VI.

« Bon, tu trouves ? »

Minako lança un regard noir à son père du haut de l'échelle au fond du garage. L'homme leva les deux mains avec un sourire penaud.

« Sois prudente, chérie. »

L'idole leva les yeux au ciel et se concentra à sa tâche, farfouillant dans les cartons en haut de l'étagère branlante.

« Qu'est-ce que c'est que ça ? » marmonna t-elle. « C'est quoi ces trucs… ? »

« Si ce n'est pas des décorations de noël pas la peine de t'attarder. »

« Si tu veux prendre ma place je te la laisse. »

« D'accord. »

« N'y pense même pas, papa. Si ton genou lâche… Ooh ! Dis, maman et toi deviez avoir des jeux très intéressants, j'aurais jamais cru… »

Jetant un coup d'œil à Rei près de lui, embarrassé, monsieur Aino s'empourpra.

« Pardon ? »

Sans tourner la tête vers eux, Minako continua de fouiller avec une voix amusée.

« Eh ben, on en apprend tous les jours. Même un peu trop… à quoi ça sert ce truc… »

« Minako ! » protesta son père, de plus en plus gêné. « Je ne sais pas ce que tu crois voir mais c'est sans aucun doute toute autre chose que ce que tu insinues. »

« Moi ? » répliqua Minako innocemment. « J'insinue rien de déplacé, » dit-elle, tapotant le côté du carton qui indiquait Vieux outils. « Et toi, qu'est-ce que tu croyais ? »

Monsieur Aino soupira.

« Cherche les décos. »

« Tu n'avais pas l'air tranquille à l'instant, » remarqua Minako avec espièglerie alors qu'elle posait le pied sur une planche pour passer de l'échelle à l'étagère. « N'est-ce pas, Reiko ? »

Amusée malgré elle, et soulagée de découvrir qu'elle était loin d'être la seule victime des blagues de l'idole, Rei secoua la tête.

« Tu n'es pas drôle, Reiko. Au fait, ça ne te dérange pas de fêter noël, vu que tu es shinto ? »

« Non. »

« On ne le fête pas religieusement de toute façon et - ooh ! Bingo ! »

Minako tira un carton et le fit glisser doucement. L'ennui, c'est que ce faisant elle perdit son appui et tomba au sol assez violemment, le carton rebondissant sur elle.

« Mina ! » s'exclama son père en se précipitant vers elle. Il poussa le carton, dégageant Minako. « Ca va ? »

La jeune fille, sonnée, accepta son aide pour se redresser.

« Euh… oui… Je crois. Rien de cassé en tout cas. Mais cette fois, tu rangeras les décos au sol, hein ? »

« Ok, » rit-il en l'aidant à se relever. « Ca va, tu es sûre ? »

« Oui, mais je vais peut-être m'asseoir un peu. »

« Tu as la tête dure. »

« Ah ah. On va le décorer ce sapin ? »


« C'est pas du café, » remarqua Minako avec un petite moue.

Elle était assise avec Rei et Artémis sur le canapé et observait le sapin et ses lumières. Ils avaient terminé la décoration juste alors qu'il s'était mis à neiger dehors.

Son père lui sourit alors qu'il tendait à Rei une tasse de thé.

« Non, c'est du chocolat. »

« Je voulais du café, » bouda la jeune fille.

« Tu en bois trop. »

« Je suis adulte maintenant, tu sais. »

« Mais toujours ma fille. »

Minako leva les yeux au ciel.

« Il va falloir me laisser grandir, vieil homme. »

« Il est clair que je ne te marierai jamais, » soupira Monsieur Aino.

Puisqu'il allait s'asseoir sur un fauteuil, il ne remarqua pas le regard que sa fille posa sur Rei ni le léger rose montant sur ses joues. Minako détourna rapidement les yeux et avala plusieurs gorgées de chocolat, manquant se brûler.

Ils passèrent un moment tranquille, jusqu'à ce que monsieur Aino se retire dans son bureau pour lire. Minako reçut un appel de son manager et passa dans la cuisine. Rei s'occupa en observant les quelques photos dans la pièce. Sur le mur près du sapin se trouvait le premier disque d'or de Minako, la jeune fille avait dédicacé le verre à l'attention de ses parents.

Rei observa une photo de famille. Minako devait avoir environ sept ou huit ans et souriait presque timidement, encadrée par les Aino, deux personnes aux sourires lumineux. La petite fille avait l'air chétive sur l'image, mais heureuse. Rei s'approcha davantage lorsqu'elle remarqua une petite inscription au bas de la photo. A notre fammille. C'était écrit d'une main d'enfant.

« Joli portrait, hein ? » remarqua doucement Minako en s'approchant de Rei. Elle observa la photo et sourit avec auto dérision. « Je n'étais pas douée en orthographe, » dit-elle avec un petit gloussement. « J'avais rattrapé mon retard en lecture grâce à maman, mais j'avais encore du mal avec la grammaire et l'orthographe. »

« Un retard ? » demanda Rei.

« Oh, quand j'étais petite j'ai eu une période où j'ai été peu réceptive aux études et… en fait, à tout. C'est maman qui m'a aidée. C'était une femme exceptionnelle. Elle est décédée quand j'avais 10 ans. »

« Je suis désolée. »

Minako sourit et retourna s'asseoir, suivie de Rei.

« Maman était musicienne et prof de musique au collège. C'est elle qui m'a appris le piano et au départ c'est ainsi qu'elle m'a amadouée, je dois dire. Elle était pétillante et parlait tout le temps, riait tout le temps aussi. »

« Et ton père, qu'est-ce qu'il faisait ? »

« Il a été policier en uniforme pendant des années, puis il a démissionné pour devenir éducateur pour des enfants en difficulté. Il a fait ça pendant deux ans, puis il a de nouveau démissionné et a travaillé dans une agence de services. Il rendait service aux personnes âgées ou handicapées et aux familles dans le besoin, ce genre de choses. Il ne gagnait pas beaucoup, mais ça lui plaisait. »

« Ils aimaient aider les autres. »

« Hmm, » sourit Minako en observant le sapin de nouveau. « Ils ont fait ça toute leur vie, sans jamais chercher à en tirer quoi que ce soit. Au final, peu de gens se souviendront de leur nom ou d'eux, et pourtant qu'ils auront passé leur existence à aider les autres. Un jour, j'aimerais leur ressembler. »

Rei sourit et garda le silence. C'était la première fois qu'elle entendait Minako parler aussi respectueusement de quelqu'un, elle trouvait cela touchant. Pourtant, quelque chose la perturbait depuis qu'elle avait rencontré Monsieur Aino et cela n'avait fait que s'affirmer avec les mots de Minako.

« Reiko, comment elle était, ta mère ? »

Rei tourna un regard surpris vers elle, avant d'hausser les épaules.

« J'étais jeune quand elle est décédée, alors ma vision d'elle est sans doute un peu idéalisée. Mais elle était belle, et gentille. Elle aimait beaucoup lire et on passait des heures à lire des histoires ou à jouer. Elle était douce et très attentive, assez réservée aussi. » Rei sourit. « Et je la soupçonne d'avoir été un peu cinglée pour avoir épousé mon père. »

Minako gloussa.

« C'est faux, et tu le sais. Et tu ressembles à ton père. »

« Pardon ? »

L'idole lui sourit avec espièglerie, ravie de son expression contrariée.

« Vous avez la même dignité, la même force, la même détermination. Et dans le genre bougon et renfermé, vous avez le même charme. »

« Je dirai à mon père que tu le trouves charmant, » maugréa Rei, assez mécontente de cette comparaison.

« Oh, je te trouves bien plus charmante que lui, Reiko, » murmura Minako, soudain très proche de son amie. « Bien plus. »

Elle déposa un baiser sur sa joue et se leva avec un petit rire, laissant Rei rougir sur le canapé.

« Allez, Reiko, dépêche-toi, tu as besoin de prendre l'air ! »

« Mais il neige ! »

« Justement ! »

« Si vous sortez couvrez-vous bien ! » lança Monsieur Aino de son bureau. « Ne tombez pas malade ! »

« Oui, oui ! » répondit Minako avec un sourire. « Artémis, tu viens ? » demanda t-elle plus doucement.

Son gardien secoua la tête et resta bien pelotonné sur un coussin moelleux près du feu.

« Non, merci. Je me trouve très bien ici. »

« Ok ! Tant pis pour toi alors ! Allez, Reiko, en route ! »


La balade était plutôt agréable, même si Rei était loin d'avoir le même enthousiasme face à la neige que Minako. Elle se baladèrent en bordure de la ville, dans un parc, le traversèrent puis continuèrent dans des bois épars. L'océan ne devait pas être loin, Rei entendait son grondement.

Peu étaient les gens qui apparemment s'aventuraient jusqu'ici, il fallait dire qu'elles marchaient depuis un moment et que les bois, bien qu'agréables, n'étaient plus aménagés depuis longtemps. Les filles n'y firent aucunement attention, elles étaient trop occupées l'une par l'autre.

« Alors tu as grandi ici ? »

« En partie, » dit Minako tranquillement. Elle aimait assez pouvoir tenir la main de Rei sans que l'autre jeune femme ne se dérobe. « Je ne suis pas née ici, mais dans la préfecture d'Iwate. Je suis venue ici quand j'avais 5 ans. »

Rei fronça les sourcils.

« Mais ton père a dit que ta mère et lui avaient passé toute leur vie ici. »

Minako se tendit, son visage se ferma.

« Ah, oui. Papa ne sait pas mentir, donc il a dit la vérité. »

Rei hésita un instant qui ne fut comblé que par le silence. Minako ne dit rien, et la miko ne savait pas quels mots utiliser. Mais leur absence était bien pire dans leur situation, ainsi elle se décida sur le plus simple.

« Tu as été adoptée quand tu avais 5 ans ? »

Un sourire étrange habilla le visage de Minako, qui secoua la tête légèrement.

« 6 ans et demi. Il a fallu plusieurs mois aux Aino pour obtenir ma garde. La situation était compliquée. »

« Comment les as-tu rencontrés ? » demanda Rei avec hésitation.

Elle crut que Minako n'allait pas répondre lorsque quelques secondes s'écoulèrent dans le silence.

« Comme je te l'ai dit, ma mère était prof de musique et donnait de son temps aux enfants… en difficulté. Elle animait des ateliers dans une institution où j'allais deux après-midi par semaines. C'est comme ça que je l'ai connue, quelques mois après être arrivée ici. Le psy qui s'occupait de moi a été celui à prendre l'initiative de me faire participer à ce genre d'ateliers. Ils réunissaient des enfants handicapés, retardés ou perturbés en petits groupes et nous faisaient faire des activités ou même nous aidaient à faire nos devoirs voire nous donnaient quasiment des cours. Le but était de nous socialiser, » commenta Minako avec une amertume ironique. « C'était une grande blague. D'ailleurs ça n'existe plus aujourd'hui. Ce n'est pas par le théâtre ou les marionnettes et les jeux entre gamins ostracisés que je pouvais apprendre à faire confiance. Mais j'y ai découvert la musique, et ma mère, alors je suppose que ça n'a pas été un total fiasco. »

Rei avait des questions bien sûr. Mais elle savait qu'elle ne pouvait pas les poser maintenant. Elles marchèrent un peu en silence et, sans que Rei ne sache réellement comment, Minako réussit à l'embarquer dans une bataille de boules de neige.

Une fois qu'elles se furent calmées, Rei bien plus trempée que Minako à son plus grand désarroi silencieux, elles déclarèrent la paix et se rejoignirent en riant.

« C'est quoi ce bruit ? » demanda Rei.

Minako se figea soudain et perdit son sourire.

« On a dû s'aventurer trop loin pendant la bataille. On devrait rentrer. »

Mais Rei était intriguée. Elle passa les arbres et se rendit compte qu'en effet, elles étaient arrivées plus loin que prévu. Les bois s'ouvraient sur une falaise assez haute en bas de laquelle l'océan s'écrasait. C'était assez surprenant de retrouver ce paysage à une ou deux heures de marche de la ville et des reliefs.

« Rei, où tu vas ? »

La voix de Minako était emplie de tension. Rei se retourna vers elle, pour voir que son amie était restée près des arbres, pâle et anxieuse. Elle fronça les sourcils.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« On devrait rentrer. »

Rei jeta un coup d'œil à l'océan derrière elle sans s'approcher du bord, la vue était magnifique et elle ne comprenait pas la réaction de l'idole. Minako était très loin d'avoir le vertige, ce n'était donc pas le vide qui la perturbait à ce point.

« Viens, on rentre, » insista Minako d'une voix plus froide.

Rei sentait dans l'aura de son amie quelque chose de sombre, de tempétueux. Elle fronça les sourcils.

« Ca ne va pas ? »

« J'irai mieux quand on sera rentrées. J'ai froid. Viens. »

Ce n'était pas le froid qui dérangeait Minako et l'effrayait ainsi, mais le lieu.

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Bon sang, Mars, tu comptes rester là jusqu'à la nuit ! Non, ne vas pas là-bas ! Viens, on doit rentrer ! »

« Pourquoi tu m'as emmenée ici si ça te dérange autant ? » répliqua Rei d'une voix égale, assez agacée par la froideur et le ton de Minako.

« Je ne savais pas qu'on était allées aussi loin, je ne suis venue dans ces bois que deux fois ! Je ne savais pas qu'on était dans ce coin ! »

« Qu'est-ce qu'il a, ce coin ? » demanda Rei en s'avançant néanmoins vers Minako, qui n'avait pas bougé, loin de la falaise, le visage pâle.

Mais soudain, Rei se figea. Quelque chose… quelque chose était ici.

« Reiko, s'il te plait, on s'en va, » appela Minako d'une voix moins froide et plus implorante, étrange venant d'elle.

Rei aurait aimé la rejoindre pour la rassurer, mais ce qu'elle percevait l'en empêchait. Une présence était proche d'elle, emplie de sentiments bruts et prenants, négatifs pour la plupart. Sa respiration se bloqua.

« Rei, qu'est-ce qu'il y a ? Rei ! »

Rei tomba à genoux. Un fantôme. L'énergie néfaste était tout autour d'elle, l'empêchait d'avancer, de respirer. Un désespoir mêlé à une culpabilité immense emprisonna son cœur, et elle ferma les yeux pour se concentrer, chercha à murmurer les mots sacrés qui la libéreraient.

Elle n'entendait plus la voix de Minako, mais pouvait sentir sa panique. La puissance du fantôme la surprenait, Rei ne comprenait pas pourquoi le spectre s'accrochait ainsi. Son énergie, bien que néfaste, n'était pas non plus agressive. Alors qu'elle crut qu'elle allait s'évanouir, ne parvenant pas à accomplir le rituel shinto qui la délivrerait, elle sentit des mains sur ses épaules, puis un bras qui passa autour de sa taille. Minako l'aida à se relever et l'entraîna rapidement loin de l'endroit hanté.

Rei sentit la pression la quitter violemment et elle s'écroula à genoux dans la neige, tremblante et frigorifiée. De nouveau consciente de ce qui l'entourait, elle put respirer et reprendre ses esprits.

« Reiko ! Reiko, ça va ? »

Rei hocha la tête et attrapa la main de Minako près d'elle. La jeune fille paniquée passa son autre main sur son visage.

« Ca va, » souffla Rei. « Ca va mieux, merci. »

« Tu es sûre ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Tu claques des dents. Viens, on est encore loin de la maison. »

« Ca va. »

« On aurait jamais dû sortir. »

« Ca va, je t'assure. »

Elles avancèrent un peu, et Minako garda un bras autour de Rei dans une prise protectrice et inquiète.

« On va rejoindre la route et j'appellerai mon père pour qu'il vienne nous chercher. Ca va aller ? »

« Oui. Qu'est-ce qu'il s'est passé ? »

« C'est à toi de me le dire ! J'ai senti ton aura s'intensifier, et tu ne me répondais plus ! Qu'est-ce qu'il y avait ? »

« Un esprit, » expliqua Rei, luttant contre la fatigue spirituelle qui l'envahissait. « Je n'arrivais pas à me concentrer, j'arrivais à peine à repousser son influence. Pourtant… c'est bizarre, c'est toi qui l'as fait fuir. Comment est-ce possible ? Qu'est-ce qu'il s'est passé là-bas ? »

Minako s'était tendue, tout son être criait. Rei lui prit la main.

« On en parlera plus tard, » proposa t-elle.

Minako se contenta de hocher la tête. Elles rejoignirent la route en vingt minutes.


Minako entra doucement dans sa chambre. Elle alla poser le verre d'eau sur la table de nuit et s'assit au bord du lit. Rei dormait toujours, récupérant de son combat mental contre l'esprit. Elle s'était endormie dans la voiture, puis avait pris une douche une fois à la maison avant d'aller se coucher sous l'insistance de Minako et de son père.

Ce serait bientôt l'heure de dîner cependant, et Minako voulait être certaine qu'elle irait bien. Elle passa le bout de ses doigts sur sa joue pour l'éveiller gentiment. Rei ouvrit les yeux presque immédiatement avant de se redresser.

« Hey. Ca va mieux ? »

« Oui, » confirma Rei, et en effet, elle semblait reposée et n'avait pas attrapé froid, bien heureusement. Elle accepta le verre d'eau avec un sourire. « Merci. »

« Papa n'est pas prêt de nous laisser sortir une nouvelle fois, » se plaignit Minako avec un sourire amusé. « On pourrait croire qu'on a 10 ans ! Il peut rêver, j'ai un concert à préparer. »

« Si rebelle. »

Minako lui fit un clin d'œil et s'installa plus confortablement sur le lit.

« Artémis était inquiet pour toi. Il va te faire la morale. »

« Il sait que ce n'est pas moi qui ai initialisé la guerre des boules de neige ? »

« Que j'ai aisément gagnée, bien sûr. »

Rei leva les yeux au ciel.

« Sûrement. »

« Tu es certaine que ça va ? »

« Pourquoi ? »

Minako hésita.

« Dans ton aura, il y a quelque chose d'étrange. Artémis l'a senti lui aussi. »

« D'étrange ? » Rei fronça les sourcils. « Non, ça va. »

Frustrée, Minako haussa les épaules. Rei n'avait jamais été très loquace, mais l'idole ne supportait plus de ne pas savoir.

« Tu as reçu plusieurs appels sur ton mobile pendant que tu dormais, » indiqua t-elle.

Rei prit l'appareil et hocha la tête.

« Le temple. Je les rappellerai demain. »

« Demain il va falloir que j'aille travailler. Mon chorégraphe arrive en ville pour les répétitions. Tu voudras venir ? »

« Non, » grimaça Rei, et Minako sourit de cette réponse attendue. « Merci. »

« Tu es sûre ? Tu pourrais monter sur scène avec moi. »

« Je passe. »

« Et dire que des centaines de gens adoreraient être à ta place et que tu refuses. »

« Ils sont fous. »

« Ou alors tu es folle. »

Rei la fusilla du regard et Minako ne put s'empêcher de sourire brillamment. Elle adorait l'agacer.

« Est-ce que tu savais pour l'esprit ? »

La question la prit de cours. Minako ne sut pas cacher son expression et elle le vit aisément dans l'inquiétude qu'arbora Rei en voyant sa crainte. Pour pouvoir se recomposer, Minako détourna le regard et secoua la tête.

« Non. »

« Pourquoi – »

« Je ne savais pas qu'il y avait un esprit, » coupa Minako d'une voix plus dure en se levant. « On devrait en rester là. »

Rei se leva à sa suite.

« Mais alors pourquoi tu as réagi comme ça là- bas ? »

« On devrait descendre. Papa doit être en train de préparer le dîner. »

« Attends, » soupira Rei. « Ne te ferme pas comme ça. »

Minako se tourna vers elle, haussant un sourcil.

« Me fermer ? Je ne suis pas la seule. Tu ne m'as jamais dit ce qui te préoccupe depuis des semaines. »

Rei garda le silence, ses yeux s'assombrirent. Minako secoua la tête, et quitta la chambre.


Méditer devant un feu de cheminée domestique n'était pas franchement conventionnel. Mais les dons de Rei étaient tels que ça ne lui posait pas de problème.

Elle avait rappelé le temple. Sensei l'avait informée que l'enquête avançait. Ils avaient enfin découvert un point commun entre les deux femmes. Le père de l'une et la mère de l'autre avaient tous les deux travaillé ensemble sur divers projets plus d'une dizaine d'années dans le passé. L'un d'eux n'était autre que la mise en place de la Fondation Soleil.

Rei savait que les coïncidences n'existaient pas. Tout semblait se recouper, mais elle ne voyait toujours pas le grand schéma. Pourquoi le tueur s'en était-il pris aux enfants des deux fondateurs ? L'homme était déjà décédé, mais la femme vivait. Il s'agissait là d'une vengeance. Mais pourquoi ? Et pourquoi seulement maintenant ? La police recherchait le troisième et dernier initiateur du projet Soleil, un homme appelé Ishi Yamata. Pour le moment ils avaient du mal à retrouver sa trace. Il avait quitté Tokyo longtemps auparavant.

Etant donné la précision des meurtres, il était clair qu'ils avaient été longtemps pensés. Avaient-ils été commandités ou était-ce le fait d'un seul homme ? Et pourquoi Rei en recevait-elle tant de visions ? Pourquoi se trouvait-elle tant impliquée ?

Elle repoussa ces pensées et se concentra sur sa respiration. Il lui fallut un quart d'heure pour parvenir à un résultat.

De la musique.

La tombe sous la pluie, la peine et la douleur, les inscriptions, invisibles.

Les articles de journaux sur les meurtres.

Les victimes.

La falaise. Le cri. Les pleurs.

Le soleil.

Des notes de musique.

Trois coups de couteau. Du sang.

La tombe.

La douleur.

Le cri.

Rei rouvrit les yeux rapidement. Outre la soif qui la tenaillait, elle se sentait nauséeuse. Elle ne comprenait pas ce que la tombe d'Aiko venait faire là au milieu, et qu'en était-il de la falaise et du cri ?

La falaise…

Ses yeux brillèrent.

Elle y avait été la veille. C'était cette falaise-là !

Mais pourquoi ses dons mélangeaient-ils tout ainsi ?

Rei soupira et se rendit compte qu'elle était toujours nauséeuse. Sa santé devait lui jouer des tours, c'était sans doute pour cela qu'elle ne parvenait pas à y voir clair.

Elle se leva et s'étira avant d'avancer dans la maison. Minako était rentrée de tout un après-midi passé à travailler, et des notes jouées au piano s'élevaient dans l'air. Rei monta à l'étage et vit Monsieur Aino à l'entrée de la pièce à côté de la chambre de Minako. Il était tourné vers l'intérieur, et quand le petit air doux s'éteint, sa voix posée et tendre prit sa place alors qu'il entrait dans la pièce.

« Je ne t'avais jamais entendu la jouer, » dit-il à sa fille.

La voix de Minako était étrangement serrée.

« Je ne la joue jamais. »

« C'était magnifique. »

« C'était différent. Quand elle la jouait, c'était magique. »

« J'ai trouvé ça magique, » rassura son père. « Ta musique est magique. »

Rei était arrivée à l'entrée de la pièce. Elle vit Monsieur Aino déposer un léger baiser affectueux sur les cheveux de sa fille avant qu'il ne quitte la chambre, hochant la tête face à Rei. La jeune femme découvrit que Minako était face à son synthé, et pas à son piano, et que la pièce était une sorte de studio.

Il y avait là beaucoup de choses, des posters et disques d'or au mur, retraçant sa carrière et présentant sans doute ses groupes favoris, des étagères pleines de Nako Nako, peluches et autres présents d'amis ou de fans, une bibliothèque, un bureau, des armoires pleines de vêtements et accessoires, une guitare acoustique et une électrique, du matériel électronique et informatique et tout un tas d'affaires professionnelles ou personnelles.

« Hey, » salua doucement Rei.

Minako leva la tête vers elle et lui offrit un petit sourire.

« Le feu est devenu silencieux ? » demanda t-elle. « Je n'ai pas osé te sortir de ta… transe. »

« Méditation, » sourit Rei. « Tu as l'air fatiguée. »

« Non, la répétition était intense, c'est tout. Et puis… »

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Oh, un petit ennui. J'ai perdu ma clé du gymnase, elle a dû tomber. C'est un peu gênant vis-à-vis du gérant. »

« Tu la retrouveras peut-être. »

« J'aimerais bien. Ça ne fait pas très pro de perdre les choses qu'on me confie. »

« Alors c'est ici que tu mets toutes tes affaires ? Je me disais aussi. »

Minako sourit.

« Et encore, je donne beaucoup de choses. »

« Je vois. Il va falloir que tu t'achètes un palace quand tu te décideras à emménager chez toi. »

« Je ne voudrais rien de moins, » répliqua l'idole en se levant avec un air princier.

« Est-ce que ça va ? »

« Oui, pourquoi ? »

Rei secoua la tête.

« Non, rien. Je te trouve juste… »

« Quoi ? »

« Triste, » avoua Rei finalement.

Minako eut l'air surprise et détourna le regard. Rei savait qu'elle avait raison. Finalement l'idole haussa les épaules avant de la rejoindre.

« Ca va. Tu sais, les fêtes, c'est compliqué. »

« Oui, je me souviens, » acquiesça Rei, cherchant dans les yeux caramel de Minako des réponses qu'elle ne pouvait autrement trouver.

« Mais je suis contente que tu sois là, » confia Minako en passant ses bras autour de Rei. « Je trouve que tu as repris des couleurs. »

Un peu déstabilisée par leur proximité, Rei eut du mal à trouver ses mots.

« Ah ? »

« Oui, » sourit Minako avec cette espièglerie brillant dans son regard, cette petite étincelle qui disait à Rei qu'elle savait qu'elle la mettait mal à l'aise et qu'elle adorait cela. « Mais tu as toujours l'air fatiguée. »

« On est deux, dans ce cas. »

« Je ne suis pas fatiguée. »

« Tu mens. »

La réplique de Minako fut de capturer les lèvres de Rei sans attendre. Après la baiser, elle quitta les bras de Rei avec un petit rire et passa dans le couloir.

Rei resta sur place, ravie mais confuse. Elle ignorait si la tournure de leur relation n'était qu'un jeu pour l'idole qui aimait tant flirter ou davantage.

Non, ce n'était pas vrai. Rei connaissait Minako, elle savait qu'elle n'était ni cruelle, ni frivole. Ca avait forcément un sens profond pour elle.

Simplement, comme pour beaucoup de choses depuis qu'elles se connaissaient, elles n'en parlaient pas, même si Rei aurait aimé savoir sur quel chemin elles s'engageaient.

« Reiko, tu viens ou pas ? »

Et parfois, réalisa Rei en rejoignant Minako avec un petit sourire caché, elle avait l'impression de savoir exactement où elle allait.


« Rei ? Reiko ? »

Rei ouvrit les yeux, groggy, et se rendit compte qu'il faisait toujours nuit et qu'elle avait sommeil.

« Reiko ? »

Puis elle remarqua que ce qui l'avait réveillée était Minako près d'elle qui la secouait gentiment et l'appelait d'une voix tremblante et basse.

« Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ? »

Il était à peine trois heures du matin, selon le réveil de l'idole. Rei ne pouvait pas voir son visage dans la pénombre, mais elle sentait sa détresse.

« Est-ce que je peux ? » demanda Minako d'une petite voix.

Rei mit quelques secondes à comprendre ce que voulait son amie. Elle s'écarta et laissa la jeune femme se glisser dans le futon auprès d'elle. Sans attendre Minako s'immisça dans ses bras et ne bougea plus.

« Tu demandes maintenant ? » remarqua Rei en murmurant pour ne pas déranger Artémis s'il dormait. « C'est nouveau. »

« Tu prenais toute la place, » chuchota Minako.

« Ah. Mina… ça va ? Tu trembles. »

Minako ne lui répondit pas. Rei la serra un peu plus fort contre elle.

« Tu as encore fait un cauchemar ? »

Pas de réponse. Rei soupira, déposa un baiser sur le front de Minako et essaya de dormir.


Lorsqu'elle se réveilla de nouveau, il faisait jour et Minako, bien installée dans ses bras, dormait toujours paisiblement. Rei l'observa un moment avant de la réveiller en douceur.

Ses paupières se levèrent doucement et Rei ne put s'empêcher de sourire devant cette vision angélique.

« Bonjour. Bien dormi ? »

« Hmm, » marmonna Minako avant de reposer la tête contre Rei avec un petit soupir tranquille. « Tu sens bon. »

« Euh, merci. »

Minako gloussa avant de bailler.

« Tu es réveillée depuis longtemps ? »

« Non. »

« Pourquoi tu m'as réveillée alors ? »

« Il est 9 heures. »

« C'est les vacances. »

« Tu connais ça, toi ? »

« Très drôle. J'ai aucune envie de me lever. Je suis très bien où je suis, » remarqua Minako, un sourire dans la voix, alors que ses doigts dansaient doucement sur le ventre de Rei, laquelle était occupée à jouer inconsciemment avec les doux cheveux de l'idole. « Il ne neige plus. »

« Oui. »

« Reiko ? »

« Quoi ? »

« Tu as bien dormi ? »

« Hmm. »

« Tu t'es agitée cette nuit. »

« Je croyais que tu avais bien dormi. »

« J'ai eu du mal à m'endormir. Tu semblais bouleversée dans ton sommeil. De quoi tu rêvais ? »

« Je ne m'en souviens pas. »

C'était un mensonge, et Minako le savait. Mais Rei ne pouvait pas encore lui dire la vérité, lui parler de cette tombe qui hantait son esprit depuis des semaines.

« Pourquoi tu n'arrivais pas à dormir ? »

Minako leva la tête et plongea son regard dans celui de Rei. Puis elle eut un triste sourire.

« Je ne m'en souviens pas. »

« Nous sommes toutes les deux des menteuses. »

« Apparemment. Et moi qui croyais que tu étais toujours honnête. »

Contrariée, et un peu blessée, Rei ne sut comment réagir. Minako le remarqua et caressa sa joue avec tendresse.

« Un jour, tu me parleras ? » demanda t-elle avec une vulnérabilité surprenante.

« Oui, » répondit Rei. « Et toi ? »

« Je pense, oui, » confia Minako pensivement.

Rei attrapa sa main, puis embrassa la jeune femme avec amour.

Elle se rendit compte que c'était la première fois qu'elle était celle à faire ce pas.


Elles ne se levèrent pas tout de suite, occupées à s'embrasser et à profiter de quelques tendres moments.

La journée commença plutôt bien, donc. Très bien même, se dit Rei en songeant à la très agréable sensation qu'avait été le corps de Minako sur le sien. Elle rougit en pensant à la finesse de leurs pyjamas et au contact de leurs jambes nues…

Rei secoua la tête. Ce n'était vraiment pas le bon moment pour penser au développement de sa vie privée.

« Rei ? » demanda Monsieur Aino face à l'absence de réponse.

Mais alors, vraiment pas.

« Euh… oui ? »

« Du thé ? »

« Merci. »

Du coin de l'œil, elle vit le rictus amusé et satisfait qu'arborait Minako et se demanda avec mauvaise humeur comment l'autre femme pouvait ainsi deviner ce qu'elle avait à l'esprit. Elle se tourna vers l'idole pour lui faire une réflexion, mais lorsque ses yeux se posèrent sur la jeune femme ce ne fut pas Minako qu'elle vit.

Ou plutôt, pas sa Minako. Mais une Minako plus âgée, pâle et épuisée, des larmes sur les joues, son regard sombre et humide braqué sur Rei d'une manière accusatrice.

« Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ?! » accusait sa voix vide et rauque, furieuse et brisée.

« Reiko ! Tu étais encore ailleurs ! »

« P… pardon… »

« Qu'est-ce que tu as ? Tu es pâle. Ca va ? »

La vision avait disparu, mais les émotions qui enserraient le cœur de Rei, elles, étaient toujours là.

« Non, » murmura t-elle. « Enfin… je ne sais pas. Je me sens bizarre. »

« Tu devrais aller t'allonger, » conseilla Minako avec inquiétude, prenant sa main pour l'aider à se relever. « On dirait que tu as vu un fantôme, enfin, pas un vrai, mais… tu me comprends. »

Rei ne put qu'hocher la tête.

En un sens, elle avait bien vu un fantôme. Un spectre du futur venu la hanter pour une horrible faute.

Si Rei ne parlait pas à Minako de sa vision sur la mort d'Aiko, serait-ce le futur qui les attendrait ? La dévastation, la perte de leur enfant et la destruction de leur couple lorsque l'idole apprendrait que Rei avait prédit cela des années avant et n'avait jamais rien dit ?

Mais pourquoi lui aurait-elle rien dit ?

Minako aurait ce bébé, et Rei ne se voyait pas faire tout ce chemin avec elle sans la prévenir de ce qu'il pourrait advenir. Elle ne comprenait pas.

Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ?!

Elle ne comprenait pas.