La Fiancée de l'Alséide

Chapitre 1 : Un autre destin

Tout a commencé un soir d'hiver, alors que je rentrais du collège. J'avais passé la journée entière le regard fixé sur le ciel, à rechercher des formes familières dans les nuages, pendant que les professeurs se relayaient sans même que je m'en aperçoive. Leurs voix lointaines résonnaient à travers l'espace, tandis qu'une musique que moi seule pouvait entendre tournoyait dans ma tête et accompagnait mes pensées.

Je me voyais partir à la rencontre des nuages, m'élever au-delà des étoiles, au-delà de ce monde qui me paraissait si étranger et si morne. Au-delà de cette pièce close sans horizon et sans échappatoire.

Ma poitrine s'était soulevée avec difficulté. Ma respiration s'était alourdie. Je me sentis étouffée, dans mon âme et dans mon corps.

Alors, la sonnerie stridente de la délivrance avait retentie, et les silhouettes impersonnelles des autres élèves s'étaient animées, avant de disparaître. La grande pièce vide me renvoyait l'écho de sa solitude, et la mienne n'en fut que plus intense.

Un vent glacial m'accueillit dans la cour du collège, et je levai les yeux au-delà des murs qui me séparaient du tumulte de la ville. Caressant le haut des immeubles, les derniers rayons du soleil venaient m'offrir l'unique spectacle qui me faisait encore aimer cette planète. Les sillons orangés des nuages faisaient danser le ciel, et je les suivais tandis que je rejoignais mon arrêt de bus.

- Maïa !

Une voix dans mon dos me fit sursauter. Un sourire se détacha de la foule impersonnelle qui m'engloutissait.

- Je t'ai attendue à la sortie du collège… on s'était donné rendez-vous, tu te souviens ?

C'était Gwen, ma meilleure amie. Et j'avais effectivement oublié notre rendez-vous. Mais elle était habituée à mes moments d'égarement, et n'insista pas.

- C'est pas grave, puisque je t'ai retrouvée… On va attendre le bus ensemble !

Je souris, tandis qu'elle me racontait les aléas de sa journée de cours. L'atmosphère se rafraîchissait. Je frottai mes mains devenues violacées l'une contre l'autre, en priant pour que le bus arrive rapidement.

Le tintement lointain d'un clocher retentit.

- Ca y est ! fit Gwen. Mon bus arrive enfin…

Elle plissa les yeux malicieusement.

- Tu as froid, pas vrai ? Tiens… tu en as plus besoin que moi…

Elle glissa quelque chose dans la poche de ma veste et monta les marches qui menaient à l'intérieur du bus. Les portes soufflèrent. Le mécanisme de fermeture s'était enclenché, et je n'avais même pas pu lui dire au revoir. Elle me lança un chaleureux signe de la main, tandis que l'engin s'éloignait en crachant des élans de fumée noirâtre.

Je cherchai dans ma poche l'étrange objet qu'elle y avait glissé. Mes doigts glacés effleurèrent un tissu chaud et doux.

- Des gants !

C'était ses gants préférés. Ceux qu'elle portait tous les jours depuis les premières brises de l'hiver. Avec des motifs en forme de bonhommes de neige.

Je les enfilai sans tarder, et mon cœur fut tout entier empli de la chaleur de la laine sur ma peau.

Quelques minutes plus tard, mon bus s'arrêta sur le bord du trottoir. Le long trajet qui m'attendait afin de rejoindre la banlieue de la ville me parut moins pénible que d'habitude.


La lune commençait à apparaître dans le ciel, et se reflétait sur l'océan, tandis que le bus me déposait à l'entrée de mon lotissement, au bord de la mer. De longues minutes de marche m'attendaient encore, et je m'attardai un instant sur le panorama qui s'offrait à moi, près du petit port de pêche voisin. Quelques bateaux rouillés creusaient des sillages à travers les vagues, suivis de près par des hordes de mouettes criardes, attirées par la promesse d'un festin facilement gagné dans les cales pleines de poissons du chalutier.

- Je ferais mieux de rentrer, il commence à se faire tard… pensai-je tout en reprenant ma route à travers les petites rues désertes de mon quartier.

Je connaissais par cœur chaque maison et chaque coin de rue. L'odeur qui émanait de chaque jardin. Le silence qui accompagnait ma route, tandis que le froid se faisait de plus en plus intense, et que la nuit s'installait.

Je m'arrêtai un instant pour faire une pause et m'assis contre un muret en pierre, près d'une vieille maison abandonnée que j'avais si souvent explorée étant enfant. J'aimais à penser qu'elle était hantée, et que la nuit venue, ses fantômes viendraient me chuchoter les échos d'un monde invisible parallèle au nôtre, un monde qui n'appartiendrait qu'à eux.

Un monde qui un jour, serait sans doute le mien.

J'allais repartir, lorsqu'une bourrasque d'une violence extraordinaire me fit perdre l'équilibre et tomber à terre. Un peu hébétée, la première chose que je vis furent les gants de Gwen, tâchés de boue et de terre.

- Et merde… ce genre de truc, ça n'arrive vraiment qu'à moi…

Je me relevai en pestant contre le monde entier, lorsqu'un bruit insolite déchira l'air. Comme l'écho d'un frottement métallique.

- Qui… qui es-tu ?

Une voix aiguë et abyssale, que je pris d'abord pour celle d'une femme, résonna autour de moi, surgissant de partout et de nulle part à la fois.

Je regardai autour de moi, mais ne vis rien.

Mon cœur fit un bond dans ma poitrine. Une peur incontrôlée s'empara de moi.

- Ca y est, je suis en train de devenir folle…

C'est alors qu'une brèche s'ouvrit à travers l'espace, et que des flammes surgirent devant moi. Une chaleur insoutenable souleva l'atmosphère. Une odeur de souffre, que je recrachai sans pouvoir m'en débarrasser.

J'étais terriblement effrayée, mais ce qui se passait me paraissait si irréel, que je n'eus pas le réflexe de fuir. Je restai tout simplement figée au milieu des flammes, sans rien voir, et sans rien ressentir d'autre que cette peur qui me tiraillait.

C'est alors que je le vis. Une ombre caressant le brasier. Un géant mécanique rouge.

Une pensée étrange me traversa l'esprit à ce moment précis.

- Le Diable… c'est le diable qui vient me chercher…

J'eus à peine le temps de formuler cette pensée, qu'une lumière intense me submergea. Un rayon qui s'élevait jusqu'aux étoiles, et qui me souleva à une vitesse fulgurante à travers le vide.

Je vis le monde, mon monde rétrécir et disparaître sous mes pieds.

Puis plus rien. Rien à part cette désagréable odeur de souffre.

Et la vision étrange de deux lunes dans un ciel couleur pourpre.


Un flou angoissant accompagna mon réveil. La vague forme d'un visage penché au-dessus de moi.

La panique me submergea aussitôt. J'eus le réflexe irraisonné de reculer, et me percutai à quelque chose de froid et de lisse.

- Calmez-vous… il ne vous sera fait aucun mal…

La voix était calme et posée. Les traits du visage se précisèrent, ainsi que l'environnement qui l'entourait. On aurait dit une chambre. La lueur d'une bougie m'aveugla. Je sentis la pression d'une main sur mon épaule.

- Comment vous sentez-vous ?

Je la repoussai violemment et tombai à la renverse.

- Ne me touchez pas ! Qui que vous soyez…

Une douleur terrible grimpa le long de ma colonne vertébrale. Je compris que j'avais du faire une chute de quelques centimètres, et que je devais me trouver sur un lit ou quelque chose d'approchant.

Bientôt, je recouvris totalement l'usage de la vue, et je pus discerner le visage de l'homme qui se tenait devant moi. Un visage étrange, allongé, et effroyablement pâle. Le tout emmitouflé dans une longue cape noire.

Je me levai d'un bond et cherchai une quelconque issue, au cas où ses intentions s'avéreraient hostiles. Je repérai une porte, mais elle était close. Je compris que je devais me trouver dans une cellule.

L'homme observa mes gestes sans broncher. Quelque chose me disait qu'il s'en amusait. Mais cela m'était égal. Mon attention se porta sur une petite lucarne à l'autre bout de la pièce. Je m'en approchai avec précaution, en rasant les murs.

Une lumière aveuglante me piqua les yeux. La vue qui s'offrit à moi m'arracha un cri d'émerveillement mêlé d'angoisse.

Je me trouvais dans les nuages.

Une réflexion absurde s'échappa de mes lèvres.

- Je suis au paradis… Je suis morte…. C'est ça ?

Un petit rire accueillit cette remarque, et je me tournai vers l'homme à la cape noire.

- J'ignore ce qu'est le paradis… mais je peux vous affirmer que vous n'y êtes pas…

- Alors ce doit être un rêve… je me souviens des flammes… du géant rouge… j'ai du m'endormir en cours… j'ai rêvé que je sortais du lycée à la fin de la journée… j'ai rêvé tout cela… et maintenant, je vais sans doute me réveiller, parce que tout ça devient un peu trop… improbable…

Il fronça les sourcils.

- Est-ce que tous les gens de la Lune des Illusions s'expriment d'une façon aussi confuse ?

- La… Lune des Illusions ?

- Oui… c'est ainsi que nous surnommons le monde d'où vous venez…

Une main métallique émergea de la cape. Je reculai, effrayée, avant de comprendre que l'homme me désignait le ciel. Je plissai les yeux et discernai à travers les nuages la silhouette de deux lunes, une grande et une plus petite.

- C'est bizarre…. On dirait la Terre et la Lune….

Un tiraillement naquit dans mon estomac. Un doute terrible commençait à me titiller l'esprit. Le regard de l'homme semblait transpercer mon âme.

Je me pinçai. Réflexe inutile et totalement stupide. Mais dans le cas présent, je ne voyais vraiment pas quoi faire d'autre pour tenter de me sortir de ce cauchemar. D'ailleurs, je n'en sortis pas. La douleur commençait à peine à disparaître, que j'avais déjà compris que je n'étais pas en train de rêver. Je me trouvais bel et bien sur un autre monde, un monde dans le ciel duquel brillaient la terre et la lune.

Un rire nerveux s'échappa de mes lèvres. Furtif et amer. Puis je me mis à pleurer.

Silencieux et immobile, l'homme étudiait mes fluctuations d'humeur avec un intérêt morbide et froidement scientifique.

- Ce n'est pas possible… comment…

- C'est le Destin qui vous a amenée à nous… enchaîna l'homme d'un ton énigmatique.

- Le destin… murmurai-je comme un écho tout en le considérant plus intensément.

Il était jeune. Il devait avoir une vingtaine d'années à peine, mais son visage semblait porter une souffrance intérieure qui le rendait bien plus vieux qu'il ne devait l'être en réalité.

- Oui… le Destin vous a amenée à Gaïa, afin de permettre à notre Empereur d'accomplir son rêve ultime…

- Gaïa… répétai-je en essuyant mes larmes. Alors, c'est ainsi que se nomme ce monde parallèle à la Terre…

Je regardai à nouveau à travers la lucarne. Une émotion nouvelle m'étreignit le cœur en voyant la Terre flotter ainsi à travers l'horizon d'un monde inconnu.

Un sourire pointa sur mes lèvres.

Même dans mes rêves les plus fous, je n'aurais pu imaginer un tel paysage et une telle beauté… jamais…

A cet instant précis, je n'avais plus du tout envie de pleurer, mais plutôt de me réjouir. De voler à la rencontre de ce monde nouveau qui s'offrait à moi, et où, semblait-il, l'on m'attendait d'une façon ou d'une autre.

La voix de l'homme vint interrompre ma contemplation. Je l'avais presque oublié.

- Mon nom est Folken Lakur de Fanel, Général en chef des armées de l'Empire Zaïbacher… et je peux vous offrir une nouvelle destinée…

Ces mots résonnèrent étrangement dans l'espace fermé de la petite pièce. Mais ceux que je prononçai ensuite me parurent plus étranges encore.

- Mon nom est Maïa… et je suis prête à accepter la destinée que vous m'offrirez…

Tout était allé très vite, un peu comme si ce n' était plus moi qui était maître de mes décisions et de mes sentiments. Comme si tout avait été écrit à l'avance.

Était-ce cela, le Destin ?


Un bourdonnement perpétuel grésillait à travers mes tympans, tandis que Folken me guidait le long de couloirs désespérément vides et sans âmes, tel un fantôme.

Une éternité sembla s'écouler avant qu'il ne s'immobilise face à une large porte à l'aspect lugubre et solennel, qui s'ouvrit automatiquement à son approche en laissant échapper un souffle spasmodique.

De l'autre côté, il n'y avait rien. Une grande pièce vide et close. Encore une. Sans lumière. Sans lucarne. Dans laquelle s'élevait une très forte odeur de renfermé.

Derrière moi, la porte se referma telle un piège, tandis que le général en chef de l'empire Zaïbacher s'adonnait à un rituel incompréhensible, enfonçant un à un le sommet d'espèces de pylônes disposés en triangle au centre de la pièce.

A peine avait-il frôler le dernier pylône, qu'un écran géant s'illumina au fond de la chambre secrète.

Un visage apparut. Celui d'un vieil homme à la voix presque éteinte, qui semblait prêt à tout instant à rendre son dernier soupir.

Folken s'inclina face à l'icône comme face à un dieu. Je l'imitai, devinant que l'épave qui se dessinait face à moi n' était autre que l'Empereur dont il m'avait parlé dans la cellule.

- Folken… voici donc la jeune fille dont tu m'as parlé… notre envoyée du Destin…

- C'est elle, seigneur Dornkirk… elle vient juste de se réveiller…

Un rire, profond et presque imperceptible.

- Tu ne crois pas si bien dire, Folken…

De longues secondes de silence suivirent ces paroles. Je sentis le poids du regard de l'empereur fixé sur moi.

- La Lune des Illusions a brillé étrangement avant ton arrivée… lorsque tu es apparue, j'ai compris que c' était le Destin qui t'avait amenée à moi… oui, le Destin m'a amené une habitante de la Lune des Illusions, afin d'accomplir la destinée ultime de Gaïa… comme il m'a amené afin d'accomplir celle du peuple de Zaïbacher…

Je ne comprenais pas un traître mot de ce qu'il me racontait. Tout était allé trop vite. Je me contentais de subir les événements et de me laisser porter par eux, afin de savoir où ils allaient me mener, et quel destin ils se promettaient de m'offrir.

- M'aideras-tu, jeune fille, à accomplir le destin de Gaïa… ?

Cette question me transperça comme une flèche. Ce fut à peine si j'eus la force de demander :

- Quel… destin ?

A cet instant, le regard de Folken se fit plus sombre.

- Le bonheur absolu… pour les habitants de Gaïa…

- Le bonheur absolu… répétai-je, fascinée par ces mots.

- Gaïa est ravagée par les guerres tribales et la haine… tout comme l'est la Terre… mais moi, je peux changer le destin de Gaïa, et en faire un paradis où tous les rêves des hommes pourront devenir réalité.. où ils deviendront les maîtres de leur destin…

- Mais… comment pouvez-vous faire cela… et en quoi puis-je vous aider… ?

Ce ne fut pas le vieillard qui me répondit, mais Folken.

- Le Seigneur Dornkirk a élaboré une machine qui lui permet de dévoiler le destin… et de le modifier… mais pour qu'elle puisse fonctionner et atteindre sa pleine puissance, nous devons nous emparer de la puissance d'Atlantis…

- Atlantis ?

- Le peuple d'Atlantis est un des plus anciens peuples de Gaïa… il avait atteint une telle perfection spirituelle, qu'il était capable de réaliser ses fantasmes et ses rêves les plus profonds… mais un jour, ce peuple a été détruit par sa propre puissance… et le secret de son pouvoir est à présent gardé par un royaume de Gaïa… nous ignorons encore lequel…

Le ton du général de Zaïbacher s'enflamma.

- Nous devons nous emparer de ce pouvoir… et anéantir tous ceux qui nous empêcheront de réaliser la destinée de Gaïa et de répandre une paix éternelle sur le monde…

Il me tendit sa main métallique. Je reculai, instinctivement.

- Maïa, tu peux nous y aider… le Destin en a décidé ainsi… son pouvoir est immense… il te dépasse, il nous dépasse tous… sur la Lune des Illusions, tu n'étais sans doute personne… mais ici, tu peux avoir un autre destin… ici, tu peux changer la face du monde… car tu portes en toi une puissance, une énergie qui peut nous aider… Nous ignorons encore laquelle… mais elle existe, et nous la trouverons…

Je fixai le visage de cet homme avec un mélange de fascination et de dégoût. Etait-ce avec ce même discours que l'Empereur lui avait fait rallier sa cause ? Avais-je réellement le pouvoir de changer le destin de ce monde dont je ne soupçonnais même pas l'existence ?

Quelque chose en moi me disait que je devais refuser cette offre, et retourner chez moi, si cela était possible. Tout cela était bien trop étrange pour que je m'engage à la légère. Je n'étais même pas sûre que tout cela était réel. Bien sûr, ça avait l'air réel. Les odeurs, les sons qui m'entouraient paraissaient réels. Cet homme me paraissait réel, autant que pouvait l'être Gwen.

J'étais partagée. N'était-ce pas ce dont j'avais toujours rêvé… cette impression que j'avais toujours eue de ne pas être à ma place sur Terre… tout cela était-il tout simplement un hasard ? Ou alors, mon destin était-il réellement ici, sur Gaïa ?

- Qu'attendez-vous exactement de moi ?

J'avais prononcé cette phrase sans même m'en rendre compte, avec une force et une détermination qui me surprirent.

Un léger sourire pointa sur les lèvres de Folken.

- Ce que le Destin décidera…

Ce n'était pas vraiment une réponse, pourtant, je m'en contentai et joignis ma main à celle, artificielle, de Folken.

- Pour un autre destin… déclarai-je en forme de serment.

Devant nous, l'icône du vieil homme pâlit, avant de s'évaporer telle un mirage.

A cet instant précis, j'eus la désagréable impression d'avoir sceller un pacte avec le diable. Mais bizarrement, cela m'importait peu.

J'allais enfin être quelqu'un. J'avais enfin trouvé ma place.