« Le Docteur… »
Kate secoua la tête et se recula. Son imagination lui jouait manifestement de drôles de tours. Voilà qu'elle entendait des voix maintenant ! –ce qui ne changeait guère d'habitude…
- Si je continue comme ça, ils vont finir par m'appeler Jeanne D'Arc. Encore…
« Non, pas elle, c'est un mauvais exemple… »
La jeune femme eut soudain un flash. Elle se retrouvait dans un local réduit, en compagnie de cet homme, tous deux enfermés et à l'abri… Mais à l'abri de quoi ? de qui ? Aucune idée, mais cela expliquait sans doute le sentiment de familiarité qu'elle éprouvait à son égard, cette sensation de déjà-vu…
Kate secoua la tête, légèrement déstabilisée et tenta de chasser ces rêves inexistants. Après tout, voilà près d'un mois qu'elle n'avait entendu, ni vu Rose. Non, la jolie blonde n'était plus revenue la hanter, ce qui lui avait finalement permi de s'inscrire dans une fac de lettre. Tout se déroulait si bien jusqu'à aujourd'hui ! Non, non, non... Elle n'allait tout de même pas recommencer son cinéma de schizophrène avec ce type ! Elle s'obligea à se changer les idées :
- Bon, voilà vous êtes branché. Heureusement pour vous d'ailleurs que j'ai suivi des études de médecine… Des études que j'ai ratées bien entendu –comme beaucoup de choses dans ma vie- mais il n'empêche que…
Elle s'interrompit à l'écoute de l'électrocardiogramme. Il en résultait un rythme irrégulier, presque accéléré.
- Qu'est-ce que…, souffla-t-elle en observant attentivement l'écran.
Elle crut au tout départ qu'il subissait une attaque cardiaque, mais rejeta bien vite l'hypothèse car son cœur restait stable, quoique très actif. Il y avait un premier rythme, bien net sur l'écran, régulier. Cependant, elle distinguait une interférence, une seconde pulsation, régulière elle aussi, qui s'additionnait à la première courbe. Peut-être avait-elle mal branché la machine et qu'il en résultait un faible écho ? Elle vérifia le matériel, et ne trouva rien de suspect.
- Bizarre…
Elle s'apprêtait à contacter l'infirmière Brigitte, mais se ravisa, imaginant sans mal que la dernière chose que souhaitait cet homme fut que l'on s'acharnât sur son corps languissant.
Pourtant, Kate –curieuse de nature- balaya l'ensemble de la pièce du regard, et découvrit, sur une petite table blanche dans un angle de mur, un stéthoscope –probablement oublié là par un médecin trop négligent. Elle s'en empara et l'enfila autour de son cou, à ses oreilles, avant d'écouter le cœur si complexe de son inconnu. Le battement était fort et vif, toujours aussi irrégulier. Irrégulier ? Non, ce n'était pas le mot. Il y avait bel et bien un deuxième rythme. Elle glissa alors l'appareil sur la gauche et put très nettement percevoir le chant mélodieux de son second myocarde.
- Non c'est impossible ! souffla-t-elle complètement éperdue.
« Et pourtant cela nous arrive, donc cela possible. Réfléchissons… »
- Mais bon sang qui êtes-vous ? s'écria-t-elle en se reculant.
Cette fois-ci la voix ne répondit pas. Kate comprit alors que tout ceci n'était pas le fruit de son imagination –ni d'une télépathie quelconque-, mais plutôt celui de sa mémoire. Les flashs, les éclats de voix, les sons n'étaient autres que les fragments d'une conversation antérieure… Oui mais quelle conversation ? Argh ! Toujours cet horrible mal de tête... pas moyen de se rappeler ! Et pourtant, plus elle restait à ses côtés, et plus des brides de souvenirs revenaient la hanter…
« Je suis un Seigneur du Temps… »
Kate se massa le crâne, incapable de trouver un sens cohérent à ces paroles. Elle plongea peu à peu dans un gouffre de doute, une confusion totale où tous les sons, toutes les couleurs, toutes les sensations de sa mémoire effacée se mélangèrent pour l'assaillir plus atrocement encore. Elle crut même par un moment sentir une masse glaciale la frôler, comme un fantôme, un spectre au cri strident et effroyablement terrifiant, ce qui lui procura bien plus de frissons encore.
La jeune femme s'apprêtait à céder à une panique totale lorsque quelqu'un frappa à la porte.
- Qui… Qui est-ce ? balbutia Kate.
- Infirmière Brigitte, annonça l'autre.
Oh non ! Elle était sur le point d'ouvrir la porte, prête à entrer et à découvrir les fonctions vitales pour le moins étrange de ce mystérieux patient…
« J'ai besoin de vous ici… »
Une deuxième image beaucoup plus précise lui revint en mémoire. Il la tenait fermement par les épaules, ses yeux de braise plongés dans les siens, graves au vu de la situation…
« Captain ! »
- Attendez ! s'écria Kate avant que l'autre ne pénètre dans la pièce. Je… je… je viens de prendre une douche. Je ne… ne suis pas encore habillée.
- Faîtes vite ! bougonna la vieille derrière la porte.
- Oui…une… une… seconde.
Kate jeta un coup d'œil au corps inerte de l'inconnu, puis à l'ECG. Si elle laissait l'engin tel quel, il était fort probable que les chirurgiens de l'hôpital se donneraient à cœur joie de découper ce pauvre homme –si tant est que l'on puisse le définir comme humain- afin d'élucider le mystère de ses deux cœurs.
Elle attrapa la machine, les fils –sans oublier les pastilles ECG- et enregistra sa propre fréquence cardiarque durant 5 secondes avant de repasser le signal en boucle, bluffant ainsi l'appareil et toute personne ignorant la manoeuvre. Et oui, ces deux ans d'électronique lui servaient finalement à quelque chose. Elle replaça correctement le tout sous la chemise de l'inconnu lorsque l'infirmière –visiblement d'humeur irritable- pénétra dans la chambre sans son autorisation.
- Vous vous êtes occupée de lui ?
- Oui, acquiesça l'autre en mimant de rhabiller.
Brigitte analysa brièvement l'écran de l'EGC et hocha la tête, notant sur un carnet :
- Rythme stable, tout est normal… Et vous ? Comment vous sentez-vous ?
- B… Bien.
- Pas d'hallucination, ni de sons étranges ?
- Non, mentit l'autre, pour… pourquoi ?
- Parce que toutes les personnes de Music-Mega Store ressentent ces symptômes. Elles croient voir des spectres hurlants au-dessus de leur tête, bref vous voyez le genre.
- Je… je me sens bien, assura Kate peu convaincante. J'étais à…à… à l'écart de ces gens… Je… je ne suis pas autant af… affectée.
- Tant mieux pour vous, mais vous resterez jusqu'à demain : ordre du médecin.
Sur ce, l'infirmière s'éloigna et passa la porte, toujours aussi agacée par ce métier et ces patients intransigeants. Un téléphone sonna dans le silence pesant, une sonnerie électronique qui ne manquait jamais d'attirer les regards des plus indifférents. Mais l'homme inconscient ne sembla pourtant pas l'entendre. Kate sortit le mobile de sa veste et décrocha :
- Allô ?
- Miss Captain ! Il semblerait que tu aies oublié notre petit rencart…
- Dav… David ?
- Lui-même : le grand David Cunnaghan, le petit neveu de sa majesté. Alors, qu'as-tu à dire pour ta défense ?
- Attentat à… Music-Mega Store.
- Ce n'est pas une excuse ! Sais-tu combien d'argent j'ai investi dans cette soirée et dans TON matériel ? Le sais-tu ? Si tu ne viens pas d'ici une heure, ce sont mes gorilles qui viendront te chercher. Crois-moi lorsque je te dis qu'ils sont encore moins tendres avec les femmes… Me suis-je bien fait comprendre ?
Kate écarquilla les yeux et ravala sa salive, ne parvenant pas à répondre, trop angoissée à l'idée que l'on puisse lui faire du mal uniquement parce que quelqu'un d'extrêmement fortuné avait investit un peu trop d'argent dans une fête de fin d'année… Elle perçut alors de la musique dans le combiné, ce qui eut pour effet de la soulager un peu –d'autant plus que c'était du vrai classique ! Elle se cala mentalement sur les notes de la mélodie, tentant bien malgré elle de récupérer son calme.
- C'est du… du Beethoven, remarqua-t-elle alors plus tranquille.
- Exact. « Fur Elise », reconnut l'autre d'un tom méprisant. Comment peux-tu le savoir, toi qui passes ta vie dans les bistrots mal famés, en compagnie du bas peuple ?
- 148, lâcha-t-elle au souvenir d'une très ancienne leçon de piano.
- Quoi ?
- 148. C'est… c'est le tempo de la musique.
« 148 vous vous souviendrez ? »
Kate sentit ses genoux et ses mains trembler, comme prise d'une attaque.
- Je dois te laisser…, murmura-t-elle troublée.
- Une minute ! Je ne te permets pas ! Je n'ai pas fini moi et je…
Elle raccrocha, plongée encore dans le doute et l'incertitude. Une nouvelle vague de flashs très flous datant de l'attentat la saisit.
« 148 vous vous souviendrez ? » répéta la voix ancrée dans sa mémoire.
Tout était là, tout ne tenait qu'à ce nombre anodin, à cette information. Vous vous souviendrez ?
Et effectivement, c'est à partir de ce moment là qu'elle se souvint…