Aoi
Le retrouver, seul, devant la fenêtre et à regarder la neige qui tombe, ses yeux écarquillés comme ceux d'un enfant qui reçoit une surprise, l'enlacer et observer avec lui la neige tomber, l'entraîner à l'extérieur pour s'amuser avec cette poudre merveilleuse... Je suis heureux, comblé même, d'y avoir droit.
A cette époque-là, je n'avais jamais connu d'autre confort que celui de ma famille : vivre seul dans un appartement au loyer modéré n'était pas génial, encore moins lorsque celui-ci se trouvait à un endroit où seuls régnaient l'ennui et l'inaccessibilité de tout ce qui aurait pu être agréable. Je n'avais que ma télévision et sans doutes quelques dvds aujourd'hui décédés.
Installé dans mon salon, ce jour-là, je zappais avec flemmardise, cherchant une émission, un film, ou quoi que ce soit qui pourrait m'interesser; mais je ne trouvais absolument RIEN. Un vague regard vers mes dvds ne m'inspira qu'une moue de dégoût, et, glacé par le froid de l'hiver que la climatisation n'arrivait pas à surpasser, j'allai enfiler un ou deux pulls de plus. Et puis j'attrapais mon manteau, et optais pour une sortie shopping. Je n'avais pas tant d'habits que ça pour l'hiver, et puis au pire je pouvais faire du lèche-vitrine, au moins je sortirais de mon ennui. Dehors, je frissonais au contact de la neige qui s'était remise à tomber, et je fermai les yeux au premier crissement de la neige sous mes pieds. Le regard tourné vers le sol, je continuai à avancer, prenant garde à éviter les poteaux et les gens que je croisais. Mon regard ne se releva que quand j'entrais dans le centre commercial. L'endroit était bondé, et je ne savais plus trop par où aller pour trouver mes boutiques préférées. J'errai à travers la foule qui, subitement, applaudit, et se sépara. Quelques personnes restèrent dans le centre commercial avec sans doute pour but de faire quelques achats, mais la plupart des gens quitta l'endroit, et je me retrouvai seul, hébété. Et puis, je remarquais qu'on démontait une scène. Un groupe de je-ne-sais-trop quoi était venu faire un show le matin, et les gens étaient surtout venus pour ça. Un petit sourire tout content se dessina sur mes lèvres, et je repartis à mon shopping. Au calme, je repérais quelques vêtements, en essayais d'autres. Ce haut moulant était plutôt pas mal et assez chaud, le jean, là, était un poil trop long mais j'aimais la forme qu'il avait et je rentrais dedans à merveille, et puis cette ceinture irait très bien avec. J'allais payer mes achats, m'installai patiamment derrière quelqu'un arrivé plus tôt que moi à la caisse et qui avait choisi pas mal de vêtements. Habitué à ce genre de situation en raison de mon occupaton favorite (après la musique, cela s'entend), je ne me formalisai pas de ça, et en profitais pour faire le tour du magasin du regard. Sans doute y trouverai-je quelque chose que j'aurais l'occasion d'essayer un peu plus tard. L'endroit comprenait un nombre impressionnant de vêtements noirs et marron, plus de pantalons que de hauts, et quelque chose qui ressemblait à un grand alien multicolore déambulait à travers des rayons où trônaient avec une fierté pitoyable quelques habits dans les tons gris. Attendez... Un alien multicolore ? Le seul alien multicolore que je connaissais était guitariste, chanteur, grand, totalement à côté de la plaque, et avait les cheveux en bataille. Celui-là semblait avoir la chevelure assez rangée, et calme... Non, ça n'était sûrement pas lui. De toute façon, le connaissant, il devait être en train de passer du temps avec son semi-blondin, à jouer avec la neige dans le parc. D'un haussement d'épaule, je me retournais et m'aperçu que l'homme qui me précédait rangeait sa carte. Je m'avançais alors, plaçais mes achats sur le comptoir. Et la même ritournelle recommença avec nombre de boutiques, avant que j'aille m'asseoir sur un des bancs de la gallerie. Je poussai un soupir, tournai mon regard vers le plafond, et m'apprêtai à fermer les yeux lorsqu'une silhouette de grande taille vint s'installer à mes côtés. Je lui jetais un rapide coup d'oeil et manquais de me rétamer lorsque je réalisais qu'il s'agissait de l'alien multicolore aperçu un peu plus tôt, et que cet alien multicolore n'était autre que celui que je connaissais. Son visage se tourna lentement vers moi, et ses lèvres s'étirèrent en un vague sourire pas très crédible. Il avait gardé ses lunettes noires, et ses gestes étaient d'une lenteur effarante : lui qui avait l'habitude de tout faire en quatrième vitesse n'allait pas plus vite qu'un escargot mutilé.
"Eh... miyavi," murmurais-je, tout doucement. "Qu'est-ce qui se passe..."
"On baisse toujours sa garde au moment où on devrait la renforcer, pas vrai ?"
C'était une sorte de réponse à ma question, mais je ne comprenais pas ce qu'elle signifiait. Je supposais qu'il s'agissait d'un nouveau dialecte du langage miyavien codé que je ne connaissais pas encore et qu'il allait falloir que j'apprenne au plus vite si je voulais continuer à comprendre ce qu'il me racontait. Sans trop comprendre, je baissais la tête : s'il y avait quelque chose que je comprenais, c'était qu'il lui était arrivé quelque chose. Sans un mot et un air contrarié sur le visage, je lui retirais ses lunettes noires. Il ne fit pas le moindre geste pour m'en empêcher, ou alors je ne l'avais pas vu tant il avait été lent. Je faisais de mon mieux pour être le plus doux possible, et bientôt, ses yeux rouges et gonflés m'apparurent. Il avait pleuré. Son regard était terne, et je ne pus m'empêcher de caresser son dos comme pour le réconforter; mais si je ne savais pas la raison de ses larmes jamais je ne pourrais tenter de le consoler, pas vrai ? Soutirer des informations à sa majesté n'avait jamais été chose facile, surtout lorsqu'il allait mal, mais en persistant un peu c'était possible. Alors je ne me laissais pas abattre par ses silences et cherchais à trouver un moyen de lui tirer les vers du nez; mais à ma grande surprise, la menace qui marchait à tout les coups ne fonctionna pas : comment ça il ne voulait plus avaler de sucreries ? Lui qui avait toujours adoré ça... Je soupirais : son usine à sucreries, c'était son petit-ami, un type que je n'aimais pas beaucoup sans en savoir la raison, aussi demeuré que lui et qui passait sa vie avec une sucette dans la bouche. Sans doute y avait-il eu une dispute, ou quelque chose de grave, peut-être un accident qui aurait mis miyavi dans cet état. J'hésitais pourtant à poser la question, il y avait parfois des sujets -très aléatoires- à éviter avec lui, et celui-ci en faisait sûrement partie. Résolu malgré tout, je pris une grande inspiration.
"Il s'est passé quelque chose avec Maayatan ?"
Dieu que je pouvais haïr ce nom, à l'époque. Aujourd'hui c'est un ami, mais il y a quelques années... D'ailleurs, ma question avait fait sursauté mon ami, qui paraissait surpris, voire halluciné, que je comprenne aussi vite de quoi il s'agissait.
"Bha euh..." hésita-t-il, l'air toujours confus. "Euh... Oui,... Et puis... non... Enfin... Toi..."
"Hein ? Avec d'autres mots autour ça donne quoi ?"
"Je, euh..."
Moi, en tout cas, je n'espérais plus obtenir quoique ce soit de plus construit : il n'y arriverait pas, sinon il aurait réussi au second essai. Un soupir m'échappa, et je passai un bras autourr de son épaule, caressant son dos avec douceur. Je ne savais plus trop ce que j'espérais, et me contentais de lui sourire faiblement, puis de l'inciter à se lever : il fallait à tout prix que je lui change les idées, il n'était pas question de voir un zombie me gâcher ma semaine de vacances, et surtout pas si c'était lui. Avec la force de mes petits bras (et j'en ai souffert pendant plusieurs jours par la suite), je le forçais à se lever, mais c'était qu'il ne m'aidait pas le moins du monde, l'animal ! Je ne sais pas trop ce qui se passa dans son esprit tordu, mais il se releva d'un seul coup, et se laissa tomber dans mes bras, me fit un câlin puis se releva l'air de rien, avant de m'entraîner vers sa boutique préférée, que je n'avais pas encore visitée. Je l'y suivis sans rechigner tandis qu'il choisissait des vêtements au hasard des rayons. Et lorsqu'il estima en avoir choisi assez, je me retrouvais poussé dans une des cabines d'essayage, et restai bête un moment, avant de comprendre : ces vêtements, il les avait choisis pour moi, et il voulait que je les essaye... Tout surpris, je n'osai même pas faire un geste, puis me décidai, lentement, à essayer les vêtements qu'il m'avait choisi. Et il les avait bien choisis. Tellement bien que j'allais être incapable de porter tout ça tout seul et que ma carte refuserait de débourser une telle somme... Mais quand je l'annonçai à miyavi, il me regarda comme si j'avais fumé un joint et assura, l'air de considérer cette proposition comme évidente, qu'il paierait la somme astronomique que valaient les vêtements qu'il avait choisi. Il y avait décidément quelque chose qui ne tournait pas rond dans sa tête. Et le premier qui me dira que rien n'avait jamais tourné très rond dans sa tête sera encore très, très loin de la vérité. La surprise passée, il insista pour m'emmener à la fête foraine d'hiver qui était venue s'installer là. Et je compris. Il avait l'habitude d'y aller pratiquement tous les jours, chaque année -je l'y avais croisé plusieurs fois, quand j'y emmenai mon neveu- et il passait le plus clair de son temps là-bas, avec Maayatan... C'était sans doute la toute première fois qu'il y allait sans lui. Une larme qui perlait sur sa joue confirma mes soupçons, et je l'essuyais. Il me sourit, et je baissai la tête : pourquoi avait-il choisi de m'y emmener ? Peut-être pour m'expliquer ce qui lui était arrivé ?
"C'est étrange, Aoi-chan," murmura-t-il de sa voix brisée.
"Quoi donc ?"
"C'est ma première fois avec quelqu'un d'autre que lui..."
"miyavi..."
Je voulais dire quelque chose, si je me souviens bien, mais je l'oubliai aussitôt : il me tirait par le bras vers ses manèges préférés, ceux qui faisaient des loopings et qui allaient trop vite. Je n'aimais pas vraiment ces manèges, ou disons plutôt qu'ils m'effrayaient. Dois-je l'avouer, je n'y étais jamais monté, trop effrayé par l'idée de me retrouver la tête en bas. Chaque fois que je les voyais, fête foraine ou parc d'attraction, j'étais paralysé par la peur. D'ailleurs, au moment où je les vis de près, je me retrouvai le regard rivé vers eux, incapable de bouger. Ne me sentant probablement plus avancer, miyavi s'arrêta, et se tourna vers moi, un air surpris sur le visage. Il essaya de me tirer avec un bras, puis avec deux, puis tenta de me pousser, mais je ne bougeais pas d'un centimètre. Comment lui expliquer que le manège dans lequel il voulait m'emmener me foutait une telle trouille que la seule envie que j'avais, c'était de m'enfuir en courant ?
"...Aoi-chan ?" demanda-t-il avec hésitation.
"J'veux pas."
"Tu veux pas quoi ?"
"J'veux pas monter là-dedans."
"Mais pourquoi ?"
"Trop peur."
Même son air de chien battu ne réussit pas à me convaincre de bouger, c'était dire... Et pourtant il était adorable. Craquant. Un peu trop craquant, d'ailleurs. Mais je ne pouvais toujours pas faire un pas de plus.
"Mais je suis avec toi !" miaula-t-il. Et, voyant que je ne me laissais pas attendrir, il ajouta : "Et si tu veux, je te prends dans mes bras comme ça t'auras plus peur !"
Je ne pus m'empêcher de craquer devant ses airs d'enfant tout triste. Si j'avais su à l'époque que ça n'était qu'un prétexte pour me prendre dans ses bras, j'aurais éclaté de rire et le lui aurais autorisé sur le champ. Mais je ne savais pas, et me laissai convaincre. Après tout, un tour en manège dans les bras de la personne que l'on aime en secret, c'est toujours un véritable bonheur, pas vrai ?
