Quelqu'un frappa à la porte. Suzanne posa délicatement sa tasse de thé sur la table basse du salon et ouvrit à un parfait étranger –quoique plutôt séduisant il faut l'admettre, malgré son déguisement barbant d'enseignant soigné…

- Oui ?

- Bonjour Madame, sourit le Docteur. Je suis professeur de musique à l'école, et je me demandais si je pouvais enseigner quelques cours de piano à votre fille. Elle a montré des capacités rares dans le domaine du son… vraiment.

- Bon sang vous êtes sérieux ! s'écria la femme enthousiaste.

Elle invita le Docteur à entrer et à asseoir puis se dirigea vers les escaliers et beugla à travers la maison :

- Samantha, ton prof de musique voudrait te voir !

Le Docteur fronça les sourcils et intervint brusquement :

- Samantha ?

- Oui ma fille.

- Mais n'avez-vous pas une autre fille dénommée Kate ?

La femme se rembrunit et croisa les bras avant d'ajouter sèchement.

- Kate ? Elle fait la vaisselle, elle sera à vous d'ici vingt minutes.

Le Docteur hocha la tête, comprenant d'ores et déjà que la petite Wilson ne devait pas avoir la vie facile dans cette famille. Il fit mine de ne pas s'en préoccuper et patienta quelques instant dans le salon, lorsque la mère revint sur ses pas avec un large sourire condescendant :

- Sinon, vous pouvez donner des cours à Samantha. C'est une élève tellement brillante dans tous les domaines, elle a tant de qualités, je suis sûre que vous serez plus qu'heureux de travailler avec elle, plutôt qu'avec cette impertinente qui chôme sans cesse.

- Non, je vous remercie. J'étais spécialement venu pour Kate.

- Parfait, aboya la marâtre. Dans ce cas vous pouvez repartir. Elle ne vous fera que perdre votre temps.

- Ecoutez Madame Wilson…

- Grandlord, corrigea l'autre. La Wilson n'est pas notre fille.

- Oui il me semblait l'avoir remarqué, siffla le Docteur entre ses dents. Madame Grandlord, je m'occupe tout d'abord de Kate, puis ensuite j'enseignerai à votre fille les ficelles du métier. Vous avez un piano ?

- Oui dans le salon. Mon mari dit que c'est plus chic d'en avoir un, même si l'on ne sait pas s'en servir.

- Ah…, lâcha le Docteur peu désireux de continuer cette conversation pour le moins inutile et sans intérêt.

- Je vais prendre mon bain si cela ne vous dérange pas, déclara l'autre d'un ton lourd de sous-entendu.

Le Docteur n'y prêta pas réellement attention.

- Allez-y faîtes donc…

- J'oublierais peut-être de fermer la porte à clé, qui sait ? enchaîna-t-elle aguichante en se dandinant sur place.

Le Docteur se força à sourire et répéta, espérant ainsi se débarrasser de cette incongrue :

- Oui, qui sait ?

Elle sourit puis s'éloigna vers les escaliers et disparut. Le Docteur souffla puis se dirigea d'un pas décidé vers la cuisine, où l'eau coulait inlassablement depuis son arrivée. Le spectacle qu'il y découvrit le laissa muet : de la vaisselle jusque par-dessus l'évier ; une vingtaine d'assiettes, une dizaine de casseroles noires de graisse, sans compter les couverts, les verres, la planches… le tout nettoyé consciencieusement par une gamine à peine âgée de neuf ans, maigre et pâle, couverte de bleus sur les avant-bras, encore toute petite vis-à-vis du gigantesque plan de travail.

Il s'attendrit plus que nécessaire devant cette scène et se pinça les lèvres, maudissant les nombreux cas dégénérés de l'espèce humaine. Il s'avança silencieusement, retira sa veste et, tout en remontant ses manches, s'installa à côté de la fillette pour finalement s'emparer d'une éponge couverte de produit vaisselle et frotter une poêle en fonte visiblement très lourde.

La gamine hoqueta de surprise et s'écarta, affolée et muette devant cet étranger amical.

- Hello ! sourit le Docteur tout en rinçant plusieurs couvert.

La petite Kate voulut balbutier quelques phrases mais il ne s'échappa de sa gorge qu'une jérémiade étouffée.

- Je suis là pour t'aider Kate. N'aie pas peur… Je ne te ferai aucun mal.

Il sourit une fois encore, mais la gamine resta cloîtrée dans un coin de la pièce, toute timide. Il finit alors rapidement la vaisselle et s'approcha, s'accroupit afin d'être à sa hauteur et l'obligea à le regarder.

- Kate ? l'appela-t-il doucement.

La petite fille leva les yeux vers lui et croisa son regard intense et embrasé. Il tendit une main vers sa joue et retira quelques mèches blondes en arrière. Blonde, Kate Wilson était blonde. Non pas brune, ni rousse, ni violette, mais blonde, belle et bien blonde. Le Docteur ne sut expliquer pourquoi cela le marqua - peut-être parce qu'elle était en tout point identique à Rose Tyler ? si ce n'est ses yeux bleus…-. Il remarqua de nombreux bleus sur ses bras, ses épaules, et sentit ses cœurs se serrer davantage.

- Qui… qui êtes-vous ? balbutia-t-elle encore un peu tremblante.

- Mais je suis le Docteur ! s'exclama-t-il alors tout souriant.

- Je… je suis pas malade…

Le Docteur éclata de rire suite à la remarque, un rire franc, et prit la petite entre ses bras -une étreinte qu'elle ne manquera pas de graver dans sa mémoire, tant elle s'y sentit en sécurité durant ces infimes secondes-. Il se recula alors et, tout en saisissant sa petite main, il lui demanda :

- Ca te dirait de jouer du piano ?

- Bon… Que dis-tu de cela ?

Il déposa ses longs doigts sur le clavier aux multiples touches et entama une mélodie simple et rythmique, plus connue sous le nom de « Für Elise » de Beethoven. Assise à ses côtés sur le tabouret, Kate l'observait faire, de ses grand yeux ronds miroitants, toute émerveillée qu'elle était devant cet homme inconnu et mystérieux.

- La musique se base sur un tempo de 148, ce qui est plutôt très rapide, quoique pas autant que Mozart mais lui avait la maladie de Parkinson enfin bref… 148 tu te souviendras Kate ?

La gamine hocha vigoureusement la tête.

- C'est bien. Tu veux essayer ?

Elle marqua une certaine hésitation. Le Docteur sourit et, tout en l'attrapant, la souleva et la posa sur ses genoux.

- Allez, vas-y !

Kate tenta de jouer mais se trompa souvent de touche et se renferma au final sur elle-même, trop honteuse de ne pouvoir satisfaire ce monsieur si gentil.

- N'aie pas peur de te tromper ! C'est bien de se tromper ! C'est même très bien ! C'est comme ça qu'on apprend ! La vie ne serait pas aussi surprenante sinon, on n'y ennuierait trop !

Quoiqu'il admettait volontiers qu'il aurait préféré ne pas faire certaines erreurs.

- J'ai une idée ! Imagine que tu es à bord d'un vaisseau spatial ! Tu peux imaginer ça, pas vrai ?

- Oui, répondit-elle d'une petite voix timide.

- Les touches du clavier représentent ta console de commande.

Il saisit ses petits doigts et les déposa sur les touches adéquates avant d'appuyer légèrement dessus. Les notes en ressortirent justes, en parfait accord.

- Imagine que, quand j'appuie là… le vaisseau tourne à droite, et hop soudainement on vire de bord et on retourne vers la gauche. Attention on ralentit les moteurs. Oh non un vaisseau ennemi, vite on accélère et droite, gauche, virage, slalom…

Ce disant il jouait, se penchant de tous les côtés, ralentissant le rythme puis reprenant au galop. Kate éclata de rire et tapa légèrement ses mains, amusée.

- Bon, je te confie les commandes. Te voilà Capitaine. Oui, Captain de ton propre vaisseau, aller ! Montre-moi le chemin. Je te regarde !

Kate s'exécuta tout sourire aux lèvres, et parvint assez facilement à répéter les gestes complexes du Docteur. La leçon dura plus d'une heure et demie. La marâtre descendit alors de l'étage, déçue que ce charmant inconnu ne se donna point la peine de monter et de s'aventurer dans la salle de bain. Une autre petite fille aux cheveux noirs et raides l'accompagnait.

- Monsieur, je crois que c'est au tour de ma fille maintenant.

Le Docteur releva les yeux, non surpris de découvrir une expression sévère et capricieuse émaner de l'autre enfant. Il hocha la tête ; assez mécontent et accepta à regret de prendre l'autre fillette, craignant que son refus n'entraîna des conséquences plus désastreuse pour Kate par la suite.

- Va nettoyer la cave, rugit alors la mère lorsque la petite blonde passa à ses côtés.

- O… oui Ma…maman.

- Depuis quand tu bégaies toi ?

Le Docteur fronça les sourcils et demanda intrigué :

- C'est la première fois qu'elle mâche ses mots ?

- Bon Dieu oui ! On espérait qu'elle pourrait faire bonne figure devant les invités, voilà qui est raté. La prochaine fois que l'on reçoit du monde, tu la boucles. C'est clair ? Maintenant va nettoyez la cave.

Kate obéit et disparut sans bruit. La leçon de piano dura à peine trente minutes et le Docteur désespéra de constater que, contrairement à sa demie sœur, la jeune Samantha se montrait totalement indifférente des diverses choses qu'il tentait de lui apprendre. Ce n'était qu'un passe-temps rien de plus, quelque chose pour meubler son ennui. Il plia bagage, agacé de cette famille et de cette maison. Il s'apprêtait à franchir la porte lorsqu'une petite main froide et poussiéreuse attrapa la sienne.

- Mon… monsieur, articula difficilement Kate.

Il se retourna et lui offrit un tendre sourire. La fillette lui tendit alors un dessin au crayon de couleur qu'elle venait à l'instant de barbouiller. Il posa une main sur sa tête, lui ébouriffa les cheveux et, tout en la serrant fort dans ses bras, il lui murmura à l'oreille :

- Je reviendrais bientôt, c'est promis…

Elle s'accrocha à son cou, peu désireuse de le voir s'éloigner, mais il finit par lui échapper et disparut dans la nuit. Kate referma la porte au moment où son père adoptif rentrait d'un bar, empestant l'alcool comme d'habitude. Il était temps de se réfugier dans la cave… Néanmoins cette fois-ci, elle avait une raison de garder espoir. Ce monsieur reviendrait, oh que oui ! Il avait dit qu'il reviendrait…

FIN DU FLASH BACK