III.
Rei se réveilla en sursaut quand Phobos croassa bruyamment devant sa porte fenêtre.
Confuse, le cœur battant, la jeune fille se redressa lentement, désorientée. Le jour se levait doucement, et elle gémit en se rendant compte qu'elle s'était endormie sur ses notes de math. La veille, face à sa fatigue, le prêtre l'avait dispensée de corvée, alors Rei s'était mise au travail tout de suite. L'ennui, c'était que le pressentiment qu'elle avait ressenti ne s'était pas du tout évaporé, au contraire.
Elle avait dû tomber de sommeil assez rapidement, parce qu'elle était certaine de ne pas avoir révisé la moitié de ce qu'elle aurait dû.
« Génial, » murmura t-elle, au bord des larmes.
Elle ne pouvait pas se permettre d'avoir une mauvaise note dans ce cours, et elle ne pouvait pas non plus…
Soudain, les images de son rêve atroce lui revinrent en mémoire, des images rapides, floues, abstraites, liées à des émotions terribles. Haine, peur, douleur. Mort.
Il y avait eu une fille. Un peu plus âgée qu'elle. On l'avait poursuivie, dans un endroit chaud, accueillant…
« Chez elle, » murmura Rei avec effroi, comprenant instinctivement les flashs pour le moins obscurs.
Il y avait eu… un couteau… Et du sang…
« Oh, Kami. »
Elle se leva rapidement, se frotta les yeux et fit glisser la porte de sa chambre avant de traverser rapidement la pièce lui étant adjacente. Ce n'était pas la première fois qu'elle voyait ce genre de choses, mais c'était la première fois en dehors d'une méditation devant le feu sacré.
Ce qui l'inquiétait, c'était que sa dernière vision de nature criminelle, un homme renversé volontairement par une voiture, avait été véridique. Elle avait eu douze ans, et son grand-père avait passé un coup de fil à la police pour leur communiquer le signalement du conducteur que Rei avait vu. Le policier sur l'affaire avait tenu à passer, et il n'avait pas cru un mot de leur histoire, jusqu'à ce que les affirmations de Rei le guident jusqu'au meurtrier.
Mais cette fois…
Elle devait méditer.
Et elle passait son examen d'arithmétique dans deux heures !
« Rei ? »
Elle sursauta, et se tourna vers la table du salon où le vieux prêtre Kasaki, successeur du grand-père de Rei depuis son décès et aussi l'homme qui l'avait élevée à sa suite, prenait son premier thé de la matinée.
« Est-ce que ça va, mon enfant ? »
« Oui, Sensei. Je… j'ai mal dormi. »
« Tu ne t'es pas réveillée avant ce matin ? Je t'ai trouvée endormie hier soir quand je suis venue te chercher pour le dîner. Je n'ai pas osé te réveiller. »
« Oh. Je suis désolée. »
« Non, ne le sois pas. Viens donc t'asseoir avec moi. »
« Mais je… » Elle souffla doucement et alla s'asseoir en tailleur de l'autre côté de la table. Elle prit la tasse de thé et s'aperçut qu'elle tremblait. « Je dois avoir faim. »
« Tu es très agitée ces dernières semaines. »
« Des méditations sombres. »
« Le feu ne nous montre que ce que nous sommes capable de voir. »
« Avec notre perception ? »
« Avec notre cœur. »
« Je ne comprends pas. »
« L'esprit des humains ne brille que grâce à leur âme et à leur cœur, Rei. Notre esprit est capable de percevoir ce que les autres ne peuvent imaginer, et lorsque nous faisons appel aux Kami et aux flammes, nous faisons appel à notre esprit en priorité, ce qui ne veut pas dire que notre âme et notre cœur sont en veille. Ton esprit et ton cœur, Rei, sont exceptionnels, même parmi les plus doués d'entre nous. Ton grand-père l'avait tout de suite vu, c'est pour ça qu'il a tenu à te former très jeune, à t'apprendre à contrôler et nourrir tes dons. J'ignore ce que tu peux percevoir ou non, mais je sais que ton cœur et ton âme ne seront jamais esclaves de ton esprit. »
« Je suis désolée, mais je ne comprends toujours pas. »
Il lui sourit avec douceur.
« Il nous est arrivé à tous de voir des choses horribles dans les flammes, de ressentir des choses atroces. Parfois elles sont claires, d'autres fois floues, d'autres fois contournées. Parce que nous ne sommes pas des machines, et parce que nous avons tous un système de protection. »
« Notre cœur ? »
« Ce qui nous définit, » confirma t-il. « Et ce qui nous protège. Notre esprit ne fait que percevoir, transmettre et analyser les choses que les Kami nous envoient, peu importe les informations ou leur nature, l'esprit accepte tout. Un humain ne peut pas tout supporter, le cœur est une barrière. »
« Si une vision se montre trop dure ou atroce, il nous la fait oublier ? »
« Ou il la brouille, ou la transforme, le temps de nous habituer doucement à l'idée, jusqu'à ce qu'on comprenne de nous même ou qu'on soit prêt. »
« Je vois. Est-ce que… est-ce que beaucoup de prêtres ou de miko ont été connus pour avoir des visions… en dehors des méditations ? »
« Des impressions, des flashs, mais c'était très rare. Tu penses avoir eu une vision en dehors de l'état de méditation ? »
« J'ai des… flashs, quand je suis éveillée. Des prémonitions. »
« Ta précognition est très impressionnante, l'a toujours été, Rei. Mais tu es un cas spécial. »
« Est-ce possible d'avoir des rêves qui sont des visions ? »
« Tu en as déjà eu. Je crois que tu en es capable, oui. As-tu vu quelque chose ? »
« Je fais beaucoup de cauchemars ces temps-ci, vous savez. Beaucoup de cauchemars qui… me laissent avec un arrière goût puissant. Mais cette nuit, j'en ai fait un… »
« Tu peux me le raconter. »
« Une fille un peu plus vieille que moi rentrait chez elle, elle a été suivie, et elle était blessée… Je crois qu'on la tuait. »
« Une connaissance ? »
« Non. »
« Pourquoi penses-tu à une vision ? »
« Quand je me souviens de mes rêves, ils sont nets et bizarres, mais… ils ne me laissent pas des flashs et des émotions aussi fortes. Et ces images là sont… spéciales, il faut les interpréter, comme une vision. »
« Hmm. Peut-être en était-ce une. Mais tu ne peux le savoir, Rei. »
« Et si cette fille était en danger ? J'ai eu un pressentiment puissant hier, avant de m'endormir. »
« Si c'est le cas… »
« Je sais, » répondit Rei, la gorge serrée. « Je ne vois pas le futur éloigné, juste le présent et le futur proche. »
Le prêtre se leva et lui offrit un petit sourire.
« Tu devrais aller te rafraîchir, je vais te préparer un petit déjeuner. »
« Merci. Oh, le courrier est arrivé. »
Elle se leva et fit glisser la porte fenêtre pour aller rencontrer le facteur qui lui tendit les enveloppes en la saluant. Elle posa le tout sur la table et se frotta la nuque.
« Je vais petit déjeuner avant de prendre ma douche. »
« Comme tu veux. »
Rei sortit certaines choses du placard avant de retourner à la table. Elle remarqua l'expression figée de son maître et ami alors qu'il lisait le journal du matin.
« Un problème ? »
Il posa les yeux sur elle avec une infinie tristesse et posa le quotidien devant elle. Le gros titre s'étalait face elle, noir et clair.
Une fille de dix-neuf ans tuée par trois coups de couteau à son domicile hier soir
Rei parcourut l'article, le cœur serré, les mains tremblantes. Tout correspondait. Apparemment, c'était le second meurtre de ce type ce mois-ci.
« Je… Pourquoi ? » souffla t-elle, la voix tremblante.
« Peut-être que les Kami ont songé que tu pouvais aider des gens. »
« Elle est morte. »
« Mais le tueur court toujours, Rei, » répondit-il avec une voix prudente et douce, toujours sage.
Rei secoua la tête.
« J'ai des tas de choses en tête en ce moment, j'ai un examen de math tout à l'heure, un devoir à rendre demain, et je… »
« Tu n'as pas vu ça par hasard. »
« Je vois des tas de choses, tout le temps, je ne fais rien la plupart du temps, je ne vais pas aider tous les gens que je vois, je… C'est vous et grand-père qui m'avez appris à ignorer la plupart d'entre elles, à ne pas chercher à les interpréter, à ne pas me sentir coupable pour tout ce qui arrivait et que je voyais pendant ou avant que ça arrive. »
« Et ce principe tient toujours, tu n'es pas responsable pour cette jeune fille, tu ne pouvais rien faire. »
« Et je ne peux rien faire maintenant. »
« Il recommencera. »
« Je ne l'ai pas vu. »
« Mais tu l'as perçu. »
« Personne ne m'écoutera. »
Le prêtre se leva de nouveau.
« Je vais appeler ton école. Tu as besoin de repos. Et j'appellerai ton père aussi. »
Rei ne put que hocher la tête.
« Je… n'ai plus très faim. Je vais prendre une douche. »
Elle s'inclina et rejoignit rapidement la salle de bains. Ce ne fut qu'une fois sous le jet brûlant qu'elle s'assit, recroquevillée dans la cabine, et qu'elle s'autorisa à pleurer, assaillie par toutes les horreurs qui lui apparaissaient plus clairement, les émotions terribles, la violence, la haine, le sang.
Où était son cœur, quand elle avait besoin d'être protégée ?
« … et ensuite bien sûr Usa a hurlé, Mamoru ne savait plus où se mettre, le pauvre, » termina Makoto avec un petit rire, deux jours plus tard.
Rei hocha la tête avec un petit sourire. Elle était retournée en cours aujourd'hui, après avoir donné le peu de renseignements qu'elle avait à l'inspecteur sur l'affaire du tueur en série. Son père avait été avec elle et avait fait jouer de ses relations pour que personne à part le policier en question, un croyant, sache d'où venaient les informations.
Pour le peu que ça avait servi, songea Rei sombrement.
Les deux filles commencèrent à monter les marches menant au temple.
« Et toi, ça va mieux ? Tu as eu Ami ? Elle a essayé de te joindre plusieurs fois. Elle a l'air très soucieuse depuis la semaine dernière. »
Ca, c'était sans doute sa faute, pensa Rei.
« Oui, je l'ai eue. Comment vont les cours ? »
« Oh, toujours pareil. Et toi ? »
« Pareil. Un peu la folie en ce moment. J'ai l'impression de fonctionner au ralenti. »
« C'est peut-être parce que tu ne viens plus réviser avec nous. Tu comptes t'isoler longtemps ? »
« Je ne m'isole pas, » soupira Rei, qui avait la forte impression de passer son temps à se justifier. « J'ai trop de choses à l'esprit pour le moment. »
« Tu veux en parler ? »
« Non. Merci. »
« Ok… »
Rei s'arrêta au milieu de la dernière volée de marche. Elle n'en pouvait plus, son cœur battait trop vite, et elle était essoufflée.
Makoto sourit.
« Eh ben, Hino, tu manques d'exercice ces derniers temps ? »
« Apparemment, » grimaça Rei, essayant de reprendre son souffle. « Ca doit être le stress des dernières semaines. En ce moment rien ne semble facile. »
Elle se remit en route. Lentement. Arrivée en haut, elle s'aperçut que ses jambes tremblaient, mais elle n'en fit pas cas. Makoto ne le lui laisserait jamais oublier.
Elle observa un instant des enfants jouer, aperçut une fillette aux cheveux noirs être poursuivie par une autre miko. La petite riait aux éclats, mais Rei ne la vit que quelques secondes. L'image d'une pierre tombale blanche sous la pluie se superposa à la réalité.
« On reste dans les jardins ? Il fait pas très froid aujourd'hui. »
« Non, je préfère rentrer, » répondit Rei lentement.
« Tu en as parlé à Minako ? »
Rei soupira et se redressa, le téléphone coincé entre son épaule et sa joue.
« Non. »
« Tu devrais. Rei, elle est vraiment inquiète, tu sais. Enfin, elle ne le dit pas comme ça bien sûr, mais c'est évident. C'est limite si elle ne nous appelle pas tous les jours, toutes les trois. »
« Si elle veut de mes nouvelles, Ami, elle devrait m'appeler elle-même. »
« Elle ne le fait pas ? »
« De temps en temps. »
« Mais tu ne lui dis rien. »
« Je n'ai rien à lui dire. »
« On la voit souvent, elle passe au Crown quand on y est, quand elle a un trou dans son emploi du temps. Je crois qu'elle se fait vraiment du soucis pour toi. Elle essaye de ne pas trop nous poser de question, mais elle ne le cache pas aussi bien qu'elle le croit. »
« Je lui parlerai, » soupira Rei, commençant à se sentir coupable d'ainsi préoccuper son leader.
« Et tu lui diras ? »
« On en a déjà parlé, Ami. Je ne sais pas ce que cette vision signifie, et tant que je ne le saurai pas, je ne peux lui en parler. Ca ne servirait à rien qu'on soit plus à y penser. »
Il y eut un silence, puis Ami soupira à son tour.
« Autrement, quoi de neuf ? » demanda t-elle.
Rei jeta un coup d'œil aux extraits de journaux étalés devant elle sur son futon. Ceux sur les deux meurtres.
« Oh… Pas grand-chose. J'ai des visions… importantes, en ce moment. Je me concentre là-dessus. »
« Des visions importantes ? »
« Hmm. Essentielles, » murmura t-elle.
« Est-ce que ça va ? »
« Non, mais je gère. Ça passera. »
« Je vais devoir raccrocher. S'il te plait, donne-nous des nouvelles et viens nous voir, ok ? »
« Oui, je ferai ce que je pourrai. Bye. »
Elle raccrocha et soupira, avant de se recentrer sur les articles et les dessins qu'elle avait faits de ses visions.
Tout cela n'avait aucun sens.
Yuki Muromata. 24 ans. Tuée de trois coups de couteau devant l'appartement de son fiancé.
Aiko Honto. 19 ans. Tuée de trois coups de couteau chez ses parents.
Pas de point commun. Une étudiante, une serveuse. Deux quartiers différents, fréquentations différentes, d'après ce qu'avait dit l'inspecteur.
Et maintenant il la prenait pour une sorte de médium.
Il s'attendait à quoi ? A ce qu'elle regarde une bougie et qu'elle lui donne un nom et une adresse ? A ce qu'elle rêve de la prochaine victime et qu'elle le prévienne à l'avance ?
Elle se laissa tomber sur le dos.
Donnez-lui des Youmas et des fins du monde, mais des monstres humains ? Jamais.
La cruauté humaine était écoeurante, et franchement, Rei avait trop de soucis pour arriver à se centrer, et ce malgré toutes ses qualités de concentration et son entraînement.
Les sentiments associés à sa vision sur la tombe portant le nom de l'enfant hypothétique de Minako et d'elle l'assaillaient toujours, et tout cela couplé avec son épuisement… elle avait sans arrêt l'impression d'être sur le point d'éclater en sanglots, et c'était vraiment frustrant.
Heureusement, c'était le week-end.
C'était au moins une chose de positive dans cette vie de dingue.
Elle alluma quelques bougies en voyant que la nuit était tombée et frissonna un peu. La température baissait, alors elle rejoignit le placard pour prendre une veste, l'enfila et sentit au moment de se tourner une présence derrière elle. Elle sursauta et se retourna vivement, seulement pour trouver Minako face à elle.
« Co…comment tu es entrée ? » Minako fit un geste négligent vers la porte fenêtre, refermée. « Je l'ai verrouillée. »
« Elle l'était, » confirma Minako nonchalamment.
« Tu as forcé ma serrure ? »
« Un des talent que j'ai acquis quand j'étais Sailor V. »
« Tu aurais pu frapper ! »
« Ca n'aurait pas été aussi drôle. Comment ça va ? »
« Bien, à part mon cœur battant la chamade. Et toi ? »
« Bien… »
Les yeux de Rei brillèrent quand elle vit ce que Minako observait ainsi.
« Qu'est-ce que c'est que tout ça ? » demanda l'idole d'une voix posée, étrange.
« Rien, » répondit rapidement Rei en la rejoignant et en rassemblant les feuilles.
Elle les rangea dans une pochette précipitamment avant que Minako ne puisse lire ou voir davantage les articles et dessins.
« Qu'est-ce que c'est, Rei ? » demanda Minako d'une voix grave.
« Un truc sur lequel je travaille, » répondit-elle à contre cœur.
« Un truc sur lequel tu travailles ? » Les yeux de Minako montraient autant d'incrédulité que son ton. « Vous avez des drôles de cours à l'Académie. »
« Ce n'est pas pour l'Académie. Laisse tomber. »
« Pas question. Cette fille, j'en ai entendu parler aux infos. Pourquoi tu t'intéresses à ce point à cette affaire ? »
« C'est rien. »
« Mars ! » s'indigna Minako.
Il y avait une étincelle de tristesse dans ses yeux miel, et Rei comprit qu'elle la blessait en la gardant à distance. Ce n'était aucunement ce qu'elle voulait. Elle souhaitait… la protéger. Elle savait pourtant que Minako avait affronté plus de choses horribles qu'elle dans sa vie, et elle était Vénus, pouvoirs ou non, son leader. Sa meilleure amie.
Et si les rôles avaient été inversés…
« J'ai eu des visions. Sur le dernier meurtre. Et… une chose en entraînant une autre, il se peut que j'en aie d'autres. Du coup, je suis devenue une source non officielle et anonyme pour la police chargée de l'affaire. »
Minako posa son sac, laissa passer un choc évident.
« Tu aides la police sur une affaire ? »
« Techniquement, non. J'appellerai si je vois quelque chose, c'est tout. Et ce ne serait pas la première fois que j'aide ou j'informe, la police ou d'autres, d'ailleurs. »
« Tu… as des visions sur ces meurtres ? »
La voix de Minako était trop fragile. Rei n'aimait pas beaucoup ça.
« Tu croyais que j'avais seulement des visions sur des Youmas et des arcs-en-ciel ? »
L'idole secoua la tête.
« Ca va ? »
« Si quelqu'un me pose encore cette question, je jure que je vais exploser. »
« Désolée, c'est juste que… C'est à cause de ça que tu es fatiguée ces dernières semaines ? »
« Non. Enfin, si, ces derniers jours. Je te l'ai dit, j'ai beaucoup de choses à l'esprit. Que fais-tu là à cette heure-ci ? Et où est Artémis ? Ca fait trois fois que je te vois sans lui, ça devient inquiétant. »
« On n'est pas attachés, » sourit Minako.
« Vous auriez pu nous tromper ! »
« Il voit souvent Luna ces temps-ci. Je crois que ce séjour sur la Terre en nos compagnies a changé pour le meilleur les sentiments qu'ils ont l'un pour l'autre, ça, ou être les deux seuls représentants de leur race enfermés dans des peluches et perdus sur notre planète les a rapprochés. »
Rei eut un petit rire et s'assit sur son futon, invitant son amie à faire de même.
« Ok, jusqu'à la moitié tu étais totalement la romantique Vénus, et ensuite, c'est devenu légèrement trop cynique… »
« Quoi, c'est toi qui a fait tant d'effort pour que Minako Aino cohabite avec Vénus et même prenne le pas sur elle ! »
« Je devais être folle en ce temps-là, » grimaça Rei. « Comment a été le reste de ta semaine ? »
« Oh, super. Des interviews et j'ai tourné une pub. Et j'ai participé à une séance photo aussi. »
Rei s'allongea sur le dos, et Minako se rapprocha d'elle, se couchant tout près d'elle. La miko retint un instant sa respiration avant de se détendre. Elle était trop éreintée pour être anxieuse, de toute façon.
« Reiko ? »
« Hmm ? »
A la lueur des bougies, dans le silence, tout semblait si réel…
« Tu me le dirais, si tu avais des problèmes ? »
« De quel genre ? »
« Je ne sais pas. »
« Je ne peux pas te répondre comme ça, Minako, » soupira Rei. « Et toi ? »
« … Je vois. »
« Est-ce qu'on pourrait éviter de parler des mes visions, ou de tout le reste et juste… parler ? »
Il y eut un temps de silence, et puis soudain, Minako se redressa rapidement.
« Ok ! » fit-elle d'un ton enjoué. Elle attrapa son sac, farfouilla dedans et brandit une de ses mascottes de la taille de son avant bras devant Rei. « Tiens ! »
A contre cœur et plutôt prudemment, Rei le prit. C'était un Nako Nako en peluche, sans chapeau, habillé d'une veste blanche brillante agrémenté de figures d'un apaisant orange, sans chaussure. Sur le dos de la veste, le symbole de Vénus brillait d'un doré chaleureux. Rei aperçut le petit symbole rouge de Mars sur le côté gauche du vêtement blanc, devant.
« Pourquoi tu me donnes ça ? »
« Ne grimace pas, et ne le regarde pas comme ça, il ne va pas te manger. Il est pour toi. Edition spéciale. »
« Il est plutôt sobre comparé à tous les autres modèles, non ? Et pourquoi a-t-il nos signes sur lui ? »
« Parce que. »
« Il n'est pas plus rond ? »
Minako sourit avec plaisir en se couchant près d'elle de nouveau.
« Si ! C'est moi qui l'ai dessiné. C'est un bébé Nako. Attends. » Elle le lui prit, effleurant les doigts de Rei au passage, et enfila quelque chose sur le Nako. « Tada ! »
Rei le reprit.
« Une couche ? »
« La veste s'enlève aussi. Il est doux, mignon et adorable. Facile à laver et adapté aux plus petits. Créé spécialement pour les jeunes enfants. Il sortira bientôt, il a été validé. »
« J'ai l'air d'un bébé ? »
« Parfois. Avoue qu'il est mignon ! »
« Comparé à Nako Nako… oui. »
« Tu l'as trouvé mignon dès le départ, tu n'aurais pas remarqué qu'il était plus rond sinon. Et il est tout doux ! Oh, j'ai signé l'intérieur de la veste, alors ne le perd pas, non seulement c'est le prototype mais en plus il vaudrait cher grâce à mon autographe. »
Rei devait avouer que la peluche était mignonne en elle-même. Elle la posa sur son ventre, ses doigts continuant à jouer distraitement avec.
« Ca ne me dit pas pourquoi tu me l'offres. »
« Artémis n'aime pas les peluches. Il se sent menacé en leur présence. »
Rei tourna la tête vers elle pour voir la lueur d'amusement au fond des yeux de son amie. Elle la poussa gentiment avec son bras.
« Idiote, » reprocha t-elle avec un sourire.
« Je voulais qu'il te revienne, et puis… enfin, je me souviens que quand j'étais toute petite, ma mère m'offrait souvent des petites peluches, » sourit la star en observant le bébé Nako, sa voix portant une trace de tension. « Ce souvenir… est apaisant. »
Un sourire plus doux se dessina sur le visage de Rei, comprenant aisément le fil des pensées de Minako, comme c'était si souvent le cas dans leur relation. Le schéma était simple en soi, Minako le recréait. Puisque Rei n'allait pas bien et que la star se sentait inutile mais qu'elle voulait être là pour elle, elle lui offrait cette peluche pour la rassurer et la distraire.
C'était la chose la plus gentille et attentionnée qu'on avait faite pour elle depuis longtemps, et le geste était d'autant plus fort que Minako, même après tout ce temps, ne mentionnait que très rarement sa vie personnelle et sa famille. Les deux uniques fois où elle avait mentionné son père, ça avait été pour faire une remarque légère et personne n'avait jamais osé poser des questions. Quant à sa mère, eh bien, c'était la première fois que Rei en entendait parler.
Poussée par une impulsion, la miko se rapprocha plus de Minako et déposa un léger baiser sur sa joue.
« Merci. »
Elle ferma les yeux, cachant les larmes qu'ils étaient sur le point d'accueillir. Minako devait forcément ressentir des tas de choses provenant d'elle, étant donné l'état émotionnel dans lequel elle était en ce moment. Elle préférait ne pas songer à ce que ces choses pouvaient être.
Elle entendit et sentit Minako se tourner pour être sur son côté, face à Rei. L'idole lui prit doucement la main et la serra.
« Tu veux que je te raconte ma journée ? Parce que ça a été une folie ! Tu ne croirais pas à quel point un photographe peut être arrogant ! J'étais… »
Minako parla pendant longtemps, n'attendant pas de réponse de Rei. Elle continua à lui tenir la main et à parler, même une fois qu'elle sentit Rei s'endormir, à peine cinq minutes après qu'elle ait commencé, elle continua même quand ses mots devinrent vides de sens, même quand ses pensées se détachèrent totalement de ce qu'elle faisait.
Enfin, elle se tut, mais continua à observer Rei dormir, ses traits, les mouvements de sa poitrine, la manière dont son autre main était posée sur la peluche, toujours à demie sur elle. Elle se redressa, lâcha doucement les doigts de la miko et se mit à genoux pour retirer son pull et ainsi être en T-shirt, puis elle attrapa une couverture pliée un peu plus loin. Doucement, elle recouvrit son amie puis se recoucha à ses côtés, sa main de nouveau sur la sienne, caressa ses cheveux et déposa un baiser sur son front.
Des inquiétudes plein le cœur et l'esprit, elle finit elle aussi par s'endormir, espérant silencieusement que Rei se confie un jour à elle, qu'elle lui parle de ses blessures, de ce qui la tourmentait tant, qu'elle lui fasse confiance.
Espérant qu'un jour, elle l'aime.
Lorsque Minako se réveilla, il faisait jour, et elle était confortablement installée sur le dos.
Elle sourit avec bonheur et inspira lentement, avant d'ouvrir les yeux pour voir Rei, tout près d'elle. Durant la nuit, elles s'étaient rapprochées, et Rei avait passé un bras autour d'elle, sur son ventre. Minako ne verrait pas d'objection à voir d'autres matins identiques arriver.
Elle n'osait pas bouger, de peur de réveiller Rei. Au combien elle appréciait la situation et sentir Rei contre elle ainsi, elle se doutait bien que leur position promettait un éveil empli de gêne.
Prudemment, elle tourna pour se retrouver face à elle, puis se figea lorsque le bras de la jeune fille retomba entre elles à cause de son mouvement. Pourtant, Rei ne se réveilla pas.
Minako passa ses doigts sur le front de la miko, dégageant sa mèche de cheveux, seulement pour froncer les sourcils. Sa peau était un peu trop chaude. Elle posa doucement sa paume contre le front de son amie et se rendit compte que Rei avait un peu de fièvre. Elle hésita à la réveiller, elle avait l'air de bien dormir.
Un sourire se dessina soudain sur ses lèvres. Elle tendit le bras derrière elle et sortit son mobile de son sac, avant d'attraper le bébé Nako et de le placer devant Rei. Puis elle prit une photo, retenant son gloussement amusé, et se redressa lentement en baillant.
Ce week-end, elle n'avait rien de prévu. Ce qui voulait dire qu'elle était libre de faire ce qu'elle voulait. Et elle avait une bonne idée de ce qu'elle voulait.
Elle sourit et s'assit en tailleur quand Rei commença à bouger tout près d'elle. Elle l'observa se réveiller, observa chaque changement sur son visage, tendresse, admiration et désir se mariant en elle et serrant agréablement son ventre.
Elle se souvenait de réveils quelque peu identiques, dans une autre vie. Vénus avait aimé observer son amante dormir et s'éveiller.
Mais ce secret sur leur vie passée, Minako le gardait encore plus précieusement que son amour pour Rei. Au départ, Vénus en elle avait cherché à retrouver Mars en Rei, sans y parvenir tout à fait. Minako avait aimé le fantôme de Mars avant d'aimer la fille qu'elle était dans le temps présent, mais elle savait aujourd'hui, avec toute la certitude du monde, qu'elle, Minako Aino, était tombée amoureuse de Rei Hino, que ses sentiments n'étaient pas simplement des échos de ce qu'elle avait éprouvé dans une vie antérieure.
Elle avait autrefois cherché à éveiller Mars justement pour que ses souvenirs lui reviennent. Et elle avait été si furieuse que cela échoue alors que la princesse de Mars lui avait promis que jamais elle ne l'oublierait… Son cœur s'était brisé. Elle avait eu du mal à supporter d'être ainsi regardée par Mars alors qu'elle se souvenait de leur amour, de ce qu'elles avaient partagé, de leur amitié sans faille et de leur lien si profond. Elle avait eu du mal à être la seule à devoir porter le poids du passé, le poids du secret.
A présent, Minako ne savait pas ce qu'elle ferait si jamais un jour Rei venait à se souvenir. Elle espérait que jamais ça n'arrive.
Rei cligna des yeux, puis les ouvrit, avant de les poser sur Minako seulement pour avoir un mouvement de recul, surprise.
Minako gloussa face à sa réaction, alors que Rei s'asseyait en se frottant les yeux.
Adorable.
« Bonjour, Reiko, » salua t-elle chaleureusement.
« Bonjour, Minako. Qu'est-ce que tu… » Rei fronça les sourcils, puis ses souvenirs s'éclaircirent avant qu'elle ne rougisse légèrement. Elle grimaça, un petit sourire d'excuse embarrassé sur les lèvres. « Je me suis endormie, hein ? Je suis désolée. »
« Ne le sois pas, » rassura Minako avec un doux sourire. « Tu étais épuisée, et puis pour une fois ce n'est pas l'inverse. Je me suis bien assez souvent assoupie durant notre temps ensemble ou avec les filles. »
« C'est parce que tu travailles trop, et puis tes traitements t'assommaient. »
« Et alors ? J'ai faim, » déclara t-elle finalement.
Elle se leva, s'aperçut que ses vêtements étaient un peu chiffonnés, mais elle n'en avait étonnamment rien à faire.
« On va petit déjeuner ? » proposa t-elle alors que Rei se levait elle aussi. « Je t'invite. Tu as quelque chose à faire aujourd'hui ? »
« Quelques corvées, rien de plus. »
« Si je t'aide, je peux te faire sortir d'ici pour la journée ? »
Rei haussa les épaules.
« Je suppose. Tu veux faire quelque chose ? »
Minako sourit.
« Rien de spécial. On s'y met ? Je peux utiliser ta salle de bains ? »
Minako ne s'était plus sentie aussi bien depuis… depuis très longtemps.
Même les journées qu'elle avait passées avec les filles deux ans auparavant, après son retour et son entrée en rémission, n'avaient pas été aussi belles.
Rei et elle avaient travaillé ensemble au temple avant d'aller déjeuner au restaurant, où elles avaient discuté de tout et de rien et avaient passé la plus grosse partie du temps à se taquiner – voire à se disputer. Puis elles s'étaient baladées le long du canal. Le temps frais leur permettait d'être tranquille, en cette fin décembre les gens avaient tendance à ne sortir que ponctuellement.
Minako pouvait ainsi se détendre et simplement être elle-même, ce que Rei lui permettait si aisément sans même s'en rendre compte. Elle n'avait pas besoin de faire attention à tous ses dires, tous ses gestes, à garder un petit sourire candide et brillant tout le temps, parce que Rei connaissait la fille amère en elle, l'enfant malade, le soldat déterminé, la jeune femme espiègle et pas si innocente ou gentille que ça. C'était libérateur d'être avec elle, c'était magique.
« L'endroit qui te calme le plus ? » demanda Minako avec un sourire, continuant leur jeu de questions-réponses. Elle se tourna, de sorte à marcher à reculons devant Rei, les mains dans les poches de sa veste. « Et tu n'as pas le droit de dire Hikawa. »
Rei haussa un sourcil, un petit sourire au coin des lèvres. Ses cheveux volaient légèrement avec le vent, ceux de Minako, toujours un peu bouclés, étaient maintenus en place grâce à son bonnet blanc.
« Ok. Le Grand Aquarium. »
Minako pencha la tête sur le côté.
« Le Grand Aquarium ? »
« Près de la banlieue est, à cinq rues de l'église où on s'est rencontrées. Tu n'y es jamais allée ? »
« Non. Je ne crois pas. Tu y vas souvent ? »
« Assez, oui. Ca m'aide à réfléchir. Et j'ai souvent gardé le fils du directeur. »
« Tu gardes son fils ? »
« Je suis une fille sérieuse, et il le sait. C'est certain que je ne te le confierai pas. »
« Pardon ? Et pourquoi ? Je suis connue pour être responsable et sérieuse ! »
« Pour ta carrière et tes devoirs sans doute, mais j'ai la forte impression qu'il fut un temps où tu as été une petite fille espiègle avec un don pour te fourrer dans les ennuis et inventer des tas de bêtises. »
Minako eut un petit rire.
« Tu n'as pas idée ! » fit-elle, mais soudain le talon de sa chaussure se prit dans quelque chose et elle trébucha en arrière.
Elle ne tomba pas, parce que Rei lui attrapa les mains pour l'attirer à elle avant de passer ses bras autour d'elle le temps de la stabiliser. Elle sourit et la lâcha.
« Je crois que tu ferais mieux de marcher dans le sens normal, Vénus, ton sens de l'équilibre est déplorable, et je ne voudrais pas que l'idole des jeunes se torde la cheville sous ma garde. »
Un peu embarrassée, Minako se redressa avec un petit air précieux et leva les yeux au ciel.
« Mon sens de l'équilibre est aussi excellent que d'ordinaire. »
« Comme ton sens très aigu de la logique ? » répliqua Rei avec un sourire.
Minako la fusilla du regard avant de se remettre en route, mais ne put s'empêcher de sourire.
« Merci quand même, et bons réflexes. »
« Je l'avais vue venir. »
« Quoi ? Ma chute ? Tu aurais pu me prévenir ! A quoi sert ta précognition sinon ? »
Rei eut un petit rictus amusé.
« Et manquer te voir trébucher si peu élégamment ? »
« Mars ! »
« Quoi ? Pour quelqu'un qui fait tant attention à son apparence, ce n'était pas très esthétique. »
« Tu es parfois particulièrement… »
« Géniale ? »
« Odieuse ! »
« Au lieu de jouer les déesses bafouées, dis-moi plutôt l'endroit qui te calme plus. En dehors de l'église où l'on s'est rencontrées. »
« Facile. La scène. »
« Ca te calme ? »
« Hmm, » sourit-elle, songeant à la dernière fois qu'elle avait fait une apparition scénique, un mois et demi auparavant. « Je ne pense à rien à part à la musique et au public quand je suis sur scène. Il n'y a rien de complexe ou de compliqué, juste la musique, les mots et la danse, et tous ces gens et leurs émotions si chaleureuses et brillantes, et mes musiciens et les danseurs. C'est… profondément calmant, et… magique. »
« Ca te manque, » souffla Rei.
Minako redescendit sur terre avec surprise.
« Oui, » avoua t-elle. « Depuis la tournée je n'ai fait que des petits concerts. J'ai tellement hâte de recommencer dans trois mois. Les pub, les photos, les interviews, les festivals et les tournages, c'est amusant aussi, et ça fait partie du métier, mais je préfère la musique, et maintenant qu'on a fini d'enregistrer l'album… »
« Il a un thème spécial ? »
« Quoi ? »
« Le nouvel album. I'll Be There était… plutôt mélancolique et triste. Behind the Rain était positif et un hymne à la vie. Tu n'as jamais voulu nous dire quel genre de chansons tu as écrites pour le nouveau. »
« Il n'est pas trop mélancolique, » promit-elle avec un petit sourire, sachant très bien que Rei n'avait jamais voulu de nouveau entendre les chansons de son troisième opus après sa mort. « Il est… à la fois plus sombre, plus adulte et plus léger, selon mon équipe. Il a deux chansons que j'avais commencées à écrire il y a des années, et les autres ont été composées durant ces deux dernières années. Il est différent. Plus… profond. Il parle de la vie, et de la mort, et de l'injustice, et du monde, de l'amour et de l'espoir. De l'amitié aussi. »
« Quand est-ce que sort le premier single ? »
« Deux semaines. Ce sera Bienvenue. »
« Comme l'album ? »
« C'est la chanson principale. Je te préviens d'avance, le second single parle des filles, et de toi plus spécialement. Je ne cite pas de nom, je te rassure. »
« Comment ça s'appelle ? »
« Dans la lumière. »
« C'est pour celle-ci que tu voulais qu'on tourne le clip avec toi ? »
« Oui, et je t'en veux toujours d'avoir refusé, » sourit Minako. « J'ai dû faire avec des actrices à cause de toi. »
« J'en suis désolée. Tu sais qu'Usagi t'en veut toujours un peu de ne pas nous avoir chanté tes chansons lorsque tu les composais ? »
Minako baissa les yeux, laissa une ou deux secondes s'écouler.
« Quand j'écris des chansons, » commença t-elle doucement, « j'évite de réfléchir. Si je réfléchis, je n'y parviens pas. C'est pour ça que je suis toujours seule quand je le fais. Mes deux premiers albums étaient… un subterfuge, en quelque sorte. La plupart des chansons ont un premier sens joyeux et simple, alors que le véritable sens se trouve sous la surface. I'll Be There était important parce que… certaines des chansons ont été commencées longtemps avant sa sortie, et je n'avais jamais voulu qu'elles sortent avant. Je crois que s'il a été si bien reçu par la critique c'est en partie parce que les gens comprennent si bien les chansons. Ou pensent les comprendre, parce qu'ils ont lu dans les journaux que je suis malade et que j'ai été à un cheveu de la mort. Heureusement qu'ils ne savent pas la vérité, hein ? Behind the Rain est un peu pareil, en ce sens qu'il a été écrit pendant ma rémission et qu'il est positif et plus réfléchi. Bienvenue est une sorte de mixte. Quand je l'ai écrit j'étais ou à l'hôpital en train de me remettre ou en tournée pour I'll Be There et Behind the Rain alors il comporte énormément de choses qui sont vraiment moi, tu vois ? Ce n'est pas facile de livrer une partie de soi comme ça. » Elle sortit de ses souvenirs et de son humeur maussade avec un sourire plus brillant. « Mais toutes les chansons ne sont pas sur moi, clairement ou non ! Il y a des histoires d'amour et des morceaux sans profondeur et pleins de bonne humeur aussi, bien sûr ! Trois des chansons sont de collaborateurs. Mais si vous y tenez, maintenant que j'ai fini je peux tout à fait chanter deux ou trois choses en avant première ! »
« Tu m'en vois ravie, » railla Rei avec un petit sourire, et Minako fut soulagée qu'elle ne commente pas ses paroles. « Alors, décidée à vivre ta vie maintenant, V ? »
« C'est que je n'ai pas le choix maintenant, » sourit Minako. « En parlant de ça, prochaine question, quel métier vas-tu faire ? »
« Hein ? »
« Tu vas bientôt sortir du lycée. Tu vas aller à l'université ? Qu'est-ce que tu comptes faire ? »
« Oh… Je ne sais pas. »
« Tu dois bien avoir une idée. »
Rei avait l'air confuse, soucieuse soudainement. Elle fronça les sourcils et secoua la tête.
« Non. Il y a tellement de choses à faire dans le présent. »
Minako eut un petit rire et se rapprocha d'elle.
« Toi et le présent. Alors non seulement tu ne veux pas songer au passé mais à l'avenir non plus ? »
« Ce n'est pas ça, c'est juste que j'aime assez le présent, alors pourquoi m'en faire pour le futur au risque de le voir arriver beaucoup plus sombre ? »
Il y avait quelque chose dans sa voix grave, quelque chose de froid, d'effrayant, un fil de crainte que Minako détecta aisément. Elle observa Rei qui avait les yeux perdus vers la ville et frissonna alors que le silence durait, et durait. Le regard de Rei était étrangement lointain, sombre, et ses émotions se complexifiaient, se refroidissaient. Brusquement, Minako crut voir Mars, ses cheveux de nuit, ses yeux violets, sa force et sa détermination, et son regard empli des certitudes sombres de ce que leur apporterait leur futur damné. Son estomac se serra effroyablement.
Inquiète, Minako se rapprocha d'elle et prit sa main, entrelaça leurs doigts ensemble, ne songeant qu'à ramener Rei vers elle. Elle serra gentiment et l'attira contre elle doucement. Rei tourna la tête vers elle, son regard empli de questions.
Minako se força à lui faire un petit sourire.
« Tu étais partie, » informa t-elle gentiment.
« J'étais là. »
« Non. Tu étais partie, Rei. A quoi est-ce que tu pensais ? »
Quelque chose changea dans son regard, se glaça. Elle secoua la tête et repoussa une mèche de ses cheveux clairs loin de son visage.
« A rien d'important. »
Déçue, inquiète et un peu vexée, Minako lâcha sa main et se détacha d'elle. Il était clair que Rei ne voulait pas se confier à elle, pas totalement du moins. Elle l'avait assez évitée ces derniers jours, d'ailleurs. La nuit n'y avait rien changé. Rei n'était pas Mars, il ne fallait pas qu'elle l'oublie. Rei n'était pas Mars, et Minako n'était pas Vénus, et leur relation n'avait rien à voir avec celle que les princesses avaient eue.
Mais peut-être que Minako l'avait cherchée, cette distance. Entre sa manière de la repousser froidement quand elles étaient Senshi et de n'en faire qu'à sa tête, puis la distance qu'elle avait mise entre elle et les filles après leur retour, le temps qu'elle se remette de ce qu'il s'était passé et qu'elle se retrouve, et puis toutes ses absences dues à sa carrière et à son emploi du temps surchargé…
Minako n'était pas vraiment la fille la plus ouverte qui existait, et elle était incapable de faire avec ses propres sentiments, d'exprimer ses craintes et ses désirs et de demander de l'aide. Elle ne se sentait jamais en sécurité, ou presque. Même si elle faisait des efforts et était plus ouverte avec Rei qu'avec n'importe qui, elle restait gardée, accrochée aux apparences et désireuse de toujours repousser les faiblesses et sa propre humanité au loin.
Qui était-elle pour attendre de Rei ce qu'elle ne lui avait jamais donné ?
Elle sentit la main de Rei attraper doucement la sienne de nouveau. Rei l'attira contre elle, et Minako la laissa faire, le cœur battant plus rapidement. Elle savait que son geste précédent n'avait pas été seulement amical, mais elle n'avait pas plus réfléchi sur le moment. Elle avait tendance à agir avec son cœur, ses émotions, son instinct, sans plus réfléchir, en se laissant guider. Elle était une fine stratège en temps de guerre, personne n'était aussi fort d'esprit qu'elle et aussi déterminé, c'était ce qui lui valait son titre de leader dans cette vie. Mais dans sa vie personnelle ? Pas de stratégie.
Rei n'était pas comme elle. Rei réfléchissait, elle était posée, elle était calme. Rei ne faisait jamais rien à la légère, même quand elle était guidée par sa passion, même quand elle se laissait contrôler par son cœur, comme lorsqu'elle avait tant insisté pour que Minako se fasse opérer et laisse de côté la mission. Rei était altruiste, dévouée aux autres, pure en un sens que ce monde ne pouvait comprendre, qu'elle ne pouvait comprendre.
Chaque pas que faisait Rei dans sa vie, même le plus irréfléchi, même le plus instinctif avait un sens pour elle.
Et Rei l'attira à elle, et entrelaça de nouveau leurs doigts ensemble. Minako n'osait la regarder, ayant peur que Mars ne voie son espoir, son embarras, sa tristesse.
Qu'est-ce que ce geste signifiait pour elle ?
« Hey, » fit Rei doucement. « Ce n'est pas que je ne veux pas t'en parler, c'est juste que je ne sais pas encore ce qu'il se passe. Si j'y vois plus clair, je t'en parlerai. »
« Tu n'es pas obligée, » contredit doucement Minako, embarrassée qu'elle soit apparemment si aisée à lire.
« Je sais. »
Elles continuèrent à marcher un moment, en silence, leurs mains liées. Minako se dit que la vie, la vraie, celle en dehors de la scène et de la guerre et de la maladie, devait ressembler à ça. A une balade au bord de l'eau, sa main dans celle de Rei, et ce calme…
« Je suis désolée, » murmura t-elle soudain, sans pouvoir s'en empêcher.
Elle sentit la surprise de Rei.
« De quoi ? »
« Je suis désolée de ne pas avoir su comprendre plus tôt l'importance du présent. Et d'être morte pour ça. »
Elle sentit Rei se tendre, serrer sa main un peu plus. Minako n'avait jamais parlé de sa mort aux autres, n'avait jamais pu.
« Et je suis désolée que Artémis, les filles et toi ayez dû faire avec les conséquences. »
« Ne le sois pas. C'est dans le passé. »
« … Qu'est-ce qui s'est passé ? »
« Pardon ? »
« Quand je suis… morte, enfin, après, qu'est-ce qui s'est passé ? Artémis… enfin, après notre retour, je ne voulais pas en parler, alors Artémis et moi, on a fait comme si de rien était, même pour mes cauchemars. Et même maintenant, il ne m'en parle pas. »
« Il ne s'est rien passé de très important, » hésita Rei. « Artémis était inquiet de ne pas te voir revenir de l'hôpital, puis il a dû apprendre que tu étais… alors il est venu au temple me le dire, et… Enfin, plus tard il y a eu des Youmas, et les filles l'ont su, on a été au Crown où Artémis nous a apporté la lettre que tu avais faite. On a pleuré, puis on s'est battues pour sauver le monde, on a échoué, on a été ramenées. »
Malgré la situation, Minako ne put retenir un étrange petit rire, entre nervosité, amusement cynisme, tristesse et douleur. C'était mieux que de pleurer, songea t-elle.
« C'est un résumé étrange, » confia t-elle. « Tu as dû le dire aux filles ? »
« Non. Je… j'étais fatiguée, et… sous le choc, je suppose. C'était comme… si tu avais disparu, d'un coup, comme ça, et c'était aussi abstrait que réel. J'ai répondu automatiquement et instinctivement à l'appel des filles qui se battaient, et je ne me suis transformée que lorsque Makoto m'a hurlé de le faire, et mes pouvoirs ont été nourris pas ce que je ressentais. Mon état émotionnel était très clair, les filles ont compris d'elles-mêmes. »
« Tu étais triste ? »
Rei se figea et se tourna brusquement vers elle.
« Bien sûr que j'étais triste ! Et même bien pire que ça ! Tu étais morte ! »
Minako baissa les yeux. Voir cette souffrance fantôme dans le regard de Rei lui serrait le cœur.
« Désolée, » murmura t-elle.
« Pourquoi tu me demandes ça ? N'est-ce pas évident ? »
« C'est juste… si bizarre, tu sais. De me dire que j'étais morte. Je suis morte, mais je suis là, j'ai grandi, je vieillis, je deviens adulte, alors que j'étais persuadée depuis longtemps que ça n'arriverait jamais et… Les gens se demandent toujours comment c'est, la mort. Et moi je sais. Je suis la seule sur cette planète à le savoir et… Je me pose des tas de questions bizarres et… » Elle lâcha Rei, se frotta les yeux d'une main légèrement tremblante. « Je ne devrais pas parler de ça, » se reprocha t-elle.
« Tu peux parler de ce que tu veux, » dit Rei en faisant un pas vers elle. « J'écouterai. »
C'était peut-être la promesse la plus précieuse qu'elle pouvait lui faire à cet instant. Minako observa l'eau et ravala difficilement ses larmes.
« Parfois je ne sais pas qui je suis, » murmura t-elle, un chuchotement tremblant qui se perdit dans l'air.
« Je sais qui tu es. »
« Minako Aino est morte, mais je suis là. Si je suis Minako Aino, qui j'étais alors ? Et si j'avais laissé quelque chose de moi dans la mort ? Et où étais-je ? Il y a des matins où je me réveille et… Ce n'est pas naturel. Ce n'est pas naturel d'être morte mais d'être là. Dans la même vie. »
« Je t'interdis de douter de ta place ici, » prévint Rei d'une voix douce, mais ferme et emplie d'émotion. « Usagi nous a tous ramenés, et dans ce monde, tu t'es faite opérer plus tôt, tu as combattu la maladie et tu as vaincu. Cette place tu l'as gagnée, parce que tu t'es battue et tu es morte pour cette planète. »
Minako hocha la tête, et sentit avec dépit ses larmes couler sur ses joues. Elle essaya de les stopper sans grand succès.
« Je suis désolée, » dit-elle, un sanglot dans la voix.
Rei l'attira à elle pour la prendre dans ses bras et la serrer contre elle, et Minako enfouit son visage contre son épaule, respira son odeur et ferma les yeux. Rei passa une main dans son dos avant de jouer avec ses cheveux, et Minako se laissa aller à ses larmes. Trois années de cauchemars et de doutes les nourrissaient.
« Tu ne peux pas toujours être la petite popstar adorable et parfaite, » informa Rei d'un ton à la fois contrit et chaleureux.
Minako renifla, ses larmes arrêtées par sa détermination à se contrôler, et sourit.
« Adorable et parfaite ? » répéta t-elle d'une petite voix.
« Et profondément exaspérante et arrogante. »
« Je vais garder adorable et parfaite. »
Rei se décala avant de la lâcher. Minako passa une main sur ses joues pour les sécher, rougissant légèrement, embarrassée.
« Ton mascara a coulé, » informa la miko en lui tendant un mouchoir.
« Merci. »
« Viens, je t'emmène boire un chocolat. Il commence à faire froid. »
« Café ? »
« Chocolat, » insista Rei en souriant alors que Minako sortait un miroir pour arranger son maquillage. « Crois-moi, ils font les meilleurs de la ville. Et je paye cette fois. »
« Je peux payer, » contredit Minako. « J'ai plein d'argent, ça me dérange pas. »
« Tu pourras payer tout ce que tu voudras pour les filles, et surtout pour approvisionner Usagi en nourriture. Cette fois, je t'invite. »
« Ok, » sourit Minako en attrapant le bras de Rei de nouveau. « Où c'est ? »
« A trois rues. Ca va te plaire. »
« Pourquoi ? »
« Parce qu'ils font karaoké, adorent la musique et parce qu'il y a une photo de toi sur le mur, avec celles de bien d'autres artistes japonais. C'est petit, peu connu sauf des habitués, chaleureux, bien caché et on y sera tranquille. »
« Génial. »
Elle sourit de plus belle quand Rei lui prit la main. Elle comprenait à présent qu'elle n'était pas la seule à laquelle l'évolution de leur relation plaisait. Et pour laquelle les gestes et les mots voulaient dire beaucoup.
Et cette constatation la rendait bien plus confiante et courageuse.
Il fallait juste qu'elle trouve le bon moment…
Elles marchèrent tranquillement jusqu'à la petite rue, et Rei raconta à Minako le café Miyamoto.
L'endroit où Rei l'emmenait semblait fascinant. Tenu par un vieux couple, une anglaise et un japonais, il était petit et semblait aussi chaleureux que la miko l'avait promis. Il était situé en sous-sol dans une petite ruelle, ce qui le rendait discret et expliquait que seuls ceux qui le connaissaient déjà le fréquentaient. Les Miyamoto l'ouvraient irrégulièrement, quand ils en avaient envie, y préparaient à manger, des petits plats rapides faits maison, et des boissons étonnantes.
Les murs étaient couverts de reproductions de pochettes des meilleurs albums japonais – selon une sélection de monsieur Miyamoto – représentant des dizaines d'années et tous les styles existants, de la musique classique à la J-pop, des bébés stars aux vétérans du milieu. Le karaoké était toujours disponible, même s'il n'y avait que trois clients, et madame Miyamoto, qui préférait qu'on la nomme Helen, consentait à faire à manger à n'importe quelle heure tant qu'on avait une tête qu'elle appréciait.
Autant dire que les Miyamoto étaient les piliers de leur petit commerce sans paillette ni réputation, et que s'ils ne l'avaient pas fermé malgré l'âge de la retraite dépassé, c'était parce qu'ils adoraient voir du monde.
Rei y venait apparemment souvent, parce qu'à peine Minako et elle furent-elles entrées dans la salle irrégulière qu'elles furent accueillies par un petit cri ravi.
« Rei ! » s'exclama Helen en sortant de derrière le bar pour venir l'accueillir. Malgré ses années au pays nippon, elle n'avait en rien perdu un fort accent anglais. « Comment vas-tu, jeune fille ? » Elle posa ses mains sur les épaules de la miko et l'examina d'un regard bleu maternel. « Hmm, tu grandis de mieux en mieux, toi ! »
Minako sourit en voyant Rei rougir.
« Merci. Bonjour. »
« Helen ! » reprocha son mari en sortant de la cuisine, contournant le bar et traversant la salle avec un sourire. Comme sa femme, il se portait bien, avec ses bonnes joues et son ventre proéminent. Ses grosses mains et son air sévère auraient pu le rendre inquiétant si seulement ses yeux sombres chaleureux ne trahissaient pas toute sa douceur d'âme. « Laisse-la respirer. »
« Quoi ? » lança Helen en se tournant vers lui, passant un bras autour des épaules de Rei d'une manière familière que seuls des européens pouvaient avoir. « Regarde-la, n'est-elle pas une jeune femme absolument magnifique ? »
« Bien sûr, bien sûr, » répondit Miyamoto en arrivant. Il s'inclina, et Rei fit de même. « Elle pourrait être mannequin. »
« Sûrement pas ! » s'insurgea Rei, de plus en plus rouge.
Minako retint difficilement son rire, et Rei se dégagea poliment de l'étreinte de la gérante pour la présenter.
« Je suis venue avec une amie. Minako, monsieur et madame Miyamoto. »
Le couple la reconnut aisément, nota Minako. Ils échangèrent un regard, d'abord surpris, puis espiègle.
« Enchanté, ravi d'avoir une jeune personne aussi talentueuse et charmante entre nos murs. »
Helen tapa le bras de son mari.
« Hé, je suis là, moi aussi ! Mais de même, Minako. »
Minako eut un petit rire et hocha la tête. Ils l'intimidaient presque, ils semblaient si peu communs.
« Merci. Enchantée. »
« Venez vous installer ! » invita Miyamoto en descendant les trois marches de bois et en les conduisant jusqu'à une table un peu isolée de celles du couple et de la famille également présents dans le café ancien, gens qui les observaient, surpris et curieux.
La salle où les poutres de bois noir et les anciens meubles dépareillés prédominaient était éclairée par un certain nombre de lampes diffusant une lumière tamisée accentuant le côté chaleureux et intimiste du lieu.
Miyamoto retira négligemment le panneau réservé qui ne semblait pas avoir de réel but de la table et laissa les filles s'asseoir sur les veilles chaises confortables aux couleurs opposées clashant abominablement. Helen arriva rapidement et leur donna deux cartes.
« Maintenant que les civilités sont faites, comment toi, Rei Hino, prêtresse anti sociale par excellence, a pu rencontrer une jeune star de la pop et en devenir l'amie ? »
« Toshi ! » reprocha sa femme.
« Quoi ? Je suis curieux ! » Il se tourna vers Minako. « Rei n'a jamais emmené personne ici. On se demandait si il lui arrivait de parler à d'autres gens en dehors du temple. »
« Hé, » protesta Rei, embarrassée. « Je ne suis pas anti sociale. Je parle avec mes camarades, et les clients et fidèles du temple, et avec vous. Et j'ai des amis ! »
« Qu'on a jamais vus. On devrait être vexés ? » s'interrogea Helen.
« On est vexés, » confirma son mari. « Minako est une des quatre filles dont tu nous as parlé ? »
« Hmm. »
« Ca faisait un moment qu'on ne t'avait plus vue ici. On s'attendait à te voir il y a trois semaines, d'habitude tu viens pour réviser à cette période. »
« Désolée, Helen, j'ai été occupée au temple. »
« Rassure-moi, pas de fantôme ? »
« Non. »
« Pas de démon ? »
Rei sourit.
« Non. Je ne travaille pas. »
« Génial. Tant mieux. On vous laisse. »
Elle attrapa le bras de son mari et ils s'éloignèrent de la table.
« C'était quoi ces histoires ? » demanda Minako, confuse.
« Oh. La première fois que je les ai rencontrés, ils étaient venus au temple chercher de l'aide auprès de Sensei. Ils avaient eu pas mal de problèmes ici, quelque chose faisait fuir la clientèle. Helen ne croyait pas du tout au Shinto, mais monsieur Miyamoto était un fidèle. J'ai assisté Sensei pour bannir l'esprit qui s'était installé ici, c'était il y a cinq ans. Ce n'était pas facile. Sensei a été blessé et j'ai dû finir. Je suis revenue deux mois plus tard à cause d'une prémonition et j'ai empêché cet endroit de partir en flammes. Depuis j'ai le droit de venir quand je veux, et au départ ils ne voulaient pas que je paye mes consommations. Je crois qu'ils ont du respect pour moi, et au début monsieur Miyamoto était très… déférent. »
Minako était restée figée. Rei l'observa un instant, avant de froncer les sourcils.
« Quoi ? »
« Les fantômes existent ?! » dit-elle sans pouvoir son empêcher.
Rei cligna des yeux puis éclata de rire. Embarrassée, Minako croisa les bras.
« Oui, » répondit Rei, riant toujours. « Tu ne le savais pas ? »
« Non ! »
« Quoi, tu vis avec un chat en peluche parlant, pourquoi ça te choque ? »
« Des fantômes ! Sérieusement ? »
« Bien sûr. Les prêtres et les prêtresses shinto douées de la Vision sont souvent appelés pour les bannir. »
« Et tu fais ça depuis longtemps ? »
« Mon sixième sens est très développé. Ca aide beaucoup, je les sens aisément et… je réagis plus vite. »
« Ca ressemble à quoi ? »
Rei sourit, sans doute devant sa curiosité enfantine. Minako ne pouvait s'en empêcher. Il fallait qu'elle raconte tout ça à Artémis !
« A rien. Ca n'a pas de forme. C'est juste… de l'énergie, souvent négative. Des émotions à l'état pur… » Elle fronça les sourcils. « Je me demande si tu pourrais les sentir grâce à ton empathie. »
« Non, je ne crois pas, » contredit Minako. « Mon empathie est centrée sur les humains. C'est lié à leur âme. »
« Tant mieux, » dit Rei. « Crois-moi. »
« Et les démons ? »
Le regard de Rei s'assombrit.
« Plus puissants, plus dangereux, plus rares, plus anciens et beaucoup plus mauvais. »
Mal à l'aise face aux émotions soudainement presque mystiques provenant de son amie, Minako hésita à poser sa question.
« Ils prennent une forme ? »
« Oui. La plupart du temps maintenant, quand on en rencontre, c'est qu'ils ont été libérés d'un ancien enchantement des prêtres passés. »
« … Tu en as déjà combattu ? »
Rei ne répondit pas tout de suite.
« Je ne t'ai jamais dit comment mon grand-père était mort quand j'avais quatorze ans, quelques mois avant que je ne rencontre les filles. »
« Non. »
« Une femme était venue au temple. Elle avait fait le tour des temples de Tokyo et on lui avait dit que le seul prêtre de la région ayant déjà scellé un démon dans cette vie était à Hikawa, et que c'était mon grand-père. Il a accepté de l'aider. Il a réussi à renvoyer le démon dans sa prison, mais il en est mort. »
Minako eut envie d'attraper sa main, mais elle n'osait pas.
« Tu étais là ? »
« Je l'avais accompagné. Quand on combat un démon, on ne peut pas être trop nombreux, c'est pour ça qu'il n'a pas demandé à ses assistants ou à Sensei de venir. Plus les personnes possédant le don sont nombreuses autour du démon, plus c'est dangereux. Mais j'ai la capacité de les sentir nettement, et j'avais vu le démon en méditation. Je pouvais… le repérer. Et je devais être formée, je suis une des dernières de la ville qui ait assez de pouvoir pour bannir les démons puissants. »
« Je suis désolée pour ton grand-père. »
Rei sourit.
« Merci. Choisis. Mais oublie le café et prend un chocolat. »
Minako hocha la tête et étudia la carte. Une fois qu'elles eurent passé commande, la jeune fille observa les nombreux albums représentés sur les murs et en repéra certains signés, et d'autres qu'elle adorait. Elle en commenta quelques uns, puis leurs consommations arrivèrent et la conversation passa sur autre chose.
« Et tu viens ici souvent ? »
« De temps en temps. »
Minako observait les Miyamoto se chamailler devant le bar, face à un client confus.
« Pourquoi tu souris comme ça ? » demanda Rei.
Minako redescendit sur terre et secoua la tête.
« Pour rien. »
« Vraiment ? »
« C'est juste… les Miyamoto. Ils sont si liés. J'adore sentir un amour brillant comme celui-ci. »
« C'est si rare ? »
Minako haussa les épaules. Elle ne souhaitait pas vraiment répondre à cette question, car la vérité était si complexe. Les gens ne se rendaient pas compte à quel point les émotions étaient subtiles, volatiles et changeantes, et à quel point l'amour pouvait être compliqué.
« Pardon ? »
Minako et Rei tournèrent la tête pour voir un garçon de dix ans et une fille de quatorze ans à l'air gêné à côté de leur table. Ils s'inclinèrent rapidement, rougissant de timidité. Minako sourit et vit du coin de l'œil les parents surveiller les enfants de leur place près de l'entrée.
« Désolés de vous déranger, » reprit la fille d'une voix timide.
« Ce n'est pas grave, » rassura Minako en souriant.
La fille rougit de plus belle.
« Est-ce qu'on pourrait avoir un autographe s'il vous plait ? »
C'était si étrange d'être vouvoyez par d'autres ados, même plus jeunes. Minako leur offrit un brillant sourire et hocha la tête.
« Bien sûr. » Elle tendit la main et attrapa les deux carnets et le stylo. « Tu t'appelles comment ? »
La fille, rassurée, sourit et répondit. Minako fit de même pour le garçon, échangea encore quelques mots avec eux puis ils la saluèrent et rejoignirent leurs parents, apparemment extasiés. Les adultes sourirent et hochèrent la tête en direction de Minako pour la remercier.
« Désolée, » s'excusa Minako en se tournant de nouveau vers Rei.
« C'est rien, » sourit son amie. « Tu as fait deux heureux. »
« Apparemment. »
« Tu devrais signer ça pour monsieur Miyamoto avant de partir, ça en fera trois. »
Minako leva la tête et repéra la couverture de l'album de I'll Be There, le seul de ses albums à avoir atteint le panthéon de monsieur Miyamoto. Elle espérait que ce ne serait pas le dernier. Elle sourit et hocha la tête, avant de tourner son attention vers le chocolat face à elle.
Les Miyamoto faisaient vraiment les meilleurs chocolats chauds qui soient, et Minako n'avait jamais vu autant de sortes différentes de les faire sur une carte avant aujourd'hui.
« Tu crois que je pourrais emmener Artémis ici ? » demanda t-elle en songeant immédiatement à son ami si gourmand.
Rei sourit, et Minako fit de même en sentant l'affection provenir d'elle.
« Bien sûr. Et tu peux demander ce que tu veux à emporter, comme ça il pourra boire ou manger tranquillement. »
La journée n'aurait pas pu mieux se dérouler.
Une fois qu'elles avaient quitté les Miyamoto, promettant de revenir, Rei l'avait emmenée au Grand Aquarium. L'atmosphère sombre de l'endroit leur avait permis d'être tranquilles et Minako avait écouté Rei commenter l'histoire des poissons et des mammifères marins présents dans les aquariums pendant plus d'une heure.
Rei n'avait sans doute pas menti, pour connaître aussi bien les animaux et leur passé elle devait passer beaucoup de temps dans l'endroit depuis des années. Apparemment la présence de toute cette eau la calmait, peut-être en raison de sa nature passionnée de Sailor Mars. Minako ne pouvait l'en blâmer, la danse des poissons multicolores avait réellement quelque chose d'apaisant.
A présent, elles retournaient à Hikawa, en silence, main dans la main – une chose arrivée naturellement sans que l'idole ne sache exactement comment. Elles montèrent lentement la première volée de marches. Minako sentait que, comme c'était arrivé plusieurs fois dans la journée, Rei était plongée dans ses pensées. Elle n'osait pas l'en tirer une nouvelle fois, par crainte de l'énerver ou de se montrer indiscrète. C'était difficile. Vénus, en elle, n'avait aucunement ses inhibitions. Elle poussait Minako à agir, à dire, à faire.
C'était bien simple, si Minako avait écouté la princesse guerrière, elle n'aurait pas seulement posé à Rei les questions qui lui brûlaient les lèvres, mais elle lui aurait sauté dessus il y avait de ça des années. A cette pensée et aux souvenirs des instants passionnés et tendres que Vénus et Mars avaient partagés qui remontèrent soudain à la surface, Minako ne put s'empêcher de rougir.
Ce n'était pas franchement le moment de songer à des souvenirs qu'une jeune fille de 13 ans n'aurait jamais dû récupérer ! Minako avait grandi, et pourtant ces visions à caractère très intimes la rendaient toujours aussi mal à l'aise, comme si elle se trouvait coupable de voyeurisme, et ce même si c'était en quelque sorte d'elle dont il s'agissait et si elle n'y était pour rien.
Soudain, à mi chemin, Rei se figea. Minako se tourna vers elle, vit qu'elle était pâle et paraissait bizarrement essoufflée. Mais ce n'était pas pour ça que son amie s'était stoppée. Elle semblait soucieuse.
« Reiko ? »
« Je… »
Minako serra sa main et se rapprocha d'elle.
« Qu'est-ce qu'il y a ? »
« Rien. C'est passé. »
« Pressentiment ? »
« Oui. »
« Mauvais ? » Rei l'observa en haussant un sourcil. Minako ne peut s'empêcher de sourire d'embarras. « Mauvais, bien sûr. Désolée. »
Rei eut un petit rire et secoua la tête.
« Parfois je me demande si tu étais réellement Vénus. »
« Hé ! Je t'impressionnais ! »
« Tu m'exaspérais. Et c'était il y a longtemps. »
« Pas tant que ça, arrête, tu me fais vieillir. »
« Loin de moi cette idée. Je n'ose imaginer la réaction que tu auras le jour où tu t'apercevras de ta première ride. »
« Quoi ? Quoi ?! Pas de ride ! Jamais ! »
Rei rit.
« Tu vas vieillir, il faut t'habituer à l'idée. »
« Non, » bouda Minako.
Un bâillement la surprit. Rei éclata de rire.
« Hé ! » protesta Minako.
« C'était très mignon, ça. »
Minako allait répliquer, mais elle se figea avec un petit sourire.
« Mignon ? Tu me trouves mignonne ? »
« N – non. Non. »
Minako sourit de plus belle, extasiée par le rouge sur le visage de son amie. Rei pouvait être si adorable quand elle rougissait comme ça, parfois pour un rien. Mars n'avait jamais rougi, jamais. Mars était à Vénus, Rei était à Minako, et l'idole ne ferait l'échange pour rien au monde.
« Tu viens de le dire, Reiko. »
« Non. J'ai dit que ton bâillement était mignon. C'est tout. »
Elles se tenaient toujours la main, et se faisaient face, toute proches l'une de l'autre. Elles étaient quasiment de la même taille, nota Minako avec intérêt. Et seules, entourées de marches de pierre et d'arbres. Rei avait ce petit air embarrassé et contrarié qu'elle prenait si souvent quand Minako la taquinait ou flirtait. Ses joues étaient toujours légèrement rosies, à cause de l'air frais ou de la gêne persistante, peut-être des deux. Ses yeux brillaient, et ses lèvres semblaient si douces…
Elle était tellement belle…
« Alors tu ne me trouves pas mignonne ? » demanda doucement Minako, mais elle se rendit immédiatement compte que sa question semblait trop basse et rauque pour être une taquinerie.
Néanmoins, elle ne fit pas marche arrière. Elle en avait assez de se poser des questions, assez de douter, assez d'être presque jalouse de tous ces gens qui avaient le courage d'affronter leurs sentiments et la chance d'avoir la personne qu'ils aimaient dans leurs bras.
Et elle était Sailor Vénus, il fallait bien qu'elle mérite ce titre de temps en temps, non ?
Rei détourna les yeux une seconde, avant de les rediriger dans ceux de Minako.
« Non, » répondit-elle simplement.
Minako ne put empêcher le pincement au cœur qu'elle ressentit de se voir sur son visage. Rei sourit.
« Mignonne serait trop réducteur, » expliqua t-elle, son sourire soudain agrandi, chaleur et affection coulant de sa voix.
S'empêchant difficilement de rougir à son tour, Minako frappa légèrement son épaule tout en ignorant les émotions de Vénus en elle.
« Ce n'était pas drôle, » protesta t-elle.
« Si. »
« Non. »
« Si. Ce n'est pas toi qui vacilles entre espièglerie et gravité sans arrêt ? Plus souvent gravité que l'autre, d'ailleurs. »
« Je ne suis pas si sérieuse. Du moins, plus quand je ne travaille pas. »
« Je pense que tu es très compliquée. C'est une qualité. »
« Si tu le dis, » sourit Minako en se penchant vers Rei. Sa voix baissa. « Je pense que toi tu es trop bien élevée. C'est un défaut. »
C'était comme si tout s'était soudain figé pour Minako. Les arbres. L'air. Le monde. Tout, sauf Rei et elle. Elle avait cru qu'elle serait plus nerveuse, mais au final, elle avait tant anticipé ce moment que l'anxiété qui monta en elle ne fit qu'accentuer son excitation et son bonheur.
Le premier baiser fut hésitant, et d'autant plus doux. Au second, toutes les deux, rassurées des sentiments de l'autre quant à ce qu'il se passait, se montrèrent plus confiantes et audacieuses.
Minako fut un instant certaine qu'elle ne vivrait plus jamais un moment aussi merveilleux dans sa vie. Le baiser, Rei dans ses bras, sa douceur, ses émotions brillantes, son odeur, tout ce que ça évoquait en elle… Non seulement elle en avait souvent rêvé, mais en plus elle n'avait jamais imaginé que ça pouvait être aussi beau.
Ce n'était pas comme embrasser Mars, c'était mieux. C'était magique.
Quelque chose changea brusquement. Ca ne dura qu'une demie seconde. Un flash, rapide, terrible. Minako crut voir une image, mais son esprit n'eut pas le temps de l'analyser. Pourtant elle ressentit très nettement l'émotion qui allait avec. La douleur vive, la tristesse désastreuse, la peur horrible, le désespoir, la colère.
Mais aussi rapidement que ça apparut en son cœur, tout s'évanouit.
Elles se séparèrent, et sourirent. Minako se demanda si Rei avait eu le même flash qu'elle ou… Ce flash. Est-ce qu'il venait de Rei ?
« Woh ! » s'exclama Minako en bondissant instinctivement en arrière quand une forme noire passa devant elle, brisant le moment.
« Deimos ! » réprimanda Rei. « Arrête ! »
Surprise, Minako observa un énorme corbeau se percher sur une branche au-dessus d'elles, tandis qu'un autre s'installait sur l'épaule de Rei en croassant.
« Désolée, » s'excusa Rei.
« Phobos et Deimos ? » interrogea Minako en se rapprochant d'elle. Prudemment. Les deux corbeaux étaient impressionnants et ils avaient une bien étrange manière de la regarder.
« Phobos, » indiqua Rei en montrant celui sur son épaule qui frottait gentiment son bec contre sa joue. « Et Deimos. Ils sont assez protecteurs et très joueurs. »
Minako ne pouvait détacher son regard de Phobos. Quelque chose était…
« Qu'est-ce qu'ils sont ? » murmura t-elle.
« Je ne sais pas, » répondit simplement Rei. « Quand j'étais petite je croyais juste qu'ils étaient des animaux spéciaux. Que c'était pour ça qu'ils me suivaient partout et pouvaient communiquer avec moi. Comme ça qu'ils m'ont dit leurs noms. Mais quand je suis devenue Sailor Mars, j'ai compris qu'ils n'étaient pas vraiment de simples corbeaux. Je crois qu'ils ne se souviennent pas eux-mêmes de ce qu'ils sont. »
Phobos bougea légèrement et pinça doucement l'oreille de Rei. Elle sourit.
« Oui, » répondit-elle à la créature. « C'est elle. » Elle expliqua : « Il a senti Vénus en toi. »
« Oh. Comment tu peux communiquer avec lui ? »
« C'est compliqué. C'est un mélange d'images et de sentiments. Le lien ne vient pas de moi mais d'eux, alors je ne sais pas vraiment comment ça marche. »
Deimos croassa au-dessus d'eux, son regard opaque braqué sur Minako.
« Je ne crois pas qu'il m'apprécie. »
Rei secoua la tête.
« Ce n'est pas ça, il est simplement jaloux. Il a mauvais caractère, » confia t-elle, et Minako eut l'étrange impression que Phobos s'amusait de ce commentaire sur son frère. « Il ne supporte pas que je sois partie toute la journée sans passer du temps avec lui et sans lui donner à manger. »
Deimos croassa de nouveau. Rei leva les yeux au ciel.
« Tu ferais mieux de te taire et de montrer un peu de respect, » reprocha t-elle.
« Qu'est-ce qu'il a dit ? » s'inquiéta Minako.
Rei sourit.
« T'en fais pas, ce n'était pas sur toi. Apparemment, Usagi nous attend en haut. »
« Ah. »
« Tends ton bras. »
« Pardon ? »
Rei attrapa sa main et tendit son bras à sa place.
« Comme ça. Deimos veut faire connaissance avec toi. »
Phobos s'envola. Minako, inquiète, observa ses serres.
« Ne t'en fais pas. Tes vêtements n'en souffriront pas. Par contre, il est un peu lourd. »
Deimos était sur son bras avant que Minako ait eu le temps de répondre. Il était en effet lourd, et serrait son avant bras avec force sans lui faire de mal. Il l'observait toujours, attentivement.
« Euh… salut. »
Deimos pencha la tête sur le côté. Rei sourit.
« Il t'aime bien. »
Le corbeau tourna sa tête vers elle avec un petit croassement mécontent.
« Ben quoi ? C'est vrai ! » lança t-elle à l'oiseau. « Il t'aime bien, » confirma t-elle de nouveau pour Minako. « Il aime bien ton aura. »
« Tant mieux, » sourit Minako, plus détendue à présent.
Elle n'aurait pas aimé que les deux énormes corbeaux ne l'apprécient pas, pour une raison qu'elle ne s'expliquait pas. Deimos s'envola.
« On va voir quelle catastrophe a encore provoqué Usagi ? »
« Ok, » sourit Minako.
