Le premier des Spectres était sur le point de la traverser lorsqu'une main épaisse se plaqua sur ses lèvres et qu'un bras puissant l'entraîna en arrière, dans un coin obscur de la pièce. Il la maintint ainsi aussi longtemps que nécessaire, ne bougeant pas d'un cil, dévisageant d'un œil sévère les douze ombres sillonnant l'endroit. Kate ne remua pas, comprenant là qu'il s'agissait de son assurance vie : ne pas exécuter un quelconque geste. Elle leva les yeux vers celui qui la tenait fermement et reconnu sans mal l'homme à l'allure de professeur -adepte du gel fixation extrême- qui avait bien voulu lui décrocher un CD et un sourire. Les Spectres s'éloignèrent finalement, cessant leurs sifflements stridents. La pièce replongea aussitôt dans le silence le plus total. L'inconnu se sépara alors de Kate et referma discrètement la porte, avant de se retourner vers elle :
- Qu'est ce que vous ne saisissez pas dans : restez immobile, ne bougez pas ?
- Je… je…, s'interloqua l'autre complètement perdue.
- Vous les humains, il faut toujours vous répéter cent fois la même chose avant qu'elle ne rentre dans votre petite tête !
Sur ce, il lui lança une légère tape sur le derrière du crâne. Elle s'apprêtait à répondre lorsque les sifflements des spectres retentirent derrière la porte. Elle patienta quelques secondes, priant secrètement qu'ils s'éloignent et chuchota :
- J'ai… j'ai… j'ai cru que…
- Etes-vous Pandorienne ?
- Qu… Quoi ?
- Vos cheveux.
- Oui ?
- Ils sont violets.
- Je… je… sais. Ce… ce… n'est pas naturel.
- OUF ! souffla-t-il soulagé.
- Qui… qui sont les Pandoriens ? s'étonna alors l'autre.
- Des Pandoriens. Pourquoi avez-vous risqué votre vie pour me rejoindre ?
- Je… j'ai cru que… vous étiez… à… à l'abri ici. Sur… sur l'enregistrement vous n'étiez pas menacé par… par… par…
- Les Spectres ? termina l'autre intrigué par son blocage de la parole.
- C'est ça, confirma la jeune femme.
- Oui, j'aurais dû me douter que quelqu'un remarquerait que cette salle était insonorisée, soupira-t-il en se massant les tempes. J'espère que vous êtes la seule, car je doute que les autres qui vous suivent n'aient autant de chance d'échapper aux Douze Spectres Tartariens…
Kate resta un moment bouche bée. Ce type la dépassait.
- Vous… vous… êtes fou ?
- Moi ? Non, du tout. Du moins pas totalement. Les gens imaginent toujours que ceux qui lancent de belles phrases incompréhensibles sont bons à enfermer ou à brûler. Regardez Jeanne d'Arc !
La jeune femme le dévisagea ahurie. Il secoua la tête, non sans cacher une certaine gêne mystérieuse :
- Non, pas elle, c'est un mauvais exemple…
Il s'éloigna seul vers le centre de la pièce, sous les yeux plus que curieux de sa nouvelle partenaire. Un projecteur était allumé, un seul -fonctionnant probablement sur une source d'alimentation secondaire-, et clignotait dans un cliquetis métallique presque insupportable, mais il ne semblait pas l'entendre. Non, il songeait, fixant le vide, cherchant une solution, une explication logique à tout ce remue-ménage…
- Qui… Qui êtes-vous ? balbutia Kate en se rapprochant timidement.
Il sortit de ses songes et croisa son regard, un triste regard à vrai dire, empli de peine et de compassion, un regard qu'il avait pris l'habitude d'admirer auparavant. Non, il ne devait plus penser à ses choses là... Plus maintenant ! C'était du passé. Arg ! Passé ou futur, tout est du pareil au même ! Non… bien sûr que non. C'était fini.
- Le Docteur.
- Le Docteur ? répéta l'autre.
- Oui, le Docteur, seulement le Docteur, rien que le Docteur, anticipa ce dernier -las des long discours dont faisait l'objet son nom-.
Kate haussa un sourcil, puis sourit et lui tendit la main :
- App… Appelez-moi Captain… dans…dans ce cas.
- Captain comment ? s'enquit aussitôt ce dernier, curieux de nature.
- Docteur comment ? le défia-t-elle alors.
Ils se sourirent mutuellement, d'un sourire complice et provocateur. Le Docteur lui rendit chaleureusement sa poigne, puis se retourna et déclara –non sans surveiller l'écho de sa voix- :
- Très bien Captain, éclairez-moi : comment des Spectres soniques ont-ils pu arriver jusque dans votre dimension ?
- J'ignore qui… qui ils sont. C'est… c'est impossible.
- Et pourtant cela nous arrive, donc cela possible. Réfléchissons. Les Spectres soniques se nourrissent de son, de fréquence radio, de signaux électriques et à meilleure raison : ceux qu'émette un cerveau humain en pleine activité. Ils se déplacent selon un signal très particulier, une résonance impossible à recréer par les hommes, ce qui expliquent qu'ils étaient prisonniers dans leur propre univers… mais comment ont-il fait pour s'en réchapper ?
Il resta un long moment ainsi, à se poser de nombreuses questions, sans jamais cependant retenir de réponse judicieusement bonne. Kate l'observait, ne sachant quoi ajouter. Il enchaîna, sans trop se préoccuper de son cas :
- Les cris stridents qu'ils émettent sont comme les ultrasons envoyés par un radar. Lorsque les ondes leur reviennent, ils obtiennent ainsi une image clairement définie sur un plan en trois dimensions et les mouvements de leur proies sont alors très vite localisées.
- Pour… pourquoi s'attaquent-ils aux… aux… aux hommes ? s'inquiéta-t-elle à l'écoute d'un nouveau hurlement dans la salle principale.
- L'activité cérébrale d'un cerveau humain est très compliquée et subtile, de même que la faible fréquence qu'il émet, celle que l'on peut observer sur un encéphalogramme, est quasi impossible à reproduire. Néanmoins ce signal est de loin celui qui nourrit le plus leur instinct dévoreur d'onde complexe.
Kate hocha vaguement la tête, tâchant de comprendre la moitié des paroles du Docteur. Après réflexion sur ces nouvelles informations, elle tenta de donner son avis :
- Ne… ne… ne devrait-on… pas se… s'occuper des gens dans… dans le magasin ?
- Les clients ?! s'exclama alors l'autre comme sous l'effet d'une douche froide. Oui ! Vous avez raison, le temps que l'on passe à parler peut leur être fatal ! Qu'est-ce que vous pouvez être bavarde, non mais ! Des humains sont menacés derrière cette porte et vous imaginez des théories loufoques ! soupira-t-il sous un faux air de reproche.
Il s'activa plus encore, cherchant dans les quatre coins de la pièce une solution à son problème. Il inspecta le matériel, ne trouvant rien de bien utile si ce n'est des caméras, une vigie d'enregistrement et quelques micros… Kate l'observait faire, non sans une certaine hésitation. Etait-il prudent de rester avec cet homme ? Certainement plus que d'être à l'extérieur, nez à nez avec ces fantômes.
- Vous…Vous dîtes qu'ils… qu'ils se déplacent grâce au son.
- C'est exact.
- Cela signifie qu'ils… qu'ils sont aveugles… sans son.
- Oui, en effet, confirma le Docteur. Leur système nerveux fonctionne comme un radar. La moindre onde sonore leur donne quantité d'informations sur le mouvement, la taille, la position, la vitesse… toutes des constantes très pratiques dans le domaine de la physique et de la perception. En clair : ils voient mieux que nous alors qu'ils n'ont pas d'yeux ! Pratique, pas vrai ?
- Mais… mais un radar… ça se brouille… non ? essaya alors la jeune femme.
Il la dévisagea un instant sans rien commenter, puis son visage s'illumina, un sourire plus rayonnant encore étira ses traits. Il s'avança à son encontre et posa ses mains sur ses épaules, tout excité qu'il était d'avoir enfin un plan :
- Mais bon sang Captain vous êtes un génie !
- A… A…. votre service…, balbutia l'autre.
Le Docteur se dirigea au pas de course vers la console servant à l'enregistrement. Il sortit son tournevis sonique et pénétra dans les systèmes de base afin d'accéder au système principal de diffusion. Kate s'approcha et, penchée au dessus de son épaule, observa attentivement chacun de ses faits et gestes, sans réellement comprendre la manœuvre :
- Que… Que faîtes-vous ? Qu'est-ce que c'est de… de… de cet appareil ?
- Quoi ça ? demanda-t-il en levant l'objet sous son nez. C'est mon tournevis sonique. Mon plus fidèle ami. Quant à ce que je fais… Eh bien je tente actuellement d'enregistrer un signal sonique inversement dimensionnel à celui qui les a fait pénétrer ici.
Kate haussa les sourcils sans commenter. Le Docteur continua son tour de magie jusqu'à ce qu'il se rende compte d'un léger détail alarmant et ne tape violemment du poing sur la console :
- C'est pas vrai ! Depuis quand les Spectres sont-ils intelligents ?
- Que… que…
- Le courant est coupé dans la salle principale ! l'interrompit-il agacé. Les haut-parleurs sont débranchés et je ne peux pas les réactiver depuis cette pièce !
Le Docteur soupira bruyamment, puis se releva de la console avant de se replacer au centre de la pièce. Il analysa les lieux, parcourut chaque recoin du regard, leva la tête et découvrit, à deux mètres cinquante de hauteur une gaine d'aération, suffisamment large pour qu'un homme puisse s'y faufiler.
- Bon très bien, je vais passer par là. Attendez-moi ici, je n'en ai pas pour longtemps.
- Qu… Quoi ? s'interloqua l'autre soudainement inquiète. Mais… Mais enfin ils vont vous tuer !
- Oui décidemment ça devient une habitude !
- Je croyais qu'ils… qu'ils avaient l'ouïe parfaite ?
- Je peux me montrer silencieux vous savez…
- Tellement… tellement parfaite que… que c'était comme un radar ultra perfectionné ?
- Très silencieux, renchérit le Docteur non sans un adorable sourire.
Kate ne semblait pourtant pas vouloir entendre raison et s'obstina, les poings sur les hanches, les yeux de glace, sa coiffure violette hérissée, l'air renfrogné :
- Je… Je… Je viens avec vous !
- Ah non, je crains que cela ne soit totalement hors de question !
- Mais… Mais…
- Il n'y a pas de mais. Vous avez suffisamment risqué votre vie comme ça. C'est à moi d'agir maintenant, c'est dans mes cordes ne vous en faites pas. Des fantômes dévoreurs de cerveaux humains ! Barf ! J'en mange tous les matins au petit déjeuné ! Qui plus est j'ai besoin de vous ici.
- Je… je… je connais le magasin par cœur. Je sais où… où… se situe le local que vous souhaiter atteindre.
- C'est d'ailleurs pour cette raison que vous allez m'indiquer le chemin, n'est-ce pas ?
- Si je… je… vous accompagne, objecta l'autre.
- Vous m'accompagnerez plus tard c'est promis, lança-t-il non sans un large sourire cachant ci et là quelques sous-entendus. Mais en réalité j'ai besoin de vous ici pour diffuser le signal qui les renverra chez eux aussi vite qu'un courant d'air, dès l'instant où l'électricité sera de nouveau en marche.
- Mais…
- Captain ! insista-t-il gravement.
Il la saisit par les épaules et la supplia du regard un long moment, ses yeux pétillants d'un sentiment profond qu'elle ne put définir mais qui la transpercèrent en plein cœur.
- J'ai besoin de vous ici…, continua-t-il sans baisser le regard.
Kate se pinça les lèvres. Cette histoire allait mal se finir, elle le pressentait. Elle hocha finalement la tête en guise d'accord.
- Bien amenez-moi une chaise.
Elle obéit et plaça une chaise sous la gaine d'aération. Pendant ce temps, le Docteur régla son tournevis et le colla finalement sur sa tempe droite durant quelques minutes, opération qu'il avait rarement fait tout au long de son existence. Il grimaça, ses yeux se révulsèrent, et il se mit finalement à geindre et à tomber à genoux, sous le regard plus qu'horrifié de la jeune femme qui n'osa cependant intervenir. Après quelques minutes passées ainsi, à se torturer lui-même, il cessa son manège et secoua la tête :
- Ma parole mais ça décoiffe un shoot cérébral !
- Qu… qu'est… qu'est-ce…
- 148 vous vous souviendrez ?
- Quoi ?
Il partit sans autre explication et escalada la chaise pour finalement pénétrer dans le conduit. Il se retourna une dernière fois vers la jeune femme et déclara :
- Dès que la lumière revient, envoyer le signal ! Surtout n'oubliez pas ! Tous les haut-parleurs doivent être actifs à la puissance maximale si l'on veut que cela fonctionne !
Kate hocha la tête en guise d'accord. Le Docteur sourit une dernière fois puis se retourna. La jeune femme se prit soudainement d'inquiétude dès l'instant où il disparut de son champ de vision et demanda dans l'espoir d'obtenir une réponse :
- Et s'ils… s'ils… s'ils s'emparent de vous ?
Mais le Docteur était déjà parti, la délaissant seule dans cette sombre salle insonorisée. Kate croisa les doigts, espérant de tout cœur que cet inconnu familier s'en tirerait à bon compte, et s'approcha de la console d'enregistrement. Elle effectua différents réglages afin que la musique qui allait s'en suivre soit diffusée au maximum dans tout le magasin. A présent tout était prêt. Ne restait plus qu'à brancher les haut-parleurs. C'était au Docteur de jouer.