Kate
contempla un long –très long- moment le corps inerte du Docteur,
incapable de prononcer ou de faire quoi que ce soit tant elle était
chamboulée par les évènements. Elle se sentait davantage triste à
la vue de cet homme pourtant si actif, si énergétique, si fourbe,
plongé dans un coma profond et inébranlable. Ce Docteur, ce parfait
inconnu s'était sacrifié pour tous les sauver -alors qu'il ne
connaissait aucun d'entre eux- pauvres londoniens amateurs de
musique. Il avait donné sa vie pour combattre les Spectres et se
retrouvait aujourd'hui plongé dans un sommeil sans rêve, aux
portes de la Mort…
La jeune femme se pinça les lèvres,
accablée par son état pitoyable. Il est vrai qu'elle ne le
connaissait que depuis quelques heures, mais elle savait –par un
instinct qu'elle-même ne pouvait expliquer- que c'était
quelqu'un d'admirablement génial qui méritait de vivre. Elle se
risqua à saisir sa main dans la sienne, et à la serrer tendrement,
espérant peut-être que ce simple contact pourrait le ramener à la
vie… sans succès.
Elle resta ainsi quelques minutes, lorsque
tout à coup, elle se souvint d'un détail frappant…
«
148 vous vous souviendrez ? »
L'image était claire et nette. Il la fixait avec une attention
toute particulière, comme si sa vie et dépendait, pointant sous son
nez cet objet miracle, son engin à crocheter les serrure sans se
casser un ongle, sa baguette magique…
- Le tournevis sonique !
s'écria-t-elle toute excitée. Mais bien sûr ! Quelle idiote !
C'est ça, ça ne peut-être que ça !
Elle s'éloigna du lit
en toute hâte et s'approcha de ses affaires –qu'elle avait
très soigneusement rangées sur une table à proximité. Elle
attrapa le long manteau brun et en fouilla toutes les poches. Elle
fut d'ailleurs bien surprise d'en dénombrer 38, dont 36
intérieures qu'elle fureta très précautionneusement, ne
s'attardant pas sur les objets qu'elle ne parvenait pas à
identifier –c'est-à-dire presque tous.
- Je l'ai !
s'exclama-t-elle victorieuse, levant dans les airs le fabuleux
appareil.
Elle l'analysa dix minutes durant, le retourna dans
tous les sens, le testant ci et là sur quelques objets banals,
tentant bien malgré elle de percer le mystère de son mécanisme.
-
Que disait monsieur Fishmeister à propos de cette fameuse théorie
physique dont j'ai oublié le nom ? Tout objet est soumis à des
fréquences ultrasoniques qui peuvent être brisées, remodelées ou
interphasées si l'on y applique le parfait accord…
Elle jeta
un coup d'œil au Docteur toujours inconscient.
- En fait, ça
ne m'aide pas tant que ça d'avoir participé aux cours de
physique quantique…
Elle rapprocha l'objet de ses yeux et put
finalement y distinguer de très fines inscriptions, à peine visible
à l'œil nu. Elle attrapa un verre d'eau déposé sur la table
de chevet, le remplit à moitié et s'en servit comme loupe. Des
caractères romains à première vue, bien qu'elle n'en soit pas
tout à fait certaine. Les lettres étaient disposées sur de fines
poulies métalliques qui s'articulaient autour de l'axe central…
- 148, répéta-t-elle en pivotant progressivement les différents
disques… CXXXXVIII si j'ai juste…
Kate s'approcha alors
du Docteur, le cœur battant, prête à le faire revenir à la vie
–ou à la mort… Elle inspira profondément, et avança l'appareil
près de sa tempe droite, glissant son doigt sur l'interrupteur.
Cependant, elle marqua une hésitation… et s'il elle faisait
erreur ? Et si cela n'avait rien à voir ? Elle pourrait très
certainement le tuer, simplement à cause d'une simple erreur ! Une
erreur qu'elle ne manqua de remarquer, quelques centièmes de
secondes avant de commettre l'irréparable. Elle retira aussitôt
l'objet, complètement tétanisée.
- Non ce n'est pas ça…
40 en chiffres romains s'écrit XL et non pas XXXX.
Elle
corrigea son erreur. CXLVIII.
- Espérons que ce soit ça.
Oh
oui espérons-le ! Parce qu'il restait encore une planète à
sauver, un univers complexe à explorer… -et des lecteurs à
satisfaire. Elle colla l'appareil contre sa tête, les mâchoires
serrées, les yeux clos, la respiration interrompue… et au
final…elle appuya sur l'interrupteur, espérant de tout son cœur
qu'elle n'allait pas tout simplement mettre fin à ses jours…
Le Docteur convulsa, se tordit de douleur, bien que toujours
inconscient. Kate observait le spectacle, horrifiée, ne sachant que
faire : arrêter l'expérience ou au contraire la poursuivre ? Dans
les deux cas elle risquait fort de le perdre. Elle rebrancha
l'électrocardiogramme, de peur qu'il ne soit déjà trop tard.
Ses constantes dégringolèrent, ses cœurs s'emballèrent, sa
respiration se fit douloureuse.
Il reprit finalement connaissance
et cria de douleur, le sang bouillonnant dans son crâne endolori,
ses membres raidis par de nombreuses crampes insoutenables.
-
N'arrêtez pas ! articula-t-il entre deux râles écorchés. Le
processus… doit… se terminer… arrgh !
Kate se mordit les
lèvres et observa silencieusement le martyre se tordre dans tous les
sens, sans pouvoir intervenir, si ce n'est en le torturant
davantage. Plus les minutes passèrent, plus elle regrettait de
s'être ainsi emballée à l'idée de le sauver. Mais, après un
long quart d'heure de cris étouffés, de mouvements brusques et
douloureux, le Docteur sembla reprendre peu à peu à la maîtrise de
lui-même et se calma progressivement. La jeune femme écarta
finalement le tournevis sonique de sa tête et le posa avec
délicatesse sur la table de chevet.
- Vous en avez mis un de ces
temps ! soupira l'autre en se replongeant confortablement dans son
lit.
- Désolée… je… j'avais oublié ce que… ce qu'il
s'était passé…
- Oui, et bientôt vous oublierez votre
tête, tout comme toi ! Arrgh…
Il grimaça et se massa le
crâne, visiblement encore en proie à une forte migraine.
-
Vous… vous allez bien ?
- Oui, un shoot sonique cérébral est
dangereux pour la santé, à consommer avec modération ! Interdit
aux moins de 900 ans.
La jeune femme haussa un sourcil. Il leva
les yeux vers elle et lui adressa un sourire franc, empli de
gratitude. Il attrapa sa main qui traînait timidement sur le bord du
lit, et sans la quitter du regard, lui murmura très gracieusement :
- Merci.
Kate rougit, mais préféra ne pas souffler mot, de
peur de briser la magie du moment par son bégayement stupide et
pathétique. Elle se contenta d'hocher la tête et de sourire à
son tour. Une demie minute s'écoula ainsi, sans qu'ils ne
parlent, ni l'un ni l'autre…
- Bon… Sortons d'ici !
s'écria-t-il alors en sautant du lit. Il nous reste encore un
mystère à résoudre !
- Qu… Quoi ?
- Vous m'avez
parfaitement compris !
Il enfila son manteau, ses converses, sans
oublier bien évidemment de ranger son tournevis sonique dans l'une
de ses –très- nombreuses poches intérieures. Il sortit de la
chambre en claquant la porte. Kate restait seule au milieu de la
pièce, un tantinet soufflée de se retrouver ainsi abandonnée alors
qu'elle venait de lui sauver la vie.
Mais la porte se rouvrit
et la tête du Docteur apparut dans l'entrebâillement.
- Vous
comptez venir un jour Captain ? Allez dépêchez-vous, la planète
est en danger !
Kate secoua la tête et décida de le suivre.
Elle marchait difficilement à ses côtés –son allure était pour
ainsi dire très dynamique- et s'obligea finalement à courir,
mâchant encore plus ses mots :
- En… en danger ?
- Nous
n'avons toujours pas établit le moyen par lequel les Spectres
Tartariens ont pénétré dans votre dimension. Qui sait, cela peut
recommencer à tout moment ! Nous devons en découvrir la cause avant
qu'il ne soit trop tard et qu'ils ne se répandent parmi la
population !
Ils atteignirent l'ascenseur in extremis et
descendirent finalement au rez-de-chaussée.
- Vous vous appelez
comment déjà ? tenta-t-il de la piéger durant la descente.
-
Et vous ? le défia-t-elle d'un ton taquin.
- Le Docteur.
-
Dans… dans ce cas… je reste le Captain. Qui… qui vous a
surnommé ainsi ?
- C'est un nom que j'ai choisi. Et vous ?
- C'est… c'est mon professeur de piano qui… qui m'a
appelé comme ça, quand… quand j'avais 9 ans.
- Eh bien
Captain, j'espère pour vous que…
Les portes de l'ascenseur
s'ouvrirent sur deux hommes de haute stature, plus grand encore que
ne l'était le Docteur. Portant lunettes noires et costumes sur
mesure, ils apparaissaient tous deux forts comme des bœufs, capable
de broyer n'importe quel objet glissé entre leur doigts
incassables. Ils contemplaient les deux compagnons d'un sourire
jaune qui ne présageait réellement rien de bon…
-… que vous
savez jouer, acheva le Docteur peu enthousiaste de rencontrer ces
nouveaux inconnus.
- Les… les… les… les… gorilles de
David ! s'écria Kate.
- Erreur d'étage ! s'excusa le
Docteur mal à l'aise.
Il appuya sur les boutons du clavier
commandant la fermeture des portes. Mais les deux hommes sortirent
leurs armes et les braquèrent sans état d'âme :
- Cunnighan
aimerait parler avec Kate Wilson. Ne nous obligez pas à utiliser la
force, vous n'apprécierez certainement pas.
Le Docteur se
retourna vers la jeune femme et haussa un sourcil :
- Vous vous
appelez Kate Wilson ?
L'autre leva les yeux au ciel et lâcha
un faible soupir.
- Et je suppose que ce Cunnighan est un ami à
vous ?
- Pas vraiment…non, souffla-t-elle sans lâcher des yeux
les automatiques chargés.
A regret, mais sur un commun accord,
ils sortirent de l'ascenseur et suivirent leurs nouveaux gardes du
corps…
