I.

« Rei. Rei. Eh, Rei ! »

« Hein, quoi ? »

Ami et Makoto échangèrent un regard.

« On te parlait. »

« Ca va, toi ? » demanda Ami en refermant son livre d'histoire. « Ces derniers temps tu es toujours ailleurs. »

« Je… ne dors pas très bien. »

En réalité, les journées passaient sans que Rei ne s'en rende compte. Elle était constamment dans un étrange brouillard, ce qui lui avait causé plusieurs fois des ennuis à l'Académie, ainsi qu'au Temple. Une chance que depuis leur retour, les filles n'avaient plus à combattre pour la sauvegarde du monde.

« Tu devrais te reposer. »

Rei hocha mollement la tête, ferma automatiquement ses cahiers pour les ranger dans son sac.

« Ouais. »

Makoto et Ami échangèrent un nouveau regard. Toutes les trois avaient pris l'habitude de faire leurs devoirs ensemble après les cours. Usagi était souvent là aussi, s'il y avait de la nourriture et que Mamoru était occupé ailleurs. Makoto et Motoki sortaient ensemble également depuis quelques mois, et Rei savait qu'il en était de même pour Ami et Nephrite même s'ils préféraient rester discrets pour le moment.

« Rei… » dit doucement Ami, « ce sont juste des rêves, n'est-ce pas ? Ce ne sont pas des visions ? »

Rei ouvrit les yeux, secoua la tête.

« Vous parliez de quoi ? »

Elle n'avait aucune envie de parler de sa vision, de ses étranges rêves toujours flous. Ses amies l'observaient avec inquiétude.

« De Minako. Son cinquième album sort bientôt, et elle revient à Tokyo demain, comme tu le sais. On prévoyait une petite fête pour son retour. »

« Minako… » souffla Rei.

Minako. Son amie, qui depuis sa rémission après son retour, avait fait de visibles efforts pour se rapprocher d'elles toutes malgré ses hésitations, tout en gardant une certaine distance. La relation entre Rei et elle était étrange, intense et confuse, et pourtant elles faisaient toujours en sorte de garder le contact, d'une manière ou d'une autre. Ce n'était pas vraiment un échange de nouvelles, juste une manière de dire à l'autre qu'elles allaient bien, qu'elles étaient là.

« Oui, Minako Aino, Sailor Vénus, tu te rappelles ? »

Minako Aino, Sailor Vénus, pour laquelle Rei avait toujours éprouvé des sentiments forts et confus. Minako Aino, dont le simple sourire pouvait ensoleiller sa journée, dont le rire la réchauffait et la rendait étonnamment joyeuse, dont la détermination n'avait d'égale que la sienne, et dont la mort l'avait abominablement brisée.

Minako, qui était une partie primordiale de ses visions, de ses rêves.

Minako, dont le nom avait été inscrit à côté du sien sur une pierre tombale blanche.

« Hey, Rei, » souffla Ami en lui prenant la main. « Qu'est-ce qu'il y a ? »

Rei cligna des yeux, se rendit compte ainsi que des larmes coulaient sur ses joues, en silence, et que ses amies l'observaient, visiblement mortes d'inquiétude. Elle sécha ses joues humides rapidement et se leva.

« Je… je dois y aller. »

Elle s'en alla sans se retourner, partit du Crown sans même se rendre compte qu'elle avait oublié son sac, et se mit à courir, hantée par une émotion horrible qu'elle ne pouvait pas comprendre.


Quelques heures plus tard, Rei était occupée à ranger la boutique du Temple.

Phobos et Deimos se tenaient sur une branche plus loin, silencieux, respectant son humeur tout en restant près d'elle. Leur présence familière était rassurante.

Il serait bientôt l'heure de dîner, estima Rei. En cette période hivernale, peu de fidèles passaient au temple à cette heure-ci. Sa journée était donc quasiment terminée, et elle ne s'en plaindrait pas. Interagir avec des gens, leur sourire, leur parler, se trouvait une tâche bien lourde depuis quelques temps, même si certains d'entre eux étaient ses amis ou des connaissances qu'elle appréciait d'ordinaire.

Elle sentit Makoto et Ami arriver derrière elle, soupira silencieusement.

« Qu'est-ce que vous faites là ? » demanda t-elle d'un ton léger tout en terminant de ranger les marchandises.

« Ton sac, tu l'avais oublié. »

Rei se tourna vers elles, prit le sac qu'Ami lui tendait.

« Oh. »

« Tu n'avais pas remarqué ? » s'interrogea Makoto, incrédule.

« J'ai été occupée. »

« Je vois. »

Il y eut un silence. Rei leva les yeux au ciel.

« Je vais bien. »

« Si tu le dis. »

« Je le dis. »

« Rei, tu ne vas pas si bien que ça, tu es totalement… » Makoto soupira. « Tu ne veux pas en parler ? »

« Parler de quoi ? »

« Tu le fais exprès ou quoi ? »

« J'ai encore beaucoup de choses à faire avant le dîner. »

Makoto commença à s'énerver mais Ami posa une main sur son bras pour la calmer.

« Si tu veux parler, tu sais qu'on est là, » rappela t-elle doucement.

Rei hocha la tête, crispée, passa son sac sur son épaule et les contourna rapidement.

« Je n'ai rien à dire. On se voit demain. »

Sans un mot de plus elle se dirigea vers les quartiers d'habitation, mais à peine avait-elle fait quelques pas qu'elle se retrouva face à face avec Minako et Artémis. Son cœur se serra douloureusement et, ignorant le regard intrigué, surpris et blessé de l'autre fille, elle les contourna et continua son chemin sans prononcer un mot.

Minako se tourna vers Makoto et Ami.

« Je tombe mal ? »

Ses deux amies, surprises de la voir, ne purent que secouer la tête.


Minako hocha la tête et passa une mèche de ses cheveux ondulés derrière son épaule. Elle n'avait jamais pensé survivre à sa maladie et avait eu raison. Les souvenirs de sa mort la hantaient toujours, la réveillaient en sursaut la nuit.

Pourtant, malgré tout, elle avait décidé de vivre cette seconde chance à fond, d'apprendre l'amitié et la confiance, de continuer sa carrière, de faire ce qu'elle pourrait pour rendre le sourire aux enfants malades qui lui ressemblaient tellement.

Et plus que tout, elle voulait apprendre à connaître Mars et voulait que l'autre fille la connaisse. Voulait découvrir les différences et les similitudes entre la princesse que Vénus avait aimée et la fille qui fascinait Minako. Elle voulait passer du temps avec elle, l'entendre rire, la défier, provoquer cette moue adorable que Rei faisait quand elle était contrariée. Elle voulait l'entendre chanter aussi, la voir jouer au temple avec ces enfants qu'elle adorait tant, la sentir s'indigner contre les injustices du monde et la voir tendre immédiatement la main à tous ceux qui en avaient besoin sans même se rendre compte de la bonté qu'elle renfermait. Elle voulait la voir devenir la femme magnifique et si honorable que Minako avait toujours vu en elle, et dont elle était tombée amoureuse sans s'en apercevoir tout de suite au cours de ces dernières années.

Ses sentiments étaient pourtant son secret le plus gardé. Elle n'osait imaginer ce qui se passerait si son manager, la presse et ses fans apprenaient qu'elle s'intéressait ainsi à une autre fille. Seul Artémis semblait l'avoir compris, et pour le moment, Minako souhaitait que ça reste ainsi. Et peut-être que son père s'en doutait aussi, mais il était un cas particulier.

« Alors Reiko semble perturbée par quelque chose depuis quelques temps. »

« Elle dit qu'elle ne dort pas bien. On pense qu'elle a eu une vision, ou un cauchemar. En tout cas depuis elle ne se comporte pas comme d'habitude. Elle ne se chamaille même plus avec Usagi. »

Minako hocha la tête, avala le reste de son café. Si son manager savait qu'elle buvait ça, il s'arracherait les cheveux. Mais depuis qu'elle n'avait plus que des migraines passagères Minako aimait prendre des libertés avec sa santé, et se permettait deux excès : les friandises et le café.

« Elle a mentionné quelque chose ? Est-ce qu'elle surveille plus Usagi que d'habitude ? »

Ami secoua la tête.

« Non, elles se voient à peine en ce moment. Je ne pense pas que ce soit lié à notre statut de Senshi. »

« Et si elle ne veut pas parler, elle ne parlera pas, » remarqua Makoto.

Minako fronça les sourcils.

« Je peux essayer. »

« Tu peux toujours. Tant que vous ne vous entretuez pas. »

« Hé ! On se dispute bien moins qu'avant. »

Ami sourit.

« Et toi ? Comment ça va ? »

« Ca va. Le prochain album est prêt, je suis plutôt occupée avec la promotion. Londres était géniale. J'ai quelques trucs de prévus ces prochaines semaines, mais Shacho et papa veulent que je me concentre sur mes études avant la tournée dans trois mois. »

« Toujours autant de retard ? »

Minako haussa les épaules, détourna les yeux, un peu gênée.

« Environ une année. Je ne passerai jamais mon diplôme en même temps que vous. »

« Ce n'est pas grave. Si tu as besoin d'aide, je t'aiderai. »

Minako sourit à Ami.

« Merci. Mais je pense toujours qu'on devrait bannir l'arithmétique de cette planète. »

« Amen, » souffla Makoto. « Nous sommes trois adhérentes à ce club. Il va falloir qu'on convertisse Rei et Ami. »

« Ne comptez pas sur moi, j'adore ça. »

« Tu es folle. »

« Comment vont Usagi et Luna ? »

« Très bien, » informa Makoto. « Mamoru et Usagi filent le parfait amour, et Luna se plaint de plus en plus d'être abandonnée. »

Minako sourit et posa les yeux sur Artémis.

« Tu entends ça ? Tu pourras sûrement passer beaucoup de temps avec elle. »

« Et je peux savoir pourquoi tu me dis ça avec ce sourire ? »

« Pour rien. »

« Mina ! »

La jeune fille rit et se leva.

« Désolée, les filles. Il faut que je retourne à mon hôtel, ou mon garde du corps et mon manager vont me faire une crise de panique. »

« Ok. A plus tard. »

« A plus. »

La jeune star quitta l'appartement de Makoto pour rejoindre la route. Sa popularité n'avait jamais été aussi grande que depuis que les médias avaient eu vent de la maladie qui l'avait presque tuée et du combat qu'elle avait livré durant toute son enfance et en parallèle à sa carrière. En conséquence, elle travaillait plus, gagnait encore plus d'argent et n'était jamais tranquille quand elle se baladait.

Et dans l'ensemble, elle adorait ça.

« Tu es inquiète, » remarqua Artémis en marchant près de la jeune fille.

« Oui, » admit-elle aisément. « Mais je ne pourrai pas la voir avant demain, au minimum. Tu pourrais… ? »

« J'y vais. Sois prudente sur le chemin. »

« Bien sûr, merci. »


Rei était assise dans un coin de sa chambre. Elle avait dîné avec le prêtre qui dirigeait le temple et l'un de ses assistants qui habitait également à Hikawa, puis s'était excusée pour quitter la table.

Kasaki, le prêtre principal, un ami de son grand-père qui avait repris la direction du temple à sa mort et avait choisi de continuer l'éducation de Rei, avait remarqué son attitude silencieuse des derniers jours, sa fatigue et sa tension. Entre les lignes, il lui avait proposé de manquer les cours le lendemain, qu'il l'excuserait auprès de l'Académie. Rei ne voulait pas vraiment rester dans sa chambre toute la journée, mais l'idée d'éviter ses horribles camarades et les classes l'attirait.

Elle alluma la radio, plus pour combler le silence que pour l'écouter. On passa une chanson d'un groupe en vogue, et puis soudain le morceau fut interrompu pour un flash info.

Ce jour se montre bien triste pour le monde du show-business qui pleure l'enfant de l'une des leurs. Comme vous l'avez sûrement déjà entendu, ce matin a eu lieu dans la plus grande intimité l'enterrement de la fille de la célèbre chanteuse et actrice Minako Aino et de sa compagne non moins connue, Rei Hino. La petite Aiko, âgée d'à peine sept ans, a succombé il y a trois jours à la maladie qui avait failli emporter Minako Aino dans son adolescence. Une tragédie de plus pour le couple le plus célèbre du Japon qui a dû essuyer ces dernières années plusieurs périodes sombres face aux caméras, de la révélation de leur véritable relation par un paparazzi il y a neuf ans à la tentative de meurtre sur Takashi Hino l'année dernière. Minako Aino a dors et déjà annoncé que même si son nouvel album, pour lequel elle n'a fait aucune promotion, sort comme prévu dans deux semaines, la tournée, elle, est totalement annulée comme le sont tous ses engagements à venir. Tout le monde se demande si cette horrible tragédie ne marque pas la fin des carrières des deux philanthropes les plus appréciées du pays, Minako Aino ayant déclaré ne pas savoir si elle reprendrait ses activités musicales et cinématographiques dans le futur et Rei Hino ayant laissé son poste de directrice de la Fondation Soleil à son second pour une période non précisée. Une chose est sûre, tout le Japon partage aujourd'hui leur douleur –

« … Mars ? Rei ? »

La jeune fille sursauta, posa les yeux sur Artémis assis près d'elle, avant de tourner la tête vers la radio. La voix masculine du journaliste avait disparu, une chanson de rock emplissait sa chambre de ses rythmes rapides. Elle éteignit la radio, troublée.

Une autre vision.

« Est-ce que ça va ? Tu es pâle. »

Elle ne bougea pas, mais posa les yeux sur lui et se força à se détendre.

« Ca va, Artémis. Et toi ? Ca fait un moment que nous ne nous sommes pas parlés. »

« Je vais bien. Je vis toujours une vie de star. »

Rei sourit.

« J'ai vu qu'ils ont sorti une gamme de jouets à ton effigie. Je te félicite, même si aucune de ces peluches ne te fait justice. »

« Je te remercie, je les trouve affreuses, mais c'est plutôt flatteur qu'autant de gens veuillent les acheter. Tu sais que ma silhouette est aussi le petit logo de la ligne de vêtements au nom de Minako ? »

« Ca y est, le projet a abouti ? »

« Les premiers modèles seront en vente dans les boutiques dans six mois. Mina est ravie. »

« Je m'en doute, depuis le temps que son manager et elle en parlaient. Qu'est-ce que tu fais ici ? »

Il s'étira, l'observa de ses grands yeux bleus si pénétrants. Il devait passer trop de temps avec Minako, il prenait même ses expressions. Elle soupira.

« Laisse-moi deviner. Vénus et toi avez eu une discussion avec les filles ? Je vais bien, tu pourras dire ça à mon cher leader. »

« Tu sais que ce n'est pas aussi simple, Mars. »

Elle se leva, alla s'asseoir sur son futon.

« Je suis fatiguée, Artémis. »

« Je sais, » dit-il doucement avant de la rejoindre.

« Comment va Minako ? »

« Elle va bien. Elle a développé une dépendance inquiétante au café, ce qui la rend encore plus énergique et encline à faire des blagues, tristement pour moi. »

« Sa carrière ? »

« Tu as noté sa grande célébrité, non ? Elle s'amuse bien. Elle a appris à faire la part des choses et crois-moi, elle n'est pas prête à manquer de quoi que ce soit. »

« … Sa santé ? »

« Rien à signaler. Je t'aurai appelée comme promis dans le cas contraire. Il lui arrive d'avoir des migraines et des vertiges. Ce sera le cas peut-être toute sa vie, et elle a un traitement contre ça. Mais les derniers examens n'ont rien montré de plus grave. Elle ira bien. »

Rei hocha la tête. En un sens, elle le savait. Si elle en croyait ses visions, Minako vivrait, au moins jusqu'à environ trente et un ans. Continuerait à avoir une brillante carrière, à aider les autres sans aucun doute. Et apparemment la relation entre Rei et elle évoluerait bien au-delà de ce que la miko aurait pu imaginer (espérer).

Rei allait-elle réellement vivre en partie sous les feux des projecteurs ainsi ?

Aiko était-elle réellement leur enfant ? Allaient-elles réellement vivre ensemble, tout partager, avoir un bébé ?

Allaient-elles la perdre ?

Etait-ce réel ou Rei devenait-elle folle ?

« Artémis… »

« Hmm ? »

« Est-ce que tu sais si la maladie de Minako a un caractère héréditaire ? »

Il l'observa étrangement.

« Non, je l'ignore. On n'a jamais réellement discuté de ça, tu sais. Pas dans les détails. »

« Je vois. »

« Rei ? Un rapport avec tes ennuis ? »

« Je n'ai pas d'ennui. »

« Si tu avais eu une vision, quelque chose d'important, tu pourrais me le dire. Ou le dire à Luna. Nous sommes là pour ça. »

Rei baissa les yeux, la gorge soudain serrée. En un sens, elle rêvait que cet avenir soit une possibilité, comme n'importe quelle adolescente de dix-huit ans pouvait rêver qu'un de ses espoirs fous pusse se réaliser. Et d'un autre côté, cette douleur poignante, cet horrible vide…

Etait-ce cela de perdre un enfant ?

Mais elle n'était pas mère. Pas encore ! Pourquoi ressentait-elle ce désespoir, cette horrible impression que plus jamais elle n'aurait chaud, que la vie venait de prendre un goût terriblement amer, qu'elle ne pouvait plus que haïr ce monde et tous les dieux de leur atroce ironie et cruauté ?

« Je ne sais pas ce que j'ai vu, » murmura Rei, sa voix tremblante. « Je ne comprends pas. »

« Est-ce que c'était sur la sécurité du monde ? »

« Non. »

« Sur l'avenir ? »

Silence.

« Sur toi ? »

Un autre silence.

« Et sur les filles ? »

« Pas vraiment. »

« … sur Mina ? »

Rei ne lui répondit pas, garda les yeux rivés sur le mur en face d'elle, sentit les larmes de nouveau lui piquer les yeux.

« Rei – »

« C'est sûrement mon imagination. Une vision stupide. Impossible. Je suis juste fatiguée. »

« Je vais partir. Mais je dois te dire une chose avant. Tes dons sont puissants, Rei. Tous vos dons le sont, et ils ne sont pas là pour rien. Si tu sens que c'est important, alors ça l'est certainement. Il y a forcément un moyen pour vérifier si ce n'est qu'un cauchemar ou quelque chose de plus dangereux. Peu importe ce que tu vois. Essaye de dormir. »

Il s'éloigna et avait passé la porte-fenêtre entrouverte quand la voix rauque de la jeune fille atteignit ses oreilles.

« Artémis ? »

« Oui ? »

« Dis-lui que je vais bien. »

« Tu sais qu'elle peut sentir quand on ment. Mais je la rassurerai. Toi tu ferais bien de fermer cette porte, il gèle. Je ne voudrais pas que tu tombes malade. »

Rei hocha la tête avec un petit sourire, et il s'en alla dans la nuit, le cœur lourd.


« Tu es décidée à toutes nous éviter ? Comme c'est grognon de ta part, Mars Reiko. »

« Minako Aino, décidée à me faire grâce de sa divine présence, un honneur, » rétorqua Rei sans lever les yeux vers elle.

Elle resta assise sur le banc sous un chêne dans le parc d'Hikawa, emmitouflée dans son manteau, bien mécontente d'avoir à faire à la dernière personne qu'elle souhaitait voir en ce moment.

Etre proche de Minako après un mois d'absence aurait dû être une excellente nouvelle, mais sa présence ne faisait que mettre Rei mal à l'aise à cause de ce qu'elle savait et ne contribuait qu'à accentuer la douleur dans son cœur.

Minako lui sourit et s'assit près d'elle, retirant son bonnet.

« Les filles étaient vexées de ton absence aux révisions de cette après-midi. »

« Et tu as profité de mon absence pour éviter de travailler. »

« Tu me connais trop bien, » s'amusa Minako. « Donne moi un synthé ou une guitare quand tu veux, mais des équations et des dates, non merci. »

« Je me suis déjà excusée pour mon absence. J'ai laissé un message à Ami, je suis certaine qu'elle l'a passé à tout le monde. »

« Exact. On a toujours pu compter sur Mercure. »

« Ne me dis pas que tu es toujours coincée dans le passé après trois ans ? »

« Je te rassure, bien moins qu'avant. J'ai enterré les souvenirs de Vénus loin dans mon inconscient. Ma… hum, disparition, m'a aidée à ça. »

Rei l'observa du coin de l'œil, nota comme son expression s'était fermée soudainement. Minako pouvait paraître si énergique, lumineuse et incontrôlable un instant, et si mâture, fermée et distante celui d'après… Du point de vue de Rei, ça n'enlevait rien à sa force, au contraire. Elle appréciait ces nuances étranges dans son caractère, appréciait cette fragilité que Minako ne savait pas vraiment lui cacher.

« J'ai entendu dire que la sortie du film dans lequel tu joues et ton concert de charité ont été triomphaux ? »

Minako lui sourit.

« J'ai toujours su que tu suivais ma carrière de près, Reiko. »

« Ne prends pas tes désirs pour des réalités, c'est juste que tout le monde en parle. Comment tu le vis ? »

« Quoi ? »

« Ta si large popularité. Je sais que tu ne te déplaces plus seule. »

Minako l'observa étrangement un instant, une trace de surprise et de quelque chose de plus chaleureux dans ses yeux.

« Ca dépend, » avoua t-elle doucement. « Des fois c'est grisant. D'autres fois, étouffant. Même mon manager me tape sur les nerfs parfois. J'adore ce que je fais. C'est l'attention des paparazzis et des magazines people qui est dure. »

« J'ai cru comprendre que tu es très habile à les éviter et à détourner leurs questions, et qu'ils t'adorent quand même. »

« Maintenant tu ne peux pas dire que tu ne suis rien de ma carrière, » sourit Minako.

Rei leva les yeux au ciel.

« Je n'ai pas dit que je ne suivais rien, j'ai dit que je ne la suivais pas de près. »

Le sourire de Minako s'agrandit, ses yeux brillaient d'une joie presque enfantine. Elle avait l'air ravie, et Rei se sentit soudain mieux à l'idée qu'elle était à l'origine d'une telle expression innocente sur ce doux visage.

« Les journalistes veulent sans arrêt me mettre en couple en ce moment, » remarqua la star, amusée de cette situation. « Tu as entendu les rumeurs sur Hayao Kumiko et moi ? »

« L'acteur qu'Usagi trouve irrésistible au malheur de Mamoru ? J'en ai entendu parler. »

« Il paraîtrait qu'il m'a laissée tomber cette semaine, photo à l'appui. En fait on se disputait quant à une interview. »

« J'ai vu la photo. Il a vraiment l'air de te regarder très intensément. »

« Oh, ça c'est sûr. Je crois qu'il a dû être très contrarié en revenant à Tokyo pour découvrir que les rumeurs sur notre couple étaient déjà terminées. Un jour ils vont me marier et je ne serai même pas invitée ! »

« Il ne te plait pas ? »

Minako posa un regard étonné sur elle, avant de grimacer.

« Il est arrogant, imbu de lui-même, adore sa célébrité et en profite pour traiter les gens comme ses domestiques. Et je ne te parle même pas de ce que mon empathie capte quand je suis près de lui, et ce même si j'en baisse l'intensité à son minimum. »

« A ce point ? »

« Pire. J'ai pourtant l'habitude, je ne suis pas innocente, mais bon sang ce type est écoeurant. Et l'idée qu'il me touche me donne envie de vomir. » Soudain, un sourire espiègle chassa son expression dégoûtée. « Mais ce n'est rien à côté de la manière dont Artémis réagit à cette même idée. Qu'il peut être papa poule, celui-là ! »

« Il est plutôt attirant, ce type, » remarqua Rei objectivement, même si le physique d'un jeune acteur n'était en rien quelque chose qui l'intéressait.

« Pas mon style. Et je ne te croyais pas de celles qui se basent uniquement sur l'apparence. »

Rei, malgré elle, se trouva soudain amusée. Si sa vision était exacte, elle savait bien pourquoi Minako ne trouvait pas l'acteur attirant, au-delà de sa personnalité odieuse. C'était assez plaisant d'avoir une information d'avance sur Vénus pour une fois, même si elle la mettait dans une situation aussi gênante - bien qu'au fil des semaines Rei s'était faite à l'idée.

Minako se tourna vers elle, haussa un sourcil.

« Pourquoi tu me regardes comme ça ? » demanda t-elle curieusement.

Elle avait passé une partie de ses cheveux dans une barrette argentée, mais une mèche bouclée s'en était échappée pour venir caresser son visage. Pas étonnant que Minako ait autant de fans outre sa musique, sa personnalité publique lumineuse, son célèbre philanthropisme et son professionnalisme précoce, elle était vraiment magnifique.

Brusquement, durant une seconde éclair, Minako fut remplacée par l'image d'une jeune femme aux grands yeux bleus cristallins, aux longs cheveux couleur du soleil et au corps aussi svelte, gracieux qu'athlétique. Elle était vêtue d'une robe fine et délicate dans les tons orange et jaune pâles, des finitions d'or agrémentaient le tissu précieux, un fin diadème d'or ornait son front et emprisonnait une fine ambre pure. Son expression était à la fois très douce et très mélancolique, et les ombres cachées dans son regard inhumainement clair tiraillèrent l'âme de Rei et lui serra le cœur.

Un battement de cil, et Minako avait repris sa place.

Qu'est-ce que… ? Vénus ?

Rei dut lutter pour se reprendre, et aussi pour arrêter d'admirer la fille près d'elle, pour s'empêcher de céder à ses envies d'avoir un quelconque contact physique avec elle.

« Je me demandais juste quel pourrait être ton type, » se força t-elle à dire. « Tu dois être difficile, étant donné que tu fréquentes tous les garçons et jeunes hommes les plus beaux et célèbres du pays et que tu es, à ma connaissance, sortie avec aucun d'entre eux depuis que je te connais, ce qui fait quand même plus de trois ans. »

Les yeux de Minako brillèrent, elle était sans doute surprise de ce sujet et de sa remarque.

« Je croyais que ce genre de choses t'intéressait guère, Mars. »

« En général, oui, mais pas quand ça concerne mes amies. »

« C'est gentil à toi de t'inquiéter pour ma vie amoureuse, mais je suis une fille plutôt occupée, trop pour me complaire dans ce genre d'histoires trop vite médiatisées. »

« Tu n'as pas répondu à ma question. »

« Je ne suis pas difficile, » répondit Minako en tournant de nouveau son attention face à elles, vers le bâtiment principal du temple. « Je sais ce que je veux, c'est différent. »

Rei haussa un sourcil, à la fois intriguée et mal à l'aise. Minako avait l'air calme, mais quelque chose dans son aura semblait témoigner de sa tension. Elle décida de ne rien dire, se demanda si Minako pouvait réellement éprouver des sentiments pour elle. C'était un concept un peu étrange malgré ce qu'elle savait. Après tout Minako Aino était l'une des stars les plus connues du pays malgré ses dix-huit ans, et Rei était celle qui avait été incapable de la reconnaître la première fois qu'elles s'étaient rencontrées. Mais il était aussi vrai que malgré les confrontations passées elles se comprenaient et se complétaient, et qu'elles passaient énormément de temps ensemble ces trois dernières années, bien souvent à ne rien faire de particulier. Minako était devenue sa meilleure amie si rapidement que Rei n'avait même pas remarqué à quel point l'idole s'était immiscée dans sa vie et dans son cœur avant qu'il ne soit impossible de l'en retirer, ou de le souhaiter.

« Pourquoi es-tu si confuse ? » demanda soudain la chanteuse.

Rei sursauta, en proie à une soudaine crainte.

« Tu as promis de ne jamais me lire ! »

« Je ne l'ai pas fait ! » se défendit Minako. « Tu projettes tes émotions, et je ne peux pas étouffer totalement mon empathie, je te l'ai déjà expliqué. Je suis désolée. »

« Non, c'est moi. »

« Alors, pourquoi tu es si confuse ? Tu sais, ce n'est pas la seule chose que je capte, pour être honnête, » dit doucement Minako. Rei resta silencieuse. « Pourquoi es-tu si troublée ? »

Comment lui dire ? Si jamais elle se trompait, si ce n'était qu'un rêve, qu'une méditation qui avait mal tourné ou qui était totalement abstraite ? Elle ne pouvait pas prendre ce risque.

Les paroles d'Artémis lui revinrent en mémoire. Elle devait vérifier si c'était réellement une vision possible avant toute autre chose. Mais comment ?

« Je peux te demander quelque chose ? » demanda t-elle doucement sans poser les yeux sur elle, tendue.

Minako suivit son humeur.

« Oui ? »

« Tu comptes avoir des enfants ? »

Rei n'eut pas à être empathique pour sentir son choc.

« P…pourquoi tu me demandes ça ? »

« Tu n'es pas obligée de répondre. »

« Je… je ne sais pas. Je savais depuis longtemps que je ne grandirai sûrement pas, alors pour être honnête, tous mes rêves et mes projets avaient une limite de temps bien trop basse pour ce genre de pensées. Les gens… ont du mal à comprendre. Quand on sait qu'on va mourir, quand on a un compte à rebours au-dessus de la tête, on pense différemment, autrement. Je crois qu'en un sens, je n'ai toujours pas appris à penser à long terme. Des enfants… J'ai jamais vraiment eu une vie familiale normale, tu vois. C'est compliqué. Je n'ai pas eu une enfance normale, d'abord à cause de la maladie, et ensuite je suis devenue célèbre… et je ne te parle même pas de l'arrivée d'Artémis, de Sailor V et de Vénus ! Je ne sais pas si je saurais être une mère. Et puis j'ai ma carrière, et faire venir un enfant au milieu de tout ça… Honnêtement, j'en sais rien. Ce n'est pas vraiment dans mes projets actuels, ni dans mes rêves. Sans compter que si j'ai bien compris mes cours de biologie, il faut être deux pour faire ça. »

Rei sourit, légèrement troublée par la soudaine réalisation que Minako et elle étaient bien plus semblables que ce qu'elle aurait pensé. Elles avaient les mêmes doutes, les mêmes peurs.

« Et l'adoption ? »

Minako haussa un sourcil.

« Je ne crois pas qu'étant donné le caractère spécial de nos vies il soit judicieux d'y intégrer un enfant qui n'a rien demandé et qui n'a aucun lien avec nous. Quitte à avoir un enfant, je voudrais qu'il soit de moi, même si comme je te l'ai dit, ce n'est pas dans mes projets. Des raisons à toutes ces questions ? »

Minako n'avait pas une fois évoqué sa maladie. Si elle était héréditaire, elle devait forcément y penser, non ? Si elle le savait, et si Rei et elle avaient réellement décidé de bâtir une famille ensemble dans cet avenir qu'elle avait vu, alors pourquoi Rei n'avait-elle pas été celle à porter le bébé ? Après tout, l'un des avantages d'être deux femmes dans une relation, c'était ce choix impossible à faire pour les couples conventionnels !

« Reiko ? Pourquoi ? » répéta doucement Minako, étrangement tendue.

« Je ne sais pas, » murmura t-elle.

« … Je le saurais si tu étais enceinte, n'est-ce pas ? »

Rei s'étrangla, puis rougit.

« Minako ! »

« Ben quoi ? Tu es vraiment bizarre aujourd'hui, je te signale. Alors c'est non ? »

« Bien sûr que non ! »

La chanteuse eut réellement l'air soulagée.

« Tant mieux, j'ai été inquiète l'espace d'un instant. »

« Hé ! Non mais ça va pas ?! Artémis a raison, il faut que tu arrêtes la caféine ! Tu me crois stupide à ce point ! »

Minako gloussa.

« Non, non, désolée. Mais franchement, Reiko, tes questions étaient bizarres, et puisque j'ai promis de ne pas te lire… »

« Tu peux sentir quand les femmes sont enceintes ? » demanda Rei curieusement.

Minako haussa les épaules.

« Parfois. Seulement quand la grossesse est assez avancée et que la lumière du bébé se distingue de celle de sa mère. »

« Enceinte, » maugréa Rei. « Vraiment ! »

« C'est vrai que c'était stupide, » s'amusa Minako. « Et puis tu me l'aurais dit, hein ? »

Y avait-il de la crainte dans son ton ? Une sorte de… peur à l'idée qu'elle soit enceinte ?

Ou peut-être… à l'idée que Rei ait une relation ?

A la pensée que Minako puisse se montrer jalouse et anxieuse en songeant qu'elle pouvait avoir un petit ami (ce qui était idiot, puisqu'au moins Ami et Makoto savaient qu'elle ne s'intéressait pas aux hommes, elle aurait pensé que Minako avait elle aussi compris), Rei sentit son ventre se serrer agréablement et une douce chaleur l'envahit.

Elle se tourna vers Minako qui attendait sa réponse et sourit.

« Si jamais je fais ce genre de bêtises, tu seras la première prévenue. Rassurée ? »

Un peu gênée, Minako hocha la tête et détourna le regard. Elle balançait doucement ses pieds sous le banc comme un petit enfant l'aurait fait, et Rei sourit, amusée et attendrie.

Il commençait à pleuvoir. Toutes les deux se levèrent.

« Il va falloir que je rentre, mon chauffeur doit déjà m'attendre. »

« Ok. »

« On se voit demain ? »

« Tu peux passer en fin d'après-midi. »

« Ok, Mars Reiko ! »

Minako lui fit un clin d'œil et commença à partir. Rei l'observa un instant.

« Mina ? »

Son amie se retourna, surprise, un peu incrédule, une lueur d'espoir dans le regard.

« C'est la première fois que tu m'appelles comme ça, » remarqua t-elle doucement.

Rei rougit légèrement, le diminutif affectueux et familier ayant passé ses lèvres sans qu'elle ne s'en rende compte.

« Désolée. »

Minako lui sourit, et joie et bonheur brillaient sur son visage.

« Non, non ! Tu peux, j'aime bien. Artémis m'appelle comme ça parfois, quand il n'est pas fâché, » rit-elle. Sa voix s'adoucit. « Mes parents m'appelaient comme ça, » ajouta t-elle, presque pour elle. « Pourquoi tu m'as rappelée ? »

« … Je pense juste que tu ferais une maman extraordinaire. »

Le sourire de l'idole se fit plus doux, son expression montra l'espace d'un instant toutes ses émotions. Elle se reprit, hocha la tête.

« Je ne suis pas la seule, Rei. »

Puis elle s'en alla. Rei resta un instant sous la pluie, se demandant comment elle pouvait se sentir à la fois si heureuse et si triste.