FLASH BACK :

Kate regarda sa montre et soupira. Il lui restait à peine vingt minutes pour sortir de Music-Mega Store et regagner la fac. Elle analysa une compilation techno et remarqua à regret qu'elle avait déjà en sa possession tous les titres assignés.
- Bon sang où est-il ? ragea-t-elle mauvaise.
Elle recherchait depuis plus d'une heure le dernier album du TOP DJ ELECTRO. Aucun doute, il était sorti aujourd'hui même, ses indics ne lui auraient pas menti ! Se pourrait-il que le magasin soit déjà en rupture de stock ? Non, non, non, non… auquel cas elle était fichue !
- Vous cherchez quelque chose ? demanda alors un parfait inconnu peu désireux d'aider.
Kate le jugea d'un rapide coup d'œil pour comprendre qu'il s'agissait-là d'un employé du magasin. Elle lui expliqua alors le problème, aussi clairement que possible –ce qui s'avérait particulièrement ardue étant bègue :
- Je… je suis DJ à… à mes heures perdues. The… The Captain… Vous connaissez ?
L'homme haussa un sourcil, peu convaincu, et lâcha un faible soupir d'exaspération, trahissant mal son manque de courtoisie qui faisait de lui un mauvais commercial. Il avait cru au départ que cette jolie girl aux cheveux mi-longs violets et aux yeux de glace lui serait d'une bonne compagnie, mais visiblement, il avait frappé à la mauvaise porte : elle ne savait pas s'exprimer et perdait là tout son charisme. Kate ignora son désintérêt total et enchaîna tant bien que mal :
- Un… un homme m'a… m'a payée d'avance pour… pour organiser une soirée… ce soir. Si… si… si je ne prépare pas mes… mes disques… je… je… je risque d'avoir des problèmes. Il veut de… de la pure nouveauté. J'ai… j'ai… besoin de ce CD.
- Bien, bien, bien…, bougonna l'autre sans quitter des yeux une charmante blondinette qui se déhanchait sur place à l'écoute d'un single encore inconnu. Vous m'avez dis quel CD ?
- TOP DJ ELECTRO 2008, lâcha Kate d'un seul souffle.
- Je vais voir.
Elle eut juste le temps de noter mentalement le nom qu'elle venait d'entrevoir sur son badge : Lawson. Thomas Lawson. Il disparut du rayon pour s'enticher de la blonde pulpeuse. Kate soupira et leva les yeux au ciel : les hommes tous les mêmes ! Ce fut à cet instant qu'elle le vit, au sommet de l'étagère, seul parmi tant d'autre : son CD, sa future Bible, celle dont elle s'inspirerait pour élaborer de nouveaux mix… Mais hélas, la compilation lui était inaccessible. Elle jeta son sac à dos par terre –celui là même qui lui occasionnait d'horribles tendinites aux épaules- se hissa sur la pointe des pieds et tendit le bras. Malheureusement, elle eut beau se tordre dans tous les sens, jamais elle ne parvint à le saisir, non pas qu'elle était petite, mais tous simplement parce que ces imbéciles trouvaient intelligent de placer un CD à deux mètres de hauteur –dans l'espoir vain sans doute d'être vu de tout le magasin.
- Im…bécile, répéta-t-elle mauvaise.
- Attendez je vais vous aider, se proposa un homme dans son dos.
- Retournez avec…avec… votre… votre blonde…, siffla Kate entre ses dents.
L'homme haussa un sourcil, visiblement surpris. Vêtu d'un par-dessus brun et d'un costume sombre, les cheveux emmêlés de gel, le regard perçant –quoiqu'un peu cinglé on devait l'admettre- il avait certainement plus l'allure d'un prof sorti de la fac, que d'un amateur de musique electro. Quoique ses converses blanches incitaient au doute…
- Nous nous connaissons ? continua-t-il intrigué.
- Qu… Quoi ? râla Kate en se retournant.
Elle se rendit alors compte de son erreur et hoqueta d'effroi, ne parvenant plus à prononcer la moindre syllabe. Finalement elle reprit son calme et ajouta avec un sourire timide :
- Désolée… je… je vous ai confondu avec… avec le vendeur.
- Ah ! Je comprends mieux, s'exclama l'autre rassuré.
Il lui offrit un sourire pour le moins franc et charmeur, puis, tout en levant le bras, il attrapa l'album tant convoité et le tendit à la jeune femme.
- Merci.
- Mais tout le plaisir est pour moi mademoiselle.
Kate resta un long moment à le contempler sans trop savoir pourquoi. Peut-être bien à cause d'un certain sentiment de familiarité ? Oui elle connaissait cet homme, mais ne saurait dire d'où, ni de quand. Il ne baissait pas les yeux l'observait également avec une attention particulière. Elle fronça les sourcils –non sans esquisser un petit sourire timide- et se dirigea pressement vers la caisse, où une vingtaine de personnes stationnaient en file indienne.
- Oh là… là…là…, s'angoissa Kate en jetant un autre coup d'œil à sa montre. Je vais encore être en retard ! Plus que dix minutes… je n'y serais jamais à l'heure…
En effet, une demi-heure séparait la jeune femme de l'université. Tant pis, elle louperait les cours, une fois de plus ou une fois de moins n'aggraverait guère son cas. Malgré la peur d'être renvoyée, elle tenta de garder son calme et cala son esprit sur les basses d'un nouveau morceau diffusé par les haut-parleurs du magasin. Le rythme lui parut tantôt trop lent, tantôt trop rapide, s'organisant selon un relief qu'elle n'avait jamais entendu auparavant, quelque chose de sinistre et de profond que ses propres oreilles ne parvenaient à percevoir avec précision.
Elle n'eut pas cependant le loisir de l'étudier davantage. Les vitrines à sa droite volèrent en éclat. Les néons au dessus de sa tête explosèrent, plongeant le magasin dans une obscurité palpable. Le vent se leva d'un coup, faisant tourbillonner feuilles de papier, billets et pochettes de vinyles… La foule s'agita, de même que Kate. On la poussa, lui écrasa les pieds, la secoua, la tira en arrière. Chacun se dirigeait au pas de course vers la sortie, lorsque tout à coup, les stores d'aluminium se baissèrent instantanément, retenant tous ces clients prisonniers du magasin.
- Mais que se passe-t-il ?
- Mon dieu faîtes quelque chose !
- Que quelqu'un appelle la police !
Kate s'apprêtait justement à sortir son téléphone lorsqu'un son strident la cloua sur place, tout comme la plupart des gens. Une voix suraiguë qui se propagea à travers tout le magasin. Les mains collées aux oreilles, elle ne put s'empêcher de tomber à genoux. Le bruit cessa finalement, et l'affolement se généralisa. Thomas Lawson –d'humeur Superman- monta sur ce qui ressemblait à une estrade et déclara à l'attention de la foule :
- Messieurs Dames, je vous prie de bien vouloir garder votre calme, ceci est dû à un léger problème technique et…
Il n'eut malheureusement pas le temps de finir et hurla de douleur. Kate qui ne comprenait pas au début cette crise soudaine remarqua alors une ombre recouvrir peu à peu le vendeur, un nuage de fumée qui s'engouffra toute entière dans sa bouche et ressortit par les yeux. L'homme s'écroula à terre, complètement mort.
- Oh mon dieu, souffla-t-elle troublée.
Une femme cria d'horreur à la vue de ce spectacle et se leva pour courir en tous sens. Une deuxième ombre la rattrapa également et la posséda durant un laps de quelques secondes, s'inflitrant en elle aussi facilement qu'une courant d'air, puis s'échappa et la laissa pour morte. La panique s'empara de tous. Chacun se leva à tour de rôle pour finir happé par ces spectres du chaos aux sifflements stridents. Rapides, insaisissables, ils volaient furtivement derrière leurs nouvelles proies agitées, les agrippaient pour ne les libérer que morts.
La jeune femme rampa aussi discrètement que possible pour s'abriter sous un comptoir. Beaucoup d'hommes et de femmes furent victimes du carnage qui eut lieu à cet instant au Music-Mega Store. Ils étaient pour ainsi dire, totalement impuissants. Seuls ceux qui ne bougeaient pas, qui se tenaient tranquilles étaient épargnés, du moins pour le moment. Ce fut au tour de l'inconnu d'agir, celui qui avait daigné d'aider Kate sans se moquer de son bégayement, l'homme au visage familier. Mais contrairement aux autres, il intervint en se servant des téléviseurs, enregistrant un message à l'attention de la clientèle :
- Que tout le monde reste calme ! Vous avez affaire à des spectres soniques ! Surtout ne bougez pas, ne parlez pas, sinon quoi ils vous entendent et s'infiltrent en vous pour se nourrir de votre rythme d'activité encéphale et donc vous occasionner la mort. Je répète : quoi qu'il arrive, ne bougez pas, ne parlez pas, restez immobiles et attendez…
- Attendre quoi ? pleura une employée du magasin complètement dépassée.
A peine prononça-t-elle ces mots qu'un spectre fondit sur elle et pénétra dans son cerveau pour le vider de toute énergie. Elle s'effondra contre un mur, totalement inerte.
Kate observa le spectacle bouche bée. L'homme… cet homme qui lui avait remis le disque semblait connaître ses horribles choses mieux que quiconque. Du moins l'espérait-elle. Il se situait visiblement à l'abri puisqu'il n'était pas attaqué. Où était donc la salle d'enregistrement vidéo ?
Elle rampa à nouveau sur le parquet, longeant les différents rayons. Une chance qu'elle connaisse le magasin par cœur ! Les gens, complètement tétanisés, avaient fini par comprendre qu'il valait mieux rester immobile. Les spectres erraient au dessus de leurs têtes. L'un sembla voir Kate en mouvement et fondit sur elle…
La jeune femme s'immobilisa instantanément, espérant qu'il n'était pas trop tard. L'ombre la frôla de près, de si près qu'elle se crut un instant condamnée. Mais l'étrange phénomène ne fit que glisser sur son corps, visiblement aveugle, occasionnant toutefois d'atroces brûlures frigorifiques. Kate serra les dents, attendit que la douleur passe, puis s'avança à nouveau, craignant que les démons ne remarquent sa présence incongrue au milieu du passage, si immobile soit elle. Douze. Elle en compta douze au total. Douze meurtriers d'un nouveau genre, douze cavaliers de l'Apocalypse.
Elle parvint finalement -après un quart d'heure de mouvements ralentis- à la salle d'enregistrement vidéo. Elle leva les yeux vers la clenche -en hauteur par rapport à sa position ventre à terre- puis vers les spectres. Si elle daignait de se lever, ils s'attaqueraient à elle sans tarder. Elle prenait un risque. Un très gros risque. Mais elle devait voir cet homme, quoi qu'il en coûte, elle savait qu'il était en mesure de les protéger. Du moins l'espérait-elle.
- Pitié, faîtes qu'ils ne me voient pas…
Elle se leva alors brusquement, posa la main sur la poignée, et jeta un bref regard derrière son épaule. Les douze spectres venaient à son encontre, piquaient sur elle comme des rapaces assoiffés de sang. Elle enfonça alors la porte et se jeta dans la petite pièce qui servait à l'occasion de plateau télévisé pour jeune rock star interviewée. L'endroit était sombre très sombre, et elle ne décela la présence d'aucun homme à l'intérieur.
- Oh non… murmura-t-elle en comprenant que les fantômes allaient la dévorer.