VII.
« Et moi je dis que tu as besoin de te changer les idées. »
« Une séance d'autographes ? Sérieusement ? »
« Oh oui. »
« Il y aura la presse ? »
Minako marqua une pause et cessa de se maquiller, jetant un coup d'œil à Rei dans le miroir.
« Oui. Ça te dérange tant que ça d'être vue en ma compagnie ? »
Rei secoua la tête, gênée.
« Non, non ! Enfin… »
Minako haussa un sourcil et reprit ses activités.
« Tu pourras te cacher. »
« Arrête, ce n'est pas ça, » protesta Rei avec un soupir en s'asseyant sur le lit. « C'est juste… Je ne suis pas très populaire dans mon école, ok ? Tu le sais. »
« C'est ta dernière année, pourquoi est-ce que ça te dérange autant ? Tu t'en fiches, et puis ça les fera taire une bonne fois pour toutes. Je serai occupée toute la matinée avec ça, et papa va voir des amis, tu ne peux pas rester ici toute seule quand même. S'il te plait, » pria Minako.
Rei était contrariée, mais elle finit néanmoins par hocher la tête.
« Et qu'est-ce que je vais faire ? »
« Sourire aux caméras, » précisa Minako en attrapant la main de Rei, son sac et Artémis avant de se diriger rapidement vers la sortie de la maison.
« Des caméras ?! »
Minako rit et ignora sa remarque, saluant le chauffeur qui leur ouvrit la porte de la limousine. A l'intérieur, Shacho était déjà prêt à entamer son long discours sur l'emploi du temps de Minako et ses recommandations pour la séance à venir. Rei ignorait comment l'idole supportait toutes ces informations avec le sourire. Cinq minutes, et elle avait déjà bloqué la voix du manager loin de son esprit.
Lorsqu'ils arrivèrent au centre-ville, devant la radio locale où Minako devait intervenir puis se livrer à une séance d'autographes, ils découvrirent une véritable armée de fans de tous âges. Ils accueillirent la limousine avec des cris et des applaudissements. Rei ne savait pas si c'était parce qu'ils étaient dans sa ville natale ou si c'était ainsi à chaque fois que Minako se déplaçait, mais elle trouvait cela perturbant.
Les agents de police établirent un petit périmètre et un homme assez costaud s'approcha de la portière.
« C'est Hiro, » précisa Minako. « Mon garde du corps. Prête ? »
Rei leva les yeux au ciel. Elle ne voulait surtout pas le montrer, mais elle était tout sauf prête. Hiro ouvrit la portière et aussitôt les cris redoublèrent, tout comme les flashs d'appareils photo. La façon dont tous ces gens hurlaient le nom de Minako faisait frissonner Rei. Minako sortit de la voiture, un grand sourire aux lèvres, et salua de la main les gens présents. Rei et Shacho la suivirent à un mètre de distance.
La miko prenait conscience d'à quel point son amie était célèbre. Elle croyait s'y être habituée en quelques années, elle était même allée à des concerts de Minako après tout, mais voir autant de gens si ravis et excités seulement à l'idée d'apercevoir la chanteuse remettait les choses à leur place. Ce n'était pas que Rei accordait une très grande importance aux statuts des gens, en revanche la masse de cette attention la faisait grincer des dents.
L'émission de radio fut bien entendu un succès. Minako charma ses interlocuteurs comme, sans doute, tous les auditeurs. Ils passèrent ensuite dans le hall derrière une longue table où Minako devait recevoir une longue file de ses fans. Rei fut installée à côté d'elle, Artémis sur les genoux. Entre deux personnes, Minako discutait avec elle tranquillement, peu ennuyée par les prises de photo continuelles ou les allers et venus de la sécurité.
Rei se détendit rapidement, elle voyait bien à quel point Minako s'amusait, à échanger quelques mots avec chacune de ces personnes, qu'ils soient des enfants, des ados ou des adultes. Elle avait toujours un mot gentil pour eux, un sourire brillant. C'était son élément, et visiblement les années n'avaient pas encore entamé son enthousiasme quant à sa carrière.
Il fut enfin temps de retourner dans la limousine. Shacho enchaîna sur tous les commentaires qu'il avait à faire sur la matinée et sur les choses à venir. Puis ils se quittèrent à la maison Aino et Minako monta dans sa chambre, le sourire aux lèvres.
« J'ai vraiment hâte d'être au concert ! »
« Je vois ça, » s'amusa Rei.
« Mais j'ai mal au poignet. »
« Ca, ça ne m'étonne pas ! »
« Vous n'avez pas faim ? »
« On vient de manger, Artémis, » remarqua la popstar.
« Et alors ? »
Rei et Minako échangèrent un regard et rirent.
« Il faut que je poste quelques choses sur mon site. »
« Encore du travail, » soupira Rei. « Allez, viens, Artémis, on va se nourrir sans miss Idole. »
Minako lui tira la langue et alla s'installer face à son ordinateur portable.
Rei soupira en terminant son dessin d'une main tremblante.
Le cadavre de la fille poignardée était parfaitement représenté. Elle l'observa et constata qu'elle avait beau s'appliquer dans son art graphique, son esprit n'en était pas plus apaisé.
Elle referma le carnet sur ses genoux. La sonnerie de son mobile la surprit tellement que le livre tomba à ses pieds, glissant à moitié sous le lit.
« Allô ? »
« Rei ? Hey, c'est Makoto. »
« Salut. Tes vacances se passent bien ? »
« Très bien. Est-ce que ça va ? Tu te reposes bien ? »
« Oui, ne t'en fais pas. L'endroit est très beau et sympa, et il y a des paysages magnifiques, ça te plairait. »
« Sans doute. »
Rei fronça les sourcils. Elle sentait l'amusement de Makoto dans sa voix, comme si son amie essayait difficilement de s'empêcher de rire.
« Quoi de neuf ? » demanda t-elle à tout hasard.
« Moi, pas grand-chose. En revanche, on ne savait pas que tu étais une telle célébrité. »
« Pardon ? »
Makoto rit de sa confusion.
« Tu devrais aller faire une tour sur le site de Minako et sur internet en général. Tu serais surprise de voir quel succès tu as. »
Rei raccrocha immédiatement et attrapa l'ordinateur de l'idole, occupée dans la pièce d'à côté à répéter certaines de ses chansons. Elle se connecta rapidement au site voulu, chercha un peu, et jura.
Plusieurs photos de la séance d'autographes avaient été ajoutées sur le blog de Minako, trois pour être exacte. L'idole avait même commenté ses actions, décrivant rapidement sa journée, remerciant l'accueil chaleureux des fans et précisant ses projets. Et puis…
Je suis certaine que beaucoup vont se le demander, étant donné que je ne suis que rarement vue en présence d'amis, alors je préfère prendre les devants. La fille sur la photo qui m'accompagnait en cette occasion est ma meilleure amie, Reiko. Je la connais depuis des années et je suis ravie d'avoir ENFIN réussi à la traîner au travail avec moi ! ^^ Elle n'aime pas beaucoup être sous les projecteurs, bien qu'elle n'a rien à envier à personne, vous ne trouvez pas ? On passe les fêtes ensemble et on s'amuse beaucoup ! J'espère qu'il en est de même pour vous, et j'ai hâte de vous revoir tous lors de ma tournée !
Rei passa rapidement sur un autre forum, celui-ci de fans. Bien entendu, les commentaires allaient bon train sur ce surprenant élément de la vie de l'idole d'ordinaire si secrète sur sa vie privée. Rei leva les yeux au ciel en parcourant quelques commentaires sur son physique qui plaisait apparemment à beaucoup de monde et secoua la tête en lisant les mots de quelqu'un proclamant que Minako Aino ne pourrait être amie avec quelqu'un n'ayant pas le même standing qu'elle. N'importe quoi.
Le cœur de Rei s'arrêta lorsqu'elle remarqua un commentaire précis.
Je connais cette fille. C'est Rei Hino, elle est dans ma classe. Elle est fille de sénateur et miko dans un temple. J'aurais jamais cru que cette fille puisse connaître Minako ! J'ai cru à une blague !
D'autres filles de l'Académie fréquentaient apparemment le forum. Elles précisaient la personnalité de Rei, ou du moins ce qu'elles croyaient savoir d'elle, et se vantaient d'aller dans la même école qu'elle.
La rentrée promettait d'être gé-niale !
Et tout ça…
« Minako Aino ! » cria Rei en passant dans la pièce d'à côté. « Tu aurais pu t'abstenir de poster ces photos sur ton site ! »
L'idole cessa sa musique et leva la tête avec un brillant sourire.
« Mais Reiko, tu sais bien que de toute façon les images de la séance se seraient retrouvées sur internet ! »
Mécontente, Rei croisa les bras contre elle et la fusilla du regard.
« Maintenant tout le monde commente ma vie ! »
« Depuis quand accordes-tu la moindre importance à ce qu'ils pensent ? »
Rei soupira, sachant qu'elle avait raison. Minako s'approcha et passa ses bras autour d'elle.
« Et pense à quel point ce sera amusant lorsque tu arriveras en cours et que tu pourras leur fermer le clapet à toutes ? Je suis sûre qu'Akima sera ravie de t'assister. »
« Nous n'avons pas le même humour. »
« Ne boude pas. Quoique… c'est plutôt adorable. »
« Tu n'avais pas des devoirs à faire ? »
« Là tu es simplement cruelle, Mars. »
Rei sourit, déposa un petit baiser sur les lèvres de Minako et retourna dans la chambre.
« Simplement cruelle ! » cria Minako après elle.
Un doux rire fut sa seule réponse.
Minako en avait secrètement ras le bol.
Elle n'appréciait pas vraiment ce chorégraphe, et lorsqu'il demanda aux danseurs de partir, elle faillit grogner. Mais elle tint en se disant qu'il ne lui restait plus qu'une heure à tenir, après laquelle elle pourrait rentrer auprès d'Artémis, de son père et, plus important, de Rei.
Cette pensée lui redonna de l'énergie. Elle répéta de nouveau les mêmes gestes, les mêmes pas, malgré la fatigue et les courbatures, sourire brillant en place. Tout se compliqua quand la lumière s'éteignit. Le son de son dernier tube fut remplacé par un lourd silence.
« Bon dieu, c'est quoi ce cirque ? » lança le chorégraphe un peu plus loin. « Oh, rallumez la lumière ! »
Tendue, Minako chercha à calmer sa respiration pour ne pas trahir sa position, car elle était certaine d'une chose.
Ils n'étaient plus seuls dans le gymnase, et la présence qu'elle sentait était très loin d'être pacifique.
En fait…
Elle avait l'impression de la connaître.
L'effroi la figea lorsqu'elle réalisa que le monstre qui hantait ses nuits venait juste de quitter ses cauchemars pour envahir sa réalité.
C'était urgent, brûlant, insistant.
Quelque chose n'allait pas. Quelque chose n'allait pas.
C'était comme une chanson dans son cœur, son esprit, jusque dans son âme.
Quelque chose n'allait pas.
Rei fit quelques pas, essaya de se centrer, de ressentir.
Elle n'avait plus perçu quelque chose d'aussi prenant depuis un moment.
Quelque chose n'allait pas.
« Rei ? Ca ne va pas ? »
« J'en sais rien, Artémis. Je me sens bizarre depuis que je me suis réveillée. »
Rei avait fait une petite sieste après le déjeuner. La séance d'autographes la veille et les cauchemars de la nuit l'avaient épuisée. Minako n'avait pas eu cette chance. Elle avait dû partir pour une séance de danse et de gym avec son chorégraphe.
« Un pressentiment ? »
« Oui. »
« Tu peux le préciser ? »
« Un danger. »
« Ferme les yeux. Rei, calme-toi et ferme les yeux. Détends-toi. »
Elle eut envie de lui rétorquer que ce n'était pas aussi facile, mais elle savait aussi qu'Artémis savait ce qu'il faisait. Il lui fallut plusieurs minutes pour calmer sa respiration et réussir à se concentrer.
Mais tout ce qu'elle parvint à percevoir, ce fut un air de piano. Elle tenta de l'ignorer et de se recentrer, sans succès.
« Alors ? »
« Rien, à part cette foutue musique. D'où ça vient ? »
« Quelle musique ? » interrogea Artémis, debout sur le dos du fauteuil. « Je n'entends rien. »
Rei fronça les sourcils, et se concentra sur les notes. Cet air… elle l'avait déjà entendu…
« Minako ! » s'exclama t-elle, ses yeux brillant de réalisation. « C'est Minako ! Elle est en danger ! »
Elle se précipita à l'extérieur et jura.
« Comment on va aller au gymnase ?! »
Non pas pour la première fois, elle regretta ses pouvoirs de Senshi. Artémis monta sur son épaule.
« Monsieur Aino ! »
En effet, par un coup de chance, le vieil homme rentrait de son tour en ville, alors Rei monta rapidement dans la voiture.
« Il faut qu'on aille au gymnase, je crois que Minako est en danger ! »
Il l'observa avec confusion et doute un moment puis finit par faire demi-tour et se diriger rapidement vers le centre. Rei ignorait pourquoi il lui faisait ainsi confiance, si Minako lui avait parlé de ses dons ou si sa peur l'avait inquiété, mais elle ne posa pas de question.
Elle sauta de la voiture à peine fut-il entré dans le parking et se précipita vers la porte arrière. Elle était ouverte, ce qui était anormal, tout comme l'absence de lumière.
« Je vais trouver le disjoncteur, » informa Artémis en quittant Rei.
Les lueurs des petites lampes indiquant les sorties lui permirent de se guider. Elle traversa le couloir puis un vestiaire avant d'entrer rapidement dans le gymnase. Les lumières étaient éteintes, mais elle entendait des signes de lutte un peu plus loin.
« Hey ! » cria t-elle.
Quelqu'un se mit à courir et la poussa au sol. Peu après la lumière revint et le cœur de Rei se serra douloureusement lorsqu'elle vit la forme de Minako au sol, et du sang.
« Mina ! »
Elle se précipita vers elle et la vit s'asseoir. Le sentiment de soulagement qui l'envahit à cet instant faillit lui arracher des larmes.
« Ca va ?! »
« Rei ? Oui, je crois, » informa Minako d'une voix tremblante en grimaçant.
« Fais voir. »
Rei prit son bras. La longue coupure n'était pas trop profonde, mais le sang coulait rapidement. Lorsqu'elle leva les yeux elle vit un homme plus loin contre le mur, figé de peur, sans doute le chorégraphe. Elle ne se gêna pas pour le fusiller du regard, ce lâche.
« La lumière s'est éteinte et… quelqu'un s'est approché, avec un long couteau… Je l'ai senti, » expliqua Minako, pâle, les yeux brillants. « Je… suis plutôt ravie d'avoir gardé mes réflexes et continué les entraînements. »
Rei l'aida à se relever et la prit dans ses bras.
« Moi aussi, » souffla t-elle. « Moi aussi. »
« Ce gars voulait me tuer, » confia Minako d'une voix blanche. « Il a dû me voler ma clé. Et… papa ! »
« Il est dehors. Mina ! »
Rei courut après la jeune femme apeurée. Elles croisèrent Monsieur Aino et Minako se jeta dans ses bras.
« Papa ! »
« Minako ! Tu n'as rien ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Oh non, il faut que tu ailles à l'hôpital, et qu'on prévienne la police ! »
Minako le lâcha alors que Rei récupérait discrètement Artémis.
« J'ai eu peur que tu sois visé, toi aussi, » confia Minako d'une voix tremblante en observant son père.
« Visé ? Je vais bien. Montre-moi ton bras. »
Rei et Artémis échangèrent un sombre regard. La jeune femme avait déjà une petite idée sur la personne ayant essayé d'attenter à la vie de sa petite amie. Ce qu'elle ignorait, c'était pourquoi le tueur en série en voulait à Minako.
Ce soir-là, Minako entra dans la chambre hors d'elle. Elle s'allongea sur son lit et éteignit la lumière.
« Ton bras ? »
« Ca va ! » répliqua Minako. « J'ai l'impression d'avoir deux pères, Artémis ! »
« Je m'inquiète ! »
« Ca guérira. Je n'en reviens pas qu'un type m'ait piqué mes clés et qu'il ait essayé de me tuer à coups de couteau dans le noir ! Le lâche ! Et qu'à cause de lui mon concert soit annulé ! »
« Tu ne voulais quand même pas risquer de continuer ? » demanda Rei, incrédule.
« Bien sûr que si ! Et mes fans ? Et tous ceux qui s'étaient engagés avec moi ? Je suis majeure, comment j'ai pu les laisser me faire ça ! »
« Ils essayent de te protéger ! »
« Qu'ils trouvent le sale type et qu'ils me laissent faire mon travail ! »
« Tu es trop téméraire ! »
« Je suis professionnelle ! »
« Euh… les filles ? »
« Et s'il t'arrivait quelque chose ?! »
« Je sais me défendre ! Et j'ai un très bon service de sécurité ! »
« Les filles, si vous – »
« Tu es inconsciente ! »
« Je sais ce que je fais ! »
« Alors tu es égoïste ! » rétorqua Rei en se tournant vers le mur, un mouvement qui dans la pénombre passa inaperçu.
Et pourtant, Minako fit de même dans son lit.
« C'est ça, » maugréa t-elle.
Le silence se fit assourdissant.
« Et voilà, » soupira Artémis. « Bonne nuit quand même. »
Aucun d'eux ne put s'endormir. Une heure plus tard, Minako finit par se lever et enjamber Rei pour aller dans sa petite salle de bains.
La miko se leva et alla à la porte avant de chercher à s'habituer à la lumière. Minako ne rencontra pas son regard, occupée à sortir quelques nécessaires de son placard.
« Je saigne de nouveau, » informa t-elle d'une voix sourde.
Rei entra et lui prit doucement le bras.
« Laisse-moi t'aider, » invita t-elle sur le même ton doux.
Une fois que le nouveau bandage fut en place, elles restèrent un instant dans le silence, leurs yeux s'évitant désespérément. Rei voulait s'excuser, ou lui dire qu'elle était heureuse qu'elle aille bien, n'importe quoi, mais aucun mot ne voulait sortir de sa bouche. Quant à Minako, elle semblait avoir le même problème qu'elle et être résolue à ne surtout pas tourner la tête vers Rei.
« C'était ma mère, » fit soudain Minako d'une voix étrange, les mots se bousculant entre ses lèvres.
Rei tourna la tête vers elle, surprise. Elle n'osa pas dire un seul mot.
« La falaise. C'est pour ça que je n'aime pas cet endroit. Pour l'esprit, je ne sais pas. Mais pour ma réaction, l'explication, c'est ça, ma mère. Biologique. Elle s'est jetée de la falaise un été. Je t'ai dit que je suis arrivée ici quand j'avais 5 ans. C'était avec ma mère. Elle était… perturbée. D'autant plus que moi aussi je l'étais, que je savais à peine lire, que je communiquais peu et que j'avais des terreurs nocturnes. Une année après notre arrivée j'avais fait peu de progrès, et ma mère était encore plus dépressive qu'au moment de notre déménagement. Un jour on est partie se balader dans les bois, on est arrivées à la falaise, on s'est arrêtées un moment. Et elle a juste… sauté. Comme ça. Des promeneurs m'ont trouvée quelques minutes plus tard parce que j'hurlais. Je n'aime pas vraiment cet endroit. »
Maintenant, Rei savait encore moins que dire. Elle lutta un moment contre les mots qui lui vinrent.
« Je suis désolée. »
Minako eut un petit rire de dérision amère.
« Une charmante petite enfance, hein ? J'attends toujours le moment où la presse repêchera cette histoire et la divulguera en me faisant passer pour une pauvre petite gamine maltraitée par la vie. »
Rei ne le lui dit pas, mais elle soupçonnait Minako de le savoir. L'esprit avait été celui de sa mère, et c'était pour cela que la présence de Minako l'avait fait disparaître. Et c'était peut-être à cause de son lien avec elle que l'esprit s'était ainsi accroché à Rei.
« J'ai eu peur, » confia Rei d'une voix basse à son tour. « Cet après-midi. Quand j'ai senti que tu étais en danger, j'ai été terrifiée. Et ça me dérange que tu sois aussi forte tête et prête à prendre des risques, parce que l'idée qu'il t'arrive quelque chose est… terrifiante. Je t'ai perdue une fois, je n'ai pas envie que ça arrive de nouveau. »
Minako s'approcha d'elle et posa son front sur son épaule, se laissant enlacée par Rei qui déposa un baiser sur ses cheveux.
« Je suis désolée pour ton concert. Je sais que ça comptait pour toi. »
« Oui. Mais pas autant que ma vie. »
« Oh, mais c'est que tu grandis, » taquina Rei gentiment.
Minako leva la tête vers elle avec un sourire.
« Quelle journée, hein ? »
« Oui. Quelle journée. »
« Tu n'es pas tranquille. Tu t'inquiètes pour l'agresseur ? »
« S'il a volé tes clés dans le but de profiter que tu sois seule avec ce crétin de chorégraphe c'est qu'il est patient et décidé. »
« La maison a un bon système de sécurité et la police a été prévenue. Tout va bien. »
« Les systèmes de sécurité ont toujours des failles. Je serais plus tranquille si on avait encore nos pouvoirs. »
« On n'a pas besoin de nos pouvoirs pour l'arrêter. Au fait, merci de m'avoir sauvé la vie. »
« Oh, tu te débrouillais plutôt bien, » sourit Rei. « On devrait dormir maintenant. »
Elles allèrent se coucher dans le futon, épuisées.
« Ah, je préfère ça, » remarqua Artémis. « Et restez sages. »
« Nous ? Nous sommes toujours sages. »
« Oh mais j'ai confiance en Rei. C'est plutôt toi qui m'inquiète, Vénus. »
« Tu ferais mieux de dormir, boule en peluche. »
Rei ferma les yeux, un petit sourire aux lèvres face à leur échange. Elle était heureuse de découvrir que plus le temps passait, et plus les choses étaient simples entre Minako et elle.
Après tout, c'était bien la première fois qu'elles se réconciliaient aussi vite, et aussi bien.
Où… où est-ce qu'elle était ?
Rei observa autour d'elle, nauséeuse et confuse. Elle avait l'impression étrange que son énergie psychique l'engourdissait, comme lorsqu'elle passait trop de temps en méditation et qu'elle en sortait éreintée et malade.
Elle observa autour d'elle, ce terrain étrange, statique, recouvert de brume. On aurait dit les jardins d'Hikawa, mais Rei savait qu'elle n'y était pas vraiment. Elle avait l'impression que sa respiration résonnait dans l'endroit. Et elle n'était pas seule.
« Qui est là ? Montrez-vous ! »
Une forme sortit de la brume. Une femme s'avança vers elle, pâle et mince, habillée d'une robe verte légère. Ses cheveux noirs dansaient avec la brise et ses yeux noisette emprisonnaient une infinie tristesse. Elle s'arrêta à quelques mètres de Rei et hocha la tête.
« J'ignorais comment faire. Finalement, c'est toi qui es venue. »
« Venue ? Où ? »
« Oh, nulle part, mais à ma rencontre. »
Sa voix était douce et un peu rauque, distante, comme si elle lui parlait de l'autre côté d'une pièce, ou de tout un monde. Le sixième sens de Rei était en alerte, ce n'était pas une personne qu'elle avait en face d'elle, pas vraiment. Ce n'était pas un esprit non plus, car un esprit n'était pas pourvu d'une intelligence, juste d'émotions brutes.
C'était plutôt une apparition, la représentation passée d'une disparue.
Mais comment… ?
Quelque chose dans ses traits, dans ses yeux, dans cette expression digne mais fragile lui semblait familière.
« Qui êtes-vous ? »
« Tu le sais déjà, Rei. »
« Qu'est-ce que vous me voulez ? »
Le sourire triste confirma son identité. Minako avait le même sourire que sa mère.
« Tu dors. Ton esprit s'est tourné ici lorsqu'il s'est mis au repos, » expliqua la jeune femme. « Il y a des choses que tu ne comprends pas encore. Des visions troubles. »
« Oui. Vous pourriez m'aider ? »
« Je ne peux te donner les réponses, tu le sais. Les choses ne peuvent fonctionner ainsi. »
« Minako est en danger. »
« Je sais. C'est pour cela que je suis là. »
« Pourquoi veut-il la tuer ? »
« Pour une histoire qui remonte à loin. Il n'en est pas à ses premiers crimes. »
« Comment ça? »
« Tu dois protéger ma fille. Trouve-le. »
« J'ignore qui il est. »
« L'important n'est pas son identité. Mais ses actes. Ce n'est pas vraiment Minako qui est visée, elle ne devrait même pas se trouver sur sa liste. Mais sa soif de sang ne connaît pas de limite. »
« Quel est le rapport avec vous ? Et avec… cette tombe ? »
« Je suis liée à tout cela. Quant à l'avenir… il ne fait que s'introduire dans le présent parce que ton cœur n'est pas en paix. Lorsque tu seras plus calme, les choses s'éclairciront. »
« Alors c'est lié à ce que Sensei m'a dit ? Je ne peux déchiffrer la vision parce que… je ne suis pas prête ? »
« Quand tout sera en place, quand tu seras prête, tu comprendras. »
« Je ne comprends pas comment vous pouvez être liée à cette histoire. »
« Tu es en colère. »
Rei ne répondit pas.
« J'aimais ma fille. Plus que tout au monde. Mais… je n'ai pas su accepter ce qu'il s'était passé, et la dépression m'a attaquée. La situation était si compliquée, et j'avais beau faire tout ce que je pouvais, je ne parvenais pas à aider Minako. Elle avait besoin que sa mère soit forte, et à l'époque elle était déjà si sensible à tout ce qui l'entourait, elle possédait déjà certains dons, et ma présence ne semblait faire qu'aggraver les choses. Les médicaments m'enfonçaient plus qu'ils ne m'aidaient, et… Je ne sais pas exactement pourquoi ou comment. Je ne me souviens pas avoir pris la décision consciente de mettre fin à ma vie et à tout le reste. J'allais mal, j'étais malade et… il faut croire que l'amour ne suffit pas toujours. »
« Il faut croire. »
« Je suis reconnaissante pour ce qui est arrivé, pour les Aino et ce qu'ils ont fait. La façon dont ils ont élevé Minako et l'ont aimée. J'aurais aimé qu'elle soit plus protégée, et qu'elle n'ait pas eu autant à supporter à un si jeune âge, qu'elle n'ait pas eu tant de responsabilités en plus de tout le reste, mais je suis fière de la jeune femme qu'elle est devenue. J'aimerais juste… qu'elle apprenne à vivre davantage sa vie. »
« Ce sera difficile tant que ce type sera dans la nature. »
« Tu as toutes les cartes en main, Rei. Toutes. Et tu n'es pas seule. Tu n'es pas seule. »
La femme disparaissait. Rei fronça les sourcils.
« Qu'est-ce qu'il se passe ? »
« Tu te réveilles. »
« Mais – »
Trop tard. Lorsque Rei ouvrit les yeux, le matin était déjà là, et Minako la secouait gentiment.
« On se réveille, marmotte. »
S'asseyant, un peu confuse, Rei se frotta les yeux et essaya de mettre de l'ordre dans ses idées.
« Marmotte ? Sûrement pas. »
« Il est dix heures, » sourit Minako.
« Quoi ? Vraiment ? »
« Oui. »
« Ah. »
« Qui aurait cru que tu savais faire la grasse matinée ? »
« Pas moi en tout cas. »
« Tu as fait de beaux rêves ? »
Rei se figea.
« Etranges, » corrigea t-elle. « Je vais prendre une douche. » Lorsqu'elle remarqua l'étincelle dans les yeux de Minako ainsi que son sourire espiègle, Rei secoua la tête et rejoignit la salle de bains. « Garde ce que tu penses pour toi, » prévint-elle.
« Dommage ! »
« Ce n'est pas ton mobile qui sonne ? » demanda Rei en sortant de la salle de bains, surprise que Minako n'ait pas répondu au téléphone dès le premier son. « Minako ? »
Rei se figea dans la pièce en observant l'autre jeune femme assise au bord de son lit, pâle et immobile, ses mains tremblantes tenant sur ses genoux un carnet ouvert. Le carnet de dessins de Rei qui avait dû rester au sol sous le lit.
La miko la rejoignit rapidement et lui prit le carnet - ouvert sur la représentation d'une des victimes du tueur - et le ferma.
« Tu n'aurais pas dû regarder ça, » fit-elle doucement en posant le carnet sur le bureau. Inquiète, voyant que Minako ne bougeait toujours pas, Rei alla près d'elle et posa une main dans son dos. « Minako ? Eh, qu'est-ce qu'il y a ? »
L'idole se leva et croisa les bras contre elle.
« Qu'est-ce que c'était ? » demanda t-elle d'une voix distante, rauque.
« Une de mes visions. C'était rien. »
« Non. »
« Quoi ? »
« Le tueur, c'est… »
« Oui. Mina, qu'est-ce qu'il y a ? »
Rei n'avait jamais vu l'autre femme aussi choquée. Minako secoua la tête et quitta la chambre.
« Qu'est-ce que… ? »
N'ayant d'autre choix que de la suivre, Rei se retrouva dans la cuisine à observer Minako se préparer un café tellement fort que la miko n'aurait même pas pu y tremper les lèvres. Ses gestes étaient rapides, maladroits, dépourvus de sa grâce naturelle.
Rei attendit que Minako ait son café en main avant de parler de nouveau.
« Qu'est-ce qu'il y a, Minako ? »
L'idole ne leva pas les yeux vers elle, les garda sur sa tasse. Ses mains tremblaient toujours.
« C'était ça, qui te troublait autant ? » demanda t-elle d'une voix douce et trop vide pour être ordinaire.
« En partie, oui. Ca fait plusieurs semaines que cette affaire envahit non seulement mes méditations mais mes rêves aussi. Je ne comprends pas pourquoi. D'ordinaire, seules les choses qui me concernent peuvent prendre le pas comme ça sur moi. Mais… mais puisque tu as été visée, je pense… je pense que c'est à cause de notre lien que les Kami m'ont envoyé ces visions. »
Minako but plusieurs gorgées de son café avant de soupirer.
« Mon père a été tué comme ça, » murmura t-elle finalement. « Il… il a été tué de trois coups de couteau un soir. C'était quand on vivait encore dans la préfecture d'Iwate. La veille de noël. J'avais quatre ans et demi, j'ai entendu du bruit et des éclats de voix alors je suis sortie du lit pour descendre. J'ai trouvé mes parents dans la cuisine, baignant dans leur sang. Le type venait de poignarder ma mère une fois. Lorsqu'il m'a vue il s'est enfui. Ma mère a survécu, mais elle n'a plus jamais été la même. On a déménagé pour essayer de mettre de la distance entre nous et ce qu'il s'était passé, enfin je pense que c'était ce que maman s'était dit. Ça n'a rien changé. Je suis restée la gamine traumatisée qui ne se sentait en confiance avec personne et qui restait dans son monde, et ma mère s'est enfoncée dans la dépression. »
Rei s'assit, soufflée. Elle se demandait s'il était possible qu'elles aient été maudites à la naissance. Makoto avait perdu ses parents, Rei, sa mère et pendant un temps son père, le père d'Ami avait quitté sa mère quand il avait appris qu'elle était enceinte et Minako…
Peut-être que le fait qu'elles avaient échoué à protéger le Silver Millenium avait poussé les dieux à maudire leurs âmes…
« Tu… tu crois que c'est le même tueur ? »
« Ton dessin ressemble beaucoup à la façon dont j'ai retrouvé mes parents. »
« Et maintenant c'est toi qui est visée… Mais pourquoi ? »
Minako haussa les épaules. Elle vint s'asseoir à la table en face de Rei, son café entre les mains.
Les informations repassèrent dans l'esprit de Rei.
« Mina… Comment tu t'appelais ? Je veux dire, comment s'appelaient tes parents biologiques ? »
« Yamata. Pourquoi ? »
« Ton père s'appelait Ishi Yamata ? »
« Oui. »
« Il a travaillé à Tokyo ? »
« Euh… un temps, oui, je crois. Un peu avant ma naissance. »
« Est-ce que la Fondation Soleil te dit quelque chose ? »
« Bien sûr, je fais des donations régulièrement. Son directeur est un ami. Je ne sais pas pourquoi mais quand j'étais malade il faisait toujours en sorte que tout aille bien pour moi. Il m'envoyait des fleurs, des jeux, des peluches, des animateurs, ce genre de choses. »
« Ton père est l'un de ceux à l'origine de cette Fondation. »
« Quoi ? Comment tu sais ça ? »
« La Fondation a été mise en place par plusieurs personnes, deux hommes et une femme. Les victimes de Tokyo sont les enfants des deux autres. »
« Pourquoi s'en prendre à nous ? »
« Je ne sais pas. D'autant plus que dans un cas, le parent est encore en vie. »
« Si c'est une vengeance et si c'est pour les faire souffrir c'est un peu raté, puisque deux sont morts. »
« Si le type est un psychopathe il s'en fiche peut-être totalement. »
« Et le directeur ? Monsieur Utsuki ? Ce serait un ami de mon père ? »
« Peut-être. »
« Ou alors il se sent coupable de quelque chose, » remarqua Minako.
Rei rencontra son regard, et hocha la tête.
« Je crois que ça mérite d'être éclairci. Je vais appeler mon père. Il connaît le sous-directeur. »
« Alors ? »
Rei s'assit près de Minako sur le canapé et grata la tête d'Artémis, installé entre elles.
« Mon père a prévenu la police et a contacté le directeur Utsuki pour exiger des explications. »
« Je suppose que ça fait de l'effet, un sénateur qui fait pression pour obtenir ce qu'il veut. »
Rei hocha la tête.
« Surtout quand c'est mon père, si tu veux mon avis. Il a dit qu'Utsuki faisait aussi partie des fondateurs, mais qu'il est le seul à être resté. Ils ont eu une violente dispute et se sont séparés trois ans après que la Fondation a été mise sur pieds. Les enfants de Utsuki et Muromata souffraient tous les deux de maladies rares. Madame Honto, Utsuki, Muromata et ton père se sont rencontrés à la fac et avaient gardé le contact en raison de leurs postes respectifs. Ils ont décidé d'utiliser leurs nombreuses relations pour créer Soleil et récolter des dons pour les enfants malades, la recherche et leur confort. Ça c'est étendu aux enfants défavorisés quand la Fondation a grossi. »
« C'est un beau projet et je suis bien placée pour savoir que Soleil est reconnue et très appréciée dans le pays, et c'est également une entreprise à but non lucratif, donc pas d'affaires de gros sous dans le tas, qui voudrait se venger des fondateurs, dans ce cas ? »
« Eh bien d'après les recherches qu'a effectuées mon père, Utsuki avait un frère cadet assez perturbé, il a été arrêté plusieurs fois dans sa jeunesse pour violence aggravée et possession de drogues. Il se faisait toujours tirer d'affaire par son frère aîné et ses appuis. Mais quand Utsuki a été accaparé par la santé de son jeune fils et qu'il s'est consacré à la Fondation il a arrêté de soutenir son cadet, qui a fini dans la rue, les policiers à ses trousses. »
« Et le cadet n'était pas content du tout. »
« Il a sans doute décidé de détruire la Fondation pour se venger. A l'époque on avait signalé une tentative de cambriolage chez Honto mais le voleur s'était enfui quand il est tombé nez à nez avec un Monsieur Honto armé. »
« Sauf que ce n'était pas un voleur. »
« En tout cas, il n'était pas chez eux seulement pour ça. »
« Et le prochain nom sur la liste était le nôtre, » dit amèrement Minako.
« S'éloigner de Tokyo lui paraissait sans doute nécessaire et ton père était le seul à avoir déménagé. »
« Mais alors pourquoi s'est-il arrêté si son but était de tuer les quatre fondateurs ? »
« Il s'est fait attraper pour possession d'arme illégale et détention de stupéfiant, le tout aggravé par coups et blessures sur un agent. Il est sorti de prison l'année passée. »
« Avec la même idée en tête. Et Utsuki savait qui était l'assassin de mon père et le responsable du suicide de ma mère et n'a rien dit. »
« Il n'a rien dit non plus quand les meurtres ont recommencé, sauf qu'après des années de prison son charmant petit frère a décidé d'éradiquer les familles entières en commençant apparemment par les enfants. »
« Il voulait effrayer les fondateurs avant de les tuer. Lorsqu'ils auraient compris que c'était tous leurs enfants qu'on massacrait, ils auraient aussi compris qu'ils étaient visés et qu'ils seraient les prochains. »
« Utsuki a tout dit à la police et va les aider à retrouver son frère. »
« C'est pour cela qu'il était si attentif à mes besoins, » soupira Minako. « Il se sentait coupable de la mort de mes parents. »
« L'ennui, c'est que le tueur peut être toujours dans les parages, » remarqua Artémis.
« Vous n'avez pas idée. »
La voix rauque et masculine les fit immédiatement réagir, elles sautèrent sur leurs pieds pour découvrir un homme maigre aux yeux vides debout derrière elles, armé d'un couteau. Sentant l'effroi de Minako, Rei se rapprocha d'elle.
L'homme sourit à l'idole.
« Tu te souviens de moi, gamine ? Tu as bien grandi. »
« Espèce de sale – »
« Tsk, tsk. Reste polie, petite star. »
La peur de Minako s'était changée en rage. Elle le fusilla du regard.
« Tu vas finir en prison pour le reste de ta vie. »
« Ils ne m'attraperont pas, et tu ne le verras pas. »
« Tu crois que tu vas parvenir à me tuer ? »
« Je suis armé, et toi sans défense. »
Minako eut un rictus.
« Alors qu'est-ce que tu attends ? »
Rei lui jeta un coup d'œil alarmé. Ce n'était pas le moment de perdre la raison ! Elles n'avaient plus leurs pouvoirs !
Minako hocha discrètement la tête pour la rassurer et lui indiquer le canapé, où se trouvait toujours Artémis occupé à imiter une peluche inerte. Rei décida à contre cœur de suivre la marche et fit un pas sur le côté, restant près de Minako tout en leur laissant à toutes les deux la place de manœuvrer.
Lorsque l'assassin se jeta sur Minako en sautant par-dessus le canapé, Artémis bondit sur lui et grimpa jusqu'à son cou. Déstabilisé et surpris, il trébucha, laissant le temps à Minako d'éviter amplement la lame du couteau et d'envoyer un violent coup de pied dans son bras tendu. L'arme blanche vola à travers la pièce et il hurla de rage et de douleur avant de lancer Artémis à ses pieds.
« Qu'est-ce que c'est que ce truc ! »
Il allait le piétiner quand Rei le poussa brusquement en arrière, tombant avec lui. L'ennui, c'était qu'il était à la fois plus lourd et plus fort qu'elle. Sonnée, elle ne put le repousser quand il la frappa à la tête avant de passer ses mains sales autour de son cou. Elle allait perdre connaissance quand elle sentit la pression soudainement la quitter.
« Ne la touche pas ! »
Lorsqu'elle réussit à reprendre conscience de ce qui l'entourait elle vit Minako frapper le frère Utsuki avec colère. La jeune femme avait dû faire en sorte qu'il se cogne la tête contre la table lorsqu'elle l'avait dégagé de Rei avec un coup de pied dans la figure. Son nez cassé laissait échapper du sang, tout comme son cuir chevelu. Il était assommé.
Nauséeuse, Rei se redressa et attrapa maladroitement Minako pour la tirer contre elle.
« C'est bon, laisse-le. Il est assommé, ça va, c'est fini. »
La respiration trop rapide, Minako s'assit près de Rei au sol et examina sa tête. La miko sentait du sang sur son visage.
« Tu as une sale coupure, » commenta t-elle avec inquiétude.
« Tu saignes de nouveau, » remarqua Rei en indiquant le bras de Minako.
« C'est rien. Laisse-moi regarder ta tête. »
Rei lutta contre une nouvelle nausée et ferma les yeux.
« Evite de trop la bouger si tu ne veux pas que je te vomisse dessus, hein. »
« Je vais appeler la police et une ambulance, » expliqua Minako anxieusement. « Ne bouge pas, tu as peut-être une commotion. Artémis, reste avec elle. »
« Bien sûr. »
Rei se laissa tomber sur le dos. Elle lutta pour ne pas s'endormir, écouta les murmures apaisants de Minako lorsque son amie la rejoignit et la prit dans ses bras, et essaya de la rassurer et de lui dire qu'elle allait bien. En revanche, lorsque les ambulanciers arrivèrent, elle se laissa happer par le sommeil qui la gagnait.
Aiko Honto. Yuki Muromata. Minako Aino.
Les habitants du quartier pleurent le petit ange de la communauté et demandent justice.
Si vous avez un indice, n'importe quoi qui puisse aider la police à retrouver l'assassin de ma fille adorée, s'il vous plait, donnez –le.
Il y avait quelque chose d'évident. Quelque chose d'inquiétant aussi. Quelque chose de clair.
Pourquoi ne pouvait-elle le voir ?
Aiko.
L'assassin de ma fille adorée.
Le petit ange de la communauté.
Yuki.
Justice.
Aino.
C'était…
Petit ange. Aino. Fille adorée. Aiko.
C'était…
Ca.
Il pleuvait, elle frissonnait, et pourtant ce froid n'était rien en comparaison à celui qui enserrait son cœur. A genoux dans l'herbe humide, sous les étoiles, elle pleurait silencieusement. Ses larmes étaient plus brûlantes encore que si elles avaient été dues à des sanglots. Elle se noyait, avait l'impression de mourir à petit feu, se sentait vide, comme si une partie d'elle-même lui avait été arrachée, comme si plus jamais elle ne verrait le monde de la même façon.
Elle effleura les inscriptions gravées sur une pierre blanche. Deux symboles, celui de la planète Mars et celui associé à Vénus. Et en dessous, un nom, une épitaphe.
Avec horreur, Rei observait la scène de plus loin. Elle avait l'impression de s'enfoncer dans l'herbe humide, la pluie ne l'atteignait pas. La femme devant la tombe, si brisée, en colère contre le monde entier, ce n'était pas elle.
Ca n'avait jamais été elle.
Minako leva la tête vers elle, et sur son visage pâle et épuisé, des larmes se mêlaient à la pluie, ses sanglots s'alliaient au vent. Son regard sombre et humide se posa sur Rei d'une manière accusatrice.
« Pourquoi ne me l'as-tu jamais dit ? »
Rei se sentit tomber.
« Tu veux t'allonger ? »
Rei sourit à Minako et secoua la tête.
« Je vais bien, » insista t-elle. « Tu as entendu les médecins. »
« Mina, laisse-la tranquille, » encouragea Monsieur Aino avec un sourire amusé. « Elle va finir par vouloir rentrer à Tokyo avant les fêtes si tu continues à l'étouffer comme ça. »
Sa fille lui envoya un regard glacé.
« Je ne l'étouffe pas. »
« J'ai rien dit ! » se défila t-il en allant dans la cuisine.
Rei et Minako allèrent dans la chambre où elles rangèrent leurs affaires. Rei était restée une nuit en observation à l'hôpital, et Utsuki avait été ramené à Tokyo pour payer pour ses crimes.
Minako s'assit près de Rei sur le lit et soupira.
« Tu vois que les fêtes, c'est toujours compliqué. »
La jeune femme lui sourit et passa un bras autour d'elle.
« Pas toujours. Il n'y a plus de raison pour que ce soit compliqué. »
« Oui, » dit Minako pensivement. « Peut-être. Maintenant qu'il est en prison, peut-être que j'arrêterai d'y repenser et de faire des cauchemars sur la mort de mes parents. »
« Et puis c'est notre premier noël ensemble. »
Le sourire de Minako à cette idée illumina son visage et elle se tourna vers Rei, prenant une de ses mains dans les siennes.
« Tu m'as acheté un cadeau ? » demanda t-elle.
Rei prit un air dramatique.
« Et moi qui croyais que ma présence était assez ! »
« Elle l'est, » confirma Minako avec une expression plus douce. « Je suis soulagée que tu ailles bien. Quand tu t'es évanouie, j'ai… »
« Eh, je vais bien, » rassura Rei avant de déposer un doux baiser sur les lèvres de l'idole. « Tout va bien. »
« Tu pourrais venir en tournée avec moi dans ce cas, » répliqua Minako en ravalant ses sombres pensées pour afficher de nouveau une expression espiègle et arrogante.
« Et les cours ? »
« Tu as 18 ans, Reiko, » se plaignit l'idole. « Fais un peu des folies ! »
« Et te suivre en tournée est une folie ? J'appellerai plutôt ça une torture. »
« Merci ! »
« Tu vois ce que je veux dire ! »
Minako ne put retenir son rire et elle hocha la tête.
« Je crois que cette exposition médiatique te suffira pour le moment. »
« Oh, j'avais oublié ! » marmonna Rei en se laissant tomber sur le dos.
Minako la suivit et passa dans ses bras.
« Ce n'est pas bien ça, Mars Reiko. Tu devrais avoir l'esprit plus vif. »
« Mon esprit est très vif, et je m'appelle Rei. »
« Oui, oui. Il faut que j'aille aider mon père en bas. Repose-toi un peu. »
« Ok. »
Minako se leva et s'arrêta à la porte de sa chambre avant de se tourner de nouveau vers Rei.
« Ca ira ? »
Rei lui sourit et hocha la tête.
« Oui. »
Dès que Minako fut partie, elle perdit son sourire et soupira longuement.
Elle venait sans doute de proférer le plus gros mensonge de son existence, et elle n'en était pas très fière. Mais que devait-elle faire, alors que toute cette histoire venait à peine d'être réglée ? Alors que noël serait là le lendemain et que Minako avait une chance de tourner la page sur son passé et la douleur ?
Une main sur son cœur, cet organe qui la trahirait jusqu'au bout dans quelques années, Rei ferma les yeux et ravala ses larmes. Elle ne pouvait pas en parler à Minako, pas encore, pas tout de suite. Pas quand elle avait passé des semaines à ressentir la peine et la souffrance avec lesquelles l'autre femme devrait vivre un jour. Elle ne pouvait pas lui faire cela maintenant.
Rei prit son carnet sur ses genoux et l'ouvrit à la page contenant le dessin de la tombe qui hantait ses rêves. Attrapant un crayon, elle raya les mots qui s'étaient immiscés dans cette image où ils n'avaient jamais eu leur place, ces visions différentes qui s'étaient mêlées à celle-ci pour cacher la vérité, pour protéger Rei jusqu'à ce qu'elle comprenne, jusqu'à ce qu'elle soit prête. Elle les effaça, et alors ne resta que deux mots sur la pierre tombale.
Ne resta que son futur.
Ne resta que son prénom et son nom.
