miyavi

Des bras qui enserrent ma taille, un regard complice, deux gamins qui courrent jouer dans la neige. Un bonhomme de neige à deux têtes et quatre bras. Une bataille de boule de neige avec des enfants de huit ou dix ans, heureux d'avoir trouvé des compagnons de jeu plus âgés qu'eux mais avec qui la différence d'âge disparaît d'un seul coup. Des sourires bêtes, des baisers, un concours de bonshommes de neige. Des sourires épuisés, des lancers maladroits de boules de neiges, des rires. Sa main qui prend la mienne, lui qui m'entraîne jusqu'à notre appartement. Et une douche, tous les deux, ensemble.

Je crois qu'on peut dire que nous sommes heureux. Mais sans s'ennuyer. Il y a parfois des disputes, souvent sur des sujets débiles, comme 'est-ce que l'aspirateur est au grenier ou dans la cave' (et la plupart du temps, il est dans le placard de la chambre). De grandes séparations, lorsque l'un de nous part en tournée. Des adieux déchirants, des appels tous les jours et tant pis pour les forfaits, des retrouvailles toujours mouvementées. Mais ça n'a pas toujours été comme ça. S'il n'y a plus vraiment de barrière entre nous, si nous nous comprenons d'un regard, il y a encore quelques années, la communication était difficile.

J'ai souvent pensé que j'étais celui qui avait le plus de mal à parler de mes problèmes, mais ça n'était pas vrai : si je ne trouvais pas mes mots, lui ne montrait ni ne parlait jamais de ses soucis. Et ne pas le voir immédiatement a été ma plus grosse erreur.

C'était ma toute première fois. Ma toute première fois à profiter des manèges de la fête foraine avec quelqu'un d'autre que Maayatan. Mais si j'y allais avec lui, auparavant, c'était parce que je l'aimais, parce que je voulais toujours y aller avec la personne que j'aimais. Et je pensais qu'emmener Aoi là-bas pourrait m'aider. Je ne sais pas vraiment si ç'avait été le cas, d'autant plus qu'il semblait montrer une réticence hors du commun envers les attractions les plus amusantes, celles qui font plein de loopings et qui tournent tournent tournent tournent à vous en donner le tournis et l'impression d'avoir trop bu... Lorsque j'eus enfin réussi à le convaincre et que je l'entraînais vers l'attraction, j'avais l'impression quelque chose pesait de plus en plus au bout de mon bras... Et effectivement, Aoi, qui s'était accroché à mon avant-bras, se laissait désormais traîner, visiblement paralysé d'appréhension... Je décidai de le rassurer.

"T'inquiète pas comme ça, c'est pas la fin du monde... C'est juste un manège qui fait ziouf, la tête à l'envers, ziouf, la tête à l'endroit, et ziouf sur le côté, et z..."

Le poids semblait s'alourdir à mesure que je parlais. En effet, mon guitariste s'était presque planté dans le sol, les yeux écarquillés, et refusait de faire un centimètre de plus... Mais pourquoi ? J'avais pourtant tenté de le rassurer quant à l'attraction... Je ne comprenais pas vraiment, enfin il s'agissait d'Aoi et dans son cas il n'y avait pas souvent quelque chose à comprendre... Je fis la moue, attrapais Aoi pour le mettre sur mon épaule, et me dirigeais vers l'attraction en pensant devoir subir ses plaintes et ses protestations, mais il se contenta de garder tous ses muscles contractés. C'était décevant. Et ma promesse alors ? Je lui avais promis que je le prendrais dans mes bras s'il voulait, pour plus qu'il ait peur... Et pour que moi non-plus, je n'aie plus peur. J'allais bien devoir lui dire la vérité avant la fin de la journée. Mais ça serait difficile. Sûrement autant pour lui que pour moi... Et surtout s'il continuait à faire cette tête de déterré. J'avais l'impression de faire face à un zombie, alors que c'était censé être moi, le zombie, après ce qui s'était passé...

"miyaviiiiii lâche-moaaaaaa !" avait-il geint alors que nous approchions de la caisse de l'attraction, en se débattant.
"Mais naaaan !" avais-je rétorqué. "Et pis comme ça tu t'habitues pour dans l'attraction !"

Un long silence. Trop long pour ne rien cacher, j'aurais du le voir à ce moment, mais j'étais trop entêté, trop stressé et trop préoccupé par ce que j'avais à lui dire à la fin de la journée pour voir que lui n'était pas vraiment dans un meilleur état que le mien. Et ce pour une raison qui pouvait paraître évidente à certains. Pas à moi, en tout cas. En fait, je crois que je n'avais jamais envisagé une telle possibilité. Ca paraissait tellement improbable venant de sa part - et pourtant j'adorais ça. Me dire que ce genre de chose était impossible, et que ce débile de guitariste avait sûrement quelque chose de plus important, une composition par exemple, dans la tête, me rassurait. C'était stupide, je vous le concède, mais rassurant. Aujourd'hui je me rends compte de l'énorme bourde que j'ai faite; me la pardonnerai-je un jour ? A l'époque, je le croyais au-dessus de tout ça. Pour moi, Aoi était un bosseur doublé d'un débile qui n'allait pas assez souvent à la fête foraine; d'ailleurs, j'avais bien fait de l'y emmener, ça lui changerait les idées. Et à moi aussi, par la même occasion. Par exemple, au lieu de repenser à ce qui s'était passé la veille, j'étais en train d'élaborer un plan pour que mon guitariste ne cherche pas à s'échapper, et qu'il accepte les câlins qu'au jour de notre rencontre, il avait pour habitude de réclamer. Et puis aussi, j'essayais d'oublier. Oublier la tristesse d'avoir perdu Maayatan, l'homme que j'avais aimé plus que tout, oublier de comparer ce qui se passait avec Aoi et ce qui se passait souvent avec Maya. Je ne sortis de mes pensées que lorsqu'une voix que je ne connaissais que trop bien se plaignit de la queue qu'il y avait, et suggérait de laisser tomber, il y avait trop de monde, on ne pourrait pas y entrer avant le prochain tour et de toute façon ce genre d'attraction était plus effrayante qu'autre chose. Je riais, accusai mon guitariste de tout faire pour se défiler. Mais il n'y arriverait pas. J'étais bien décider à lui faire perdre sa peur des sensations fortes. S'il avait peur avant le vrai moment où il faudrait avoir peur, il était mal parti... Un regard suppliant failli me décider à abandonner, mais je croyais bien connaître Aoi et me disais qu'une fois la peur passée, il adorerait. Et je ne m'étais pas trompé. Sur le fait qu'il adorerait, en tout cas, car je dois vous avouer que je ne connaissais pas aussi bien mon guitariste que je ne me l'imaginais à l'époque.

"J'ai peur," murmura-t-il en tremblant, les yeux fixés sur la montée, alors que les wagons étaient encore immobiles.
"Mais non," tentais-je de le rassurer. "Ferme les yeux, et dis-toi, euh,... Qu'on est à la plage ! D'accord ?"
"D'accord..."

Et il ferma les yeux. Petit à petit, je voyais un sourire se dessiner sur ses lèvres. Il était de plus en plus serein. Et si la scène m'avait paru longue, elle ne dura pas plus de quelques secondes, les dernières avant de démarrer. Comme dans toutes bonnes montagnes russes, la montée se faisait lentement, et je le vis se mordre la lèvre. Ma main vint rejoindre la sienne, mon regard se tourna vers le ciel, et j'agrippais ses doigts avec un peu plus de force que prévu lorsque le train atteignit le haut de la montée... Pour redescendre brusquement. Je criais de joie. Il criait de peur. Et puis, à forces, il se calma, entrouvrit les yeux, les referma aussitôt, cria encore, mais de manière un peu plus enthousiaste cette fois, et soupira de soulagement lorsque le manège s'arrêta. Son regard se tourna vers les rails.

"Oh... C'est déjà fini ? C'était pas si terrible, en fin de compte..."

Je me pinçais les lèvres, et attendais avec impatience la prochaine question...

"On recommence ?"

...Et éclatais de rire. Il avait adoré, m'assura-t-il, et il n'avait qu'une seule envie : recommencer.

"Tu disais quoi avant de monter dans le manège ?"

Un grand silence. Nous recommençâmes une fois l'attraction, et puis je m'éloignais un instant, pour aller lui chercher des chichis au nutella. Il les adorait, et en prenait toujours lorsqu'on se croisait à la fête... Seul dans la file d'attente, je soupirais. Comment allais-je lui annoncer ça ? Moi qui n'avais jamais été très doué pour exprimer mes sentiments, je devais dévoiler ceux que je portais à la personne qui m'est aujourd'hui encore la plus chère au monde. Les yeux rivés sur la vitrine, j'essuyais les larmes que le froid avait fait coulé de mes yeux rougis et gonflés, et commandais finalement les chichis. En revenant, je l'imaginais me voir sourire, et se jeter sur la nourriture comme s'il n'avait pas mangé depuis des jours... Je m'étais trmpé. Je fus accueilli par un visage grave, sombre... Par des larmes. Je m'agenouillais, essuyais les gouttes salées qui perlaient sur ses joues, et lui relevais légèrement le menton, troublé par le fait qu'il craque comme ça. J'avais fait quelque chose de mal ? Il était traumatisé par notre tour en manège ? Ou... Je m'arrêtai de réfléchir à l'instant où il posa sa main sur mon poignet et m'attira contre lui. Je crois que je ne me suis jamais sentis aussi perdu qu'à ce moment-là... Je voulais aider Aoi, mais il ne disait rien, et me serrait de plus en plus fort contre luin sous le regard ahuri des passants que j'entendais parfois, des "mon dieu, deux femmes ensemble, et elles le montrent...". Ni Aoi ni moi ne sommes des femmes ! désirais-je hurler. Et puis, on ne pouvait pas parler d'être ensemble, pas vrai...? ... Pas encore en tout cas. Je crois que c'est ce qui m'a le plus frappé. Ou en tout cas, qui m'a frappé le plus fort. Tant pis pour ce que pensaient les gens, je passais mon bras libre autour de la taille de mon guitariste, et le serrais le plus fort possible contre moi, comme une peluche. Je ne savais pas ce qui se passait, ce qu'il avait en tête, alors je faisais comme je savais faire, et le câlinais. Avec un peu plus de fébrilité, un peu plus de douceur. Et je sentais une douce chaleur se répandre dans mon corps. Ce sentiment que je ne connaissais que trop bien... Peut-être que c'était le bon moment ?

Je m'approchais un peu plus de lui. Boum. Boum. J'avais l'impression que mon coeur se croyait toujours dans les montagnes russes. Boum. Boum. Boumboumboumboum. Boum. Les battements étaient beaucoup trop rapides, et beaucoup trop lents en même temps. Et sa tête qui venait se nicher dans mon cou... Boumboumboumboumboumboum... Mes mains tremblaient, mais je ne me défaisais pas de lui. Je ne voulais plus le lâcher. Plus jamais... Et si certains petit groupes nous critiquaient, si j'entendais des rumeurs et des gens qui s'indignaient, je n'en avais rien à faire. Qu'ils aillent tous se faire voir. Ils voulaient un couple ? Alors il n'y avait plus qu'à leur donner ce qu'ils attendaient... Encore plus tremblant qu'avant, je relevais son menton, puis le mien, et faisais ma déclaration en public, devant des dizaines de gens outrés : avec le plus de douceur qu'il m'était possible, je déposai mes lèvres sur celles d'Aoi. Et tant pis pour moi s'il me rejetait, ou s'il croyait que c'était simplement pour le rassurer. Il brisa le baiser. Les gens s'éloignèrent. Je baissai la tête.

"Pardonne-moi Aoi. J'aurais du te demander."
"Tu aurais du, oui."

Sa voix semble pleine de rancoeur et je détourne un peu plus le regard, n'osant pas faire face à sa probable future colère - j'avais trop peur pour faire quoi que ce soit. Qu'il dise quelque chose, qu'il me repousse, qu'il m'envoie ballader, n'importe quoi mais je voulais une réponse. Et je l'eus, même si ça n'était pas tout à fait ce à quoi je m'attendais. Ou plutôt si. Et non à la fois. Un mélange des deux, pour tenter d'être précis... Je me souviendrais toute ma vie de la gifle que je me pris à ce moment-là... Puis de son sourire désolé, et de ses lèvres contre les miennes, et de son ton à demi acerbe. Il s'assit à côté de moi, dans un geste à peine amical, et me lança un regard noir.

X

X X

"Préviens, la prochaine fois que tu m'embrasses devant tout le monde, ça t'évitera de prendre des gifles !"
"...C--" Je n'eus jamais le temps de formuler ma phrase, je crois d'ailleurs qu'il ne m'écoutait même pas.
"Surtout quand..."
"Quand ?"
"Oublie."

"D'accord," soupirais-je, avant de prendre une grande inspiration. "Maintenant que tu acceptes enfin de me laisser parler, je vais peut-être enfin avoir l'occasion de t'avouer ce que je n'ai pas le courage de te dire depuis tout à l'heure ?"

Il haussa un sourcil, un air totalement ahuri sur le visage... Malgré ce qui venait de se passe, il n'avait sensiblement pas compris que la cause de mon malaise le concernait presque entièrement, mais ça ne m'étonnait pas plus que ça de lui : il a toujours eu cette tendance, lui aussi, à passer à côté de certaines choses importantes. Je profitais de son silence pour continuer :

"...Ce que je voulais te dire, enfin ce que j'essayais, enfin... Oh et puis flûte ! Je suis fou amoureux de toi, voilà ce que j'ai !"

Si cette fois il n'avait pas compris, je ne pouvais plus faire grand-chose... Oh j'étais sûr et certain qu'il avait compris depuis longtemps, mais j'ignorais encore à l'époque à quel point je pouvais me tromper à son sujet. Et lui il me regardait avec son air surpris, comme si je venais de lui annoncer qu'en fait la neige c'était du chocolat chaud qui avait eu trop froid... Remarquez, même là il aurait rit plutôt que de me regarder comme ça. Il lui fallut plusieurs minutes avant de vraiment réagir, et de se rendre ocmpte que si je l'avais embrassé, c'était pas par manque ou parce que j'avait envie de faire du fan-service en plein milieu de la rue, ou encore pour choquer les gens...

Je me souviendrais toute ma vie de sa réaction. Autant que de la gifle, un peu plus tôt. Je me souviendrais éternellement de ses mots rien que pour moi, de ses bras, de ses lèvres. De toute façon, il n'est pas question que je m'en sépare.