miyavi

Un coup d'oeil par la fenêtre. La neige qui tombe du toît, lamentablement. Le bonhomme de neige de la veille qui a un peu fondu, et qui commence à avoir une drôle de tête. Aujourd'hui c'est monnaie courante. Ca l'est sans doute depuis longtemps pour la plupart des gens, mais pour moi c'est encore une vision relevant du merveilleux. Et pourtant, je le vois tous les jours de chaque hiver, ce tableau. Il change à chaque fois tout en restant le même. Et ce depuis trois, quatre ans...

Avant, c'était tout triste. La fenêtre de ma chambre, où je déjeunais toujours, donnait sur un terrain vague si difficile d'accès que seuls quelques adolescents s'y rendaient parfois, uniquement pendant l'été, pour y faire une fête, une soirée, un camping ou toute autre réjouissance que seuls eux peuvent se permettre. Moi, j'ai passé de longues heures devant la fenêtre, à désirer me rendre sur le terrain pour façonner un bonhomme de neige, faire une bataille de boules de neiges. Mais j'étais toujours seul, et la neige n'est pas amusante lorsque l'on est seul. Oh bien sûr, lui il était là pour être avec moi, mais jamais nous n'avions pu passer du temps ensemble dans mon appartement. Je me souviens encore du jour où tout s'est à la fois terminé et commencé.

C'était un peu comme aujourd'hui, une journée enneigée. Dans le studio où nous devions enregistrer l'album, l'autre groupe venu travailler était déjà arrivé et se préparait. Moi, j'étais juste assis près de la fenêtre, à regarder la neige tomber. Et puis Maayatan était venu me trouver, profitant d'un moment de répit laissé par les autres membres de son groupe. Ses bras négligemment croisés sur ma poitrine, son menton à peine posé sur mon épaule, ses lèvres contre mon cou, le tout formait un mélange détonnant qui me fit frissoner. En regardant la neige, je comptais les minutes. Silencieusement. Nous n'avions pas prononcé un mot, et avions préféré rester immobiles, un moment. Et puis ses lèvres roses et gourmandes se mirent à s'agiter contre ma peau.

"Combien de temps ?" demanda-t-il simplement.

Il n'était pas besoin de beaucoup de mots pour que nous nous comprenions : notre complicité était telle que nous ne ressentions que très rarement le besoin de parler pour communiquer. Je ne répondis pas immédiatement, et il en savait la cause : je ne pouvais pas, pas tout de suite. Encore quelques secondes, et...

"Dans deux heures, dix-huit minutes et trente-sept secondes," affirmais-je, m'assurant de terminer assez vite pour que les trente-sept secondes soient effectivement trente-sept, pas une de plus, pas une de moins.
"'Faut préparer la fiesta alors," marmonna mon Maayatan d'une voix paresseuse qui trahissait son absence totale de volonté.

Il préférait, et je le savais, que l'on passe notre soirée ensemble, au calme, mais c'eût été trop pour moi. Je fronçais les sourcils : autant une soirée en tête-à-tête eût été romantique, autant j'avais au maximum besoin d'oublier de penser à ce qui me tracassait, et faire la fête avec plein de gens se révélait souvent bien utile dans ce genre de cas. Lui aussi il savait. Seulement je ne m'en étais pas rendu compte à ce moment-là. Lui aussi il savait que tout n'allait pas comme je le laissais penser. Mais il ne le montrait pas, et respectait ma décision de ne rien montrer. J'allais bien finir par lui en parler un jour ou l'autre... Sans doute... Les yeux toujours rivés sur la fenêtre, je regardais la neige tomber à nouveau, la laissant s'emparer de mon esprit pour m'emmener des kilomètres plus loin. Pourquoi ne pas donner de nouvelles ? Pourquoi pas le moindre mail depuis déjà plus de vingt-quatre heures alors qu'il était dans ses habitudes d'en envoyer au minimum un toutes les douze heures, pour assurer qu'il allait bien, proposer une sortie, raconter quelque chose, voire même pour rien du tout ? Je n'obtins pour toute réponse qu'un soupir dans mon cou. Et des lèvres rondes. Et pulpeuses. Et douces. Et roses. Que je connaissais par coeur. Et qui me ramenèrent à la - non, ma réalité. Je déposais un baiser dans la chevelure mi-brune, mi-blonde de Maayatan, puis me levais, et tendis ma main dans sa direction. Nous avions une soirée à préparer, une soirée en groupe et puis en tête à tête, rien qu'à nous deux.

Cette soirée, d'ailleurs, je ne l'ai pas vraiment vue passer. J'étais dans un état second. Presque paniqué. Trente-six heures sans nouvelles. J'avais l'impression d'être en apnée et de ne pas pouvoir remonter à la surface. Je voulais de l'air. Mon oxygène à moi... Mon oxygène, jusque-là, j'avais été persuadé qu'il s'agissait de ce guitariste à moitié décoloré, que lui et moi c'était pour toujours. Je me suis trompé, je dois bien l'avouer. Mais il s'était rendu si indispensable à ma vie que j'en avais été persuadé. Jusque-là seulement...

Voilà, cela faisait deux ans que notre relation durait. Et pourtant, je n'en tirais aucun plaisir. Autant trois cents soixante-cinq jours et trois heures auparavant, je m'était réjoui de notre premier anniversaire, autant le second me déprimait. Et au fond, je le regrette, aujourd'hui : cette soirée, je n'en ai pas profité comme il aurait fallu. Ce dernier anniversaire de lui et moi ensemble, je l'ai raté. Sans doute me suis-je rattrapé lorsque nous fûmes enfin seul à seul; voyez : je ne sais même plus tant mon esprit était préoccupé par autre chose. Tout ce qui me revient, c'est que le matin, lui s'était réveillé avant moi, et qu'un sourire terriblement tendre ornait ses lèvres. Ce seul sourire me déchira le coeur tant il était rayonnant. Comment avais-je pu une seule seconde douter de notre relation ? J'étais impardonnable, pourtant il m'a pardonné. J'étais inconsolable et pourtant il m'a consolé. Dois-je l'avouer : il avait tout pour me plaire et ne serais-ce que m'imaginer sans lui m'était désormais impossible.

Quelques heures plus tard, nous jouiions tous les deux dans la neige qui s'était déposée dans la cour. Accroupis derrière de médiocres rempart faits de neige, nous nous envoiions des boules de neige dans une lutte acharnée mais joyeuse et entrecoupée d'éclats de rires lorsque quelqu'un avait l'idée saugrenue de passer entre les deux remparts et se prenait une boule de neige égarée et qui aurait du atteindre l'un de nous deux. Cette bataille marqua la fin du temps que son groupe venait passer au studio. Et nous fûmes à nouveau séparés pour de longues heures. Je devais passer la soirée avec mon amour, avais prévu de lui prouver la force de mes sentiments par une demande d'engagement éternel.

Etrangement, je ne m'en sentis pas le courage. Et j'arrivais chez lui avec une simple rose rouge, comme souvent. Je n'avais rien dit à propos de la bague - d'ailleurs, je ne l'avais même pas fait graver, alors que ceci était dans mon intention première - et à vrai dire, m'étais résigné à ne pas la lui offrir. Ma culpabilité dut se lire dans mes yeux, car il me prit dans ses bras, m'emmena près de la fenêtre, et m'embrassa dans le cou. Ce simple geste signifiait qu'il avait compris que ce que j'avais à lui dire avait une grande importance. Sans doute par habitude plus que par affection, mes doigts se glissèrent entre ses cheveux. Il ne prononça pas un mot. Moi non plus.

Et ce jusqu'à ce que le silence devint pesant. A ce moment-là, il entrouvrit les lèvres, les referma, puis resserra son étreinte. L'un comme l'autre, nous savions où nous allions en venir. Et pourtant, je le sentais étrangement apaisé, plus encore que d'ordinaire.

"Tu as quelque chose à me dire ?" demanda-t-il finalement de la voix la plus calme, la plus patiente que je lui avais jamais connu.
"Oui... Non... Sans doute... Enfin... Je ne sais pas..." répondis-je à mi-voix, n'acceptant pas vraiment là où je devais en venir.

Accepter mes sentiments fut l'épreuve la plus difficile qu'il m'eût été donnée, mais je suis fier aujourd'hui d'être passé outre. Et 'l'homme le plus comblé de la terre' comme il aime tant à se surnommer lui-même ne s'approprierait peut-être pas ce titre si je ne l'avais pas fait. Mais sur le moment, je devais avoir un air idiot car Maya éclata de rire, avant de déposer un baiser sur mes lèvres. Je tournais un regard ahuri vers lui, et il se mit à rire encore plus fort devant mon incompréhension. Une moue boudeuse suffit à lui rendre son calme et m'attirer son attention, et je m'adressais alors à lui le plus sérieusement du monde. Je déteste l'état dans lequel je me trouvai à ce moment : l'inquiétude, l'incertitude, la peur, la tristesse, le besoin... La sueur qui perle sur le front, le torse et le dos, la chaleur perfide de la crainte qui brûle les entrailles, les larmes qui coulent d'elles-mêmes. Voilà comment je me retrouvai à avouer à l'homme que j'avais cru être mon éternel amour que c'était d'un autre dont j'avais besoin. Et à mon plus grand étonnement, il ne pleura pas, ne baissa pas la tête d'un air triste, non, il... Souriait à pleines dents, l'air tout heureux d'un gamin qui a enfin compris comment fonctionnait un jouet sur le visage.

"Je me demandais si tu allais un jour le reconnaître," expliqua enfin mon mi-blondinet de sa voix toute guillerette.
"Mais... Si tu étais au courant, pourquoi tu..."
"Par égoïsme... Parce que je voulais te garder rien que pour moi... Et que j'en avais les moyens," avoua lentement et tristement celui que j'avais aimé pendant en réalité à peine plus d'un an. "Parce que je suis fou amoureux de toi. Et parce que je ne pensais qu'à mon propre bonheur, sans me soucier du tiens."

Abasourdi devant sa déclaration, je ne savais trop comment réagir. Une main que je connaissais par coeur passa devant mon visage, et je clignais des yeux, revenant à la réalité, sans vraiment comprendre comment Maayatan pouvait être à la fois si calme et si heureux que je le laisse pour un autre. Et à vrai dire, je ne lui posais même pas la question. Et au lieu de me laisser parler, il préféra ajouter :

"Enfin, maintenant je sais que tu seras heureux... Du moins, je l'espère pour toi. Je te préviens que si ça n'est pas le cas, je ferais tout pour te récupérer !"
"Mais euh... Mais et toi ?" demandais-je sans comprendre où il voulait en venir. Non, vraiment, mon Maya était bizarre, des fois...
"Moi je serais heureux si toi tu l'es. Et puis je trouverais sûrement quelqu'un d'autre, ne t'inquiète pas..."

Il n'en était pas sûr, mais ni lui ni moi n'en fîmes la remarque, sans doute pour tenter de trouver un semblant de crédibilité dans ce qu'il venait d'affirmer. Voilà. Cette fois c'était fini. Etrangement, je me sentait vide. Comme si... Comme si on m'avait arraché une part de moi. C'était à peu près le cas, en fait. Je m'étais moi-même arraché une partie de mon coeur, et l'avais offert à Maya, un peu comme un cadeau d'adieu. Je ne souviens plus vraiment comment s'est déroulée la suite de la journée; seul me reste en tête le fait que nous avons agi en amis. En amis très proches, car si j'avais pu me permettre de le perdre en amour, je ne pouvais pas me permettre de le perdre en amitié. 'Et puis de toute façon tu me manquerais trop', a-t-il ajouté quand on en avait reparlé, plusieurs jours plus tard. Je me souviens en revanche avoir envoyé un mail à Ruki pour avoir des nouvelles de notre disparu, mais il me répondit que ni lui ni Reita n'en avaient eues, et que ça n'était sûrement pas Uruha qui allait en avoir. Je me souviens avoir envoyé un mail à Aoi, et après... Après, j'ai passé la journée au lit. Petit-déjeuner au lit, télé, guitare, déjeuner au lit devant une émission débile qui avait invité nos petits SuG - à qui j'avais promis de regarder l'émission, trop sensible aux supplications d'un Takeru surexcité et que j'avais, auparavant, soudoyé à coup de glaces et de t-shirts à papillons pour en savoir un peu plus sur l'émission - et ainsi de suite à peu près toute la journée. J'avais du m'endormir sans m'en rendre compte, car je fis un bond de trois mètres de haut lorsque mon portable se mit à sonner à pleine puissance, m'annonçant l'arrivée d'un mail. La télé éteinte refléta un grand sourire con sur mon visage alors que je me réjouissais d'avoir enfin des nouvelles de monsieur le disparu. J'éclatais de rire en apprenant qu'il avait passé tant de temps à dormir... Je me rappelais lui avoir un jour dit que s'il continuait ainsi à s'épuiser au travail, il finirait par ne pas se réveiller... J'avais eu raison, semblait-il. Encore heureux qu'il eût une semaine de repos. C'est avec un sourire un poil plus intelligent que je me rendis en ville : aujourd'hui, c'était journée shopping, et tout seul, de préférence. Oui bon, j'avais gardé pas mal de fringues de mes tournages de clips et de mes photoshoots, mais, par exemple, ce beau pantalon noir, il s'était accroché à une vis, par erreur. Le baggy, là, il était devenu trop large - ou étais-ce moi qui avais trop maigri, je ne sais pas. Il fallait donc que je refasse ma garde-robe. Illico presto.