. Comme tous les ans, on ouvrait par le match très prisé qui opposait Gryffondor et Serpentard. Elle soupira. Encore une fois, comment savoir si tout ce bordel n'était pas uniquement dans l'objectif de gagner le match ? Ca n'aurait pas ressemblé à James d'oublier un match… Il devait donc bien se douter qu'elle ne serait pas mieux au mieux de sa forme après de telles révélations, après un aussi lamentable baiser et même après les évènements de la veille au soir avec Sirius. Elle serra les poings et ouvrit son casier en donnant un grand coup sur la serrure. Pas envie de chercher les clefs aujourd'hui. Pas maintenant. Elle attrapa sa trousse de toilette et revint se placer devant le miroir. Elle s'accordait le bénéfice du doute. James n'était peut-être qu'une sale ordure machiavélique qui avait juste peur de perdre… Alors autant lui montrer que ses tentatives ne servaient à rien.
Elle se maquilla donc pour la deuxième fois de la journée, encore plus joliment que la première fois. Puis, elle tira ses longs cheveux en une tresse montée en macaron et attrapa ses affaires de Quidditch avant de refermer son casier désormais assez bancal. Elle passa par sa chambre et revint, sa fidèle batte sur l'épaule.
Lorsqu'elle rentra dans la salle commune, elle fut accueillit par un concert de sifflements. Andria était déjà plutôt jolie à la base, mais lorsqu'elle faisait un effort pour s'arranger, elle remportait tous les suffrages.
« Je te préfère comme ça, lança Jérémia en voyant son amie. Haut les cœurs ! On va leur montrer de quel bois on se chauffe, aux Gryffys ! Don't worry, be happy… »
Elle se leva, posa sa dernière cannette au milieu des quatre autres qu'elle avait descendu et attrapa son balai, appuyé contre le mur des dortoirs à côté de ceux des autres membres de l'équipe.
« Start ! Ils vont se prendre la branlée de leur vie ! »
Non content d'être un très jolie fille, Jérémia Somerset, en temps que capitaine de l'équipe de Quidditch et préfète de Serpentard, disposait d'une grande influence sur ses congénères, principalement masculins. Elle se faisait donc un plaisir d'exercer ce pouvoir sur les garçons de son équipe. Elle désigna donc leurs balais du doigt et tapota le mur de la salle commune de sa baguette, sans vraiment prêter attention à ce qu'ils faisaient. Disons plutôt qu'elle n'en avait pas besoin. Ils la suivaient, elle le savait. Et l'équipe elle-même était suivie par une cohorte de supporters tout de vert et argent vêtus.
Arrivée au niveau des vestiaires, Jérémia fit signe aux membres de l'équipe de la suivre et aux autres de se disperser. Andria avait toujours admiré cette fille. Elle disposait d'une assurance et d'un charisme délirant, et savait gérer tout cela à merveille. A vrai dire, elle était fière qu'une fille pareille daigne lui accorder autant d'attention.
« Bon, les mecs, c'est le moment de nous distinguer des Gryffys. Je compte sur vous pour bien vous rappeler de tout ce qu'on a vu pendant les séances d'entraînements. Bon, Cliffer, fais moi le plaisir d'être plus brillant que l'an dernier, ok ? Johnson, Wayne et Warrick, please, vous nous accumulez les buts, qu'on soit sûrs de gagner. Hellsington et Andria, vous avez toute ma confiance. Quand à moi, n'oubliez pas de me faire un signe discret si vous apercevez le Vif d'Or. Maintenant, les gars, c'est parti. Les Serpentards et toute l'école vous regardent. »
Andria termina d'enfiler sa robe verte et d'égaliser les branchettes de son balai. Elle plaça ses lunettes sur son front et fit un peu tourner sa batte, histoire de s'assurer de la prise en main. Effectivement, il allait falloir se distinguer. Cette victoire comptait plus pour elle que n'importe laquelle.
Elle emboîta le pas à Jérémia, suivit de près par Sébastian et le reste de l'équipe. La foule réunit dans les gradins ne l'impressionnait plus. Trois ans qu'elle rentrait trois fois par an sur le terrain, toute l'école se tassant dans les gradins, tantôt dans un silence religieux ou dans un vacarme guerrier. Elle ferma les yeux et se concentra. Ecouter la prof de vol débiter les noms des membres d'une équipe qu'elle affrontait depuis deux ans ne lui disait rien. Elle ne voulait plus entendre parler de Potter. Aucun nom ne vint tinter à son oreille, comme autrefois.
« Enfourchez vos balais ! »
Andria enfila vraiment ses lunettes de vol et donna un grand coup de pied contre le sol.
